CHAPITRE VII

Ar-Ba faisait son rapport au colonel So-Yun assis sur un mauvais fauteuil de toile.

- L'armée royale s'éloigne, nous ne risquons plus de la voir troubler notre tranquillité. L'idée de leur livrer Graha et quelques autres était valable. Le roi les fera sans doute mettre à mort. C'est dans les mœurs de ces sauvages.

- Qu'ils se débrouillent entre eux. Cela

m'indiffère totalement. Veillez à faire nommer comme nouveau chef quelqu'un de plus astucieux.

- Surtout d'aussi crédule ! Ce ne sera pas facile, car après cet échec, leur foi en moi risque de s'éteindre.

- Si besoin, terrorisez-les avec des grenades incendiaires. Faites ce qui vous semblera le plus efficace mais qu'ils nous fichent la paix. Le colonel se leva pour regarder par la petite fenêtre.

- Où en sont les travaux de Ko-Ja?

- Grâce à l'usage des désintégrateurs, ils progressent rapidement. La roche de la montagne est solide et il n'y a pas besoin d'étayer le passage. Il ne devrait pas tarder à atteindre la cavité.

- Allons voir. J'ai besoin de me dégourdir les jambes. J'étouffe dans cette baraque qui n'a même pas l'air conditionné. J'ai hâte de revenir sur Déneb, mission accomplie. Une petite virée dans une boîte ne serait pas pour me déplaire. Une telle confidence faite par le colonel toujours strict laissa Ar-Ba pantois. Toutefois, il risqua une timide demande.

- Les hommes commencent aussi à s'ennuyer. En dehors de leur travail, ils n'ont aucune distraction.

- Faites-les travailler plus ! Ainsi, ils ne penseront qu'à dormir.

- Je pourrais demander au nouveau chef de nous livrer deux filles qui seraient à leur disposition dans leur baraquement.

- Ils les épuiseront très rapidement. Vous connaissez comme moi les capacités de notre race sur ce plan. Surtout, si l'une parvenait à s'enfuir, elle révélerait que nous sommes de simples créatures humaines et non des dieux. Je préfère que vous gardiez votre prestige. Plus tard, peut-être. Quand les travaux auront progressé, nous envisagerons de nouveau le problème. Cinq minutes de marche furent suffisantes pour atteindre le chantier. Une excavation de deux mètres de hauteur sur trois de large pénétrait dans la montagne. Ko~Ja parut, le visage couvert de sueur et de poussière.

- J'allais vous rendre compte, mon colonel. D'après mes estimations, le percement va se terminer. Souhaitez-vous y assister?

So-Yun se contenta de hocher la tête. Il avança dans la galerie éclairée par des spots fixés au plafond. Le sol était sec, presque lisse, tout comme les parois. Il allait avancer la main pour toucher la roche quand Ko-Ja le prévint.

- Ne touchez pas les parois qui sont encore très chaudes. Je ne dispose pas d'aérateurs assez puissants pour obtenir un refroidissement correct. De fait, le colonel avait l'impression d'être subitement plongé dans un sauna déréglé. Il sentait la sueur ruisseler sur son dos et serait volontiers ressorti mais sa fierté l'en empêchait. Arrivé

au fond de l'excavation, il vit trois hommes qui maniaient un désintégrateur. A chaque éclair mauve, une portion de la roche disparaissait comme happée par une gigantesque et invisible mâchoire.

- Nous n'utilisons qu'une puissance réduite pour nous donner le temps de vérifier que la roche est stable. Je ne veux pas risquer un mauvais éboulement et cela permet d'évacuer le surplus de chaleur.

Un grognement approbateur sortit de la gorge du colonel qui avait envie de s'essuyer le front. Seule sa dignité l'en dissuadait. Soudain, la roche parut ne plus exister, remplacée par un immense trou noir.

- Qu'on apporte des projecteurs, ordonna

Ko-Ja.

Une puissante lampe éclaira l'excavation.

- Extraordinaire, dit le colonel.

Il découvrait une immense caverne dont le fond n'était pas visible, la puissance du projecteur étant insuffisante. Ar-Ba retint de justesse le colonel qui s'était avancé et allait glisser dans le vide.

- Eclairez vers le bas !

Le faisceau lumineux bascula. Une dizaine de mètres plus bas, s'étendait un sable noir. Une nouvelle orientation du projecteur montra la voûte, une cinquantaine de mètres plus haut. Il en pendait de rares stalactites dont la croissance avait été interrompue par le manque d'eau.

- C'est merveilleux, dit Ko-Ja. En creusant un plan incliné sur cinquante mètres nous pourrons atteindre le niveau du sol et installer notre matériel.

- Il faudrait d'abord explorer cette grotte, objecta Ar-Ba.

- Vous vous en chargerez avec deux hommes dès demain matin. Vous, Ko-Ja, aménagez la descente. S'il le faut, travaillez toute la nuit en établissant des roulements. Dès le lendemain matin, le colonel quitta son baraquement pour gagner la galerie. Ko-Ja et ses hommes avaient bien travaillé. Le sol descendait pour atteindre le niveau inférieur de la grotte. Celle-ci était éclairée par de nombreux projecteurs.

- Voyez, mon colonel, cette grotte se prolonge sous la montagne sur plusieurs centaines de mètres. Là-bas, coule une petite rivière souterraine qui va se perdre dans une excavation par cette fente. Nous allons pouvoir installer ici nos appareils de forage. En agissant verticalement, je pense que nous ne devrions pas tarder à rencontrer le filon de minerai de narum.

- C'est parfait mais prenez quelques heures de repos. Vous avez une mine épouvantable.

De fait, le malheureux capitaine arborait un teint grisâtre de fatigue. La sueur avait creusé des rigoles dans la poussière, accentuant les traits. D'énormes cernes sous les yeux augmentaient l'impression d'enchâssement dans les orbites.

- Trois heures de sommeil et une douche me remettront en forme. Mes hommes ont également besoin de dormir car ils ont besogné toute la nuit. Le capitaine Ar-Ba arriva à cet instant, escorté

de deux gardes porteurs de fusils thermiques.

- Prêts pour l'exploration, mon colonel.

- Je vous accompagne car j'ai envie de visiter notre nouveau domaine. Commençons par la

gauche. Nous longerons la muraille. N'oubliez pas de planter régulièrement des repères. Ils avancèrent ainsi sur près d'un kilomètre sans avoir fait le tour de la grotte. Par endroits, de larges fentes dans la paroi laissaient apercevoir de profondes galeries s'engageant loin dans la terre.

- Il faudra des mois pour établir un relevé

complet, grogna Ar-Ba.

- Chaque chose en son temps. Pour l'instant, contentons-nous de cette grotte. Nous aurons ensuite tout le loisir de voir si elle communique avec d'autres cavernes.

Plus loin, ils virent la rivière qui sortait d'une sorte de tunnel. L'eau était fraîche et les hommes s'aspergèrent le visage pour se rafraîchir.

- Défense de boire tant que des analyses

n'auront pas été pratiquées, ordonna le colonel en voyant un soldat absorber quelques gorgées. Les eaux paraissaient très sombres mais ce n'était qu'une illusion d'optique due à la coloration noire du sable qui tapissait le fond de la rivière comme celui de la grotte.

- Autrefois, dit Ar-Ba, toute la grotte devait être occupée par la rivière dont le débit s'est considérablement restreint.

- C'est probable mais poursuivons. Nous

n'allons pas rester toute la journée ici. Il leur fallut encore une heure pour revenir à

leur point de départ. La grotte n'avait pas une forme circulaire mais présentait de nombreuses protubérances irrégulières. Le colonel gagna directement la sortie, heureux de retrouver le chaud éclat du soleil.

- Allons dans ma baraque, dit So-Yun. Nous avons mérité de nous rafraîchir.

- Effectivement, un grand verre d'eau sera le bienvenu, soupira le capitaine. J'ai rarement autant transpiré de toute mon existence.

Enfin désaltérés, les deux hommes regardèrent le croquis de relevés dessiné par Ar-Ba.

- Il faudra pratiquer une exploration systématique de tous les orifices qui ouvrent dans la caverne, dit le colonel. Toutefois, ne prenez aucun risque. Vous n'avez que six hommes et Ko-Ja autant de techniciens. Nous ne faisons pas un travail de spéléologue mais nous cherchons du narum. C'est l'essentiel de notre mission. Maintenant, endossez votre scaphandre et allez vous assurer que vos primitifs ne font pas de bêtises.

*

* *

Ko-Ja regarda avec satisfaction le trépan à

désintégration qui se mettait en marche. Il aimait entendre le doux ronronnement de la machine. Le tube en plasto-titane s'enfonçait lentement mais régulièrement dans le sol.

Il avait travaillé tout l'après-midi et une partie de la nuit pour installer le poste de forage. Il étouffa un bâillement en regardant le technicien assis devant un pupitre comportant nombre de voyants et de touches.

- Je vais me coucher, Ki-Am. N'oubliez pas les consignes.

- C'est noté, capitaine. Un prélèvement tous les vingt mètres aux fins d'analyses. Ne pas oublier de les étiqueter soigneusement dans l'ordre.

- C'est bien. A la moindre anomalie, prévenez-moi immédiatement. Je compte sur vous. Avant de sortir, il lança un dernier regard sur l'installation. L'appareil de forage et Ki-Am étaient éclairés par deux spots lumineux. Les autres avaient été éteints pour ménager le générateur. Le bruit familier de la machine foreuse le satisfaisait et il savait pouvoir compter sur le technicien qui travaillait avec lui depuis plusieurs années.

Ki-Am étira un moment ses bras et secoua la tête pour s'éclaircir les esprits. Rien n'était plus monotone qu'une machine fonctionnant sans problème. Il regarda l'indicateur de profondeur. Encore un mètre de progression et il allait falloir pratiquer un prélèvement. Un petit raclement, très discret le fit se retourner. Il ne vit rien dans l'obscurité. Un instant, il eut la tentation d'allumer toutes les lumières mais il y renonça. La foreuse avait besoin de toute la puissance du générateur. Il prêta l'oreille mais aucun brait ne lui parvint. Il haussa les épaules et se concentra sur son travail. Il appuya sur une série de touches. Une petite trappe s'ouvrit latéralement et déversa des fragments de roche. Il les recueillit soigneusement dans un sachet de plastique transparent qu'il étiqueta: Prélèvement moins quarante. Une heure s'écoula sans incident. Ki-Am sentait son esprit s'engourdir. Il bâilla bruyamment puis procéda à un deuxième prélèvement à moins soixante. Le bruit insolite reprit soudain. Un léger frottement, assez aigu, comme un ongle sur une vitre. Se retournant, il lui sembla deviner quelque chose qui remuait lentement.

Plus intrigué qu'inquiet, le Dénébien se décida à allumer les lumières.

- Seulement quelques minutes, murmura-t-il. L'éclat de tous les spots l'éblouit une fraction de seconde, l'obligeant à cligner des paupières. Lorsqu'il rouvrit les yeux, un frisson d'horreur le secoua. Un hurlement de terreur jaillit de sa poitrine aussitôt interrompu. Un lasso de chair s'enroula autour de sa gorge, stoppant cri et respiration. Il se sentit entraîné par une force immense. La vision fugitive d'une gueule monstrueuse garnie d'une multitude de dents, une odeur de pourriture, une douleur atroce, le noir, le néant.