Chapitre 5

Poésie sous une dalle,
 vérité sous la pierre

Au début de mon cheminement dans les camps, je désirais intensément quitter les travaux généraux, mais ne savais comment m’y prendre. Au contraire, arrivé à Ekibastouz en ma sixième année de détention, je me proposai d’emblée d’épurer mon esprit des diverses supputations, relations et combinaisons de camp qui l’empêchaient de s’adonner à une occupation plus profonde. Aussi ne traînai-je point l’existence transitoire de manœuvre, comme le font bon gré mal gré les gens instruits qui attendent en permanence un coup de chance et l’heure de passer chez les planqués, mais résolus-je d’acquérir sur place, au bagne, une qualification manuelle. Dans la brigade de Baraniouk, l’occasion se présenta à nous (Oleg Ivanov et moi) de devenir maçons. À un tournant de mon destin je fus aussi quelque temps fondeur.

Appréhension, tout d’abord, et hésitations : avais-je raison ? tiendrais-je le coup ? Êtres cérébraux, en effet, et inadaptés, à travail égal nous peinions plus que nos camarades de brigade. Mais précisément, c’est du jour où je me suis consciemment laissé tomber jusqu’au fond de l’abîme et où je l’ai senti solidement sous mes pieds – ce sol commun, ferme, dur comme du silex – qu’ont commencé les années les plus importantes de ma vie, celles qui ont conféré à mon caractère ses traits définitifs. Aujourd’hui encore, quelles que soient les vicissitudes ascendantes ou descendantes de ma vie, je reste fidèle aux conceptions et aux habitudes que j’ai acquises là-bas.

Et la raison pour laquelle j’avais besoin d’un cerveau épuré de toute vase était que, depuis deux ans déjà, j’écrivais un poème. Poème qui me récompensait fort, en m’aidant à ne pas remarquer ce que l’on faisait de mon corps. Parfois, au milieu de la colonne qui marchait tête basse, sous les apostrophes des porteurs de mitraillettes, je ressentais un tel afflux de vers et d’images que j’avais l’impression d’être emporté au-dessus d’elle dans les airs, plus vite, toujours plus vite, jusque là-bas, au chantier, pour écrire quelque part dans un coin. En de pareils instants, j’étais à la fois libre et heureux1.

Seulement voilà : comment écrire dans un Camp spécial ? Korolenko raconte qu’il arrivait à écrire même en prison, oui, mais quelles mœurs y régnaient ! Il écrivait avec un crayon (pourquoi ne le lui avait-on pas confisqué, après lacération des coutures de son vêtement ?) entré en fraude dans les boucles de ses cheveux (mais enfin, pourquoi ne lui avait-on pas tondu la boule à zéro ?), il écrivait au milieu du bruit (déjà beau d’avoir la place de s’asseoir et d’étendre les jambes). Et c’était tellement la bonne vie qu’il pouvait conserver ses manuscrits et les faire passer à l’extérieur (ça, voyez-vous, c’est ce qui est le plus incompréhensible pour nos contemporains !).

Chez nous, pas moyen d’écrire comme ça, même dans les camps (Même une réserve de noms en vue d’un futur roman était chose dangereuse : la liste des membres d’une organisation, peut-être ? Je n’en notais que la racine, sous forme de substantif ou transformée en adjectif.) La mémoire, voilà la seule placarde où détenir ce qu’on a écrit, où lui faire franchir fouilles et transferts. Au commencement, je n’avais guère confiance dans les possibilités de ma mémoire ; aussi m’étais-je décidé à écrire en vers. C’était là, bien entendu, violer les lois du genre. Plus tard, je découvris que la prose aussi se laisse fort bien triturer de manière à se loger dans les profondeurs mystérieuses de ce que nous portons en nous-mêmes dans notre cerveau. Libérée du poids des connaissances inutiles liées à une vaine agitation, la mémoire du prisonnier frappe par l’ampleur de sa capacité, elle est susceptible de sans cesse se dilater. Nous avons trop peu confiance dans notre mémoire !

Mais, avant que d’apprendre quelque chose par cœur, on a envie de le noter et de le mettre au point sur du papier. Crayon et papier blanc, on a le droit de détenir ça au camp, ce qui est interdit, c’est de détenir un écrit (s’il ne s’agit pas d’un poème sur Staline2). Et à moins de jouer les planqués à la Section sanitaire ou les écornifleurs à la KVTch, matin et soir on doit subir la fouille au poste de garde. J’avais décidé d’écrire par tout petits morceaux de douze à vingt lignes puis, après mise au point, de les apprendre par cœur et de les brûler. J’avais posé comme ferme principe de ne pas me fier à un simple déchirage du papier.

Dans les prisons, tout le travail de composition et de polissage des vers devait être exécuté de tête. Ensuite j’amassais des bouts d’allumette, les disposais sur mon porte-cigarettes en deux rangs : dix pour les unités et dix pour les dizaines, puis, me récitant intérieurement mes vers, à chaque ligne, je faisais passer une allumette sur le côté. Une fois écartées dix unités, je mettais à l’écart une allumette des dizaines. (Mais jusque dans ce travail, il fallait agir avec précaution : un déplacement aussi innocent que celui-là, accompagné de lèvres chuchotantes ou d’une expression particulière du visage, aurait excité l’attention des mouchards. Je m’efforçais de déplacer mes allumettes d’un air totalement distrait.) J’apprenais chaque cinquantième et chaque centième ligne séparément, à titre de contrôle. Une fois par mois je me répétais tout ce que j’avais écrit. Lors de cette opération, si la cinquantième ou la centième ligne n’était pas la bonne, je recommençais encore et encore à répéter, jusqu’à ce que j’arrive à rattraper les fuyardes qui m’avaient échappé.

À la prison de transit de Kouïbychev, je remarquai des catholiques (des Lituaniens) occupés à confectionner des chapelets modèle prison. Ils se servaient de bouts de pain détrempés, puis malaxés, qu’ils teintaient (en noir avec du caoutchouc brûlé, en blanc avec de la poudre dentifrice, en rouge avec du streptocide rouge), enfilaient, encore humides, sur des fils tordus et savonnés et mettaient à sécher à la fenêtre. Je me joignis à eux et leur affirmai vouloir moi aussi prier avec un chapelet, ajoutant qu’en raison des particularités de ma foi, j’avais besoin de cent grains disposés en rond (plus tard, je compris qu’il suffisait de vingt, et que même c’était plus pratique, et j’en fabriquai moi-même avec du bouchon), que chaque dixième grain devait avoir la forme non pas d’une boulette, mais d’un petit cube et que le cinquantième et le centième devaient encore pouvoir se distinguer au toucher. Les Lituaniens furent frappés par ma ferveur religieuse (les plus pieux, chez eux, n’avaient pas plus de cinquante grains), mais m’aidèrent avec une cordiale sympathie à constituer un pareil chapelet, en fabriquant le centième grain en forme d’un petit cœur rouge sombre. Depuis lors, ce merveilleux cadeau ne m’a jamais quitté, je l’ai égrené et palpé, à l’intérieur de mes larges moufles d’hiver, tout au long des rassemblements, des marches, des attentes, c’était faisable debout et le froid n’était pas un obstacle. Les fouilles aussi, je les lui faisais franchir de la même façon, à l’intérieur d’une moufle ouatée où on ne le sentait pas au palpage. À plusieurs reprises les surveillants l’ont découvert mais, supposant qu’il me servait à prier, ils me l’ont rendu chaque fois. Jusqu’à la fin de mon temps de peine (j’avais alors accumulé douze mille lignes) et ensuite en relégation, ce collier m’a aidé à écrire et à retenir.

Mais les choses ne sont pas si simples. Plus augmente la quantité d’écrit, plus les récitations vous mangent de jours dans le mois. Et elles ont ceci de particulièrement fâcheux que tout ce que vous avez écrit vous devient familier, vous finissez par ne plus y distinguer le fort du faible. Votre première variante – déjà adoptée à la hâte pour pouvoir brûler le texte au plus tôt – reste la seule et unique. On ne peut se permettre le luxe de la laisser de côté quelques mois, de l’oublier, pour y jeter ensuite un regard frais et critique. Impossible donc d’écrire vraiment bien.

Et il ne fallait pas traîner avec les bouts de papier non encore brûlés. Trois fois je me fis sérieusement pincer avec eux, et la seule chose qui me sauva, c’est que je n’inscrivais jamais les mots les plus dangereux, je les remplaçais par des traits. Une de ces fois, étendu dans l’herbe à l’écart de tous, trop près de l’enceinte (pour être plus tranquille), j’étais en train d’écrire, mon papier masqué par un bouquin. Le surveillant-chef « le Tatar » s’approche à pas de loup par-derrière et a le temps de remarquer que je suis en train non pas de lire, mais d’écrire.

« Aboule ! », fait-il, exigeant mon bout de papier. Je me lève, sentant mon sang se glacer, et lui remets le papelard. On y lisait :

Tout ce qui est à nous nous sera restitué,

Tout nous sera rendu.

Cinq jours entiers, à pied, je l’ai bien retenu,

D’Osterode à Brodnitsy nous a convoyés

Une [escorte] de [Kazakhs] et [Tatars].

Si « escorte » et « Tatars » avait été écrits en toutes lettres, le Tatar m’aurait traîné chez l’oper, où l’on m’aurait tiré les vers du nez. Mais les traits étaient muets :

Une —— de K —— et T ——.

Chacun a sa propre tournure d’esprit. Moi, j’avais peur pour mon poème, lui s’imaginait que j’étais en train, sur place, de dessiner le plan de l’enceinte pour préparer une évasion. Toutefois, il lui suffisait déjà de ce qu’il avait trouvé, il le relisait, le front plissé. « Nous a convoyés » donnait déjà à penser. Mais ce qui lui fit surtout travailler les méninges, c’était le « cinq jours entiers ». Je n’avais même pas songé au genre d’associations d’idées qu’il pouvait suggérer : cinq jours, mais voyons, c’était un groupe de mots standard dans les camps, c’est ainsi qu’on formulait une condamnation au cachot.

« C’est pour qui les cinq jours ? De quoi s’agit-il là ? », cherchait-il, renfrogné, à savoir.

À grand, grand-peine je réussis à le convaincre (à l’aide des noms propres Osterode et Brodnitsy) que j’étais en train d’essayer de me rappeler une poésie écrite au front par quelqu’un d’autre, mais qu’il y avait des mots qui ne me revenaient pas.

« Mais à quoi bon essayer de te rappeler ? C’est pas prévu au règlement ! me dit-il d’un ton morose à titre d’avertissement. La prochaine fois que j’te trouve couché ici, gare à toi !… »

À le raconter aujourd’hui, ça a l’air d’un cas anodin. Mais à l’époque, pour un esclave insignifiant, pour moi, c’était un événement immense : il me fallait renoncer à m’étendre dans l’herbe loin du bruit, et pour peu que je me fasse repincer par « le Tatar » avec un autre bout de poème, ça aurait parfaitement pu me valoir un dossier d’instruction et un renforcement de surveillance.

Et cesser d’écrire était désormais au-dessus de mes forces !…

La seconde fois, j’avais dérogé à mon habitude en écrivant d’un coup, pendant le travail, une soixantaine de lignes de ma pièce (Le Festin des vainqueurs), et je ne réussis pas à dissimuler le feuillet lors de notre rentrée au camp. Là aussi, il est vrai, de nombreux mots étaient remplacés par des traits. Le surveillant, un gars débonnaire avec un gros nez, contempla son butin avec surprise :

« Une lettre ? demanda-t-il.

(Porter une lettre jusqu’au chantier de travail et l’en rapporter, ça sentait simplement le cachot. Mais étrange se serait révélée ladite « lettre », une fois remise à l’oper !)

– C’est pour une soirée d’amateurs – dis-je avec effronterie. J’essaie de me rappeler un bout de pièce de théâtre. Tenez, quand on la jouera, venez-y donc. »

Voilà le gars qui reluque, reluque le papelard, puis moi, et qui dit :

« Un type solide, pourtant, mais quel idiot ! »

Et de déchirer mon feuillet en deux, en quatre, en huit. Je fus épouvanté à l’idée de le voir jeter les morceaux par terre : ils étaient encore grands et à cet endroit, devant le poste de garde, ils pouvaient tomber entre les mains d’un surveillant plus vigilant ; justement, à quelques pas de nous, Matchékhovski en personne, le chef du régime pénitentiaire, surveillait le déroulement de la fouille. Mais, visiblement, ils avaient reçu pour instruction de ne rien jeter devant le poste de garde, pour n’être pas obligés eux-mêmes de ramasser, et le surveillant déposa dans ma main, comme dans une poubelle, les morceaux déchirés. Je franchis le portail et m’empressai d’aller les jeter dans le poêle.

La troisième fois, j’avais encore gardé par-devers moi un gros fragment de poème non brûlé ; mais c’était pendant que nous travaillions à bâtir le Bour et, ne pouvant plus y tenir, j’avais consigné de surcroît Le Maçon. Nous ne sortions pas de la zone, durant cette période-là, et n’étions donc pas soumis chaque jour à la fouille personnelle. Le Maçon en était à sa troisième journée, j’étais sorti dans le noir, juste avant l’appel, afin de me le répéter une dernière fois, pour ensuite le brûler. Je recherchais le calme et la solitude, donc la plus grande proximité possible du bord de la zone, sans penser que ça n’était pas loin de l’endroit où Tenno, récemment, était passé par-dessous les barbelés. Or il y avait sans doute un surveillant tapi à l’affût, il me mit immédiatement la main au collet et me conduisit dans le noir jusqu’au Bour. Profitant de l’obscurité, je chiffonnai précautionneusement en boule mon Maçon et le jetai au hasard par-dessus mon épaule. Il se levait un petit vent et le surveillant n’entendit ni le chiffonnement ni la chute du papier.

Mais j’avais sur moi encore un morceau de poème, et cela, je l’avais totalement oublié. Au Bour, on me fouilla et on trouva un fragment concernant le front (extrait des Nuits prussiennes), par chance il ne contenait presque rien de criminel.

Le chef de poste, un sergent-chef tout à fait à la hauteur, le lut :

« Qu’est-ce que c’est ?

– Tvardovski ! » répondis-je avec fermeté. « Vassili Tiorkine.

(Ainsi, pour la première fois, se croisèrent nos deux routes, à Tvardovski et à moi.)

– Tvardo-ovski ! » acquiesça avec respect le sergent. « Et à quoi ça te sert ?

– C’est qu’il n’y a pas de livres, ici. Alors, ça m’arrive de m’en rappeler des morceaux, je les relis de temps en temps. »

Après m’avoir confisqué une arme : la moitié d’une lame de rasoir, on me rendit mon poème, et on m’aurait bien relâché, et j’aurais couru chercher Le Maçon. Mais le temps que dure cette histoire, l’appel avait eu lieu et il était désormais interdit de circuler dans la zone : le surveillant en personne me reconduisit jusqu’à mon baraquement et m’y boucla.

Je dormis mal toute cette nuit-là. Dehors se déchaînait un vent d’ouragan. Où allait bien pouvoir être emportée la boulette de papier de mon Maçon ? En dépit de tous les mots remplacés par des traits, le sens de la poésie demeurait manifeste. Et il ressortait clairement du texte que l’auteur travaillait dans la brigade affectée à la construction du Bour. Et certes, parmi tous ces Ukrainiens de l’Ouest, il ne serait pas difficile de mettre la main sur moi.

Ainsi le fruit de nombreuses années de travail – le déjà écrit, et surtout le projeté –, tout cela gambadait quelque part dans la zone ou dans la steppe, impuissante boulette de papier. De mon côté, je priais. Car quand les choses se gâtent, nous n’avons pas honte de Dieu. Nous avons honte de Lui quand tout va bien.

Le matin après le lever, à cinq heures, suffoquant sous l’effet du vent, je partis pour l’endroit en question. Même de petits cailloux étaient soulevés par le vent qui vous les projetait à la figure. Chimère que de chercher ! De cet endroit, le vent soufflait vers la baraque de la direction, puis vers la baraque disciplinaire (avec fréquentes allées et venues de surveillants et gros entrelacs de barbelés), puis, de l’autre côté de l’enceinte, vers une rue de la cité ouvrière. Une heure durant, avant le lever du jour, j’errai courbé en deux, pour rien. J’avais déjà perdu tout espoir. Mais quand le jour fut levé, la boulette m’apparut comme une tache blanche à trois pas de l’endroit où je l’avais jetée ! Le vent l’avait roulée à l’écart et coincée entre deux planches posées par terre.

Aujourd’hui encore, je tiens cela pour un miracle.

C’est ainsi que j’ai écrit. En hiver, dans le chauffoir ; au printemps et en été, sur les échafaudages, sur la maçonnerie elle-même : dans l’intervalle entre deux arrivées de mortier, je posais mon bout de papier sur les briques et, avec un débris de crayon (en cachette de mes voisins), je notais les lignes accourues pendant que je plaquais le contenu du précédent oiseau. Je vivais comme dans un rêve, attablé au réfectoire à la lavure sacrée sans toujours en sentir le goût, sans entendre ceux qui m’entouraient : je ne faisais qu’aller et venir parmi mes vers, les ajustant comme des briques sur un mur. On me fouillait, on me comptait, on me faisait marcher en colonne dans la steppe : je voyais une scène de ma pièce, la couleur des rideaux, la disposition du mobilier, les taches de lumière des projecteurs, chaque déplacement d’un acteur.

Les gars défonçaient les barbelés avec une voiture, se glissaient par en dessous, les traversaient sur une congère pendant un blizzard ; pour moi, les barbelés étaient comme s’ils n’existaient pas, je passais tout mon temps dans ma longue et lointaine évasion, mais les surveillants ne pouvaient la découvrir en comptant des gens tête par tête.

Je comprenais que je n’étais pas le seul de cette espèce, que je touchais là à un grand Secret qui mûrissait caché dans des cages thoraciques tout aussi solitaires sur les îles éparses de l’Archipel, pour, dans je ne sais quelles années du futur, peut-être après notre mort, être révélé et se rejoindre en formant la future littérature russe.

En 1956, dans le samizdat, qui existait déjà à l’époque, j’ai lu le premier petit recueil de Varlam Chalamov et frissonné comme lorsqu’on rencontre un frère :

Cela n’est pas un jeu et je le sais fort bien :

C’est la mort. Mais dussé-je en périr,

Tel Archimède, je ne lâcherai pas ma plume

Ni ne chiffonnerai mon cahier grand ouvert.

Lui aussi écrivait dans son camp ! en cachette de tous, poussant le même cri sans écho, solitaire, dans le noir :

Car je n’ai qu’un seul souvenir :

Des tombes et des tombes alignées

Où je me fusse, nu, étendu à mon tour,

N’était la promesse donnée

De chanter et pleurer encor,

Jusqu’à la fin, quoi qu’il en coûte,

Comme si dans la vie d’un mort

Pouvait exister un début…

Combien y en avait-il, de gens de cette sorte ? Beaucoup plus, je pense, qu’il n’en a émergé en ces années intermédiaires. Il n’a pas été donné à tous de vivre assez vieux, et les œuvres ont péri dans les têtes. Qui a caché en terre une bouteille avec du papier dedans, mais n’a dit l’endroit à personne. Qui a donné à conserver, mais en des mains négligentes ou bien, au contraire, trop prudentes.

Et même dans notre îlot d’Ekibastouz, nous était-il possible de nous connaître l’un l’autre ? de nous encourager, de nous soutenir ? Car, tels des loups, nous nous cachions de tous, donc les uns des autres. Pourtant, même dans ces conditions, j’ai réussi à en connaître quelques-uns à Ekibastouz.

De façon inattendue, par l’intermédiaire des baptistes, je fis la connaissance d’un poète religieux, Anatoli Vassiliévitch Siline. Il avait à l’époque la quarantaine passée. Son visage ne laissait rien paraître d’extraordinaire. Tous ses cheveux tondus, tous ses poils rasés repoussaient roux, et ses sourcils étaient fauves. Chaque jour que Dieu faisait, il était avec tous accommodant, doux, mais réservé. Après seulement que nous eûmes sérieusement lié conversation et commencé, les dimanches où l’on ne travaillait pas, à nous promener ensemble à travers la zone des heures entières, pendant lesquelles il me récitait ses très longs poèmes spirituels (comme moi, il écrivait au camp), je fus, une fois de plus, frappé de voir à quel point sont trompeusement cachées sous une apparence commune des âmes qui sortent du commun.

Ancien enfant abandonné, ex-pensionnaire de l’assistance, athée, il avait eu accès, pendant sa captivité en Allemagne, à des livres de religion, et ceux-ci avaient fait sa conquête. Depuis lors, il était devenu non seulement croyant, mais philosophe et théologien ! Et comme, « depuis lors » justement, il n’avait cessé d’être enfermé en prison ou en camp, il lui avait fallu parcourir seul tout ce chemin théologique, redécouvrant pour son propre compte ce qui avait été déjà découvert sans lui, en errant peut-être, car « depuis lors » il n’avait plus eu ni livres ni conseillers. En ce moment, il travaillait comme manœuvre et terrassier, s’efforçait de remplir une norme irremplissable, revenait au camp les genoux flageolants et les mains tremblantes, mais jour et soir tournoyaient dans sa tête les vers iambiques de ses poèmes, tous de quatre pieds avec libre distribution des rimes, composés de tête du début à la fin. À cette époque-là, il en savait déjà, je pense, dans les vingt mille. Lui aussi voyait dans les vers un outil : pour mémoriser et transmettre aux autres.

Sa façon de percevoir le monde était très ornée, réchauffée par la présence ressentie du Palais de la Nature. Se penchant sur l’herbe chiche qui perçait indûment le sol de notre zone stérile :

« Qu’elle est belle, l’herbe terrestre ! Mais même elle, le Créateur l’a donnée à l’homme pour qu’elle lui serve de litière. Combien plus beaux devons-nous donc être nous-mêmes !

– Mais que faites-vous de : “N’aimez pas le monde ni ce qui est dans le monde” ? » (Les membres des sectes religieuses répétaient fréquemment cette phrase.)

Il avait un sourire d’excuse. Il savait, au moyen de ce sourire, tout concilier :

« Mais jusque dans l’amour terrestre, charnel, se manifeste notre élan suprême vers l’Union ! »

Sa théodicée, autrement dit sa façon de justifier l’existence du mal dans le monde, était formulée ainsi :

Si l’Esprit de Perfection

Admet l’imperfection, douleur des âmes,

C’est que c’est la condition

Pour mieux apprécier le bonheur.

………………………………

Dure est la loi ; mais elle seule

Permet à nous, mortels, d’atteindre

À la paix grande et éternelle.

Les souffrances du Christ incarné dans la chair de l’homme étaient expliquées par lui avec hardiesse non seulement par la nécessité de racheter les péchés du monde, mais aussi par le désir éprouvé par Dieu de ressentir les souffrances terrestres. Siline affirmait audacieusement :

« Dieu a toujours su que ces souffrances existaient, mais avant, il ne les avait jamais ressenties ! »

De même pour l’Antéchrist qui :

Dans l’âme libre de l’homme

A faussé l’élan vers la lumière

Et l’a borné à la lumière du siècle,

Siline trouvait des paroles humaines et fraîches :

Le bonheur qui lui était donné,

Le grand ange l’a rejeté,

N’ayant pas souffert comme l’homme.

Privé de peine, même lui

N’a pas connu l’amour parfait.

Ayant lui-même une pensée aussi libre, Siline réservait un asile, dans son large cœur, à toutes les nuances du christianisme :

… Cela revient à dire

Que dans la doctrine du Christ

Chaque génie peut s’en tenir

À son originalité.

Devant la perplexité querelleuse des matérialistes demandant comment l’esprit a bien pu engendrer la matière, Siline se contentait de sourire :

« Ils refusent de se demander, eux, comment la matière grossière a bien pu engendrer l’Esprit ! Dans cet ordre-là, est-ce que ça n’est pas un miracle ? Voyons, ça représente un miracle encore plus grand ! »

Le cerveau encombré par mes propres vers, de tous les poèmes de Siline que j’ai entendus je n’ai pas réussi à conserver plus que des miettes, et pourtant je craignais que lui-même n’en conserve rien. Dans l’un de ses poèmes, son héros favori, porteur d’un nom grec de l’Antiquité (que j’ai oublié), prononçait un discours imaginaire à la tribune de l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations Unies, discours-programme spirituel pour l’humanité tout entière. Avec ses quatre numéros accrochés sur lui, esclave exténué et voué à la mort, ce poète avait dans sa poitrine plus à dire aux vivants que le troupeau entier des incrustés dans les revues, les maisons d’édition, à la radio (chez nous comme en Occident), inutiles à tout le monde sauf à eux-mêmes.

Avant la guerre, Anatoli Vassiliévitch avait obtenu le diplôme de la Faculté des lettres d’un institut pédagogique. Actuellement, il ne lui restait plus, tout comme à moi, que trois ans à tirer avant d’être « libéré » en relégation. Son seul et unique métier possible était l’enseignement de la littérature à l’école. Il paraissait peu probable qu’on nous acceptât, nous, anciens détenus, dans une école. Mais enfin, si c’était le cas ?

« Je n’irai pas inculquer le mensonge aux enfants ! Je leur dirai la vérité sur Dieu, sur la vie de l’Esprit.

– Mais on vous révoquera dès votre premier cours ! »

Siline baissa la tête et répondit à voix basse :

« Soit. »

Et l’on voyait qu’il ne tremblerait pas. Qu’il ne transigerait pas avec sa conscience pour se cramponner à son cahier de textes au lieu de manier la pioche.

C’est avec pitié et admiration que je contemplais ce rouquin si peu avenant, qui n’avait pas connu ses parents, pas eu de maîtres à penser, qui de tout temps avait eu autant de peine à vivre qu’aujourd’hui à remuer avec sa pelle le sol pierreux d’Ekibastouz.

Siline mangeait à la même gamelle que les baptistes, partageant avec eux pain et rations chaudes. Il avait naturellement besoin d’auditeurs reconnaissants, il lui fallait trouver des gens pour lire et commenter en commun l’Évangile ainsi que pour cacher le livre lui-même. Mais les orthodoxes proprement dits, peut-être ne les recherchait-il pas (soupçonnant que ceux-là seraient bien capables de le repousser en raison de ses hérésies), peut-être aussi n’en trouvait-il pas : dans notre camp, sauf parmi les Ukrainiens de l’Ouest, il s’en rencontrait peu, ou bien ils ne se faisaient pas remarquer par une conduite conséquente. Les baptistes, eux, respectaient, semble-t-il, Siline, prêtaient l’oreille à ses propos, l’avaient même agrégé à leur communauté ; toutefois, eux non plus ne prisaient guère tout ce qu’il y avait en lui d’hérétique, ils espéraient à la longue en faire un des leurs. Lorsqu’il parlait avec moi en leur présence, Siline avait l’air falot ; en leur absence il s’épanouissait. Il avait du mal à se modeler sur leur foi, une foi très ferme pourtant, pure, ardente, qui les aidait à supporter le bagne sans que leur âme en fût ni ébranlée ni détruite. Tous sont honnêtes, placides, laborieux, compatissants, dévoués au Christ.

C’est bien pour ça qu’on les extirpe si résolument. En 1948-1950, rien que pour appartenance à une communauté baptiste, des centaines et des centaines de personnes se virent infliger vingt-cinq ans et prirent la direction des Camps spéciaux (car une communauté, n’est-ce pas, c’est une organisation3 !).

*

Au camp, ce n’est pas comme dans la vie ordinaire. Dans la vie ordinaire, chacun s’efforce imprudemment de s’exprimer et de se mettre en valeur extérieurement. On voit plus facilement à quoi prétend celui-ci ou celui-là. En détention, au contraire, tous sont dépersonnalisés : mêmes cheveux tondus, mêmes visages non rasés, mêmes bonnets, mêmes cabans. L’expression spirituelle est défigurée par les vents, le hâle, la saleté, le dur travail. Pour arriver, sous l’apparence humiliée, dépersonnalisée, à discerner la lumière de l’âme, il faut un entraînement.

Mais sans que nous le voulions, les flammèches de l’esprit se meuvent, se frayent un chemin l’une vers l’autre. Hors de tout contrôle, les semblables font connaissance et se rassemblent.

Pour connaître un homme, le mieux et le plus rapide est d’arriver à savoir ne fût-ce qu’un petit fragment de sa biographie. Regardez ces terrassiers qui travaillent côte à côte. Une neige molle, épaisse, vient de se mettre à tomber. Peut-être parce que c’est bientôt la pause, toute la brigade s’est réfugiée dans la cagna. Mais il en est resté un. Debout, appuyé sur sa bêche à une extrémité de la tranchée, il se tient totalement immobile comme s’il se trouvait bien ainsi : on dirait une statue. Et comme elle le fait d’une statue, la neige lui recouvre la tête, les épaules, les bras. Cela lui est-il indifférent ? ou même agréable ? Au travers de ce grouillement de cristaux de neige, il regarde ; il contemple la zone, la steppe blanche. Large ossature, larges épaules, large visage envahi par une soie blonde et rêche. Il est toujours posé, lent, très calme. Il est resté là pour contempler le monde et réfléchir. Il est ailleurs.

Je ne le connais pas, mais son ami Redkine m’a raconté des choses sur lui. Cet homme est un tolstoïen. Il a grandi dans l’idée arriérée qu’on n’a pas le droit de tuer (fût-ce au nom de la Doctrine d’Avant-garde) ni, par conséquent, de prendre en main une arme. Mobilisé en 1941. Il a jeté son arme et près de Kouchka, où on l’avait envoyé, il a franchi la frontière afghane. Il n’y avait aucun Allemand en Afghanistan ni aucune menace allemande, et il aurait fort bien pu servir là-bas tout le temps de la guerre sans avoir jamais à tirer sur un être vivant, mais le fait même de porter ce morceau de fer sur l’épaule était contraire à ses convictions. Il escomptait que les Afghans respecteraient son droit à ne pas tuer d’autres hommes et le laisseraient passer dans l’Inde tolérante. Mais le gouvernement afghan, comme tous les gouvernements, s’est révélé couard. Redoutant la colère de son tout-puissant voisin, il lui a mis des entraves aux jambes. Et l’a tenu trois ans en prison dans cet état, avec des entraves qui lui comprimaient les jambes, en attendant de savoir qui l’emporterait. Ç’a été les Soviets, et les Afghans leur ont obligeamment rendu le déserteur. C’est seulement à partir de ce moment-là qu’a commencé de courir son temps de peine actuel.

Et le voici debout, immobile, sous la neige, comme s’il faisait partie intégrante de cette nature. Voyons, serait-ce l’État qui l’a mis au monde ? Pourquoi donc l’État s’est-il arrogé le droit de décider du mode de vie de cet homme ?

Quant il s’agit d’avoir Léon Tolstoï pour compatriote, nul ne proteste chez nous. C’est une belle image de marque. Et une belle image pour timbres-poste. De quoi faire faire aux étrangers le pèlerinage à Iasnaïa Poliana. Et nous nous gargarisons volontiers de son opposition au tsarisme et de l’anathème auquel il a été voué (même que la voix du speaker en tremble). Mais si quelqu’un, ô mes gentils compatriotes, prend Tolstoï au sérieux, s’il vient à pousser chez nous un tolstoïen en chair et en os, alors gare là-dessous ! ne vous fourrez pas sous nos chenilles !

… Il arrive parfois, au chantier, qu’on coure demander à un dizenier détenu son mètre pliant : on a besoin de mesurer la hauteur de son maçonnage. Ce mètre, il y tient énormément et il ne vous connaît pas personnellement (il y a tant de brigades ici), mais voici que, d’un air désarmé, il vous tend tout de suite son trésor (selon les normes du camp, c’est tout simplement une bêtise). Et lorsque vous lui rendrez son mètre, il vous dira encore merci. Comment un pareil original peut-il être dizenier dans un camp ? Il a un accent. Ah, renseignements pris, c’est un Polonais, il s’appelle Jerzy Węgierski. Vous entendrez encore parler de lui.

… Parfois encore, vous marchez dans votre colonne et vous devriez égrener votre chapelet dans votre moufle ou réfléchir aux strophes suivantes, mais il se trouve que vous avez un voisin de rang rudement intéressant, un visage nouveau : on a envoyé une nouvelle brigade travailler sur le même chantier que vous. Un Juif entre deux âges, sympathique, l’allure d’un intellectuel, avec une expression intelligente et narquoise. Son nom de famille est Massamed, il est diplômé de l’université… comment, de quelle université au juste ?… de Bucarest, en biopsychologie. Entre autres spécialités, il est physionomiste, graphologue. En outre, il est yogi et disposé, dès demain, à commencer à votre intention un cours de Hathayoga. (Quel malheur, seulement : on nous donne des « temps » trop brefs, dans cette université ! Je suis débordé ! pas le temps de tout embrasser !)

Par la suite, je l’observe à nouveau dans la zone de travail et celle d’habitation. Ses compatriotes lui ont proposé de le caser au bureau, il n’y est pas allé : il lui importe de montrer qu’un Juif aussi peut travailler excellemment aux généraux. Et, à cinquante ans, il manie impavidement la pioche. Mais il est vrai que, comme un véritable yogi, il maîtrise son corps : par dix au-dessous il se déshabille et demande à ses camarades de l’asperger avec la lance à incendie. Il mange non pas comme nous, en se hâtant de s’entonner cette bouillie dans la bouche, mais tourné sur le côté, avec concentration, lentement, par petites gorgées, avec une minuscule cuiller spéciale4.

… Il arrive ainsi plus d’une fois, pendant un trajet, qu’on puisse faire une connaissance nouvelle et intéressante. Mais, d’une façon générale, en colonne on n’arrive pas toujours à faire ce qu’on veut : l’escorte crie, les voisins râlent (« à cause de vous on va tous trinquer ! ») à l’aller on marche comme des chiffes, au retour du travail on se dépêche trop, sans parler du vent qui vous souffle d’ici ou de là en pleine gueule. Et tout à coup… mais alors là, c’est un cas « qui n’a rien de typique », comme dit le réalisme socialiste. Un cas qui sort de l’ordinaire.

Dans le dernier rang marche un petit bout d’homme qui arbore une barbe noire fournie (la dernière fois qu’il a été arrêté, il la portait et a été photographié comme ça, si bien qu’au camp non plus elle n’a pas été rasée). Il va d’un pas alerte, conscient de sa dignité, et porte sous le bras un rouleau ficelé de papier à dessin. C’est une proposition de rationalisation ou bien une invention à lui, une innovation en tout cas, et dont il est très fier. Il en a dessiné le plan sur les lieux de travail, l’a rapporté au camp pour le montrer à quelqu’un, à présent il le remporte au chantier. Et brusquement un méchant coup de vent lui arrache son rouleau de dessous le bras et l’envoie promener au loin. D’un mouvement bien naturel, Arnold Rappoport (le lecteur le connaît déjà) fait un pas pour rattraper son rouleau, un second, un troisième, mais le rouleau continue de s’enfuir, il passe entre deux soldats d’escorte, il est déjà de l’autre côté du cordon ! Ici, il faudrait que Rappoport s’arrête car « un pas à droite, un pas à gauche… sans avertissement ! » mais il est là, le papier, le voici ! Rappoport galope à sa poursuite, courbé en deux, les bras tendus en avant, un destin mauvais emporte sa trouvaille technique ! Arnold allonge les bras, ses doigts sont comme des râteaux : barbare ! ne touche pas à mes épures ! La colonne a vu, a marqué une hésitation et s’est arrêtée d’elle-même. Les mitraillettes sont braquées, les culasses claquent !… Jusque-là, tout est typique, mais voici que commence le non-typique : pas un imbécile parmi les soldats ! personne ne tire ! les barbares ont compris que ce n’était pas une évasion ! Leurs cervelles embrumées ont quand même laissé entrer et compris cette image : c’est un auteur qui court après son œuvre en fuite ! Après avoir parcouru une distance d’une quinzaine de pas au-delà du périmètre de l’escorte, Rappoport attrape son rouleau, se redresse et, heureux, regagne les rangs. Il revient de l’autre monde…

Rappoport a beau avoir écopé de bien plus que la norme moyenne des camps (après une peine de bébé puis un billet de dix, il a été en relégation, et actuellement il purge un nouveau billet de dix), il est vif, leste, il a les yeux brillants, et ses yeux, encore que toujours gais, sont faits pour la souffrance, ce sont des yeux vraiment expressifs. Il est fier que les années de prison ne l’aient ni vieilli le moins du monde, ni brisé. Au reste, en tant qu’ingénieur, il travaille tout le temps comme planqué de la production, et il lui est loisible d’avoir le moral. Il aborde son travail avec animation, mais en plus il fait mûrir en lui, pour sa satisfaction personnelle, des créations.

Il est ce genre de caractère si ample qu’il voudrait tout embrasser. À certaine époque, il avait médité à ses moments perdus d’écrire un livre comme celui que je fais en ce moment : tout sur les camps, mais, en fin de compte, ne s’y est jamais mis. Une autre œuvre est parmi nous, ses amis, un objet de plaisanteries : depuis des années déjà, Arnold compose un aide-mémoire technique universel qui embrassera toutes les ramifications de la technique contemporaine et des sciences de la nature (les différentes espèces de lampes radiophoniques aussi bien que le poids moyen de l’éléphant) et qui doit tenir… en format de poche. Instruit par ces plaisanteries, c’est en secret que Rappoport me montre un autre de ses ouvrages préférés. Un petit cahier recouvert de toile cirée noire contient un traité De l’amour, un nouveau traité, parce que celui de Stendhal ne le satisfait aucunement. Ce sont des remarques pour l’instant inachevées et sans lien les unes avec les autres. Mais, pour un homme qui a passé la moitié de sa vie dans les camps, que c’est chaste ! En voici quelques extraits5 :

 

– Posséder une femme qu’on n’aime pas est le lot malheureux des pauvres de corps et d’esprit. Or les hommes s’en vantent comme d’une « victoire ».

– La possession sexuelle qui n’est pas préparée par le développement organique du sentiment apporte non la joie, mais la honte, le dégoût. Les hommes de notre siècle, qui consacrent toute leur énergie au gain, au travail, au pouvoir, ont perdu le gène de l’amour le plus haut. Au contraire, pour l’infaillible instinct féminin, la possession n’est que le premier degré de la véritable intimité. Après elle seulement, la femme reconnaît l’homme pour sien et commence à lui dire « tu ». Même la femme qui s’est donnée par hasard ressent un afflux de tendresse reconnaissante.

– La jalousie est l’amour-propre outragé. Le véritable amour, lorsqu’il n’est plus payé de retour, ne jalouse point, il meurt, il se fige.

– Au même titre que la science, que l’art et que la religion, l’amour est lui aussi un moyen de connaissance du monde.

 

Réunissant en lui des intérêts aussi opposés, Arnold Rappoport connaît également des gens fort divers. Il me fait faire la connaissance d’un homme devant qui je serais passé sans le regarder : au premier abord, un crevard voué à la mort, dystrophique, ses clavicules saillent au-dessus de la veste du camp grande ouverte, comme sur un mort. Grande perche, il est d’une maigreur particulièrement frappante. Déjà basané de nature, son crâne rasé est brûlé de surcroît par le soleil du Kazakhstan. Il parvient encore à se traîner hors de la zone, à se cramponner au bard pour ne pas tomber. C’est un Grec, et encore un poète ! un de plus ! De lui, un livre de vers en grec moderne est édité à Athènes. Mais comme il est un détenu non pas d’Athènes, mais des Soviets (et citoyen soviétique), nos journaux ne versent aucune larme sur lui.

Il est entre deux âges et, voyez-le, déjà aux portes de la mort. Pitoyable et maladroit, j’essaie de bannir de lui ces pensées. Il sourit d’un sourire de sage et m’explique dans un russe qui laisse à désirer que ce qui fait peur, ce n’est pas du tout la mort elle-même, mais seulement la préparation morale à la mort. Peur, amertume, regret, il a déjà passé par tout cela, il a fini de pleurer, et maintenant il a déjà totalement vécu sa mort inévitable, il est tout à fait prêt. À son corps seulement il reste à finir de mourir.

Que de poètes parmi les hommes ! tellement que c’est à n’y pas croire. (J’en suis même parfois désarçonné.) Ce Grec attend la mort, mais les deux jeunes gens que voici n’attendent, eux, que la fin de leur temps et leur future notoriété littéraire. Poètes, ils le sont ouvertement, ils ne s’en cachent pas. En commun ils ont une sorte de luminosité, de pureté. Tous deux sont des étudiants encore sans diplôme. Kolia Borovikov est un admirateur de Pissarev (donc un ennemi de Pouchkine), il est aide-médecin à la section sanitaire. Le tvéritain Iourotchka Kireïev est un fervent de Blok, écrit lui-même dans le goût de Blok, il sort de la zone pour son travail au bureau des ateliers de mécanique. Ses amis (et quels amis ! vingt ans de plus que lui, pères de famille) se moquent de lui : dans un camp ITL, quelque part dans le Nord, une Roumaine accessible à tous s’était offerte à lui, mais il n’avait rien compris et lui avait écrit des sonnets. À regarder sa petite frimousse pure, on croit très fort à cette histoire. Malédiction de la virginité adolescente, qu’il faut maintenant traîner de camp en camp.

… Les uns, c’est toi qui les observes, les autres en font autant de toi. Dans cette grande baraque incohérente où vivent, vont et viennent, reposent quatre cents hommes, après le souper et pendant les pénibles contrôles du soir, je lis le tome II du dictionnaire de Dahl, le seul et unique livre que j’aie réussi à transporter jusqu’à Ekibastouz ; ici, j’ai été obligé de le défigurer d’un coup de tampon : « Steplag. KVTch. » Je ne tourne jamais les pages, car dans la queue de soirée qui nous reste j’ai à peine le temps d’en lire une demie. Ainsi donc, après le contrôle, assis ou marchant, j’ai le nez enfoncé dans telle ou telle colonne. Je suis déjà habitué à ce que les nouveaux me demandent ce que c’est que ce gros livre et s’étonnent : à quoi bon lire ça ? « Tout ce qu’il y a de plus inoffensif comme lecture », leur réponds-je en plaisantant. « On n’y attrape pas de nouvel article. »

Qu’est-ce qu’il n’est pas dangereux de lire dans un Camp spécial ? Alexandre Stotik, économiste à la subdivision de Djezkazgane, lisait le soir en cachette une adaptation du Taon. Il fut néanmoins dénoncé. Vinrent perquisitionner le chef de la subdivision en personne ainsi qu’une meute d’officiers : « Tu attends les Américains ? » On l’obligea à lire tout haut en anglais : « Combien d’années il te reste à tirer ? – Deux. – Ça fera vingt ! » Pour comble on trouva aussi des vers : « Ça t’intéresse, l’amour ?…. Créez-lui des conditions d’existence telles que tout son russe, et pas seulement son anglais, lui sorte de la tête ! » (Et les planqués esclaves murmuraient contre Stotik : « Nous aussi, tu nous mets dedans ! D’ici qu’on nous fiche à la porte ! »)

Mais autour de mon livre se nouent beaucoup de connaissances intéressantes. Voici que s’approche de moi un petit homme qui ressemble à un jeune coq avec son nez hardi et son regard aigu et narquois ; il a un parler chantant et prononce tels quels tous les « o » :

« Permettez-moi de vous poser une question : qu’est-ce que c’est, votre livre ? »

Mot après mot, puis dimanche après dimanche, mois après mois, se déploie grand ouvert en cet homme devant moi un micro-monde, le concentré d’un demi-siècle d’histoire de mon pays. Pour sa part, Vassili Grigoriévitch Vlassov (celui-là même du procès de Kady, qui avait déjà tiré quatorze ans sur sa vingtaine) se veut économiste et homme politique, et il ne soupçonne même pas qu’il est un artiste du verbe – seulement du verbe parlé. Qu’il s’agisse des foins, d’une boutique de marchand (il y a travaillé étant gamin), d’une unité de l’Armée rouge, d’un vieux domaine, d’un bourreau du Service provincial de recherche des déserteurs ou d’une bonne femme insatiable sortie d’un faubourg, tout cela se dresse devant moi avec tout son relief et je l’assimile aussi solidement que si je l’avais vécu moi-même. J’aurais voulu le noter sur-le-champ, mais c’était impossible. Et impossible maintenant, dix ans après, de me le rappeler mot pour mot…

Je remarque que mon livre et moi sommes souvent l’objet de regards en coin de la part d’un homme qui ne se décide pourtant pas à engager la conversation, un grand jeune homme malingre au long nez, poli comme on ne l’est pas dans les camps, craintif même. Il parle d’une voix basse et timide, peine à trouver les mots russes et fait des fautes désopilantes, aussitôt rachetées par un sourire. Il s’avère que c’est un Hongrois, il s’appelle János Rozsás. Je lui montre le dictionnaire de Dahl, il approuve d’un hochement de son visage desséché par l’épuisement propre aux camps : « Oui certes, il faut distraire son attention des choses secondaires, ne pas penser à la seule nourriture. » Il n’a que vingt-cinq ans, nulle trace pourtant de l’incarnat de la jeunesse ne vient colorer ses joues ; sa fine peau sèche, tannée par les vents, est tendue, jurerait-on, à même les os étroits et allongés de son crâne. Les articulations lui font mal – rhumatismes de feu contractés à l’abattage d’arbres dans le Nord.

Ici, au camp, se trouvent deux ou trois de ses compatriotes, mais braqués quotidiennement sur un seul problème : comment survivre ? comment manger à sa faim ? János, lui, mange sans murmurer ce qu’a fixé pour lui le brigadier et, à moitié affamé, ne se permet de chercher rien d’autre. Il observe, il prête l’oreille, veut comprendre. Comprendre quoi ?… C’est nous qu’il veut comprendre, nous les Russes !

« Mon sort personnel est devenu tout gris quand j’ai connu les gens d’ici. Je suis extrêmement étonné. Voilà des gens qui aimaient leur peuple, ça leur vaut le bagne. Mais, je pense, c’est la désorganisation due à la guerre, non ? » (Il pose la question en 1951 ! Tant qu’à faire, est-ce que ça ne remonterait pas à la Première Guerre mondiale ?…)

En 1944, quand les nôtres s’étaient emparés de lui en Hongrie, il avait dix-huit ans (et n’avait pas encore été à l’armée). « Je n’avais pas encore eu le temps de faire aux gens ni bien ni mal », disait-il dans un sourire. « Je ne leur avais encore été ni utile ni nuisible. » L’instruction de son affaire s’était déroulée ainsi : le commissaire-instructeur ne savait pas un mot de hongrois, János pas un mot de russe. Parfois se pointaient de très mauvais interprètes, des Houtsouls. János contresigna les seize pages du procès-verbal d’instruction sans avoir compris, en fin de compte, de quoi il retournait. De même, lorsqu’un officier inconnu lui lut quelque chose d’écrit sur un papier, il fut longtemps encore sans comprendre qu’il s’agissait de la sentence de l’Osso6. Et on l’expédia dans le Nord, à l’abattage du bois, où il devint un crevard et échoua à l’hôpital.

Jusqu’alors, la Russie ne lui avait présenté qu’une seule face, celle qui sert à s’asseoir ; à présent elle se retourna. Au petit hôpital de camp de l’Olp de Sym, près de Solikamsk, il y avait une infirmière, Doussia, âgée de quarante-cinq ans. C’était une délinquante de droit commun, titulaire d’un laissez-passer*, condamnée à cinq ans. Elle comprenait son travail non pas comme le moyen d’en arracher le plus possible pour elle-même et de tirer son temps (chose parfaitement admise chez nous, ignorée toutefois de János avec ses lunettes roses), mais comme la possibilité de remettre sur pied ces gens qui étaient là en train de mourir et dont personne n’avait plus besoin. Seulement, ce que donnait l’hôpital du camp ne permettait pas de les sauver. Alors l’infirmière Doussia échangeait au village sa ration de pain du matin – 300 grammes – contre un demi-litre de lait et, en donnant ce lait à boire à János (et, avant lui, à quelqu’un d’autre encore), elle le ramena à la vie7. C’est grâce à cette Doussia que János s’éprit de notre pays et de nous tous. Et qu’il se mit à étudier assidûment, au camp, la langue de ses surveillants et soldats d’escorte, la grande, la puissante langue russe. En neuf ans de nos camps, il ne vit la Russie que par les fenêtres des wagons cellulaires, sur de petites cartes postales et au camp. Et il l’aima.

János était d’une espèce qui se fait de plus en plus rare de nos jours : de celle qui, dans son enfance, n’a pas connu d’autre passion que la lecture. Il a gardé ce penchant à l’âge adulte et même au camp. Dans les camps du Nord, à présent au Camp spécial d’Ekibastouz, il n’a pas manqué une occasion de se procurer et de lire de nouveaux livres. À l’époque où nous nous sommes liés, il connaissait déjà et aimait Pouchkine, Nékrassov, Gogol, je lui ai expliqué Griboïédov, mais, plus que tous, plus fortement peut-être que Petöfi ou Arany, il était tombé amoureux de Lermontov qu’il avait lu pour la première fois en captivité, peu de temps auparavant. (J’ai entendu dire plus d’une fois par des étrangers que Lermontov leur est plus cher que tous les autres poètes russes.) János faisait particulièrement corps avec le Mtsyri, le Novice, comme lui captif, comme lui jeune et comme lui voué à la mort. Il en savait beaucoup de vers par cœur et, marchant toutes ces années les mains derrière le dos, dans une colonne d’étrangers, en terre étrangère, il marmonnait pour lui-même dans la langue d’un autre peuple :

Confusément, je compris alors

Que jamais plus jusqu’au jour de ma mort

Je ne reposerais le pied dans ma patrie.

Affable, aimable, avec des yeux bleu clair sans défense, tel était János Rozsás dans notre camp impitoyable. Il venait s’asseoir près de moi sur mon wagonnet, légèrement, juste sur le bord, comme si mon sac de sciure risquait d’être encore plus taché ou déformé par son poids, et il disait d’une voix douce et intime :

« À qui dirai-je mes rêves secrets ?… »

Il ne se plaignait jamais de rien8.

Parmi les prisonniers des camps, vous vous déplacez comme en terrain miné, vous radioscopez chacun d’eux avec les rayons de l’intuition, évitant ainsi l’explosion. Et, même avec cette prudence générale, que de personnages poétiques se sont découverts à moi dans la boîte crânienne rasée, sous la veste noire du zek !

Et combien se sont retenus pour ne pas être découverts ?

Et combien – des milliers de fois plus ! – n’ai-je jamais, jamais rencontrés ?

Et combien en as-tu étranglés au cours de ces dizaines d’années, ô maudit Léviathan ?!?

*

Il existait également à Ekibastouz un centre officiel, encore que fort dangereux, de contacts culturels : la KVTch, où l’on tamponnait en noir les livres et rafraîchissait nos numéros.

Une figure importante et haute en couleurs, dans notre KVTch, était celle d’un peintre, dans le passé archidiacre et peut-être même secrétaire du patriarche : Vladimir Roudtchouk. Quelque part dans les règles des camps figure un paragraphe non aboli : ne pas passer à la tondeuse les membres du clergé. Bien sûr, ce paragraphe n’est nulle part rendu public et les prêtres qui ne savent pas qu’il existe sont passés à la tondeuse. Mais Roudtchouk connaissait ses droits et il avait gardé ses cheveux ondulés d’un blond roux, un peu plus longs que d’habituels cheveux d’homme. Il les choyait, comme il faisait du reste de toute son apparence. Il était séduisant, grand, bien proportionné, avec une agréable voix de basse, on pouvait parfaitement se le représenter dans un service solennel, dans une immense cathédrale. Drozdov, le marguillier arrivé dans le même convoi que moi, reconnut aussitôt l’archidiacre : il officiait à l’église cathédrale d’Odessa.

Mais son air et son genre de vie ne ressemblaient pas à ceux de notre monde, le monde zéquien. Il était de ces personnages douteux qui s’étaient agglutinés ou que l’on avait agglutinés à l’Orthodoxie du jour où celle-ci avait cessé d’être en disgrâce ; ils contribuèrent énormément à discréditer l’Église. Et l’histoire de l’atterrissage de Roudtchouk en prison avait quelque chose d’obscur ; on ne sait trop pourquoi, il montrait une photo de lui (non confisquée, pour une raison inconnue) dans une rue de New York en compagnie du métropolite hors frontières Anastase. Au camp, il vivait dans un « box » séparé. Après être revenu du rassemblement du matin, où il repeignait d’un air dégoûté les numéros sur nos chapkas, nos vestes et nos pantalons, il passait la journée à flemmarder, faisant parfois des copies plutôt grossières d’œuvres de bas étage. Il détenait impunément chez lui un épais volume de reproductions de tableaux de la galerie Trétiakov, c’est à cause d’elles que je me trouvai aller chez lui : j’avais envie de les regarder, peut-être pour la dernière fois de ma vie. Il recevait au camp le Messager du patriarcat de Moscou et discourait parfois avec importance des grands martyrs ou de détails liturgiques, mais toujours avec affectation, sans sincérité. Il y avait également chez lui une guitare, et c’est la seule chose qu’il pratiquait avec sincérité : en s’accompagnant lui-même, il chantait d’une voix agréable :

Le mendiant franchit le Baïkal…

faisant sentir par un balancement supplémentaire du corps qu’il portait la douloureuse auréole du forçat.

Mieux vit l’homme au camp, plus il souffre délicatement…

À cette époque, j’étais prudent à la puissance vingt-trois et ne retournai plus chez Roudtchouk, je ne lui avais rien raconté sur mon compte, échappant ainsi, ver de terre insignifiant et inoffensif, à ses yeux perçants. L’œil de cet homme était celui d’un observateur.

D’une façon générale, d’ailleurs, existe-t-il un vieux détenu qui ne comprendrait pas que la KVTch est incrustée de mouchards et le lieu, semble-t-il, le moins propice du monde aux rencontres et aux échanges ? Certes, dans les camps mixtes du réseau ITL, on était attiré à la KVTch parce qu’hommes et femmes pouvaient s’y rencontrer. Mais dans un camp de bagnards, à quoi bon la fréquenter ?

Il me fut révélé néanmoins que même la KVTch mouchardisante du bagne pouvait être utilisée pour la liberté ! J’appris la chose de Guéorgui Tenno, Piotr Kichkine et Jénia Nikichine.

C’est à la KVTch que nous fîmes connaissance, Tenno et moi : cette brève et unique rencontre s’est gravée dans ma mémoire parce que la personne même de Tenno m’a frappé. C’était un homme de haute taille, bien proportionné, d’allure sportive. Je ne sais pourquoi, on ne lui avait pas encore arraché à cette époque sa tunique et son pantalon de marin (chez nous, on continuait à porter ses effets personnels pendant un dernier petit mois). Et il avait beau, au lieu des épaulettes de capitaine de frégate, arborer ici et là le numéro SKh-520, on aurait encore juré qu’il allait à l’instant même quitter la terre ferme et poser le pied sur son vaisseau. Lorsqu’il bougeait, il découvrait ses avant-bras couverts d’une toison fauve avec, sur l’un, tatoué autour d’une ancre : Liberty ! et sur l’autre : Do or die9. Tenno, en outre, était incapable de fermer les yeux ou d’en déformer le regard pour cacher son orgueil et sa perspicacité. Et il ne pouvait pas non plus cacher le sourire qui illuminait ses grandes lèvres. (À l’époque, je ne le savais pas encore : ledit sourire signifiait : le plan d’évasion est dressé !)

Le voilà bien le camp ! un terrain miné ! Tenno et moi étions tous deux là sans y être : moi sur les routes de Prusse orientale, lui dans sa future et n-ième évasion, nous portions en nous le potentiel de desseins secrets, mais pas la moindre étincelle ne devait jaillir de nos mains lorsque nous nous les serrâmes, de nos yeux lorsque nous échangeâmes des paroles superficielles ! Ainsi, nous nous sommes dit des choses insignifiantes, je me suis plongé dans un journal, lui s’est mis à parler activités artistiques avec Toumarenko, bagnard condamné à quinze ans et malgré tout directeur de la KVTch, un homme très stratifié et passablement compliqué que l’on soupçonnait de mouchardage mais peut-être à tort, car sa conduite pouvait donner lieu à une interprétation plus complexe.

En outre – on rit rien que de le dire ! – il y avait dans cette KVTch de bagne un cercle d’activités artistiques d’amateurs, plus exactement ce cercle venait d’être lancé. Il était à ce point privé des privilèges classiques dans les ITL, à ce point dépourvu d’avantages à offrir que seuls des exaltés incurables pouvaient le fréquenter. Et c’était le cas de Tenno, bien que son aspect laissât mieux augurer de lui. Bien plus : depuis le premier jour de notre arrivée à Ekibastouz, il avait été enfermé à la baraque disciplinaire et c’est de là qu’à force de le demander, il avait fini par être autorisé à aller à la KVTch ! Les autorités avaient interprété la chose comme le signe d’un début de redressement et accordé l’autorisation demandée…

Pétia Kichkine, lui, n’avait rien d’un pilier de KVTch, mais c’était l’homme le plus illustre du camp. Tout Ekibastouz le connaissait. Fier était le chantier où il se rendait : on était sûr de ne pas s’y ennuyer. Kichkine était comme une sorte d’innocent, mais il n’avait rien d’un innocent ; il jouait à l’imbécile, mais on disait chez nous : « Kichkine est le plus malin de nous tous ! » Imbécile, il l’était très exactement autant que le Jeannot cadet du conte. Kichkine était un phénomène bien russe, bien de chez nous, immémorial : celui qui dit la vérité aux puissants et aux méchants à haute et intelligible voix, qui montre au peuple quelle est sa vraie nature, et le tout sous une forme sossotte et sans danger.

L’un de ses rôles préférés consistait à enfiler une espèce de gilet vert de clown et à ramasser les écuelles sales sur les tables. Rien que cela était déjà une manifestation : l’homme le plus populaire du camp ramasse les écuelles pour ne pas crever de faim. Deuxième raison pour laquelle il avait besoin de le faire : tandis qu’il ramassait les écuelles en esquissant des pas de danse, en se contorsionnant, centre permanent de l’attention, il était au contact des trimeurs et semait des idées rebelles.

Tantôt, sans crier gare, il cueille brusquement sur la table une écuelle de kacha encore pleine, le trimeur étant en train de manger sa lavure. Le trimeur sursaute et s’accroche à son écuelle, Kichkine se fait tout sourire (il avait une face lunaire, mais non dépourvue de rudesse) :

« Tant qu’on ne touche pas à votre kacha, vous ne vous apercevez de rien. »

Et de s’éloigner souplement avec une montagne d’écuelles, tout en esquissant des pas de danse.

Aujourd’hui, il n’y a pas que dans cette brigade-là que les gars se raconteront le dernier bon mot de Kichkine.

Une autre fois, il se penche en direction d’une table, tous se retournent vers lui, abandonnant leurs écuelles. Riboulant des yeux comme un chat-jouet, l’air complètement stupide, Kichkine demande :

« Les gars ! Le père est un idiot, la mère une prostituée, les enfants auront-ils à manger ou pas ? »

Et sans attendre une réponse par trop évidente, il pointe son doigt vers la table semée d’arêtes de poisson :

« Sept ou huit milliards de pouds par an, divisez-moi ça par deux cents millions ! »

Et de s’éclipser. Or l’idée, son idée, est d’une simplicité ! comment se fait-il que nous n’ayons pas encore fait la division jusqu’à présent ? Il y a longtemps qu’on claironne que nous récoltons huit milliards de pouds de grain par an, ce qui fait donc, en pain cuit et par jour, deux kilos par personne, bébés compris. Or nous, nous sommes des moujiks costauds qui creusons la terre toute la sainte journée : où sont-ils, nos kilos ?

Kichkine diversifie ses formules. Parfois il développe la même idée en commençant par l’autre bout, avec un « cours sur le sur-poids du pain par rapport à la farine utilisée ». Le temps que stationne la colonne devant le poste de garde du camp ou du lieu de travail, pendant lequel on peut bavarder, est mis à profit par lui pour tenir des discours. Un de ses slogans permanents est : « Développez vos visages ! » « Je marche dans la zone, les gars, et je regarde : vous avez tous de ces mines sous-développées ! Ils pensent à leur portion d’orge perlé et à rien d’autre. »

Tantôt, brusquement, sans rime ni raison, il crie devant une foule de zeks : « Dardanel ! Délire ! » À n’y rien comprendre, dirait-on. Mais il crie une fois, une seconde, et soudain, tous commencent à comprendre clairement qui est ce Dardanel et cela semble si drôle et si bien envoyé qu’on voit même les moustaches de Staline se dessiner sur ce visage : Dardanel !

Essayant, de son côté, de tourner Kichkine en ridicule, le chef lui demande d’une voix forte près du poste de garde : « Qu’est-ce que t’as donc, Kichkine, à être si chauve ? Sûr que tu n’arrêtes pas de baiser ! » Sans une seconde d’hésitation, Kichkine de répondre devant tout le monde : « Et alors, Vladimir Ilitch, y baisait bien, lui aussi, non ? »

Tantôt Kichkine arpente le réfectoire et annonce qu’aujourd’hui, après le ramassage des écuelles, il va donner aux crevards une leçon de charleston.

Mais voici soudain un événement mirobolant : le cinéma est arrivé ! Le soir, toujours dans le même réfectoire, on passe le film sans écran, directement sur le mur blanc. Il y a du monde plein à craquer, les gens sont assis sur les bancs, sur les tables, entre les bancs et les uns sur les autres. Mais avant même qu’une première bobine soit passée – stop. Un faisceau de lumière vide et blanche se fixe sur le mur et nous voyons le spectacle suivant : plusieurs surveillants viennent d’arriver, ils se choisissent une bonne place. Ils ont jeté leur dévolu sur un banc et intiment l’ordre à tous ses occupants de déguerpir. Ceux-ci décident de ne pas bouger : ça fait plusieurs années qu’ils n’ont rien vu, là ils en ont vraiment envie ! Les voix des surveillants se font plus menaçantes, quelqu’un dit : « Vas-y, inscris leurs numéros ! » C’est cuit, il va falloir céder. Tout à coup, à la cantonade dans toute la salle obscure, perçante comme celle d’un chat, narquoise, familière à tous, la voix de Kichkine :

« Allons, les gars, c’est juste, les surveillants n’ont pas d’autre endroit pour voir des films, vidons les lieux ! »

Explosion générale de rire. Ô rire ! ô super-force ! Tout le pouvoir est du côté des surveillants, mais sans avoir inscrit les numéros, ils font retraite honteusement.

« Où est Kichkine ? » crient-ils.

Mais Kichkine ne donne plus de la voix, plus de Kichkine !

Les surveillants se retirent, la séance reprend.

Le lendemain, Kichkine est convoqué chez le chef du régime pénitentiaire. Bon, il n’y coupera pas de ses cinq jours ! Eh bien, non, il revient le sourire aux lèvres. Il a rédigé la note explicative que voici : « Durant la discussion entre surveillants et détenus à propos des places de cinéma, j’ai invité les détenus à céder, ainsi que le prescrit le règlement, et à s’en aller. » Le moyen de le coffrer avec ça ?

Cette passion insensée des détenus pour les spectacles, qui les rend capables d’oublier leurs personnes, leur malheur, leur abaissement, – pour un morceau de pellicule ou de spectacle où tout sera dérisoirement présenté comme baignant dans la félicité, est elle aussi ridiculisée par Kichkine avec beaucoup de savoir-faire. Juste avant une représentation ou un film de ce genre, il y a toujours un troupeau de gens désireux d’avoir une place. Mais voilà, la porte reste longtemps close, on attend le surveillant-chef qui, armé de ses listes, va laisser entrer les meilleures brigades, et ça fait une demi-heure qu’on est là, debout, tas compact et servile, côte contre côte. Derrière la foule, Kichkine ôte ses godasses, avec l’aide de ses voisins saute sur les épaules des derniers et, nu-pieds, leste, rapide, court d’épaules en épaules, encore, encore, sur les épaules de la foule, jusqu’à la porte tant désirée ! Il frappe à cette porte, se tortillant de tout son petit corps de Patachon, montrant comme il brûle d’avoir une place là-dedans ! – puis, toujours aussi rapide, d’épaules en épaules, encore, encore, il court en sens inverse et saute à terre. Au début, la foule rigole. Mais, aussitôt, la honte la pénètre : c’est bien vrai, nous sommes là comme des moutons. Tu parles d’une réjouissance ! Comme si c’était nouveau !

Et on se disperse. Lorsque arrive le surveillant avec sa liste, il n’y a presque plus personne à faire entrer, nul ne cherche à pénétrer de force, il faudrait presque aller les chercher et les faire entrer à coups de bâton.

Une autre fois, dans le spacieux réfectoire, commence tout de même un spectacle. Tout le monde est déjà assis. Kichkine ne boycotte nullement la représentation. Il est là, avec son gilet vert, il apporte et remporte des chaises, aide à écarter le rideau. Chacune de ses apparitions suscite applaudissements et approbation dans la salle. Le voici soudain qui passe en courant sur l’avant-scène, comme poursuivi par quelqu’un, et qui, secouant la main préventivement, crie à tue-tête : « Dardanel ! Délire ! » Explosion de rires. Mais on dirait à présent qu’il y a du retard : le rideau est ouvert, la scène est vide, personne. Kichkine, sur-le-champ, fait irruption sur le plateau. On rit, pour aussitôt faire silence : non seulement il n’a plus rien de comique, mais il a l’air de quelqu’un qui a perdu la raison, les yeux hors de la tête, terrible à voir. Et il déclame en ukrainien, tremblant, jetant autour de lui un regard trouble :

Je regarde – et qu’est-ce que je vois ?

Les gendarmes cognent et le sang coule,

Les cadavres s’amoncellent,

Et le fils mort est tombé sur son père.

Destiné aux Ukrainiens, la moitié de la salle ! Pour des gens tout juste arrivés de territoires bouillonnants de guérilla, c’est comme du sel sur une blessure fraîche ! Ils poussent un hurlement. Déjà un surveillant a bondi sur la scène. Mais le visage tragique de Kichkine se fond soudain en un sourire de clown. En russe, cette fois, il crie :

« C’était quand j’étais en quatrième, on avait appris une poésie sur le 9 janvier ! »

Et de partir à toutes jambes en clopinant drôlement.

Quant à Jénia Nikichine, c’était un garçon simple, agréable et aimant la compagnie, à la figure ouverte semée de taches de rousseur. (Les gars de ce genre étaient nombreux autrefois à la campagne, avant qu’on ne la détruise. Aujourd’hui, ce qui prédomine, c’est une expression du visage malveillante.) Jénia avait un petit brin de voix, il chantait volontiers pour ses amis dans sa section de baraque ainsi que sur scène.

Et, un beau jour, voici une annonce :

« Ma gentille petite femme ! Musique de Mokrooussov, paroles d’Issakovski. Interprété par Jénia Nikichine, avec accompagnement de guitare. »

La guitare émet une mélodie simple et triste. Et Jénia, face à la grande salle, chante d’un ton intime, mettant à nu notre tendresse pas encore tout à fait desséchée, pas encore tout à fait glacée :

Ô ma gentille femme,

Toi seule, seule toi,

Toi seule tu habites mon âme !

Toi seule, seule toi ! On voit pâlir au-dessus de la scène le long slogan insipide concernant le plan de production. Dans l’obscurité bleuâtre de la salle s’éteignent un instant les années de camps, les longues années déjà vécues, les longues années restant à vivre. Toi seule, seule toi ! Pas notre faute fictive vis-à-vis du pouvoir, pas nos comptes avec lui. Et pas non plus nos soucis de loups… Toi seule, seule toi !…

Ô ma chérie,

Où que je sois

Tu es la plus chère et la plus proche.

La chanson de la séparation interminable. De l’absence de nouvelles. De la détresse. Comme ça convenait bien ! Mais aucune allusion directe à la prison. Tout pouvait être aussi bien rapporté à une longue guerre.

Et, poète clandestin moi-même, mon intuition me lâcha : je ne compris pas alors que ce qui résonnait sur scène, c’étaient les vers d’un autre poète clandestin, un de plus (et combien y en avait-il ?!), mais plus souple que moi, mieux adapté à la vie publique.

Que pouvait-on lui faire ? réclamer une partition, vérifier dans Issakovski et chez Mokrooussov ? Il expliqua sûrement qu’il interprétait de mémoire.

Je voyais Toumarenko, debout au fond de la scène, qui souriait d’un air de triomphe contenu.

Dans la bleuâtre obscurité, assis, debout, quelque deux mille hommes. Immobiles, silencieux, comme s’ils étaient ailleurs. Durcis, cruels, changés en pierres, ils sont pris au cœur. Les larmes, on le voit, sourdent encore, elles n’ont pas oublié la route.

Ô ma gentille femme,

Toi seule, seule toi,

Toi seule tu habites mon âme !

1- Car tout dépend de l’aune ! Voyez, on dit de Vassili Kourotchkine que les neuf années de sa vie qui suivirent l’interdiction de la revue Iskra furent pour lui « des années de véritable agonie » : il n’avait plus d’organe de presse où s’exprimer ! Mais nous, qui n’osons pas même rêver d’avoir un organe où nous exprimer, nous en restons pantois : il avait sa chambre, le calme, une table, de l’encre, du papier ; avec ça pas de barbottes*, et personne pour confisquer ce qu’il avait écrit, – pourquoi diable parler d’agonie ?

2- Un cas de « création » de ce genre est décrit par Diakov : Dmitrievski et Tchetvérikov exposent aux autorités le sujet d’un roman qu’ils projettent, et recueillent une approbation. Le délégué opérationnel veille à ce qu’ils ne soient pas envoyés aux généraux ! Ensuite on leur fait franchir en secret les limites de la zone (« pour que les bandéristes ne les mettent pas en pièces »), là ils continuent. Voilà aussi un cas de poésie sous dalle. Mais où est donc passé ce roman ?

3- À l’époque de Khrouchtchov, la persécution des baptistes a faibli uniquement en matière de temps de peine, mais pas en ce qui concerne le fond du problème (voir la septième partie).

4- Au reste, il mourra bientôt, comme un simple mortel, d’un simple arrêt du cœur.

5- Bien des années ont passé depuis lors. Rappoport a laissé tomber son traité et je profite de sa permission.

6- Après la mort de Staline, lorsque János fut réhabilité, la curiosité, dit-on, lui démangeait de demander une copie en hongrois de la sentence, histoire de savoir pour quel motif il était resté coffré neuf ans. Mais il eut peur : « Ils vont encore se demander ce que je pourrais bien en faire. Et, de fait, je n’en ai plus guère besoin, maintenant… » Il avait compris notre esprit : quel besoin de savoir, en effet, aujourd’hui ?…

7- Que l’on m’explique donc dans quelle idéologie s’inscrit cette conduite. (Comparez plutôt avec une section sanitaire communiste comme elle est décrite chez Diakov : « Alors, on a mal aux dents, espèce de saloperie de bandériste ? »)

8- Tous les Hongrois furent renvoyés chez eux après la mort de Staline, et János échappa au sort du Mtsyri, qu’il était déjà parfaitement prêt à subir.

Douze ans ont passé, dont 1956. János est comptable dans le petit bourg de Nagykanizsa où personne ne sait le russe ni ne lit de livres russes. Et que m’écrit-il maintenant ?

« Même après tous les événements, je dis et redis sincèrement que pour rien au monde je ne me séparerais de mon passé. J’ai appris durement ce qui est inaccessible aux autres… Lors de ma libération, j’ai promis à mes camarades restés sur place que je n’oublierais jamais le peuple russe, en raison non pas de ses souffrants, mais de son bon cœur… Pourquoi est-ce que je suis avec intérêt dans les journaux les nouvelles de mon ancienne « patrie » ?… Les œuvres des classiques russes font tout un rayon dans ma bibliothèque, quarante et un volume en russe et quatre en ukrainien (Chevtchenko)… Les autres lisent ce qui vient des Russes comme ce qui vient des Anglais ou des Allemands, moi je lis les Russes autrement. Tolstoï m’est plus proche que Thomas Mann, et Lermontov tellement plus que Goethe.

Tu ne peux pas deviner comme j’ai la nostalgie secrète de bien des choses. Parfois on me demande : « Quel original tu fais ! Qu’as-tu vu de bon là-bas ? pourquoi te sens-tu attiré par les Russes ? »… Comment expliquer que ma jeunesse entière s’est passée là-bas, et que la vie est un adieu éternel aux jours qui se sont enfuis… Comment me détournerais-je en gamin offensé ? c’est bien neuf ans que mon sort a coïncidé avec les vôtres. Comment expliquer pourquoi j’ai un coup au cœur quand j’entends à la radio une chanson populaire russe ? Je me chante moi-même à mi-voix : « Voici que file la troïka hardie… » et ça me fait tellement mal que je n’ai plus la force de continuer à chanter. Et mes enfants me demandent de leur apprendre le russe. Attendez, les enfants, pour qui croyez-vous que je collectionne des livres russes ?… »

9- « Liberté ! » et « Fais-le ou meurs ».