CHAPITRE XIII
- Tout a donc commencé, dit Fisher avec un air satisfait, quand Carpenter, à quelques jours de la retraite, a examiné les cristaux mémoriels de l'androïde de Boris. Il a découvert dans un bref enregistrement fait par les analyseurs du vaisseau, une zone de la planète où s'accumulaient des métaux lourds. L'étude n'avait pas été poursuivie car, même en cas de découverte de riches filons métalliques, Wreck était protégée par la loi de non-immixtion. Alex était cependant convaincu qu'il s'agissait d'un gisement de narum. C'est alors qu'il est venu me trouver pour me demander conseil.
Le colonel posa un instant son pisto-laser sur sa cuisse droite, prenant bien soin de le garder à portée de la main.
- Nous avons longuement discuté sur la
conduite à tenir. Tout d'abord, il nous fallait obtenir une certitude ou tout au moins une très forte présomption. Pour cela, nous devions monter une expédition sur Wreck mais dans la plus grande discrétion. Enfin, nous avions besoin d'être accueillis par les primitifs. C'est Alex qui a eu l'idée d'embaucher cet imbécile de Boris. En lisant son dernier rapport de mission, il avait remarqué toute la nostalgie qui s'en dégageait. Nouveau rire grinçant du colonel.
- Quand je lui ai fait part de notre proposition, il s'est d'abord retranché derrière le sacro-saint règlement. Trente ans de discipline ne s'oublient pas aisément. Dans le genre démon tentateur, j'ai été excellent. Une semaine fut suffisante pour le rallier à notre idée. C'est même lui qui a acheté
l'astronef dont il est légalement le propriétaire.
- Ainsi, en cas d'incident avec les autorités, ricana Marc, il en aurait supporté seul la responsabilité.
- Elémentaire, mon cher capitaine. Il en sera de même pour vous car nous utiliserons votre aviso. Bref, nous nous sommes installés sur Wreck sans difficultés, Boris ayant récupéré son domaine qui n'avait pas encore été attribué à un autre nobliau. Il a su expliquer au roi qu'au cours d'un voyage, il était tombé gravement malade, ce qui l'avait empêché de regagner son château. Le souverain a été assez naïf pour le croire. Il caressa un instant la crosse de son arme avant de poursuivre:
- Prétextant la visite des fermes ou un besoin de longues promenades, nous avons exploré avec le module toute la région repérée par l'analyseur. Plusieurs semaines nous furent nécessaires pour localiser une zone intéressante autour des monts du soleil. Nous devions procéder avec prudence pour ne pas éveiller les soupçons de Boris et sur-tout pour ne pas être repérés par les primitifs qui vivaient à proximité. Nous avons cependant pu prélever un certain nombre d'échantillons. Lors de l'un de nos voyages sur Terre, je les ai fait analyser par un ami géologue sans lui dire naturellement d'où ils provenaient. Il a confirmé que ce genre de roche recouvre souvent un gisement de narum.
- Etre le découvreur d'un gisement dans une zone interdite ne présente qu'un côté anecdotique et n'a aucune valeur marchande, objecta Marc.
- J'ai toujours pensé que vous étiez un rêveur dépourvu de sens pratique, ironisa Fisher. Moi, je suis plus intelligent et, je le reconnais volontiers, plus intéressé. Il était évident que ce gisement ne présentait aucune valeur pour les autorités terriennes. Creusez un peu ce qui vous sert de cervelle. Qui recherche désespérément des sources de narum?
- Des contrebandiers solaniens?
- Ils ne sont pas équipés pour développer une exploitation minière. Cherchez plus loin !
Un sursaut secoua Marc qui hurla:
- Les Dénébiens ! Vous avez vendu ce secret à
l'Empire de Déneb. C'est une trahison infâme.
- Pas de grands mots, je vous prie. Une simple transaction commerciale tout au plus. Actuellement, nous ne sommes pas en guerre avec Déneb que je sache. Nous entretenons des relations diplomatiques et avons échangé des ambassadeurs. Certaines firmes de l'Union Terrienne commercent avec leurs homologues dénébiennes.
- Elles vendent des marchandises d'usage courant et non des métaux stratégiques !
- Pour moi, cela ne fait aucune différence. Non sans difficultés, j'ai réussi à prendre contact avec les autorités dénébiennes. Les tractations ont été longues avant de parvenir à un accord sur le prix. Nous avons enfin pu nous entendre sur la manière de procéder. Je leur ai d'abord donné les coordonnées de Wreck et l'emplacement du gisement pour qu'ils puissent faire les recherches confirmant mes dires.
- Dans ce cas, si les Dénébiens connaissent l'emplacement du gisement, vous n'avez plus aucune utilité et ils n'ont aucune raison de vous payer.
Un sourire rusé étira les lèvres minces du colonel.
- Ils savent que s'ils rompent notre pacte, je les dénoncerai à l'Union Terrienne. Wreck est incluse dans sa zone de protection et une intervention de l'Empire serait une véritable déclaration de guerre. Conflit que l'Empire ne peut envisager, le rapport des forces pesant actuellement en faveur de la Terre qui serait appuyée par toutes les autres planètes de la fédération. Dans quelques heures, je rendrai visite à mes associés qui me donneront la somme que j'ai exigée. Vingt millions de dois !
Son regard se fit rêveur quand il ajouta:
- Imaginez-vous tous les plaisirs qu'un
homme peut s'offrir avec une telle somme?
- Je pense pouvoir le faire car je l'ai expérimenté. Croyez-moi, vous vous lasserez très vite de ces distractions aussi sophistiquées que factices. Après trois mois, j'ai été très heureux de pouvoir réintégrer le S. S. P. P.
- C'est parce que vous manquez singulièrement d'imagination, capitaine, répliqua sèchement Fisher. Moi, je saurai profiter de ma fortune pour mon plus grand plaisir.
- Au demeurant, vous n'avez pas encore touché votre argent. Je pense connaître les Dénébiens. Ils savent utiliser les traîtres mais ils savent aussi les éliminer quand ils ne leur sont plus utiles. A la place d'espèces sonnantes et trébuchantes, ils se feront un plaisir de vous tordre le cou. Ainsi, ils n'auront plus à craindre une dénonciation de votre part. Ils savent également que celui qui a trahi une fois le fera à nouveau. Donc, une élimination physique rapide est préférable à
une menace potentielle.
Les mâchoires du colonel se crispèrent de colère. Il n'aimait pas que l'on mette en doute ses capacités.
- J'ai tout prévu, ragea-t-il. Votre astronef est un élément essentiel de mon plan. Nous allons décoller et gagner une orbite haute géostationnaire. Alex restera aux commandes tandis que je me rendrai au camp des Dénébiens avec le
module de liaison. S'ils refusent de payer, Carpenter aura l'ordre de contacter de manière anonyme la Sécurité Galactique et de l'informer de la présence d'éléments étrangers sur Wreck. Enfin, s'ils se livraient à de regrettables voies de fait sur ma personne, Alex expédiera un missile nucléaire sur la région qui sera contaminée par les parti-cules radioactives. Toute exploitation sera impossible pendant des siècles.
- Dans les deux cas, vous perdrez tout, vie et fortune.
- Il faut savoir prendre des risques. De toute manière, l'existence minable d'un petit retraité ne peut me satisfaire et je préférerai disparaître. Une grimace ironique déforma son visage.
- Je sais que je n'arriverai pas à une telle extrémité. Les Dénébiens ont trop besoin de narum pour lésiner. Ils ne pourront que céder devant mes exigences quand ils verront que je ne bluffe pas.
Il se redressa brusquement et saisit les commandes de pilotage, son pisto-laser toujours à
portée de main. Il activa les circuits et le générateur commença à ronronner doucement.
- Vous ne me tuez pas maintenant, s'étonna Marc.
- Carpenter s'en chargera quand nous serons en orbite. Vous serez éjecté dans l'espace... sans scaphandre. C'est propre et cela ne laisse pas de traces. Enfin, c'est une mort idéale pour un astronaute. Je suis persuadé que c'est celle que vous auriez choisie.
Son regard se porta sur les nombreux témoins de contrôle. Satisfait de son inspection, il augmenta le régime des moteurs de décollage qui répondirent aussitôt à la sollicitation.
- Vous avez un yacht splendide. Une véritable petite merveille. Malheureusement, je serai contraint de m'en séparer pour ne pas attirer l'attention des autorités terriennes. Vous serez porté disparu au cours d'un vol. Ce type
d'accident est rare mais non exceptionnel. Il brancha les haut-parleurs du circuit intérieur.
- Attention, Alex, allonge-toi. Décollage dans trois minutes.
Un sourire aux lèvres, Marc ferma un instant les yeux. Soudain, les moteurs s'arrêtèrent de tourner et tous les voyants lumineux s'éteignirent. Incrédule, Fisher manipula à plusieurs reprises une série d'interrupteurs mais il dut se rendre à
l'évidence. Tout l'appareillage complexe était en panne. Il saisit rageusement son arme et la pointa sur Marc qui souriait toujours.
- Que se passe-t-il, Stone? Vous ne semblez pas étonné de ce phénomène.
Un soupir sortit de la gorge de Marc.
- Vous avez commis plusieurs erreurs, colonel. La première était d'ignorer que les créatures extra-terrestres qui m'ont donné ce vaisseau, copie conforme d'un aviso du service, ont apporté
certains perfectionnements. En particulier, ils l'ont doté de commandes psychiques.
- C'est impossible, de tels systèmes n'existent pas! Au demeurant, personne n'aurait assez de puissance psychique pour les faire fonctionner.
- Il se trouve que je suis assez doué dans ce domaine.
Furieux, Fisher appliqua le canon de son arme sur la tempe de Marc.
- Je vous donne l'ordre de remettre en marche le générateur sinon je jure de vous griller la cervelle.
- Faites, dit Marc d'un ton paisible, mais ce vaisseau sera définitivement cloué au sol. Nul, en dehors de moi, n'aura le pouvoir de relancer les moteurs.
Le colonel respira profondément pour atténuer la colère qui bouillonnait en lui. Un rictus féroce parut sur sa face, déformant ses traits.
- Je ne suis pas certain que vous serez longtemps insensible à la douleur. Je vais commencer par vous découper les doigts, phalange par phalange. Si cela ne suffit pas, nous passerons aux pieds. Même si je dois vous arracher toute la peau, lambeau par lambeau, vous finirez par m'obéir.
Il pressa le bouton de l'interphone.
- Alex, rejoins-moi immédiatement dans le poste de pilotage, nous avons un problème à
résoudre.
Etonné de ne pas obtenir de réponse, il renouvela son appel.
- Que fait cet imbécile? Ce n'est pas le
moment de roupiller.
Marc se manifesta par un discret ricanement.
- Vous avez commis une autre erreur en
ordonnant que Ray soit déconnecté. Vous ignoriez évidemment que lorsqu'il est débranché, mon androïde reprend une fonction autonome. Il oublie toute programmation et ne réagit que selon ses propres règles qui sont totalement dénuées de sensibilité. Pour avoir également négligé cette particularité, plusieurs malfaiteurs qui s'étaient attaqués à moi en ont fait la cruelle expérience. Certains ont même vu leur tête rouler sur le sol.
- Vous bluffez, Stone. Je ne me laisserai pas prendre à une ruse aussi grossière. Les androïdes sont de simples mécaniques.
Le colonel haussa les épaules en un geste méprisant et il refit un appel.
- Inutile de vous égosiller, soupira Marc, Carpenter ne répondra pas. Ray lui a certainement déjà tordu le cou.
Le front du colonel se couvrait d'une fine sueur.
- Impossible, glapit-il. Un androïde est programmé pour ne jamais tuer un Terrien.
- C'est probablement ce que pensait Carpenter jusqu'à ce que sa mort lui prouve le contraire. Ray, en la matière, est efficace, expéditif et totalement dénué de scrupules. Une voix ironique retentit alors. Elle provenait du seuil de la cabine où se dressait Ray. Il était torse nu, massif, donnant une impression de puissance.
- Je suis désolé d'avoir tardé, Marc, mais j'ai dû débarrasser la soute de la charogne qui l'encombrait. Ses effluves étaient malsains pour les bronches.
- Tu l'as tué, hurla Fisher qui ne se contrôlait plus.
- Même pas ! Je me suis contenté de lui donner une gifle. Ce n'est pas de ma faute s'il tenait à la main un chalumeau à plasma. C'est cet engin qui lui a grillé la poitrine.
Le colonel s'était levé pour s'adosser à l'ordinateur de vol. De son arme, il visait alternativement Marc et Ray. La panique commençait à le gagner et sa main tremblait. Il choisit finalement de pointer le canon sur Marc.
- Dites à votre tas de ferrailles de sortir, sinon je vous tue immédiatement.
- Vous avez tort d'insulter Ray. Il est très rancunier et il ne supporte pas que l'on me menace. En proie à une agitation grandissante, Fisher cria:
- Je ne me laisserai pas arrêter. Je préfère que nous mourions tous.
Son doigt se crispa sur la détente après une dernière hésitation. Le faisceau rougeâtre atteignit Marc en pleine poitrine. Toutefois, au contact du champ de force, il ne produisit qu'un grésillement ridicule. Un gémissement poussé par le colonel s'éleva aussitôt tandis que l'arme tombait sur le revêtement de sol. Ray avait actionné son laser digital, transfixiant la main de Fisher.
- Sage, dit l'androïde ou je vous coupe maintenant les deux oreilles. Le colonel, le regard incrédule, fixait les deux créatures en face de lui. Il ne comprenait plus rien. Toutes les certitudes solidement inscrites dans son cerveau s'effaçaient.
- Un robot domestique ne doit pas être armé, marmonna-t-il en agitant doucement sa main blessée. C'est une règle intangible !
- Encore une erreur d'appréciation, mon colonel, ironisa Marc. Souvenez-vous, à l'école déjà, j'étais assez peu respectueux de vos règlements. Ray est l'exacte réplique d'un androïde du service et il a même conservé son désintégrateur alors qu'il a été démonté chez ses confrères.
- Pourquoi ne pas m'en avoir parlé quand je suis venu vous trouver la première fois ?
- Je n'aime pas révéler mes petits secrets au premier venu et, oserais-je le dire, vous ne m'inspiriez pas une totale confiance.
- Je vous dénoncerai à la Sécurité Galactique si vous ne me libérez pas immédiatement.
Un grand rire secoua Marc.
- Je crois que vous aurez d'autres sujets de conversation avec cet organisme. Au demeurant, le grand amiral Neuman, chef de la Sécurité
Galactique, est parfaitement informé des qualités de Ray qu'il apprécie beaucoup.
Fisher secoua la tête. Il avait grand mal à
ordonner ses pensées. Il reprit d'une voix lasse:
- Je suis certain de vous avoir touché. Vous devriez être mort !
- Pour ne rien vous cacher, je porte une ceinture protectrice.
- Vous n'en avez pas le droit ! Elles sont réservées aux seuls agents en mission. Il est impossible de s'en procurer une sur Terre.
- Elle me fut donnée par une femme charmante qui a la particularité d'être la propriétaire de l'usine qui les fabrique. Maintenant que votre curiosité est satisfaite, nous allons penser à l'avenir. Pour commencer, je me vois contraint de vous immobiliser.
Ray sortit de sa poche de pantalon des liens magnétiques. Fisher eut un mouvement de recul, faisant dire à Marc:
- N'obligez pas Ray à user de la force. Contre lui, vous n'avez aucune chance et il est capable de vous briser quelques os pour son seul plaisir. N'oubliez pas qu'il est toujours débranché et fonctionne en régime autonome, c'est dire qu'il ne mesure plus sa force.
Ray se manifesta psychiquement sur un mode ironique.
-Tu oublies que l'interrupteur n'est plus qu 'un leurre destiné à satisfaire la demande des administratifs. En fait, je reste branché en per- manence.
-Je ne l'ignore pas mais cela reste une excuse pratique pour expliquer certains de tes déborde- ments. Inutile donc d'en informer Fisher et les autorités.
Le colonel tenta une dernière diversion.
- Vous n'avez pas l'autorité nécessaire pour m'arrêter car je suis toujours votre supérieur hiérarchique. Seul le général Khov pourrait en donner l'ordre.
- Vous soulevez une intéressante question de droit. En fait, vous êtes à la retraite et n'appartenez plus au S. S. P. P. Si votre avocat le désire, il pourra toujours s'adresser à l'ordinateur judiciaire qui tranchera le dilemme. Pour l'instant, en tant que commandant de ce vaisseau, je m'estime le seul maître à bord et vous êtes mon prisonnier. Avec rapidité et dextérité, Ray lui passa des liens autour des poignets et des chevilles puis il le souleva à bout de bras pour le déposer sur un fauteuil placé à l'entrée du poste de pilotage. Il inclina le dossier et, comme précaution supplémentaire, boucla fermement les sangles de sécurité. Puis, de son pas tranquille, il gagna le siège du pilote. Il nota l'absence des témoins de contrôle.
- Pour commencer, peux-tu rendre vie au Mer- cure ?
Marc ferma les yeux, concentrant son esprit.
- C'est fait !
Ray effleura rapidement une série de touches et l'ordinateur central ronronna doucement.
- Quel est maintenant le programme ? Veux-tu faire un rapport à l'amiral?
Marc réfléchit une longue minute.
- Nos communications avec la Sécurité Galactique ne sont pas codées et je voudrais éviter que des oreilles indiscrètes ne les captent. Si les Dénébiens installés sur Wreck ont une écoute permanente, ils nous repéreront facilement. Or, nous ignorons de quelles forces ils disposent. L'androïde désigna du pouce le colonel sur son fauteuil.
- Nous pourrions le lui demander.
- Je ne sais s'il voudra répondre.
- Je me charge de le persuader.
Avec un haussement d'épaules, Marc soupira:
- Agis comme tu l'entends mais ne le tue pas. Nous devons le livrer vivant aux autorités terriennes. Les deux amis avaient parlé suffisamment fort pour être entendus de Fisher. Ce dernier se recroquevilla en voyant s'avancer Ray.
- Stone, s'il me touche, je porterai plainte contre vous, cria-t-il d'une voix étranglée. Marc se leva et gagna la porte du poste de pilo-tage, notant au passage le visage couvert de sueur du colonel.
- Je vous laisse car je désire prendre un bain relaxant. C'est quand on a été privé du confort de la civilisation qu'on apprécie le plus les joies de la balnéothérapie. Je ne puis être responsable des actes commis en mon absence.
Il fit un pas en avant quand un hurlement l'obligea à se retourner.
- Ne partez pas ! Que voulez-vous savoir ?
- Quels sont les effectifs de la garnison dénébienne ?
- Je l'ignore car je ne me suis encore jamais rendu à leur camp. Toutefois, ils ne doivent pas être très nombreux car ce n'était qu'une mission d'exploration destinée à juger de la valeur du gisement. C'est pour cela que je voulais traiter avant qu'ils ne soient durablement implantés sur Wreck.
- Disposent-ils de batteries d'antimissiles ?
- Je ne le crois pas. Ils ne pensaient pas devoir lutter contre des ennemis venus de l'espace.
- Où se trouve leur astronef?
- Ils disposent seulement du module de liaison qui les a amenés. Leur appareil a regagné Déneb. Ajuste titre, il n'aurait guère été prudent de rester en orbite autour de Wreck en cas de visite impromptue d'un appareil terrien.
- Ont-ils installé un radar?
- C'est très improbable en raison du poids et du volume d'un tel appareillage. Toutefois, je vous répète que je ne suis jamais allé les voir sur place.
Songeur, Marc regagna sa place tandis que Ray reprenait possession de son fauteuil. Son bluff avait réussi à faire parler Fisher. Mais disait-il la vérité ou ce qu'il croyait être la vérité ? Les Dénébiens n'avaient aucune raison de dévoiler leurs plans à un traître terrien. Il allait falloir vérifier sur place, ce qui risquait de ne pas être une partie de plaisir. Marc avait, à plusieurs reprises, combattu les Dénébiens sur diverses planètes. La dernière fois, c'était sur Sarkal, une planète primitive qu'ils voulaient annexer avec la complicité
d'un seigneur local. A cette occasion, il avait bien failli perdre Ray et la vie ! Il revivait des épisodes de la lutte quand la voix de Ray le fit émerger de ses rêves.
- Marc, nous avons un problème, un gros problème. Du doigt, il désigna un des écrans de visibilité
extérieure, celui qui était couplé avec le radar longue portée.
- Deux astronefs viennent d'émerger du subespace. Ils n'exhibent aucune marque distinctive sur la coque. Ce sont donc des pirates.
L'image de deux petites flèches effilées se dessinait sur le tube cathodique. Une vision aussi désagréable que malsaine.
- C'est une impression qu'ils veulent donner mais leurs silhouettes ressemblent furieusement à
celles des avisos dénébiens.
La nouvelle fit intervenir le colonel qui se manifesta d'une voix geignarde.
- Ce sont certainement des Dénébiens. Ils ne peuvent que vouloir vous détruire. Notre seule chance de survie est que vous me laissiez négocier avec eux.
- Négocier quoi? ricana Marc. Quand
comprendrez-vous qu'ils n'ont jamais eu l'intention de vous verser le moindre dol? De plus, ils ne prendront jamais le risque de laisser repartir des témoins capables de les dénoncer à l'Union Terrienne.
- Ce n'est pas vrai, hurla Fisher à la limite de la crise de nerfs. Leur représentant m'avait promis...
- Vous devriez savoir, coupa Marc, qu'en
affaires, une promesse n'a que peu de valeur, surtout si elle est donnée à un homme sans honneur, à un traître. Maintenant, taisez-vous et laissezmoi réfléchir. Les deux astronefs se dirigeaient, sans doute possible, vers Wreck.
- Ils émettent un message radio en clair, dit Ray. C'est la troisième fois qu'ils le répètent.
- Que disent-ils?
- Un instant ! Il faut laisser le temps à mon traducteur universel de le transcrire en Galactique. Grâce à ce merveilleux programme, Ray parvenait à comprendre pratiquement tous les langages écrits ou pariés. C'était seulement une question de temps pour que l'ordinateur dispose d'un nombre suffisant de données. Dans le cas du Dénébien, il avait déjà en mémoire un vocabulaire important.
- Voilà, le chef de l'expédition appelle la base. Il demande à parler à un certain colonel So-Yun. Il s'étonne de ne pas recevoir de réponse.
- Espérons que cela nous fera gagner du
temps.
- Ce n'est pas certain. Au contraire, ils accélèrent leur allure. Dans moins d'une heure, ils se placeront en orbite autour de Wreck. A ce moment, il ne leur faudra guère de temps pour repérer le Mercure, même en état de défense automatique. Nous serons piégés et ils n'auront aucune peine à saturer notre écran avec des projectiles thermonucléaires. Une vilaine grimace déforma les traits de Marc.
- Je crains que tu n'aies tristement raison. Il faut nous sortir d'ici au plus vite.
Il pianota vivement sur le clavier de l'ordinateur de vol. Une courbe ne tarda pas à se dessiner sur l'écran.
- Si nous suivons cette trajectoire, Wreck fera obstacle, pendant une dizaine de minutes, entre nous et les Dénébiens. En utilisant notre propulsion à son plus haut niveau, il ne nous faudra que vingt-deux minutes pour arriver à proximité de la troisième planète qui les gênera dans leur tir. Ensuite, notre vitesse sera suffisante pour plonger dans le sub-espace.
- En attendant, ces minutes seront bien
longues, grogna Ray.
- Si tu as une meilleure idée, je t'écoute.
- Tu sais bien qu'il n'y a pas d'autre solution mais je ne peux m'empêcher d'être inquiet.
- Approvisionne les lance-missiles avant le décollage, recommanda Marc.
Les propulseurs furent allumés. En attendant qu'ils atteignent leur régime normal, Ray piano-tait à très grande vitesse sur le clavier de l'ordinateur de vol.
- Voilà, nous décollerons dans trois minutes. Boucle tes ceintures magnétiques car j'ai programmé une accélération maximale pour suivre la trajectoire fixée. Tu vas être méchamment secoué. Un gémissement plaintif s'éleva dans la cabine.
- Non ! Attendez ! Vous commettez une folie. Ces avisos sont menés par des militaires. Ce sont des professionnels, de rudes combattants, alors que vous n'êtes qu'un petit amateur. Contre eux, vous n'avez aucune chance. Aucune ! Si vous persistez, vous nous entraînez tous vers la mort.
- N'est-ce pas le sort que vous m'aviez
réservé? ironisa Marc. Une promenade dans l'espace sans scaphandre, aviez-vous précisé. Nous la ferons donc ensemble. Amusant, n'est-ce pas?
- Vous m'aviez mal compris, pleura le colonel qui se liquéfiait littéralement.
Toute dignité semblait l'abandonner. Il n'était plus qu'un être malheureux désirant désespérément survivre. Il tenta un dernier effort pour faire fléchir son interlocuteur.
- Je vous en prie, laissez-moi amorcer une discussion. Ah !
Le Mercure s'élançait dans l'espace, arrachant ce cri à Fisher. En dépit des dispositifs antigravité fonctionnant à plein régime, Marc sentit un poids énorme peser sur sa poitrine, la comprimant comme s'il voulait chasser les dernières molécules d'air des alvéoles pulmonaires. Un méchant diable lui enfonçait les yeux dans les orbites et lui arrachait les joues. Le supplice dura de nombreuses minutes. Les nouveaux propulseurs de la Cosmos Jet Compagnie dont était doté
l'astronef, étaient particulièrement performants. Commençant à s'habituer à la douleur, Marc ouvrit les yeux.
- Nous suivons la trajectoire programmée, dit Ray. Comment te sens-tu ?
- Aussi frais que l'escargot qui vient de rencontrer un rouleau compresseur, ricana Marc, mais je survivrai.
- Notre ami le colonel est moins résistant que toi. Il a perdu connaissance deux minutes après le départ.
- Très bien, il ne nous importunera pas avec ses jérémiades.
Une discrète sonnerie retentit dans la cabine.
- Mauvais, grimaça Ray. Nous venons d'être effleurés par une onde radar. Nos adversaires nous ont détectés.
De fait, les vaisseaux dénébiens amorçaient un virage.
- Ils prennent une trajectoire d'interception, dit Ray après avoir consulté les différents écrans de surveillance.
Les images se précisaient sur les écrans. Deux traînées brillantes convergeaient vers le Mercure. Marc scruta les indicateurs de position et de vitesse.
- Nous devons encore gagner du temps, grogna-t-il. Programme deux salves de deux missiles, décalées de trois minutes. Nos adversaires seront obligés de brancher leur système protecteur, ce qui retardera leur tir.
Un léger bruit d'air en fuite traduisit le départ des engins. La volumineuse masse de la troisième planète se profilait sur l'écran de visibilité extérieure mais était encore bien lointaine. Les commandants dénébiens réagirent avec
sang-froid devant la menace. Avant de brancher leur écran protecteur, ils prirent le temps d'envoyer une salve de missiles. Huit engins foncèrent vers le Mercure, obligeant Ray à modifier sa trajectoire. Le changement de cap arracha un cri à Marc qui sentit son estomac se coincer entre ses amygdales.
Avec anxiété, il regardait la distance le séparant des projectiles. Elle diminuait rapidement, beaucoup trop vite à son goût.
- Ils sont terriblement rapides, soupira-t-il.
- Ils ressemblent aux derniers modèles sortis des ateliers dénébiens, confirma Ray. Ils sont plus performants que nos engins.
La troisième planète grossissait sur l'écran de visibilité extérieure. Une rapide étude des paramètres de vol fit dire à Marc:
- Nous serons à proximité avant qu'ils nous aient rejoints. Ce sera alors à toi de jouer.
- Je sais, la manœuvre 2244. Je n'aime pas ce genre de sport, ronchonna-t-il.
- Cela nous a toujours réussi jusqu'à présent.
- Mais à force de tenter le diable, on finit par se retrouver en enfer ! bougonna Ray.
Soudain, l'imposante silhouette d'un vaisseau spatial émergea de l'ombre de la troisième planète. Il était d'un volume impressionnant.
- Encore un Dénébien, jura Marc, très pâle.
- Non, c'est un croiseur de la Sécurité Galactique, corrigea aussitôt Ray. Regarde les marques sur sa coque.
Le témoin de la vidéo-radio se mit à clignoter vigoureusement. De l'index, Marc bascula l'interrupteur. Un visage sévère se dessina sur l'écran. Avec un soupir de soulagement, il reconnut le colonel Parker. Ils avaient effectué ensemble diverses missions et s'étaient mutuellement sauvé
la vie à plusieurs reprises. Récemment, ils avaient mis fin à un affreux trafic d'organes. Seul le caractère austère et rigoriste de Parker avait empêché que se noue entre eux une franche camaraderie. Toutefois, ils s'estimaient suffisamment pour ne jamais hésiter à se rendre mutuellement service.
- Je constate que vous avez un sérieux problème, dit le colonel. Ces deux pirates vous donnent la chasse. Ne vous inquiétez pas, je me charge d'eux. Pensez-vous pouvoir vous débarrasser des missiles que vous traînez dans votre sillage?
- Je l'espère. Prenez garde, vous n'avez pas affaire à des pirates ordinaires mais très probablement à de vrais officiers dénébiens. Une petite lueur parut dans le regard sombre du colonel.
- C'est très intéressant. Nous allons vérifier s'ils ont changé leur manuel du combattant galac-tique. Tel que je connais leur Etat-Major, c'est peu probable. Bonne chance !
Sur l'écran de visibilité extérieure, la troisième planète grossissait rapidement. C'était une énorme masse grisâtre entourée d'un important halo gazeux de couleur rose provoquée par les rayons solaires.
- Atmosphère essentiellement composée
d'hydrogène, de méthane et d'ammoniac, précisa Ray.
Quelques soupirs traduisirent le retour à la conscience de Fisher. Toujours solidement ligoté, il ne pouvait se redresser mais, en tournant la tête, il voyait du coin de l'œil les écrans de contrôle. L'image des missiles qui s'approchaient lui arracha un gémissement. Les ogives d'un rouge vif donnaient déjà une image de l'enfer qui attendait les astronautes.
- Missiles à vingt mille mètres, annonça la voix métallique de l'ordinateur central. Ray crispait ses mains sur les commandes de direction tandis que Marc fixait l'écran montrant la planète.
- Sa masse importante augmente notre vitesse, dit-il.
- Missiles à cinq mille mètres... Trois mille... Le gémissement aigu poussé par Fisher ne le fit pas se retourner.
- Deux mille mètres... Mille...
- Maintenant, lança Marc.
Ray pesa sur les gouvernes et l'astronef vira brutalement. Les passagers encaissèrent brusquement un grand nombre de G qui amena un voile noir sur les rétines de Marc. En dépit de sa résistance exceptionnelle, il perdit connaissance. Les missiles étaient dotés d'une tête chercheuse. Quels que soient les tours et détours de la proie, ils la suivaient jusqu'à ce qu'ils l'aient rejointe. Toutefois, ils mirent deux secondes avant de changer de cap. Dans le vide interplanétaire, cela n'aurait eu aucune importance. Ici, il en alla autrement. L'attraction de la planète se fit sentir, augmentant le rayon de la courbe. Les engins pénétrèrent alors dans l'atmosphère à
très grande vitesse. Les frictions provoquées par les molécules de gaz échauffèrent rapidement les coques dépourvues de bouclier thermique. Bien vite, les missiles se consumèrent comme de vulgaires étoiles filantes.
- Sept... Huit, énuméra Ray alors que Marc reprenait connaissance. Le compte est bon. Nous nous en sommes tirés une fois encore. Lucifer devra attendre.
Marc se redressa et essuya le filet de sang qui coulait de sa narine droite.
- Contourne la planète pour voir comment
Parker se sort d'affaire.