CHAPITRE III

Le soleil était levé quand Marc retrouva Fisher dans la cour de la ferme. Ce dernier était en compagnie de l'intendant. Plusieurs valets tenaient par la bride des kestis. Ils ressemblaient aux chevaux mais avaient une tête plus carrée, de gros yeux globuleux et les pattes terminées par trois sabots.

- Prenez celui-ci, dit Fisher en désignant une monture. Mettez-vous en selle sans crainte, Barno le tient.

Marc saisit doucement les rênes et flatta l'encolure de la bête.

- Pressez-vous, grogna le colonel.

- Laissez-moi le temps de faire connaissance. Il faut que l'animal s'habitue à mon odeur. Haussant dédaigneusement les épaules, Fisher se mit en selle, imité par Ray tandis que l'intendant s'inclinait très bas. D'un vigoureux coup de talon, le colonel stimula le kesti qui partit au galop.

Trois heures plus tard, le groupe s'arrêta à

l'entrée d'une forêt pour laisser souffler les montures. Adossé contre un arbre, Fisher sourit.

- Avez-vous passé une bonne nuit?

- Excellente ! Votre intendant avait pensé aux moindres détails et, quand les circonstances l'exigent, je respecte toujours les coutumes locales.

Ils repartirent bientôt mais au petit trot pour ménager les kestis. En milieu d'après-midi, ils furent contraints d'effectuer une nouvelle pause. Le chemin de terre suivi les avait menés au sommet d'une petite colline. Une bourgade se dressait à une quinzaine de kilomètres.

- Voilà le château de Boris. Il me tarde de pouvoir m'allonger.

Regardant Marc qui se déplaçait sans peine, il grimaça:

- Vos notes en équitation n'étaient pas imméritées.

- J'ai surtout gardé un bon entraînement. Maintenant, la route sera plus aisée. Le chemin de terre est bien entretenu. Il passe entre des champs cultivés.

- Boris aime son domaine et il veille sur ses terres. On jurerait qu'il a passé toute sa vie ici. Le soleil était bas sur l'horizon et ses rayons coloraient de pourpre les murailles de la cité. Un château-fort massif, grande tour carrée au sommet crénelé, était édifié sur une petite éminence. Il en partait une muraille circulaire qui enserrait la bourgade qui comportait environ une centaine de maisons.

Les cavaliers arrivèrent devant la seule porte de la ville comportant deux vantaux imposants. Guidés par Fisher, ils remontèrent une rue bordée de maisons à colombages. Des échoppes d'artisans occupaient souvent les rez-de-chaussée. Ils avançaient au pas car de nombreux passants sillonnaient la rue. Le colonel bouillait d'impatience et il grommela:

- Au diable tous ces gueux qui nous retardent !

Ils arrivèrent finalement sur une esplanade qui devançait le castel. La porte était ouverte, gardée seulement par deux sentinelles qui s'empressèrent de s'écarter quand Fisher se fit connaître. Peu après, Boris Yatchev apparut. De taille moyenne mais les épaules larges, il avait un visage rond surmonté d'une chevelure brune. Il était suivi d'Alex Carpenter, grand et le visage criblé de taches de rousseur.

Des serviteurs s'empressaient auprès des montures pour les conduire à l'écurie. Aussi Boris lança-t-il à haute voix:

- Soyez le bienvenu dans ma demeure, Baron Fish.

Le coup d'œil interrogateur qu'il jeta sur Marc fit dire au colonel:

- Je vous présente le chevalier de Stone, un lointain parent qui vient vous rendre hommage avec son écuyer Ray.

Le comte hocha la tête en clignant discrètement de la paupière.

- Suivez-moi ! En attendant le repas, nous pourrons discuter dans ma bibliothèque.

C'était un bien grand mot pour désigner une pièce qui ne contenait que quelques manuscrits, une table et des fauteuils à haut dossier. Une jolie jeune femme brune parut sur le seuil. Elle avait un visage avenant éclairé par de grands yeux noirs.

- J'ai pensé qu'un rafraîchissement vous serait agréable, Messires.

Deux servantes apportèrent des gobelets et des pichets de kwen. Elles firent rapidement le service tandis que Boris disait:

- Mon amie, je vous demande de veiller sur le repas pendant que j'instruis les voyageurs des affaires du royaume.

Dès la porte refermée, Alex s'exclama:

- Je suis sacrément heureux de te voir, Thomas. La liaison avec le yacht était interrompue et je ne pouvais plus appeler le module pour revenir sur Terre te chercher comme nous étions convenus.

- Moi aussi, j'ai appelé en vain. J'ai même craint que tu ne sois jamais revenu sur Wreck. J'ai réussi à convaincre le capitaine Stone de venir à votre secours.

- Où est le yacht? demanda Alex.

- Il se promène autour de la planète en pièces détachées, dit Marc. Il va vous falloir rapidement choisir entre rester définitivement ici ou rentrer rapidement avec moi.

Alex et Thomas échangèrent un regard rapide tandis que Boris gardait les yeux baissés. Ce dernier murmura:

- Le choix est difficile d'autant que le roi a décidé de marcher contre une tribu Zikan. Son armée doit arriver demain soir et il serait inconcevable que je ne l'accompagne pas en campagne.

- Où doit porter son attaque ? demanda Fisher.

- Dans la région des Monts du Soleil. Il a pris prétexte que la tribu qui vit dans la région ne lui a pas rendu hommage. En réalité, je pense qu'il a voulu cette expédition pour aguerrir son fils, âgé

d'une quinzaine d'années.

Il sembla à Marc que les traits du colonel s'étaient imperceptiblement crispés.

- Il serait possible, hésita Boris, que vous retourniez sur Terre avec le capitaine. Vous avez déjà une procuration sur mon compte. En trois ou quatre ans, en y ajoutant vos revenus, vous pourriez réunir l'argent nécessaire à l'achat d'un nouvel astronef. Vous reviendriez alors me chercher.

- Cela serait trop long. Nous ne pouvons rester ainsi sans nouvelle de vous, dit Fisher. Il nous faut encore réfléchir. Le capitaine Stone acceptera bien de patienter quelques jours.

- Combien de temps durera cette campagne ?

- Une dizaine de jours, tout au plus, car les Zikans ne pourront opposer une grande résistance et ils se soumettront rapidement, assura Boris.

- Je ne sais si je puis attendre aussi longtemps. Ce que je fais est en totale contradiction avec la loi de non-immixtion et je n'ai encore qu'une quinzaine de jours de permission. Je ne peux me permettre de manquer mon rendez-vous avec le général Khov. Vous devez savoir qu'il ne badine pas avec la discipline.

Fisher, après une minute de silence, soupira:

- En attendant que nous puissions nous faire une idée exacte de la situation, je pense, capitaine, que vous pouvez nous accorder une semaine de délai.

- Soit, mais pas plus, accepta Marc.

Sa décision détendit l'atmosphère. Boris leva son gobelet en disant:

- Merci, capitaine. Buvons à votre arrivée. J'espère que ma modeste hospitalité vous satisfera.

*

* *

Le lendemain matin, Marc pénétra dans

l'appartement de Boris. Il achevait de déjeuner en compagnie de la brunette.

- Vous m'avez fait mander, comte.

- Chevalier, acceptez une coupe de kwen que Nala va vous servir. Elle est ma compagne depuis que le roi m'a donné ce fief et je souhaite qu'elle le reste encore très longtemps.

- Cela serait mon désir le plus cher, Seigneur. Le toast porté, Boris reprit:

- J'aimerais que vous m'accompagniez dans la promenade que je désire effectuer en ville. Dans la cour du château, Marc regarda autour de lui. Chacun vaquait à ses occupations sans se soucier du comte.

- Vous ne prenez pas d'escorte?

- Pourquoi le faire? Vous et votre écuyer assurerez une protection dont je n'ai nul besoin dans ma ville.

Ayant traversé l'esplanade, Boris montra une petite rivière qui semblait s'enfoncer sous la rue principale.

- Lorsque je suis arrivé, un petit cours d'eau coulait à moins de deux kilomètres. J'ai réussi à

le détourner pour qu'il traverse le village. Il sert maintenant d'égout, ce qui a assaini la ville. Certes, je sais que ce n'est pas très écologique de tout rejeter à la rivière mais je n'ai pas la possibilité de créer une station d'épuration. Ils descendirent la rue principale, salué par des bourgeois respectueux et souriants. Une sorte de temple s'élevait sur une petite place.

- Ils sont monothéistes et les prêtres se soumettent à l'autorité laïque sans problème. Ils continuèrent leur promenade qui les mena le long des remparts. Le comte s'arrêta devant une forge où un énorme gaillard barbu s'activait.

- C'est Kork, notre maître forgeron. Il

fabrique d'excellentes armes. Si vous devez nous accompagner en campagne, il vous faut une cuirasse et un bouclier. Permettez-moi de vous les offrir.

Il expliqua ses désirs au forgeron qui jugea du regard la carrure de Marc.

- J'ai ce qu'il faut mais quelles armoiries faut-il peindre sur l'écu?

Avant que Boris ne réponde, Marc dit:

- D'azur avec une étoile d'or sur le quartier supérieur gauche.

A voix basse, il ajouta:

- Ce sont celles que je choisis sur toutes les planètes et jusqu'à présent, elles m'ont porté

chance. Cet acier semble de bonne qualité. Où

vous le procurez-vous ?

- Venez voir.

Boris le mena une centaine de mètres plus loin. Un petit haut fourneau artisanal se dressait contre la muraille. Avec un discret sourire, le comte expliqua:

- A l'ouest de la ville, j'ai découvert une veine de charbon qui affleure le sol. Je n'ai pas eu trop de mal à convaincre le forgeron de s'en servir à la place du charbon de bois. Comme il existe également un gisement de minerai de fer, nous pouvons produire de l'acier qui est vendu dans tout le royaume, ce qui concourt à la prospérité de la cité.

Ils marchèrent en silence quelques instants.

- Je ne pense pas avoir enfreint la loi de nonimmixtion, dit le comte d'une voix sourde. J'ai simplement aidé ces gens à s'organiser et à vivre en paix. J'aime ce pays et je ne veux pas le quitter. Ma décision est prise. Vous repartirez sans moi car j'ai décidé de mourir ici.

L'arrivée du forgeron l'interrompit.

- Les armes seront prêtes ce soir, Monseigneur.

- Fais-les livrer au château où tu seras payé. Sur le chemin du retour, ils passèrent devant un atelier où des hommes tissaient de la toile.

- Je leur ai également donné des conseils pour exploiter les plantes dont ils tirent les fibres qui servent à la fabrication de la toile.

- Sans faire d'entorses graves à la loi fonda-mentale, vous les aidez seulement à évoluer un peu plus vite, ricana Marc.

- Je crois leur apporter un peu de mieux-être. Est-ce un crime?

- Ce n'est pas à moi d'en juger.

Près de la porte de la ville, des hommes s'affairaient à charger des charrettes. Le comte s'entretint avec plusieurs d'entre eux et parut satisfait.

- L'armée royale arrive ce soir et je tiens à ce qu'elle soit ravitaillée. C'est la meilleure façon d'éviter qu'elle ne se répande en ville pour malmener les habitants. Cela revient moins cher de les nourrir. Comme les taxes rentrent bien, je préfère payer. Les bourgeois, qui connaissent trop les exactions d'une armée en campagne, amie ou ennemie, m'en sont reconnaissants et ne

rechignent pas à payer leurs impôts qu'ils savent bien utilisés.

- Vous êtes un sage qui devrait donner des conseils au ministre des Finances de l'Union Terrienne.

- Ne vous moquez pas de moi. Rentrons au

château.

*

* *

L'arrivée du roi et de sa suite au château causa un beau remue-ménage. Toutefois, grâce à la diligence de Boris et de Nala, chacun put trouver une place. La chambre de Marc fut attribuée au jeune prince et il dut se contenter d'une paillasse dans l'antichambre de l'appartement.

Un festin avait été organisé en l'honneur du roi. Ce dernier était un solide gaillard brun portant une barbe noire. Il présidait la table avec Nala et Boris à sa droite et son fils à sa gauche. C'était un très jeune homme au visage ouvert et souriant. Après avoir ingurgité de nombreuses tranches de viande et vidé encore plus de gobelets de kwen, le roi se leva.

- Comte Boriso, votre hospitalité est fort agréable mais nous devons partir dès demain. Aussi est-il temps de prendre un peu de repos. Marc conduisit le prince à sa chambre. Une très jeune servante les attendait. Elle plongea dans une profonde révérence en disant:

- Prince, je vais avoir l'honneur de vous préparer pour la nuit. Le jeune homme esquissa un sourire et ils disparurent dans la pièce. Avec un soupir, Marc s'allongea sur la paillasse, laissant brûler la chandelle qui éclairait l'antichambre. Il ferma les yeux pour s'efforcer de ne pas entendre les gloussements et les soupirs provenant de derrière la porte. Manifestement, le jeune prince apprenait la manière de s'assurer une descendance. Il allait sombrer dans le sommeil quand un appel psychique de Ray frappa ses neurones.

-Marc, attention! Quelqu'un va entrer dans ta chambre. Il tient un poignard.

Le Terrien se leva d'un bond à l'instant où le battant pivotait. Un homme parut, petit, râblé, le visage mangé par une barbe de plusieurs jours. Il hésita une fraction de seconde en voyant debout celui qu'il croyait endormi. Il s'élança soudain en avant et la lumière se refléta un instant sur l'acier de la lame qu'il tenait à la main.

Marc n'eut que le temps de parer en croisant les avant-bras. Il contra en projetant le front en avant, écrasant le nez de son adversaire. Ce dernier poussa un cri étouffé mais riposta d'un coup fouetté que Marc esquiva d'un retrait du buste. Les deux hommes restèrent un instant à s'observer mais le combat cessa aussi vite qu'il avait commencé. Ray était arrivé et avait saisi les deux poignets qu'il ramena en arrière. Sous la douleur qui déchirait son épaule, l'homme lâcha son poignard qui tomba sur le dallage. A cet instant, la porte de la chambre s'ouvrit et le prince apparut. Il était nu mais tenait son épée à

la main.

- Qu'arrive-t-il ?

- Apparemment, ce vilain voulait nous occire. Le prince posa la pointe de son arme sur la gorge de l'homme dont le visage s'était couvert de sueur.

- Qui es-tu?

- Kita... Autrefois, j'ai travaillé dans ce château mais je me suis enfui l'année dernière.

- Pourquoi?

L'homme baissa la tête.

- Il se pourrait que j'aie emporté quelques pièces d'or qui traînaient dans l'appartement du comte. Je suis allé à Urka où j'ai réussi à me faire engager comme serviteur des cuisines du château. Contre mon gré, j'ai été contraint de suivre les fourgons du roi. Je n'avais aucune envie de revenir ici.

- Qui t'a envoyé?

Devant l'absence de réponse, le prince gronda:

- Parle ou je jure de demander à mon père de te faire écarteler demain matin.

- Pitié, seigneur. Je jure que je l'ignore. Je n'ai pas vu son visage dans l'obscurité et il parlait d'une voix étouffée. Il savait que j'avais volé le comte. Il menaçait de me dénoncer si je n'obéissais pas. Il m'a donné dix pièces d'or en me promettant le double si je réussissais. Il m'a ordonné

de tuer les deux personnes qui se trouvaient dans cette chambre. Il a bien précisé les deux. Je vous donne ma parole que je dis toute la vérité. Je vous en supplie, tuez-moi mais ne me livrez pas au bourreau.

Le prince hésita devant cette demande inattendue.

- Mon père décidera...

Avec un cri strident, le malandrin lança le tronc en avant et la lame appuyée sur son cou lui transfixia la gorge car le prince, surpris, n'avait pas reculé le bras assez vite. Les yeux agrandis par l'horreur, le jeune homme regarda Marc.

- Je ne voulais pas...

- Nous le savons, c'est lui qui a choisi sa mort. Maintenant, regagnez votre chambre sans crainte, je veillerai sur votre sommeil.