CHAPITRE XV
D'excellente humeur, Marc pénétra dans le poste de pilotage. Il avait dormi huit heures d'affilée, pris un bain relaxant et avait lesté son estomac d'un copieux déjeuner. Ray était installé
aux commandes, testant par habitude les circuits du cerveau-pilote.
- Rien de nouveau?
- Si j'avais reçu un message, je pense que je t'aurais prévenu, ironisa l'androïde. Pendant ton sommeil, j'ai rangé le matériel donné par Parker. L'officier d'armement aurait bien aimé nous refiler ses plus anciennes torpilles mais je me suis méfié et j'ai réussi à obtenir les derniers modèles de missiles. Us devraient être aussi performants que les projectiles dénébiens. N'oublie pas que tu voyages à tes frais et je ne voudrais pas que cela nous coûte trop cher.
Marc s'installa à côté de son ami et allongea les jambes.
- Il est bien agréable de paresser. Je me demande si je ne vais pas m'offrir une petite sieste.
- Excellente idée ! Tu n'as pas encore récupéré
de tes fatigues sur Wreck, en particulier celles dues aux leçons données à cette petite lia. Marc sourit à ce souvenir. Nouer des amitiés toujours éphémères puis repartir sans espoir de retour, telle était la dure loi des agents du S. S. P. P. La sonnerie de la vidéo-radio interrompit sa rêverie. Le contact établi, l'écran s'éclaira révélant un visage long, austère, surmonté d'une chevelure grise coupée court. Les yeux noirs étaient profondément enfoncés dans les orbites.
- Mes respects, amiral, dit Marc.
Neuman dévisagea un instant en silence son interlocuteur avant d'ironiser:
- Vous avez l'art de vous lancer dans les coups les plus tordus mais il semble aussi que vous les devinez. Je ne crois pas que ce soit simplement de la chance.
- A force de côtoyer des primitifs, j'ai pris quelques-unes de leurs habitudes et je me fie souvent à mon instinct.
- Je reconnais que cela vous réussit. Vous comprendrez que le rapport de Parker ait créé un vif émoi dans les sphères officielles. Je sors d'une réunion avec le Président, le chef d'Etat-Major de la flotte, le ministre des Affaires Galactiques et le général Khov puisque l'affaire se déroule sur une planète primitive.
Une grimace de contrariété apparut sur la figure de Marc. Il imaginait déjà les hurlements qui ponctueraient leur prochaine rencontre.
- Evidemment, il était furieux de vous savoir lancé dans cette aventure sans en avoir été
informé. Ne vous tracassez pas, je pense avoir réussi à le calmer. J'ai pris sur moi la totale responsabilité de l'affaire en disant que vous obéissiez à mes ordres. Pour le prouver, j'ai promis de prendre à la charge de la Sécurité Galactique votre salaire du mois. Comme le colonel Benton, son adjoint chargé des finances, ne cesse de le harceler, il a fini par céder.
- Votre trésorier pourra aussi protester, dit Marc avec un soupçon d'ironie dans la voix. Neuman répliqua d'un ton mielleux, inhabituel.
- Au contraire, il fait une excellente affaire. Engager un intérimaire lui aurait coûté beaucoup plus cher car les salaires de la Sécurité Galactique sont sans commune mesure avec ceux du S. S. P. P. Il ne tient qu'à vous de le vérifier si vous voulez intégrer mon service.
Un petit jeu qui durait depuis des années car l'amiral aurait vivement souhaité prendre Marc comme collaborateur permanent.
- Le général Khov ne le pardonnerait ni à l'un, ni à l'autre. Je ne voudrais pas être une cause de brouille mortelle entre vous.
- Revenons à votre mission, dit sèchement Neuman. Votre rapport, celui de Parker et les cristaux mémoriels de Ray ont été longuement épluchés, examinés, analysés. Toutefois, nous nous heurtons à un problème. Le ministre des Affaires Galactiques a fait observer que nous n'avions aucune preuve réelle de la présence des Dénébiens sur Wreck. Fisher l'affirme mais les résultats du sondage psychique confirment qu'il ne les a jamais vus. Il comptait leur rendre visite seulement après avoir pris possession de votre astronef.
- Et les avisos détruits par Parker?
- Ils ne portaient aucune marque rendant leur identification possible. Devant un tribunal international, les Dénébiens auront beau jeu d'affirmer qu'il s'agissait de pirates.
- Vous ne pouvez les laisser s'installer paisiblement sur Wreck et exploiter le narum, protesta Marc.
- Certainement pas mais le Président exige des preuves formelles. Voici donc les ordres qu'il vous donne personnellement. Vous retournerez sur la planète et explorerez cette région dite des monts du Soleil pour savoir si oui ou non les Dénébiens s'y sont installés. Ray devra ramener des documents explicites et non discutables. Un soupir échappa à Marc.
- Une mission simple et de tout repos.
Devrais-je aussi leur demander de sourire pendant que nous les filmerons?
L'amiral ne goûta pas l'humour grinçant de son interlocuteur.
- Soyez sérieux ! Il s'agit seulement d'une mission d'observation. Vous n'aurez pas à
combattre. S'il est prouvé qu'il existe des Dénébiens, c'est le colonel Parker, à la tête d'un commando de débarquement, qui interviendra. Vous resterez en contact permanent avec lui et, pour cela, emporterez un communicateur radio.
- Mais la loi de non-immixtion...
- C'est un ordre du Président! Nous faisons déjà une concession à la commission en envoyant un agent du S. S. P. P. et non des militaires.
- J'espère qu'elle s'en souviendra quand elle me fera comparaître, bougonna Marc. Vous savez que je ne compte pas parmi elle que des amis. En particulier, un certain sénateur Crayton rêve, depuis des années, de me sanctionner.
- Il n'osera pas s'opposer au Président qui réunit la commission, tranquillisez-vous. Maintenant, au travail, mon garçon. Nous attendons tous avec impatience votre rapport.
L'écran éteint, Marc resta un instant songeur. Un appel de Parker le fit se redresser.
- Je sais que vous venez de recevoir votre ordre de mission. Pour communiquer, nous utiliserons le canal 122. Je ferai assurer une écoute permanente. Enfin, à titre amical, si vous voulez éviter que je ne fasse un infarctus, donnez régulièrement de vos nouvelles. En cas de nécessité, une unité sera constamment en état d'alerte. Toutefois, n'oubliez pas qu'en raison des distances, le délai d'intervention sera d'environ six heures. Bonne chance !
- Je vous remercie. Je pars immédiatement.
- Sur quelle orbite allez-vous vous satelliser?
Marc ébaucha une grimace.
- Il traîne encore autour de Wreck des débris d'un astéroïde et du vaisseau de Fisher. Je ne tiens pas à risquer une collision car je ne pense pas que la Sécurité Galactique me remboursera les frais de réparation. Je préfère donc retourner me poser sur mon petit îlot désert.
Devançant l'objection de Parker, il ajouta ironiquement:
- Je sais que j'enfreins un règlement mais le Président a pris la responsabilité de ma mission. Ce sera donc à lui de s'expliquer avec les technocrates. Une lueur amusée parut dans le regard du colonel.
- Je doute qu'ils lui demandent des comptes. C'est un des avantages de la fonction. Ce n'est cependant pas une raison pour vous faire tuer. Prenez garde à vous. Inutile de jouer au héros solitaire, appelez au secours à temps.
Deux minutes plus tard, les propulseurs du Mercure se mirent à ronronner.
- Attache tes ceintures anti-gravité, dit Ray. Pour entrer dans l'atmosphère de Wreck sans dommage, il va falloir une décélération brutale comme la fois précédente.
L'astronef s'arracha à l'orbite de la troisième planète. Marc ferma les yeux, savourant cet instant de détente avant l'action. Une fois de plus, il se trouvait lancé dans une aventure qui le dépassait. De ses découvertes pouvait dépendre un conflit meurtrier entre deux blocs d'égale puissance avec pour conséquence des millions de morts.
- Nous allons atterrir, annonça Ray. Serre les dents car la trajectoire est serrée.
Les étais télescopiques prirent contact avec le sol de la petite île. Marc s'essuya le front en maugréant:
- Ce genre d'exercice n'est plus de mon âge.
- A qui la faute ? ricana Ray. Tu n'as qu'à rester sagement sur Terre à présider la Cosmos Jet Compagnie dont tu es l'actionnaire majoritaire. Là au moins, mes neurones électroniques ne seraient pas soumis à des variations de tension, ce qui arrive lorsque je te sens en danger.
- Tu as toujours raison mais cela ne doit pas m'empêcher de me plaindre, conclut Marc dans un grand éclat de rire.
- Maintenant que tu as retrouvé tes esprits, tu disposes de quatorze minutes pour te transformer en chevalier si nous voulons atteindre ta maudite montagne avant le lever du soleil. Tes vêtements sont dans la cale, je les ai seulement brossés pour qu'ils n'aient pas l'air trop neufs. Enfin, il est inutile de passer par le bloc sanitaire, l'odeur de sueur est le parfum naturel des autochtones, celui qui fait fondre les femmes.
- Je ne sais si cela leur plaît car tu as pu constater qu'on ne leur demande pas souvent leurs préférences. C'est une des caractéristiques des planètes primitives. Je cours me préparer. Signale à Parker notre départ et prépare une mise en état de défense automatique du Mercure. Je préfère le retrouver intact à notre retour.
- Merci, je connais encore mon métier, maugréa Ray. Exactement à la minute dite, le module se détacha de l'astronef et entama un surf monstrueux au-dessus de l'océan.
- Les Dénébiens ont certainement suivi la destruction de leurs avisos, dit Ray. Ils doivent être sur leurs gardes et je ne tiens pas à leur fournir une cible trop facile.
- Surveille ta route, souffla Marc.
En dépit de la confiance qu'il avait dans les réflexes de son ami, il ne pouvait s'empêcher de crisper ses muscles lorsqu'il voyait une haute vague se dresser devant le module. L'appareil plongea dans la nuit, augmentant l'angoisse de Marc.
- Décontracte-toi, dit Ray. Dans une minute, nous nous poserons dans cette clairière.
- Pitié, je ne suis qu'un malheureux humain qui ne voit rien dans l'obscurité.
- Tout le monde ne peut être parfait, ricana l'androïde.
Avec une douceur incomparable, Ray posa le module. Les analyses terminées, la porte s'ouvrit en silence. Marc sauta à terre en disant:
- Un peu d'air pur non régénéré me fera le plus grand bien.
L'horaire prévu avait été scrupuleusement respecté car les premières lueurs de l'aube paraissaient à l'horizon.
- Il est temps de renvoyer le module.
Stimulé par Ray, l'engin décolla lentement.
- Les monts du Soleil sont dans cette direction, dit Ray, à une dizaine de kilomètres. Tu n'auras pas une trop grande marche à effectuer.
- Merci, mettons-nous en route avant que le soleil ne rende l'atmosphère étouffante.
Deux heures plus tard, Ray qui marchait en tête lit signe à Marc de s'immobiliser. Ils étaient derrière un éperon rocheux. Devant eux s'étendait une petite plaine au bout de laquelle se dressaient plusieurs baraquements.
- Ce ne sont pas des huttes de primitifs, railla Ray.
Les Terriens restèrent plusieurs minutes à
observer le site.
- Il n'y a pas une activité débordante, dit Marc. Il faut nous approcher.
Ray le retint d'un geste de la main alors qu'il allait se découvrir.
- Attends ! Il y a un réseau de sentinelles électroniques. La première est à cinquante mètres de nous. J'ai besoin d'un peu de temps pour localiser les autres.
Utilisant ses anti-grav, il s'éleva d'une dizaine de mètres dans les airs. Après cinq minutes d'observation, il se reposa près de Marc.
- Protection très simple. Il n'existe qu'un système d'alarme contre une intrusion venue de terre. Il nous sera facile de le franchir par un simple saut. Toutefois, il serait prudent d'attendre la nuit pour entreprendre notre expédition. Marc secoua énergiquement la tête.
- Les Dénébiens ne doivent pas être nombreux à en juger par la petitesse de leur installation. Je pense que nous pouvons nous risquer en plein jour dans la zone. Au pire, ils nous prendront pour des primitifs égarés, ce qui te donnera le temps de prévenir Parker.
- J'admire toujours ton optimisme, soupira Ray. Accroche-toi à mon cou, nous allons sauter par-dessus le premier barrage.
L'étrange couple s'éleva lentement dans le ciel. La puissance des anti-grav de l'androïde était calculée pour qu'il puisse emporter un agent blessé. Il déposa Marc sur le sol une cinquantaine de mètres plus loin. Les deux amis s'aplatirent dans la poussière derrière un repli de terrain. La précaution s'avéra sans objet. Leur avance n'avait déclenché aucun émoi dans la garnison.
- C'est curieux, marmonna Marc, l'endroit paraît désert.
- Mes détecteurs biologiques ne notent aucune présence, confirma Ray.
Progressant par bonds successifs, ils atteignirent la première baraque. Elle ne comptait que deux pièces et était vide de tout occupant. Sur une table se trouvait un appareil de vidéo-radio dont l'origine dénébienne ne faisait aucun doute. Quelques notes étaient griffonnées sur une feuille de papier d'une écriture hâtive. Ray parvint à
d é c h i f f r e r : Demande urgente de secours... Monstres... Pertes importantes...
- Il semble que nos visiteurs ont rencontré des difficultés imprévues, constata Marc.
- J'aimerais être certain que nous ne rencontrerons pas les mêmes, grogna Ray. Allons voir l'autre baraque.
C'était un dortoir comportant plusieurs lits défaits mais sans aucun dormeur. Une porte avait été enfoncée et des lits renversés. Blousons et pantalons traînaient sur le revêtement de sol plastifié comme si la pièce avait été évacuée en grande hâte.
Ray s'agenouilla pour examiner le sol de près. Il passa le doigt qu'il regarda ensuite dans la lumière.
- C'est bien du sang, diagnostiqua-t-il. Il est coagulé depuis environ deux jours.
A l'extérieur, l'androïde scruta la poussière qui prenait par endroits des reflets brunâtres.
- Encore du sang, murmura-t-il.
Il poursuivit son examen pendant une minute.
- Regarde, Marc, ces curieuses traînées parallèles qui sont groupées par trois comme des griffes d'animal. A en juger par l'écartement, il doit être de bonne taille.
- Je ne pense pas que ta bestiole, aussi volumineuse soit-elle, a pu boulotter toute une garnison dénébienne. Poursuivons notre inspection. Dans le troisième bâtiment régnait une épouvantable odeur, mélange de pourriture et d'antiseptique. Sur un lit, un corps était encore étendu, ouvert du cou au pubis. De nombreux insectes bourdonnaient, avides de sucer les traces de sang. Réprimant la nausée qui lui tordait l'estomac, Marc observa le cadavre.
- C'est incontestablement celui d'un Dénébien, dit Ray. Les lésions sont très curieuses. Il semble avoir été rongé de l'intérieur par une créature. Dans la pièce attenante, Marc remarqua un microscope sur une table. L'appareil était encore allumé. Il appliqua les yeux sur les deux objectifs. Après un léger tâtonnement pour accommoder sa vue, il distingua quatre cellules contiguës.
- Je ne sais ce que cela représente. As-tu un avis, Ray?
- Je n'ai pas un programme de biologie suffisant pour te répondre, dit l'androïde après avoir jeté un coup d'œil dans l'objectif.
Le dernier baraquement était tout aussi désert et désolé. Plusieurs armes étaient encore pendues au mur.
- Appelle Parker, dit Marc songeur. Il doit commencer à se morfondre.
Dès la communication établie, le soulagement éprouvé était perceptible dans la voix du colonel.
- Alors, Stone, avez-vous trouvé des Dénébiens ?
- Seulement un demi, ricana-t-il.
Devant le hoquet indigné de Parker, il
s'empressa d'ajouter:
- Nous avons seulement vu un cadavre
déchiqueté. Il est indéniable que les Dénébiens ont établi une base mais ils ont dû l'abandonner pour une cause inconnue. Ray fera l'inventaire des documents que nous trouverons mais, auparavant, nous devons poursuivre notre exploration au pied de la colline.
- Bien, je vais pouvoir faire un premier rapport à Neuman. Après un instant de silence, il ajouta très vite:
- Prenez garde. Les Dénébiens ne sont pas des enfants de chœur mais de rudes combattants. S'ils ont été éliminés ou chassés, leurs adversaires devaient être solides. N'oubliez pas que vous êtes seuls.
- Merci, je m'en souviendrai.