CHAPITRE IX
L'infirmier se réveilla en sursaut. Un rapide coup d'œil sur sa montre lui apprit qu'il avait dormi deux heures. Il était temps de changer les flacons de perfusion. Il prit une pochette plastique emplie d'un liquide blanc dans la petite armoire métallique qui servait de réserve.
- J'espère qu'il guérira rapidement, murmurat—il, car, dans deux jours, ma provision sera épuisée. Il faudra que je le signale au colonel pour qu'il demande un envoi de produits lors du prochain ravitaillement. Il fit deux pas dans le couloir étroit qui le séparait de la chambre du malade. Il avait laissé les portes ouvertes pour entendre un éventuel appel.
- Es-tu réveillé...
Le reste de la phrase se coinça dans sa gorge. Doutant de ses sens, il regarda un instant le tableau de cauchemar qu'il avait devant les yeux. Une atroce nausée tordit son estomac. Il sortit en courant du baraquement, tomba à genoux et vomit en longs hoquets douloureux. Enfin, les yeux emplis de larmes, il poussa un hurlement, aigu, déchirant qui ne semblait jamais devoir s'interrompre. Livide, tremblant comme une feuille un jour de grand vent, il sentit quelqu'un le secouer.
- Qu'avez-vous ? disait le capitaine Ar-Ba aussitôt accouru. Il fut bientôt rejoint par le colonel qui lança de sa voix sèche:
- Reprenez-vous, mon garçon ! Que vous
arrive-t-il ?
Incapable de répondre, l'infirmier désigna du doigt la baraque.
Pisto-laser à la main, le capitaine avança, suivi de So-Yun poussé par la curiosité. Les deux Dénébiens s'immobilisèrent sur le seuil de la chambre du malade, figés d'horreur. Le corps était allongé sur le lit au milieu d'une mare de sang. Il exposait une plaie béante allant du cou jusqu'au pubis. Au niveau du ventre, les berges de l'incision n'étaient pas régulières mais très déchiquetées et des lambeaux de chair pendaient sur les flancs. Le thorax semblait avoir explosé et les côtes fracturées se dressaient vers le ciel. Ar-Ba était un officier aguerri qui avait participé à de nombreux combats. Il avait effectué plusieurs campagnes contre des indigènes qui s'étaient rebellés contre l'Empereur mais il n'avait jamais vu une telle horreur. Pour arriver à
retrouver un peu de calme et apaiser les battements désordonnés de son cœur, il respira profondément un air chargé de l'odeur fade du sang. Du regard, il s'assura que la pièce était vide d'adversaire et il laissa retomber son arme inutile dans son étui. Le colonel, le visage couvert de sueur, restait figé. Il reprit vie en entendant son subordonné dire:
- C'est étrange, tous les viscères ont disparu. Cœur, poumons, foie, rate et intestins se sont volatilisés. Voyez, l'intérieur du corps a été entièrement vidé. Surmontant son dégoût, So-Yun jeta un œil sur le cadavre.
- C'est exact, il a été vidé comme un animal mais aucun organe n'est plus dans la pièce.
- On pourrait croire qu'il a été dévoré de l'intérieur.
- Aucun fauve n'aurait pu pénétrer dans la base sans être repéré par nos détecteurs. Le capitaine réfléchit un instant avant de murmurer:
- Souvenez-vous mon colonel, cet homme
nous accompagnait lors de notre première
patrouille dans la grotte. Il a bu de l'eau à la rivière avant que vous ne l'interdisiez.
- Comment un peu de liquide pourrait-il être responsable d'une telle horreur?
- Je l'ignore mais il faudrait pratiquer une analyse.
- Je demanderai à Ko-Ja de s'en occuper. Bien que ce ne soit pas sa spécialité, il a de sérieuses connaissances en chimie.
Le malheureux infirmier, toujours tremblant, s'était avancé dans le couloir mais n'osait approcher de la chambre. Le colonel adoucit son ton pour demander:
- N'avez-vous rien entendu d'anormal?
- A trois heures, j'ai effectué les soins habituels. J'ai remplacé les poches de soluté en augmentant les quantités car il semblait se déshydrater rapidement. Il dormait profondément sous l'effet de la dose massive de calmants. Je n'ai pas jugé utile de le réveiller de crainte de raviver ses douleurs. Ensuite, je me suis assoupi après avoir mis mon réveil à cinq heures. C'est à ce moment que j'ai découvert le corps.
Il frissonna à ce souvenir.
- C'est monstrueux, mon colonel. Je ne
comprends pas ce qu'il a pu se passer.
- Allez prendre une douche dans l'autre baraquement et reposez-vous quelques heures. Pendant ce temps, Ar-Ba examinait soigneusement le revêtement de sol qui était en simple matière plastique jaune clair. De petites stries sanglantes attirèrent son attention. Elles étaient parallèles et allaient par groupe de trois.
- Curieux ! Cela pourrait évoquer les pattes d'un animal terminées par trois griffes.
Peu convaincu, So-Yun hocha la tête.
- Voyons où elles mènent, reprit Ar-Ba qui poursuivait son idée.
Il suivit les traces dans le couloir et ne tarda pas à atteindre la porte. A l'extérieur, le sol sablonneux avait été foulé par les nombreux arrivants venus prêter assistance à l'infirmier. Il avança d'une dizaine de mètres pour examiner à
nouveau le sol.
Ko-Ja apparut alors, bouclant précipitamment son uniforme. Sa chevelure en désordre témoignait de son réveil brutal.
- Que se passe-t-il?
- Allez à l'infirmerie et donnez-moi votre avis, grogna le colonel.
Le capitaine ne tarda pas à reparaître, réprimant difficilement un haut-le-cœur. De grosses gouttes de sueur perlaient à son front. Il aspira une goulée d'air frais avant de murmurer d'une voix étranglée:
- Je n'ai jamais vu une pareille boucherie sauf lors de cours d'anatomie.
- Ar-Ba a émis l'hypothèse que cela pourrait avoir un rapport avec l'eau de la rivière souterraine que le malade a absorbée. Pouvez-vous en faire l'analyse?
- Difficilement car nous ne savons que rechercher. Toutefois, je vais prendre des flacons pour prélever des échantillons.
Tandis qu'il courait à son mini-laboratoire, Ar-Ba se manifesta:
- Ici, je retrouve les mêmes minuscules traces, mon colonel.
Il fit quelques pas, le nez toujours collé au sol comme un chien sur une piste. Il poussa un grognement de contrariété car le sol devenait caillouteux et dur, ne conservant aucune empreinte. Il se releva, regardant le chemin parcouru depuis la cabane. Une ligne parfaitement droite.
- Mon colonel, en poursuivant la trajectoire, elle paraît mener à l'entrée de la grotte. So-Yun étouffa un juron puis s'exclama:
- Allons voir! J'espère qu'il n'est pas arrivé
une nouvelle catastrophe.
Ko-Ja les avait rejoints tenant à la main plu-sieurs récipients. Informé, il fut le premier à courir vers la galerie d'accès. Arrivé dans la grotte, il perçut immédiatement une odeur de brûlé. La sonde s'était immobilisée et une discrète fumée sourdait du pupitre de commande. Le capitaine se précipita vers l'engin en poussant des hurlements.
- Lir-Ka, Lir-Ka où es-tu passé ?
Le bruit de sa botte s'enfonçant dans une flaque de sang lui fournit une tragique réponse.
- Non ! cria-t-il, ce n'est pas possible, pas une seconde fois. Où est le garde qui devait assurer sa protection ?
Ar-Ba avait saisi machinalement son arme. Il inspecta soigneusement le sol sablonneux. Les fines traces étaient à nouveau visibles et se dirigeaient vers une faille dans la paroi. A peu de distance d'elle s'étendait une autre zone rouge.
- Voilà ce qui reste du garde, murmura-t-il, la gorge nouée. Je ne peux laisser ces crimes impunis. Notre adversaire doit se terrer dans cette anfractuosité.
A l'instant où il allait s'engager dans le défilé, un ordre sec du colonel le cloua sur place.
- Je suis tout aussi désireux que vous de trouver le responsable de ces massacres, toutefois, il convient de réfléchir. Vous ne pouvez vous lancer seul à l'attaque d'un adversaire dont nous ignorons tout. Rassemblez la totalité de votre équipe avec leur armement au complet. Je veux des fusils thermiques, des grenades incendiaires et des lasers.
Ar-Ba retrouva un peu de sang-froid et esquissa un salut.
- Je fais le nécessaire, mon colonel. Nous serons prêts dans une heure.
So-Yun approcha de Ko-Ja qui démontait le tableau de commande de sa sonde.
- C'est épouvantable! Le trépan par manque de surveillance a rencontré à trois cents mètres une couche de roche très dure. Il aurait fallu diminuer la vitesse de progression. Maintenant, tout a brûlé et il faut démonter le moteur. Je ne sais si j'aurai les pièces nécessaires pour le réparer.
- Avez-vous pu faire quelques prélèvements?
- Au moins un. Il confirme la présence de minerai de narum à deux cents mètres. Je pense que vous pouvez annoncer aux autorités que le gisement mérite d'être exploité.
- Enfin une bonne nouvelle, grimaça le colonel. Dès que vous en aurez la possibilité, occupez-vous de l'analyse de l'eau de la rivière.
- Je ne dispose plus que de quatre techniciens. C'est à peine suffisant pour démonter la sonde.
- Ce n'est plus notre objectif prioritaire maintenant que nous sommes certains de la présence du narum. L'équipe de relève se chargera de circonscrire le gisement. L'important est d'assurer notre sécurité.
Peu après, Ar-Ba revint, escorté de six
hommes.
- Je n'ai laissé au camp que l'infirmier. Il est encore très choqué et ne serait d'aucune utilité. J'ai également distribué des armes aux techniciens pour le cas où surviendrait une attaque en notre absence.
- Parfait, capitaine.
- Encore un détail. J'ai trouvé sur mon répondeur un message de notre honorable correspondant. Il souhaite nous rendre visite pour encaisser sa prime car il pense que nous avons maintenant pu vérifier la véracité de ses dires.
- Qu'il vienne le plus vite possible, nous le donnerons en pâture à cette affreuse bestiole si elle est encore en vie après votre intervention, ironisa So-Yun. L'idée amusa Ar-Ba qui esquissa un sourire.
- Capitaine, nous resterons en contact radio permanent. Je veux une description minutieuse de tous vos gestes.
- A vos ordres !
Il regarda ses hommes qui avaient fière allure. Ils portaient tous un casque descendant bas sur la nuque avec, sur le devant, une visière en plastique transparent épais. Il était surmonté d'un puissant projecteur. A la ceinture, pendaient plusieurs grenades ainsi qu'un pisto-laser. Enfin, ils tenaient à
la main un fusil thermique capable d'embraser un adversaire à plusieurs centaines de mètres de distance. Après un dernier regard à son supérieur, Ar-Ba s'engagea dans la faille. Elle était étroite, de moins d'un mètre de large sur deux de haut.
- Nous progressons lentement, commentait
Ar-Ba. Aucune trace d'une présence étrangère. Plusieurs minutes s'écoulèrent, ponctuées par des monotones R. A. S.
- La faille s'élargit. Nous pouvons marcher à
deux de front. Il existe une très légère déclivité
d'environ cinq pour cent, guère plus et toujours une obscurité totale. Heureusement nos projecteurs fonctionnent parfaitement. Crispé, So-Yun demeurait immobile. Par la pensée, il était avec ses hommes, regrettant de ne pas les avoir accompagnés. Le haut-parleur de sa radio vibra à nouveau.
- Nous pénétrons dans une gigantesque
caverne. Elle semble aussi vaste que celle où vous êtes. Nos projecteurs n'en montrent pas l'extrémité. Ici aussi, le sol est couvert de sable noir. Je distingue la même rivière souterraine.
Après un instant d'hésitation, le capitaine reprit:
- Nous allons longer la paroi sur notre gauche pour estimer l'importance de l'excavation.
- N'oubliez pas de laisser un repère pour retrouver votre chemin au retour.
- Nous fixons une lampe torche et même une petite balise radio.
- Très bien !
- Notre avance se poursuit. Toujours rien à
signaler. Nous avons déjà marché plus d'un kilomètre. Soudain, un cri vite étouffé sortit de la radio. Il fut suivi de plusieurs exclamations et du sifflement strident d'un fusil thermique. La voix haletante d'Ar-Ba retentit:
- Un monstre... Horrible... Il vient d'attaquer les deux hommes de queue... Tirez... Tirez... Nous le distinguons mal. Il évite nos projecteurs. De nouveaux cris furent perceptibles ainsi que le bruit des armes.
- Un autre monstre, souffla le capitaine. Tirez... Ah! Non!
Un long gémissement suivi d'un bruit sourd.
- La radio vient de tomber sur le sol, dit Ko-Ja qui s'était approché et qui suivait anxieusement la conversation.
Soudain, une série de bruits fut audible. Des craquements, de longues aspirations entrecoupées de pauses.
- On... On dirait un monstre qui dévore sa proie, bégaya le capitaine.
En arrière-fond, des bruits similaires étaient audibles, tout aussi écœurants.
- Ce n'est pas possible, murmura le colonel. Ar-Ba était un officier aguerri capable de faire face à toute agression. Un détachement aussi puissamment armé ne peut succomber à l'attaque de simples bestioles.
Maintenant, la radio était muette. Un silence inquiétant, lourd de menaces. So-Yun s'épongea le front puis secoua la tête comme un boxeur sonné par son adversaire.
- Nous devons tenter de leur porter secours, dit Ko-Ja. Il y a peut-être des survivants. Mes techniciens vont prendre leurs armes et je les guiderai. L'hésitation du colonel fut brève.
- Je vous l'interdis! Vous vous feriez également massacrer. Au demeurant, c'est trop tard. Nous ne percevons plus une plainte. Il faut évacuer au plus vite cette grotte maudite et nous replier sur les baraquements jusqu'à l'arrivée de renforts.
- Je ne peux abandonner mon matériel, protesta le capitaine. Il sera utile pour pratiquer un nouveau forage.
Un rictus étira les lèvres du colonel.
- Rassurez-vous, ces maudits monstres ne le boulotteront pas. Ils ne consomment que de la chair fraîche. Toutefois, laissez le générateur en marche pour que l'éclairage fonctionne. Ils ne semblent pas aimer la lumière.
Ko-Ja rassembla son équipe et leur ordonna de sortir. Les hommes s'empressèrent d'obéir. Ils ne comprenaient pas ce qu'il arrivait mais un vent de panique soufflait dans leur tête. Aussi se bousculèrent-ils pour gagner la sortie. Mettant un point d'honneur à quitter le dernier la grotte, So-Yun lança un regard rancunier à
cette montagne colorée en pourpre par les rayons du soleil. Avec un soupir, il se rendit dans sa cahute. Il lui fallait rendre compte à ses supérieurs de son échec. Son orgueil d'officier souffrait de devoir demander du secours. Une bien mauvaise note dans son dossier qui compromettra sans nul doute son avancement. Il conservait un seul espoir. La découverte d'un important gisement de naram estompera peut-être ses déboires.
Le colonel éteignit la vidéo-radio d'un geste sec. Sa conversation avec l'officier de l'EtatMajor impérial avait été des plus désagréables. Elle ne présageait rien de bon pour son retour. Seule consolation, il avait obtenu l'envoi de deux astronefs chargés de matériel et de personnel dont une section entière de combattants avec des armes lourdes. De quoi exterminer toutes ces créatures du diable.
La nuit était tombée quand il sortit de sa chambre. Il respira avec force l'air léger et doucement parfumé. Il régnait un calme bienfaisant propice à apaiser ses nerfs malmenés. Il se dirigea vers la baraque infirmerie. Il voulait s'entretenir avec Ko-Ja. Ce dernier était assis à sa table de travail, les yeux rivés à un petit microscope binoculaire, indifférent à l'odeur qui régnait dans la pièce.
- Que donnent vos analyses ?
- Rien sur le plan chimique, mon colonel. De l'eau ordinaire avec de minimes quantités de chlorure de sodium, de carbonate de calcium et de sulfate de potassium. Toutefois, j'ai été intrigué
par d'infimes traces de matière organique.
- A quoi correspondent-elles ?
- C'est l'objet de cet examen au microscope. Voyez, il existe une grosse cellule ou plus exactement une cellule qui s'est déjà divisée en quatre. Le colonel regarda dans l'engin. Un sport qui ne lui était guère familier. Il dut patienter plusieurs secondes avant d'arriver à distinguer une forme ronde avec quatre noyaux foncés. De minuscules points évoquant des mitochondries s'agitaient.
- Que cela évoque-t-il pour vous ?
- Un œuf ou plus exactement un embryon à
son tout début.
- Continue-t-il à se développer? demanda le colonel avec une trace d'inquiétude dans la voix.
- Non ! Je l'examine depuis plusieurs heures et il reste au même stade. Les conditions extérieures ne sont sans doute pas favorables à son évolution.
- Il lui manque un organisme humain, grinça So-Yun.
- Cela n'est pas impossible, répondit paisiblement le capitaine. Toutefois, je n'ai guère envie de tenter l'expérience.
- Je partage votre opinion, soupira So-Yun. Comme nous ne savons pas le mode de développement de cette créature, je vous conseille de fixer définitivement la lame. Les savants de l'équipe qui nous remplacera reprendront le travail s'ils le jugent intéressant. Pour le moment, je préfère prendre des précautions. Je n'ai aucune envie de vous retrouver déchiqueté comme le malheureux garde.
- Je partage votre analyse de la situation. Je vais tremper la lame dans du formol puis la colorer au bleu de méthylène.
- N'oubliez pas de fermer votre porte avant de vous endormir. Où sont vos hommes ?
- Ils se sont regroupés dans la même baraque car ils ne sont plus que quatre. Je leur ai conseillé
d'établir des tours de garde. Ainsi les dormeurs auront un sommeil plus paisible.
- Bonne initiative! Il nous suffit d'attendre deux jours, ensuite les renforts arriveront. Je viens d'en avoir la confirmation.
- Merci, mon colonel. Je vais leur annoncer la nouvelle. Cela leur remontera le moral.
So-Yun regagna à pas lents sa chambre. Il regarda le ciel étoilé. Il se souvenait de la question posée par le capitaine sur la position de Déneb. Lui aussi, en cet instant, aurait voulu voir son soleil. Un mauvais pressentiment? Non, pensa-t-il, un simple moment de fatigue. Que lui importait sa planète d'origine? Il n'avait ni parents ni attaches. L'armée était sa seule famille. Depuis sa jeunesse, il avait consacré toutes ses forces à la servir.
Il s'allongea sur son lit de camp, simple toile tendue entre quatre piquets. Plus inquiet qu'il n'avait voulu se l'avouer, il ne s'était pas déshabillé pour être prêt à répondre au premier appel. Il resta un long moment, les yeux ouverts dans l'obscurité, épiant le moindre bruit extérieur. Rassuré par le silence qui régnait au-dehors, il finit par s'endormir.
Un bruit lointain l'obligea à émerger de sa torpeur. Il se redressa aussitôt, allumant sa lampe de chevet.
- J'ai fait un cauchemar, murmura-t-il en tendant l'oreille. Non ! Cette fois, un cri était nettement perceptible. Il bondit vers la porte qu'il ouvrit à la volée. Dans l'obscure clarté de la nuit, il aperçut Ko-Ja qui courait vers lui. Il n'était plus qu'à une dizaine de pas lorsqu'il trébucha et s'affala dans la poussière. C'est alors que So-Yun vit la bête. Une tête ronde, énorme, avec deux petits yeux rouge sombre et, surtout, une gueule monstrueuse, s'ouvrant et se fermant comme le diaphragme d'un vieil appareil photographique. En arrière de la tête, se trouvaient quatre tentacules longs de plusieurs mètres. Trois s'agitaient tandis que le quatrième, mesurant cinq ou six mètres, était enroulé autour de la cheville de Ko-Ja.
Le tentacule qui enserrait la jambe du Dénébien se rétracta brusquement, faisant glisser le malheureux qui arriva ainsi entre les pattes de la créature. Un ultime cri, déchirant, vite interrompu. L'affreuse gueule s'était grande ouverte pour absorber la tête qui fut sectionnée au niveau du cou avec une facilité dérisoire.
Livide, le colonel saisit son pisto-laser et fit feu à deux reprises. Sa main tremblait tellement que les rayons lumineux se perdirent dans la nuit. Il dut saisir son poignet de l'autre main. Cette fois, le rayon frappa entre les deux yeux. Une atroce impression d'inefficacité ! Nullement incommodée, la créature lança en avant deux tentacules. L'un frappa le bras armé comme un coup de fouet et le pistolet tomba sur le sol. L'autre, avec une habileté diabolique s'enroula autour du cou de So-Yun. La respiration bloquée, le Dénébien fut attiré par une force irrésistible. Vainement, il tenta de desserrer l'étreinte qui l'étouffait. Le lien était froid, ferme et élastique comme le corps d'un serpent.
L'esprit engourdi par le manque d'oxygène, So-Yun perçut à peine une odeur pestilentielle, une douleur fulgurante et sa pensée chavira dans le néant tandis que le monstre commençait son horrible festin.