PARTENAIRE MENTAL
par Christopher Anvil
Cette fois, la situation est claire : la demeure de Dieu, c'est l'enfer. Le bon sens commande de ne jamais devenir divin ni immortel. Sous aucun prétexte. Dès lors, il n'y a plus qu'un problème peut-on toujours l'éviter ? Supposons que vous viviez jusqu'au bout votre vie d'homme moyen, honorable et bien remplie, et qu'au jour de votre mort… Mais procédons par ordre. Vous avez déjà lu chez Brunner une histoire faisant intervenir la métempsycose. Ici, c'est autre chose. Quand vous vivez une vie, vous savez que vous êtes « engagé dans une voie à sens unique ». Avec un terminus. En devenant immortel, vous perdez le terminus. Pas le sens unique. Au contraire, vous en devenez esclave. Et d'autant plus esclave que vous n'êtes plus sûr de rien. Vos souvenirs sont immortels. Le monde qui les a inspirés existe-t-il ? Un conseil : lecteurs sensibles, abstenez-vous de lire cette nouvelle. On ne sait jamais ce qui peut arriver.
JIM Calder examinait la maquette posée sur la table.
« Si vous commettez une erreur, dit Walters, debout à côté de lui, toute la bande se dispersera comme un banc de poissons effarouchés. Il y aura mille nouveaux cas d'intoxication et il faudra repartir à zéro. »
Jim caressa la petite tour de quatre étages aux volets clos qui se dressait à l'angle de la demeure miniature. « Je frapperai à la porte de devant et demanderai : "Puis-je parler à miss Cynthia ?" »
Walters acquiesça. « On vous fera entrer, vous resterez toute la nuit et, le lendemain matin, vous sortirez par-derrière et sauterez dans la voiture.
Vous vous rendrez immédiatement ici ; vous serez hospitalisé, examiné, et vous nous raconterez tout ce dont vous vous souviendrez. Un chèque certifié d'un montant de cinq chiffres sera déposé à votre banque. L'importance de ces chiffres dépendra de la valeur de vos renseignements.
— Cinq chiffres », murmura Jim.
Walters prit un cigare et s'assit sur le coin du bureau. « Exactement… entre 10 000 et 99 999.
— C'est l'énormité de ce chèque qui me fait hésiter. Suis-je censé sortir de là-bas entre quatre planches ?
— Non. » Walters arracha la feuille de cellophane qui entourait son cigare, alluma ce dernier et fronça les sourcils. Finalement, il rejeta une bouffée de fumée et leva la tête. « Au cours des trois dernières années, ç'a été deux fois le même topo. Une ville d'importance moyenne, un paisible retraité habitant le quartier résidentiel, une maison située de telle façon que les gens peuvent y entrer et en sortir sans provoquer de commentaires. » Walters jeta un coup d'œil sur la maquette. « Chaque fois que nous avons été sûrs et certains que c'était bien l'endroit, nous avons fait une descente. Nous avons arrêté des drogués mais, en dehors d'eux, la maison était vide.
— Des empreintes digitales ?
— Nous en avons trouvé la première fois mais il a été impossible de les identifier. La seconde, la maison a brûlé avant que nous ayons pu faire quoi que ce fût.
— Et vos drogués ?
— Ils ne parlent pas. Ils… » Walters allait dire quelque chose mais il se contenta de hocher la tête. « Nous vous offrons une surprime parce que nous ne savons pas de quelle drogue il s'agit. Ces gens étaient intoxiqués par quelque chose… mais par quoi ? Ils refusent la réalité. Ils ne manifestent aucun des symptômes de manque habituels. Un grand nombre d'entre eux, internés depuis trois ans, ne présentent aucun signe d'amélioration. Nous ne pensons pas que cela puisse vous arriver – une seule séance ne devrait pas faire de vous un drogué – mais, en fait, nous n'en savons rien. Une multitude de gens en colère, les familles des victimes, sont à nos trousses. C'est pourquoi nous pouvons nous permettre de vous payer en fonction du risque qu'à notre avis vous encourez. »
Jim fit la grimace. « Avant de prendre une décision, j'aimerais bien voir un de ces intoxiqués. »
L'air songeur, Walters tira sur son cigare, secoua la tête et décrocha le téléphone.
Précédé d'un médecin, de Walters et de deux infirmiers, Jim pénétra dans la chambre d'hôpital. Seul le docteur s'approcha de la jeune femme blonde assise, immobile, au bord du lit, la tête entre les mains.
« Janice, dit-il doucement, ne voulez-vous pas bavarder avec nous un instant ? »
La malade, les yeux fixés sur le sol, n'eut pas un mouvement.
Le médecin s'accroupit à côté d'elle. « Nous désirons discuter avec vous, Janice. Nous avons besoin de votre aide. Je vais parler jusqu'à ce que vous m'indiquiez que vous m'entendez. Vous m'entendez, n'est-ce pas, Janice ? »
Elle ne faisait toujours pas un geste.
Inlassablement, le médecin s'acharna à répéter son nom.
Enfin, elle releva la tête et son regard le transperça. D'une horrible voix monocorde, elle fit « Laissez-moi tranquille. Je sais ce que vous cherchez.
— Nous voulons juste vous poser quelques questions, Janice. »
La fille ne répondit pas. Le médecin voulut ajouter quelque chose, mais elle l'interrompit avec brusquerie :
« Allez-vous-en, dit-elle d'un ton hargneux. Vous ne me duperez pas. Vous n'existez même pas. Vous n'êtes rien. »
Elle était jolie mais, quand ses yeux se rétrécirent, que ses lèvres s'écartèrent légèrement, découvrant ses dents, et qu'elle se pencha en avant, prête à jouer de la griffe, un frisson parcourut l'échine de Jim.
Les infirmiers, l'air dur, s'avancèrent, mais le médecin resta à sa place, continuant de parler d'une voix apaisante et monotone.
Peu à peu, le regard de la jeune fille devint vague ; on eût dit que, pour elle, le docteur était transparent. Sa tête retomba entre ses mains et elle se remit à contempler fixement le sol.
L'homme en blanc se releva et lentement rejoignit les autres.
« Et voilà », dit-il à l'intention de Jim et de Walters.
C'était Walters qui conduisait. Jim était assis à côté de lui. Il commençait à faire sombre. « Alors, qu'en pensez-vous ? »
Mal à l'aise, Jim s'agita. « Sont-ils tous comme cela ?
— Non. Ce n'est qu'un cas parmi beaucoup d'autres. Voulez-vous un autre exemple ? Un homme achète un revolver, tue le marchand qui le lui a vendu, tue un autre client qui se trouvait dans la boutique, glisse le revolver dans sa ceinture, va derrière le comptoir, prend un fusil de chasse, tue l'agent de police qui vient d'apparaître sur le seuil de l'armurerie, sort, tire sur la girandole de lampes ornant la marquise d'un théâtre, examine un instant les ampoules brisées, pose le fusil contre la vitrine, empoigne le revolver, crève les pneus de trois voitures rangées au bord du trottoir, les considère l'une après l'autre et dit : "Je ne peux pas arriver à avoir une certitude, voilà tout". »
Walters ralentit un peu et jeta un coup d'œil à Jim. « Un autre agent a abattu l'homme. C'est tout. La piste nous a conduits à la seconde officine que nous avons fermée, celle qui a brûlé avant que nous ayons pu perquisitionner à fond.
— Étaient-elles toutes dirigées par les mêmes personnes ?
— Il semble que oui. En vérifiant les dates, nous avons constaté que la seconde n'avait ouvert qu'après que nous eûmes fermé la première. Même processus pour la troisième. Dans chaque cas, les méthodes sont exactement les mêmes. Mais les rares éléments de signalement que nous avons ne concordent pas. »
Jim plissa le front et se perdit dans la contemplation de la rue. « Qu'arrive-t-il en général aux gens qui se rendent en ce lieu ? Y passent-ils la nuit ?
— La première fois, ils entrent par la grande porte et ressortent le lendemain matin. Ensuite, le plus souvent, ils louent un des garages individuels de Jayne Street, la rue qui longe la propriété, et reviennent de temps en temps. Ils arrivent une fois la nuit tombée et restent jusqu'à la nuit suivante. Ils cessent de s'intéresser à leurs affaires et les gens qui les entourent remarquent qu'ils ont l'air absent. En fin de compte, ils dépensent toutes leurs économies ou arrivent au bout de tout l'argent qu'ils peuvent dilapider. Alors, ils agissent comme la fille que nous venons de voir, comme l'homme de l'armurerie, ou font quelque chose de tout aussi incohérent. Ils finissent tous par perdre les pédales en l'espace de deux à trois semaines et, un mois plus tard, la police et les toubibs font des heures supplémentaires.
— Ont-ils des provisions de drogue ?
— C'est là tout le problème. Ils doivent la trouver et l'utiliser sur place. Ils n'en ont jamais sur eux.
— Et lorsque vous fermez l'officine...
— La bande s'évanouit comme neige au soleil. Elle ne laisse rien derrière elle, ni drogue ni aucun indice. Cette fois, nous avons un relevé précis de leur repaire et nous devrions pouvoir mettre au point un plan parfait pour nous emparer d'eux. Mais je crains que, si nous nous bornons à une vulgaire rafle, le même scénario ne se répète.
— Vu ! Je suis votre homme. Mais si je ne réapparais pas le lendemain matin, j'aimerais que vous veniez me récupérer.
— Comptez sur nous », répondit Walters.
Jim passa une bonne partie de la soirée à penser à la jeune femme qu'il avait vue à l'hôpital et au type à la gâchette facile dont Walters lui avait parlé. Il faisait les cent pas, le sourcil froncé, et, à plusieurs reprises, il s'approcha du téléphone dans l'intention d'appeler Walters pour lui dire non. Mais la conscience de son devoir, se combinant à l'attrait que présentait un chèque de cinq chiffres, l'empêcha de décrocher l'appareil.
Finalement, les nerfs à fleur de peau, il sortit. La nuit était tiède. Il prit le volant et se mit à rouler à travers la ville. Mû par une impulsion irraisonnée, il se rendit jusqu'à Jayne Street et passa devant la rangée de garages que Walters avait mentionnés. Il remarqua une voiture qui rentrait dans l'un des boxes en marche arrière. Quand il eut tourné le coin, la résidence s'offrit à sa vue, éclairée par la lune – une vaste demeure de style démodé, perdue au milieu des arbres du parc. Il s'arrêta : il avait la vague impression d'une fausse note et se mit à étudier attentivement les lieux.
La maison était haute avec un toit en pente raide. Elle se dressait au fond du parc, entourée par une pelouse soigneusement taillée et une ligne de buissons. Les fenêtres étaient étroites ; quelques-unes étaient obturées par des jalousies, à travers les lames desquelles filtrait une lueur diffuse.
Incapable de déterminer ce qui lui avait paru détonner, Jim remit le moteur en marche et rentra chez lui. Il trouva une place pour sa voiture et remonta le boulevard plongé dans la nuit. Il était fatigué et avait envie de dormir. Escaladant le perron, il se fouilla à la recherche de son trousseau, trouva la bonne clé en tâtonnant et recula un peu pour mieux voir. Il faisait très sombre. Étonné, il leva les yeux.
Une épaisse couche de nuages cachait les étoiles ; d'autres nuages, plus légers, s'étiraient dans le ciel.
Le bord de l'un d'eux s'éclaira légèrement comme il passait devant le pâle croissant de la lune. Jim regarda autour de lui. À l'exception des fenêtres éclairées, les maisons n'étaient que des blocs de ténèbres.
Faisant volte-face, il repartit jusqu'à la voiture et s'élança en direction de Jayne Street où il s'arrêta après avoir parcouru quelques mètres.
Cette fois, la maison était plongée dans l'ombre. Les rayons de lumière s'échappant des interstices des volets illuminaient la pelouse et les massifs mais la demeure elle-même était une silhouette noire plaquée contre le ciel.
Jim passa en première et reprit lentement le chemin du retour.
Il se rendit le lendemain matin à la première heure au bureau de Walters pour jeter un coup d'œil sur la maquette. Le modèle réduit, laborieusement reconstitué à partir d'agrandissements photographiques, ne révélait aucun système de camouflage permettant de dissimuler des projecteurs qui auraient éclairé les murs et le parc. Jim étudia l'implantation des arbres, examina la propriété sous des angles différents, nota que quelques-unes des lamelles des jalousies au quatrième étage de la tour étaient brisées, mais il ne vit rien de plus qu'il n'avait déjà vu.
Il téléphona à Walters qui était encore chez lui, en train de prendre son petit déjeuner, et lui demanda à brûle-pourpoint : « La maquette est-elle d'une fidélité absolue ? »
Walters répondit : « Elle était exacte hier à quinze heures. Nous effectuons des contrôles réguliers. »
Jim le remercia et raccrocha. Il n'était pas satisfait. S'agenouillant, il observa la maison selon la perspective qu'on avait en se tenant dans la rue en face d'elle. Il remarqua que l'édifice cachait une partie des frondaisons. Un certain nombre de ces zones invisibles pouvaient être photographiées par un avion léger volant à la verticale mais différents points demeuraient masqués. Jim se dit qu'il devait forcément y avoir des projecteurs camouflés en haut des arbres pour simuler le clair de lune.
Mais une question se posait aussitôt : pourquoi ?
Il considéra la maquette. Il ressentait cette impression troublante que l'on a devant les pièces éparses d'un puzzle. Les premières correspondent, les formes et les couleurs concordent, mais cela ne mène à rien.
Il se rendit en voiture à la propriété. L'air froid était limpide. La demeure, vue en plein jour, était élégante et ses proportions étaient majestueuses ; elle donnait une impression de solitude hautaine. Les murs étaient recouverts d'un enduit de lavande et le toit noir faisait un angle aigu. Les arbres qui entouraient la résidence y projetaient leur ombre comme ils la projetaient sur le sol et sur les massifs. Une grille formée par des barreaux en fer de lance ceinturait une irréprochable pelouse.
Jim se rangea le long du trottoir, sortit de la voiture, poussa la porte en fer forgé et s'engagea dans l'allée. Il jeta un coup d'œil sur les arbres mais n'aperçut pas le moindre projecteur.
La maison était bien entretenue et donnait une impression de netteté. Les vitres étincelaient, les stores avaient une inclinaison uniforme, les rideaux ne faisaient pas un pli, les cuivres brillaient de tout leur éclat et les persiennes étaient parfaitement alignées. Y compris celles de la tour, remarqua Jim.
À nouveau, il éprouva la sensation qu'il y avait quelque chose qui détonnait et il s'arrêta, le front plissé.
La porte s'ouvrit et une femme vêtue d'une tenue bleu pâle de soubrette s'encadra dans le chambranle. Elle était bien en chair et ses cheveux étaient gris.
« Belle journée, n'est-ce pas ? » dit-elle le sourire aux lèvres, en lissant son tablier blanc. Reculant d'un pas, elle entrebâilla davantage la porte de la main gauche. Sa main droite était à moitié dissimulée par les ruchés de son tablier. « Entrez donc. »
Jim avait la bouche sèche. « Puis-je parler à miss Cynthia ?
— Bien entendu », répondit la femme en refermant.
Tous deux se trouvaient dans un petit vestibule donnant sur un vaste corridor haut de plafond, à l'extrémité duquel montait un escalier et où s'ouvraient plusieurs portes que masquaient de lourdes tentures.
« Montez, dit la femme d'une voix mélodieuse. Quand vous serez arrivé en haut, prenez à gauche. Vous trouverez miss Cynthia dans la seconde pièce sur votre droite. »
Jim commença d'escalader les marches. Soudain, il ressentit une pression à la base de son crâne. Il y eut un éclair blanc et il éprouva une vive douleur à son bras droit – comme si on lui avait fait une piqûre. Il sombra alors dans la nuit.
Peu à peu, il reprit conscience. Il était étendu sur un lit. Une couverture le recouvrait. Il ouvrit les yeux. Il se trouvait dans une chambre. Devant la fenêtre frémissait une étoffe légère. Il se mit sur son séant. Une douleur lancinante lui vrillait le crâne. Les murs de la pièce vacillaient. Pendant une fraction de seconde, le décor lui fit l'effet d'un négatif : les boiseries lui paraissaient blanches et les meubles sombres, presque blancs. Précautionneusement, il s'allongea à nouveau et les choses reprirent leur aspect normal.
Un claquement de talons retentit et une porte s'ouvrit. Il se retourna et la chambre parut tourbillonner. Jim ferma les yeux.
Quand il les rouvrit, une femme était là, qui le contemplait avec un soupçon de sourire. Elle était grande et brune. « Comment vous sentez-vous ?
— Pas trop bien.
— Il est regrettable que nous ayons à procéder de cette manière, mais il y a des gens dont les nerfs ne tiennent pas le coup. Et il y en a d'autres qui viennent en se disant que nous avons une affaire intéressante et qu'ils aimeraient bien y participer. Nous sommes obligés d'amener ces personnes à partager notre manière de voir.
— Et quelle est donc votre manière de voir ? »
Elle lui adressa un regard empreint de gravité. « Ce que nous avons à offrir est infiniment plus précieux que n'importe quelle façon de vivre. Nous ne pouvons pas laisser tomber ce don entre des mains indignes.
— Et qu'avez-vous à offrir ? »
Elle sourit à nouveau : « Il est préférable que vous l'expérimentiez par vous-même. Cela vaudra mieux que toutes les explications.
— Ce n'est pas exclu. Toutefois, l'homme qui voyage en terre étrangère aime bien posséder une carte.
— C'est une très jolie formule, mais vous n'aurez pas à errer en terre étrangère. Nous n'offrons rien de plus que les désirs raisonnables qu'on peut caresser.
— C'est tout ?
— C'est assez.
— Y a-t-il un risque d'accoutumance ?
— Après avoir goûté un plat délicieux, n'êtes-vous pas en danger de vouloir en manger encore ? Après avoir tenu une beauté parfaite dans vos bras, n'êtes-vous pas en danger de souhaiter recommencer ? S'adonner aux joies supérieures constitue toujours une intoxication. »
Il la considéra en silence pendant quelques instants, puis demanda : « Et mes activités professionnelles ? N'en souffriront-elles pas ?
— Cela dépendra de vous.
— Et si, en partant, je me rends directement au commissariat de police ?
— Vous n'en ferez rien. Si nous sommes trahis, vous ne pourrez jamais revenir. Nous ne serons plus ici. Et vous n'aurez pas envie que cette éventualité se produise.
— Me donnerez-vous quelque chose à emporter ? Pourrai-je acheter...
— Non. Vous n'emporterez rien sinon vos souvenirs. Et vous verrez que cela vous suffira. »
Comme elle disait ces mots, Jim revit en un éclair la jeune femme de l'hôpital prostrée sur son lit, contemplant fixement le sol, et il souhaita ardemment quitter ces lieux. Il essaya de s'asseoir mais la chambre s'obscurcit et se mit à tournoyer.
Il sentit les mains fraîches de la femme qui l'aidaient à se rallonger.
« Avez-vous encore des questions à poser ? demanda-t-elle.
— Non.
— En ce cas, fit-elle avec vivacité, nous allons pouvoir parler affaires. Notre tarif unitaire pour la première série de trois visites sera de mille dollars.
— Et les visites suivantes ?
— Est-il nécessaire que nous en parlions dès à présent ?
— J'aimerais être fixé.
— Le tarif de chaque tranche de trois visites sera doublé.
— Et quelle sera la fréquence de ces visites ?
— Personne n'est autorisé à revenir plus d'une fois tous les quinze jours. C'est une mesure que nous avons instituée en vue d'assurer notre sécurité. »
Après un rapide calcul mental, Jim arriva à la conclusion qu'au bout de six mois, la visite coûtait seize mille dollars – et deux cent cinquante mille au terme d'une année.
« Pourquoi le tarif augmente-t-il ?
— J'ai pour consigne de répondre à ceux qui posent cette question que c'est parce que votre organisme acquiert une certaine accoutumance qu'il nous faut surmonter. Si la proportion de produit actif utilisée doit être multipliée par deux, il est juste de doubler aussi les honoraires.
— Je vois. » Jim se redressa légèrement avec un grand luxe de précautions. « Maintenant, supposons que je prenne la décision de ne pas vous donner un sou ? »
La femme secoua la tête d'un air impatienté. « Vous êtes engagé dans une voie à sens unique. Vous n'avez d'autre solution que de continuer d'avancer.
« Voilà qui reste à voir.
— Eh bien, vous allez voir. »
Elle alla jusqu'à une commode installée contre le mur et y prit un petit vaporisateur dont elle braqua le museau argenté sur Jim, tout en pressant la poire de caoutchouc blanc. Cela fait, elle remit l'instrument en place et sortit. Un brouillard constitué d'infimes gouttelettes se posa sur le visage de Jim qui essaya de respirer très doucement afin de déterminer si le liquide avait une odeur. Mais ses muscles ne répondaient pas.
Pendant quelques minutes, il demeura parfaitement immobile. Il sentait les gouttes se poser une à une sur sa peau. Alors, c'était comme si elles explosaient. Bandant tous ses muscles, il refit une nouvelle fois l'expérience.
Il retomba sur le lit. Une gouttelette éclata en vibrant au contact de sa joue.
Il commençait à manquer d'air.
Encore une fois, il se raidit pour déplacer sa tête. En glissant petit à petit, il pourrait se mettre hors de portée du nuage vaporeux.
« Encore un effort, s'encourageait-il. Un tout petit effort… du calme. Rien qu'un moment… Encore… Allons-y ! »
Mais rien ne se produisit.
Il gisait sur son dos. Une gouttelette éclata en bruissant au contact de sa joue.
Le besoin de respirer devenait intolérable.
La migraine lui martelait le crâne. La chambre était un puits de ténèbres où flottait une poussière de points lumineux. Il tenta de rejeter l'air qui était dans ses poumons mais ses muscles ne répondaient pas. Son cœur battait de plus en plus vite, de plus en plus fort.
Il était paralysé.
Devant la fenêtre, le rideau flottait, palpitait, retombait.
Il gisait, pétrifié, sur le lit. Une gouttelette éclata en vibrant au contact de sa joue.
Une douleur lancinante lui vrillait le crâne. Son cœur se rétractait, cognait dans sa poitrine. La chambre était d'un noir de poix.
Puis il y eut comme un déclic et, douloureusement, ses poumons aspirèrent l'air frais. Il sanglotait comme un coureur en fin de course. De longues minutes s'écoulèrent ; un sentiment de paix et de lassitude l'envahit.
La porte s'ouvrit.
Il leva les yeux. La femme le couvait d'un regard triste. « Je suis navrée, dit-elle. Voulez-vous maintenant que nous parlions argent ? »
Jim fit oui de la tête.
Elle s'assit dans un fauteuil à côté de lui. « Comme je vous l'ai déjà expliqué, la première série de trois visites vous sera facturée au prix de mille dollars l'unité. Pour le règlement initial, nous acceptons un chèque ou une reconnaissance de dette. Pour les autres, nous exigeons d'être payés en liquide et comptant. »
Jim signa un chèque de mille dollars.
La femme sourit et rangea le chèque dans un petit porte-monnaie. Elle s'absenta un instant et revint avec un verre rempli d'un liquide incolore, dans lequel elle versa une poudre blanche.
« Buvez tout, ordonna-t-elle. Même à très faible dose, cela peut être terriblement éprouvant. »
Jim hésita. Dès qu'il se fut assis, il fut pris de vertiges. Estimant que le mieux était de faire ce qu'on lui disait, il s'empara du verre et en avala le contenu jusqu'à la dernière goutte. Cela avait exactement le goût du bicarbonate de soude. Il rendit le verre à la femme qui recula jusqu'à la porte.
« Les premières expériences sont généralement un peu… exubérantes. Rappelez-vous que votre notion du temps sera déformée comme dans le rêve. » Elle quitta la pièce et referma doucement la porte.
Jim désirait follement se trouver ailleurs. Il se demandait ce qu'elle avait voulu dire par cette dernière recommandation et l'idée lui vint que, s'il parvenait à s'enfuir, il pourrait donner l'occasion à Walters et aux médecins de constater de visu les effets de la drogue.
Il se leva avec l'impression de faire deux choses en même temps. Il était à la fois debout et allongé immobile sur le lit. La drogue agissait-elle déjà ? Il se recoucha et se releva à nouveau. Cette fois, il n'éprouvait plus qu'un léger vertige. Il alla jusqu'à la fenêtre et regarda au-dehors. Il se trouvait au second étage – et les pièces du premier étaient hautes de plafond. Par-dessus le marché, il s'aperçut qu'il était vêtu d'une sorte de chemise de nuit d'hôpital. Impossible de se promener dans la rue en cet équipage sans faire sensation – et il ne savait pas pendant combien de temps la drogue agirait.
Il se retourna en entendant le déclic assourdi de la serrure. La femme qui lui avait parlé entra et referma sans bruit la porte derrière elle. Jim la vit, dans une sorte de brume, se déplacer avec des gestes nonchalants et il songea qu'il n'avait jamais vu une femme se mouvoir de la sorte. Il y avait donc de grandes chances pour qu'il soit sous l'effet de la drogue et que tout se passât dans son imagination. Il se rappela qu'elle lui avait dit que les premières expériences étaient désordonnées et que son sens de la durée serait déformé comme dans un rêve.
Jim passa la nuit – était-ce la nuit ? – à se demander ce qui était réel et ce qui était dû à la drogue. Cependant, tout était si excitant et lui donnait tant de satisfaction qu'il ne se souciait pas que cela soit réel ou non. Les couleurs étaient pures, les sons clairs, et rien dans ses aventures n'était trouble et vague ainsi qu'il en va dans la vie.
C'était si net, si clair que, lorsqu'il se retrouva étendu sur le lit, dans la lumière du matin, il fut stupéfait de ne pouvoir se remémorer le moindre incident, sinon le premier – et encore d'une manière assez nébuleuse.
Ses vêtements étaient disposés sur une chaise près du lit. Il se leva, s'habilla rapidement. Une brève inspection l'amena à constater que le petit vaporisateur avait disparu. Il sortit. Dans le hall, il éprouva soudain une violente pression à la base du crâne, il y eut un éclair blanc et il se sentit mollir. Des mains robustes se saisirent de lui. On lui fit descendre précipitamment un escalier, on l'entraîna dans un couloir et on l'adossa contre le mur.
Quand il eut recouvré ses forces, il ouvrit les yeux. La femme bien en chair et aux cheveux gris lui posait un linge humide sur le front. « Dans un moment, il n'y paraîtra plus, dit-elle. Je ne vois vraiment pas pourquoi ils doivent faire cela.
— Moi non plus », murmura-t-il. Il avait la quasi-certitude qu'elle lui avait fait subir le même sort lorsqu'il était entré. Il examina les aîtres et aperçut une petite porte. Il se redressa avec précaution. « Ma voiture est-elle toujours devant ?
— Non. Elle est garée dans la ruelle.
— Je vous remercie. Saluez miss Cynthia de ma part. »
Elle sourit. « Vous reviendrez. »
Il était rudement content de se retrouver dehors. Il suivit l'allée gravillonnée, s'installa au volant, mit le moteur en marche. Il ralentit en longeant la façade et jeta un coup d'œil dans le rétroviseur. Avec surprise, il constata que deux lamelles des jalousies du troisième étage de la tour étaient brisées. Cela devait avoir une signification mais il était incapable de se rappeler laquelle. Après réflexion, il estima que le plus urgent était de prendre contact avec Walters. Il s'enfonça dans la circulation matinale. Le sentiment qu'il éprouvait comprenait 90 % de soulagement et 10 % d'étonnement.
Étonnement à l'idée que l'on puisse donner mille dollars pour une seconde séance de ce genre.
Après un examen éclair, les médecins lui annoncèrent qu'il était en parfait état physique et Jim se soumit à l'interrogatoire de Walters. Il décrivit à ce dernier l'expérience qu'il avait connue sans négliger aucun détail. Walters l'écoutait en hochant la tête de temps en temps. « Je me demande vraiment ce qui peut pousser quelqu'un à remettre ça ! conclut le jeune homme.
— C'est précisément cela qui nous déroute. Peut-être que tous les clients sont des amateurs de sensations fortes, mais c'est là une explication vraiment fragile. Quoi qu'il en soit, vous avez la chance de ne pas avoir été affecté.
— Touchons du bois ! »
Walters se mit à rire. « Je vais vous chercher le récépissé de la banque. Cela vous remontera le moral. » Il sortit et, quelques instants plus tard, les médecins firent leur apparition. Ce n'est que le lendemain matin qu'ils autorisèrent Jim à s'en aller. Au dernier moment, l'un d'eux lança : « J'espère que vous n'aurez jamais besoin que l'on vous fasse une transfusion d'urgence.
— Pourquoi donc ?
— Votre formule hématologique est une des plus rares que j'aie jamais vues. » Il lui tendit une enveloppe. « Tenez… Walters m'a chargé de vous remettre ceci. »
Jim l'ouvrit. C'était un reçu de dépôt pour une somme de cinq chiffres. La somme la plus élevée que pouvaient, faire cinq chiffres.
Il n'y avait pas de soleil mais c'était comme s'il brillait quand même.
Après avoir longuement réfléchi, Jim décida d'utiliser cet argent pour ouvrir une agence et s'installer comme détective privé. Walters, qui avait capturé la bande au moment où’ elle essayait de s'enfuir en empruntant une canalisation d'égout désaffectée, lui donna sa bénédiction et lui promit de l'embaucher si, par malchance, son affaire marchait mal.
Mais, heureusement, les choses s'arrangèrent très bien. L'agence prospérait. Bientôt, Jim trouva la fille qui lui convenait, l'épousa et devint père de trois enfants : deux garçons et une fille. L'aîné se lança dans la médecine et la fille se maria avec un jeune avocat plein d'avenir. Quant au second garçon, il collectionna une série d'histoires déplaisantes et tout laissait à penser qu'il gâcherait sa vie. Jim, qui, à cette époque, était à la tête d'une coquette fortune, lui offrit une place dans son agence et, à sa grande surprise, le jeune homme repartit du bon pied.
Les années passaient beaucoup trop vite au gré de Jim. Mais, au terme de son existence, il eut la satisfaction de savoir qu'il laissait son œuvre en de bonnes mains.
La joie l'habitait lorsqu'il rendit son dernier soupir.
Et il se réveilla, allongé sur un lit, dans une chambre à la fenêtre de laquelle frémissait un fin voilage, illuminée par le soleil matinal. Ses vêtements étaient pliés sur le dossier d'une chaise près de lui.
Jim s'assit avec circonspection. Il approcha sa main de son visage et l'examina avec attention. Ce n'était pas la main d'un vieillard. Il se leva pour se regarder dans la glace et revint s'asseoir au bord du lit. Il était un homme jeune. Soit… S'était-il agi du cauchemar d'un vieil homme ou du rêve euphorique d'un drogué ? La femme lui avait dit, il s'en souvenait : « Nous n'offrons rien de plus que les désirs raisonnables qu'on peut caresser. »
Cela n'avait donc été qu'un rêve.
Mais un rêve se dissipe, alors que celui-ci demeurait présent dans sa mémoire.
Il s'habilla, sortit dans le hall, sentit une pression soudaine à la base du crâne. Il y eut un éclair blanc et son corps mollit.
Il revint à lui dans la petite entrée où la femme bien en chair et aux cheveux gris lui tamponnait le front avec un linge humide.
« Merci, dit-il. Ma voiture est-elle derrière ?
— Oui », répondit la femme. Il sortit.
En s'éloignant, il jeta un coup d'œil dans le rétroviseur et remarqua les deux volets endommagés au troisième étage de la tour. Il avait déjà rêvé qu'il quittait cette maison et cette impression de déjà vu le fit sursauter. Ces deux volets abîmés avaient une signification mais il était incapable de se rappeler laquelle. Il écrasa la pédale de l'accélérateur et les roues firent jaillir un geyser de graviers qui s'éparpillèrent sur la pelouse soigneusement taillée.
Il ne voyait toujours pas pour quelle raison quelqu'un pouvait revenir en ces lieux, sinon avec une carabine.
Il raconta tout à Walters, y compris les détails de sa « vie », qu'il se rappelait d'une façon on ne peut plus précise.
« Vous vous en tirerez, dit finalement Walters lorsque Jim fut prêt à quitter l'hôpital. C'est une histoire diabolique mais vous pouvez être fier de ce que vous avez accompli.
— J'aimerais bien savoir ce que j'ai accompli, répondit Jim d'une voix amère.
— Grâce à vous, la même épreuve sera épargnée à des tas de gens. Les médecins ont analysé les traces de drogue qui se trouvent encore dans votre sang. Ils croient être capables de la neutraliser. Alors, nous introduirons quelques gaillards costauds dans cette officine et, lorsqu'ils seront en principe sous l'effet du stupéfiant, nous ferons une descente. »
Cette tactique se révéla fructueuse mais c'est avec un œil critique que Jim assista au procès des malfaiteurs. Il ne pouvait parvenir à se convaincre que c'était vrai. Comment savoir s'il ne se trouvait pas couché dans une des chambres du second étage et si les accusés n'étaient pas en réalité en train de vaquer tranquillement à leurs occupations habituelles ?
Cette incapacité à faire la part du vrai et du faux obligea finalement Jim à donner sa démission. Walters lui avait donné une prime généreuse et il se consacra à la peinture. « Ce que je fais est peut-être réel ou ne l'est peut-être pas, dit-il à Walters à l'occasion d'une des rares visites que celui-ci lui rendait, mais, au moins, mon travail me donne satisfaction.
— En tout cas, vous ne perdez pas d'argent !
— Je sais, répondit Jim, et cela me gêne énormément. »
Lorsqu'il fêta son quatre-vingt-deuxième anniversaire, on l'appelait « le Grand Bonhomme de la Peinture ». Ce jour-là, ses mains et ses pieds étaient froids. Il avait du mal à respirer. Il s'assoupit. Une quinte de toux le réveilla en sursaut. L'espace d'un instant, tout, autour de lui, brilla d'une clarté insolite. Puis ce fut la nuit et il se sentit tomber.
Il se réveilla, allongé sur un lit, dans une chambre à la fenêtre de laquelle palpitait un fin voilage et qu'inondait le soleil du matin.
Cette fois, Jim ne se demanda pas si c'était réel ou non. Rouge de colère, il se leva et assena de toute sa force son poing contre le mur.
Le choc et la douleur furent tels qu'ils l'étourdirent.
Il partit selon le rite précédemment établi mais il lui fallut tenir son volant d'une seule main. Il conduisait les mâchoires crispées.
Le pire fut que les médecins ne purent lui remettre entièrement la main en état par la suite. Même si la dernière « vie » avait été un rêve – même si la présente en était un –, il avait envie de peindre. Mais, chaque fois qu'il prenait ses pinceaux, il se sentait si gauche qu'il renonçait avec désespoir.
Walters, qui n'était pas content du tout, le paya le plus chichement possible. La bande réussit à s'échapper. Finalement, Jim perdit sa situation et en fut réduit à végéter en faisant de petits travaux pour un salaire de misère.
Sa seule consolation était que l'existence qu'il menait était si lamentable qu'elle devait bien être vraie.
Un soir, il se coucha, malade comme un chien, et se réveilla le lendemain matin dans une chambre à la fenêtre de laquelle frémissait un léger voilage et que baignait le soleil de l'aube.
La même chose lui arriva encore à deux reprises.
La dernière fois, il resta allongé sur le lit, les yeux fixés au plafond. Tous les incidents, tous les détails de ces cinq vies faisaient la ronde dans sa tête. Il passa sa main sur son front, souhaitant pouvoir tout oublier.
La porte s'ouvrit sans bruit. La femme brune le considéra avec l'ombre d'un sourire. « Je vous avais prévenu, dit-elle, que vous ne pourriez rien emmener hormis des souvenirs. »
Il leva les yeux vers elle et murmura : « J'ai l'impression que cela s'est passé il y a longtemps, très longtemps. »
Elle hocha la tête et s'assit. « Votre sens de la durée est déformé comme dans un rêve.
— Je ne voudrais qu'une seule chose, fit-il d'une voix lasse. Pouvoir tout oublier. Que quelqu'un souhaite recommencer, cela me dépasse ! »
Une crise d'hilarité la secoua. « Mais personne n'a envie de recommencer. C'est justement la propriété unique de cette drogue. Les gens reviennent pour oublier qu'ils sont passés par là. »
Il se mit sur son séant. « Alors, je peux oublier ?
— Bien sûr ! Grâce à une autre drogue… Allons, ne vous énervez pas ! En réalité, c'est pour cela que vous avez payé mille dollars. La drogue de l'oubli reste dans votre sang pendant deux à trois semaines. Puis les souvenirs réapparaissent et vous venez nous faire une nouvelle visite. »
Jim la dévisagea en plissant les yeux. « Mon organisme acquiert-il une accoutumance ? Faut-il deux fois plus de drogue après trois visites, quatre fois plus après six, huit fois plus après neuf ?
— Non.
— Alors, vous m'avez menti. »
Elle lui adressa un regard bizarre. « À quoi vous attendiez-vous donc ? Je ne vous ai pas menti. Je vous ai simplement dit ce que je suis chargée de dire à ceux qui posent des questions »
— À quoi bon tout cela ?
— À quoi bon dévaliser une banque ? » Son front se rembrunit. « Vous posez beaucoup de questions.
Ne trouvez-vous pas que vous avez de la chance que je connaisse les réponses ? En général, on mijote dans son jus pendant quelques semaines avant d'en arriver là. Mais vous paraissez être précoce. C'est pourquoi je vous réponds.
— Vous êtes vraiment très aimable !
— Si nous avons établi ces tarifs impossibles, c'est avant tout pour que vous soyez incapable de payer.
— Je ne vois pas où est votre intérêt.
— Chaque fois que vous nous amenez un nouveau client, vous avez droit à trois visites.
— Ah
— Venir chez nous n'est pas nécessairement quelque chose de très désagréable.
— Que se passe-t-il si, malgré tout, quelqu'un va tout raconter à la police ?
— Nous déménageons.
— Et supposons qu'ils vous capturent ?
— Ils ne nous captureront pas. En tout cas, c'est peu probable.
— Mais vous disparaîtrez ?
— Oui.
— En ce cas, qu'adviendra-t-il de moi ?
— Ne voyez-vous donc pas que nous serions obligés de partir ? Quelqu'un nous aura trahis et nous ne pourrons pas rester, parce que cela pourra se reproduire. Ce n'est peut-être pas juste de votre point de vue mais nous ne pouvons pas prendre de risques. »
Le silence s'établit et les souvenirs de ses cinq « vies » firent la sarabande dans la mémoire de Jim. Il se leva brusquement. « Où est cette drogue d'oubli ?
La femme sortit et revint au bout de quelques instants avec un verre rempli d'un liquide incolore, dans lequel elle versa une poudre rose. Jim but très vite. Le goût était celui du bicarbonate de soude.
Il la dévisagea longuement. « Cela ne va pas recommencer depuis le début, n'est-ce pas ?
— Ne vous inquiétez pas. Vous allez oublier. »
La pièce s'assombrit. Jim s'étendit à nouveau. La dernière chose dont il eut conscience fut le contact d'une main fraîche sur son front. Puis il y eut le déclic assourdi de la porte qui s'ouvrait.
Il s'assit. Il s'habilla et se précipita chez Walters pour lui raconter tout ce dont il pouvait se souvenir. Walters organisa immédiatement une descente. Jim assista au siège de la propriété. Personne ne fut pris.
Deux semaines et quatre jours plus tard, les souvenirs revinrent à la charge et son existence devint un cauchemar. Inlassablement, les amours, les haines, les infimes détails de six vies différentes le harcelaient. Il eut recours à des narcotiques pour essayer d'oublier et sombra au plus profond des abîmes du désespoir. Il termina ses jours sous les balles des policiers : il était devenu l'Ennemi Public numéro un.
Quand il se réveilla, il était allongé sur un lit dans une chambre à la fenêtre de laquelle flottait un léger voilage et qu'inondait le soleil matinal.
« Merci, mon Dieu ! »
La porte se referma avec un déclic.
Jim se précipita pour l'ouvrir. L'espace d'un éclair, il entrevit le mouvement d'une jupe, puis une porte se rabattit, coupant le hall en deux et lui masquant la vue.
Il revint sur ses pas. Le silence régnait dans la maison. Au loin, dans la rue, il entendit un ronflement assourdi de moteur.
Avalant sa salive avec difficulté, il regarda par la fenêtre. Sa conversation avec la femme devait avoir eu lieu très tôt dans la matinée. Et il était encore très tôt. « Vous oublierez », lui avait-elle dit en le quittant. Ensuite, il avait vécu cette ultime et lamentable « vie » – pour se réveiller quand elle avait fait claquer la serrure en sortant !
Le tout n'avait pas duré plus de cinq secondes de temps réel.
Il retrouva ses vêtements pliés sur une chaise et se mit à s'habiller. C'est alors qu'il prit conscience que les souvenirs de ses « vies » étaient nébuleux. Ils se dissipaient presque comme un rêve qui s'évanouit après le réveil. Presque – mais pas tout à fait : lorsqu'il se concentrait sur eux, ses souvenirs se ravivaient.
Il se prit à réfléchir à ce qu'il convenait de faire. La prière qu'il avait adressée à Walters lui revint brutalement à l'esprit : « Si je ne réapparais pas le lendemain matin, j'aimerais que vous veniez me récupérer. » Et Walters avait répondu : « Comptez sur nous. » Ce dialogue avait donc eu lieu la veille au soir !
Quand il fut prêt, il respira profondément et considéra sa main horizontalement tendue. Elle ne tremblait pas. Il ouvrit la porte, s'avança dans la galerie – et se souvint une seconde trop tard de ce qui lui était arrivé six fois de suite.
Quand il ouvrit les yeux, la femme grassouillette aux cheveux gris lui tamponnait le front avec un linge humide en émettant de petits gloussements de sympathie.
Jim se remit précautionneusement debout et gagna sa voiture. Il se glissa derrière le volant, mit le moteur en marche, médita un moment sans faire un mouvement, puis desserra le frein à main et appuya légèrement sur la pédale de l'accélérateur. La voiture démarra en douceur tandis que les graviers crissaient sous les pneus.
Au bout de l'allée, il jeta un coup d'œil sur la tour. Il ne manquait pas une seule lamelle aux jalousies des fenêtres. Jim plissa le front, essayant de se rappeler quelque chose. Enfin, il examina la rue de gauche à droite et s'engagea dans la circulation fluide du petit matin.
Sans perdre de temps, il s'en fut rendre visite à Walters.
Walters l'étudia attentivement de la tête aux pieds. Il avait l'air tendu. Il prit un cigare dans le coffret posé sur son bureau et le plaça entre ses lèvres sans l'allumer. « J'ai passé la moitié de la nuit à me dire qu'il y a des choses qu'il est impossible de demander à un homme moyennant finances. Mais c'était absolument indispensable. Êtes-vous en bonne forme ?
— Oui, pour le moment.
— Les docteurs et les spécialistes sont à côté. Voulez-vous les voir maintenant ou plus tard ?
— Maintenant. »
Une heure durant, Jim, tout nu, dut faire le pied de grue, s'allonger, contempler sans sourciller des lumières éblouissantes ; il grimaça quand une aiguille s'enfonça dans son bras ; fut sollicité de donner des spécimens de ses diverses sécrétions, dut s'asseoir tandis que l'on fixait des électrodes contre sa peau. Finalement, on le rassura : tout allait bien. Alors, il se rhabilla et passa à nouveau dans le bureau de Walters qui lui jeta un regard empreint de commisération.
« Comment vous sentez-vous ?
— Affamé.
— Je vais commander un petit déjeuner. » Il donna des ordres dans l'interphone, s'installa confortablement sur son siège, reprit le cigare toujours éteint, l'alluma, rejeta une épaisse bouffée de fumée et demanda : « Que s'est-il passé ? »
Jim lui raconta tout, commençant son récit par les événements de la veille au soir et l'achevant par son départ en voiture, le matin même.
Walters l'écoutait en tirant de temps à autre sur son cigare et en fronçant toujours davantage les sourcils.
On leur apporta des œufs brouillés au bacon. Walters se leva et s'approcha de la fenêtre, d'où il contempla d'un air absent la circulation tandis que Jim, préoccupé, mangeait. Finalement, le jeune homme repoussa son assiette et leva les yeux.
Walters écrasa son mégot dans le cendrier et alluma un nouveau cigare. « C'est une histoire sérieuse. Vous vous rappelez, m'avez-vous dit, chacune de ces six vies dans tous leurs détails ?
— S'il n'y avait que cela ! Je me souviens de toutes mes émotions, de toutes mes attaches affectives. Tenez, dans ma première vie, j'avais une entreprise à moi. » Il s'interrompit pour réfléchir et, bientôt, les souvenirs affluèrent, parfaitement clairs, dans son esprit. « Un de mes employés, par exemple, s'appelait Hart. Lors de notre première rencontre, il avait quelque chose comme cinquante-sept ans – mince, des cheveux noirs coupés en brosse. C'était un acteur-né, capable de jouer n'importe quel rôle. Ce n'était pas une question de physionomie : son expression changeait à peine. Cela tenait à sa façon d'être. Il entrait dans un hôtel – et les chasseurs se précipitaient pour lui prendre ses bagages, le réceptionniste se mettait au garde-à-vous. Il éclipsait tout le monde, donnait l'impression d'être un personnage important. Mais il pouvait aussi arriver en rasant les murs on le voyait hésiter, examiner les lieux d'un air furtif ; ses paupières papillotaient, il commençait à demander quelque chose à un chasseur, perdait son assurance, se raidissait et s'approchait d'un pas traînant du bureau où on le rembarrait impitoyablement : c'était visiblement un minable. Ou bien il entrait silencieusement pat la grande porte, traversait le hall pour disparaître Dieu sait où – et c'était à peine si quelqu'un le remarquait. Personne ne parvenait à se souvenir de lui. Quel que fut le rôle qu'il jouait, il le vivait. C'était cela qui faisait de lui un collaborateur aussi précieux. »
Le cigare à la main, Walters écoutait Jim avec une grande attention. « Vous voulez dire que ce Hart, ce personnage imaginaire, est réel pour vous ?
— Absolument. Et, par-dessus le marché, je l'aime bien. Mais j'avais encore d'autres liens, plus forts. J'avais une famille.
— Qui vous paraît réelle ? »
Jim acquiesça. « J'ai l'impression de tenir un langage de fou.
— Pas du tout, s'exclama Walters en hochant la tête. Tout cela commence à prendre un sens. Je comprends maintenant pourquoi la fille, à l'hôpital, disait au docteur : « Vous n'êtes pas réel. » Vous est-il pénible d'évoquer ces souvenirs ? »
Jim hésita. « Non, tant que nous n'abordons pas les détails intimes. Mais je ne peux pas vous dire à quel point il est atroce d'avoir tous ces souvenirs qui vous tournent dans la tête en même temps.
— Je l'imagine sans peine. Mais il nous faut essayer d'en traquer quelques-uns afin de voir jusqu'où s'imbriquent les détails.
— Allons-y ! » murmura Jim.
Walters se munit d'un bloc et d'un stylo. « Commençons par votre affaire. Quelle était sa raison sociale ?
— Calder Associates.
— Pourquoi ce nom ?
— Parce qu'il inspirait confiance, qu'il faisait bien sur une carte de visite ou comme en-tête de papier à lettres et qu'il était vague.
— Quelle était votre adresse ?
— 4 North Street. Auparavant, c'était 126 Main Street.
— Combien de collaborateurs aviez-vous ?
— Au début, mon personnel se composait de deux hommes : Hart et un certain Dean. Mais, à la fin, il y en avait vingt-quatre.
— Comment s'appelaient-ils ? »
Sans une hésitation, Jim récita les vingt-quatre noms.
Walters haussa les sourcils. « Répétez un peu moins vite, je vous prie. »
Jim obéit.
« Parfait. Maintenant, décrivez-moi ces gens. »
Jim les décrivit, révélant toujours de nouveaux détails sous les questions dont Walters le harcelait. À midi, une bonne partie du bloc était noircie.
Les deux hommes déjeunèrent, puis Walters passa le reste de l'après-midi à poser des colles à Jim sur sa première « vie ».
L'heure du dîner arriva et Walters fit monter des steaks frites. Après avoir avalé quelques bouchées en silence, il leva les yeux. « Vous rendez-vous compte que vous n'avez pas hésité une seule fois ? »
Jim le considéra avec étonnement. « Que voulez-vous dire ?
— Essayez donc de me demander la liste de tous les gars qui ont, un jour, travaillé sous mes ordres ! Je serais bien incapable de vous la débiter ainsi. Il s'en faudrait même de beaucoup ! La façon dont vous vous rappelez jusqu'au plus infime détail de ces « vies » imaginaires est quelque chose d'ahurissant. Je n'ai jamais vu mémoire aussi totale.
— Voilà justement l'ennui et c'est pourquoi il est bien agréable d'oublier. »
Walters changea brusquement de sujet : « Avez-vous déjà fait de la peinture ? Réellement, j'entends. Si je vous demande cela, c'est parce que vous dites que, dans l'une de vos « vies », vous étiez un peintre de renom.
— Je peignais un peu quand j'étais petit. Je voulais être un artiste.
— Pouvez-vous passer chez moi ? J'aimerais voir comment vous vous débrouillez avec un pinceau.
— D'accord ! Cela m'intéresserait d'essayer. » Ils se rendirent donc chez Walters qui alla chercher une boîte de peinture poussiéreuse au fond d'une caisse, avant de dresser un chevalet sur lequel il posa une toile.
Jim demeura quelques instants immobile, fouillant sa mémoire, puis il se mit à peindre. Il se plongea totalement dans son travail, comme il l'avait toujours fait au cours de toutes ces années ; et, ce qu'il peignit, il l'avait déjà peint autrefois. Il l'avait peint et le tableau lui avait rapporté gros. Il le méritait, d'ailleurs. Jim revoyait encore le modèle tandis qu'il zébrait la toile de coups de pinceau rapides et précis.
Il fit un pas en arrière.
La « Dame en Bleu » était une jeune fille de dix-sept ans à l'expression joyeuse ; elle souriait et l'on eût dit qu'elle allait éclater de rire ou faire un signe de la main.
Jim jeta un regard autour de lui et éprouva un fugace sentiment d'étrangeté. Puis, il se rappela où il était.
Walters examina longuement la peinture, puis il dévisagea Jim. Il passa sa langue sur ses lèvres sèches, ôta avec précaution la toile du chevalet et la remplaça par une autre, vierge. Cela fait, il s'empara d'un gros cendrier sur pied, un ustensile en fer forgé dont un cheval au galop servait de poignée.
« Peignez-moi cet objet. »
Jim regarda le cendrier, s'approcha du chevalet, hésita, leva son pinceau – et s'immobilisa. Il ne savait par où commencer. Plissant le front, il s'efforça de se rappeler ses premières leçons. « Voyons voir… » Il leva la tête « Auriez-vous du papier réglé ?
— Une minute. »
Jim fixa le papier réglé sur la toile à l'aide de punaises et entreprit de dessiner méthodiquement le cendrier. Il suait sang et eau mais, finalement, il examina son œuvre d'un air triomphant. « Bien ! Maintenant, je voudrais du papier calque. » Walters fronça le sourcil. « J'ai du carbone.
— Cela fera l'affaire. » Jim glissa la feuille de carbone sous l'esquisse et repassa minutieusement celle-ci au crayon, puis il retira les punaises et s'arma du pinceau. Il était en nage et à bout de forces quand il eut terminé.
Walters se pencha sur le chevalet et murmura :
« C'est un petit peu décentré, ne trouvez-vous pas ? »
Cela ne faisait aucun doute : le cendrier se trouvait beaucoup trop haut et trop près de l'angle de la toile.
Walters tendit le doigt vers la première peinture. « Voici un chef-d’œuvre que vous avez enlevé en un tour de main – et voilà ce que l'on pourrait appeler un honnête dessin industriel, un peu de travers, qu'il vous a fallu plus longtemps pour réaliser. Comment expliquez-vous la chose ?
— J'avais déjà fait le premier tableau.
— Et vous vous rappelez les mouvements de votre main, c'est bien cela ? » Il posa une nouvelle toile blanche sur le chevalet.
« Recommencez. »
Jim plissa le front, fit un pas en arrière, réfléchit un instant et se remit à peindre, totalement concentré sur son travail. Finalement, il reposa le pinceau.
Walters étudia son œuvre. Le souffle court, il compara les deux « Dame en Bleu » qu'il posa côte à côte.
Elles étaient identiques.
Le soleil se levait quand ils regagnèrent le bureau. « Je vais dormir sur le divan. Pouvez-vous revenir cet après-midi vers trois heures ?
— Entendu. »
Jim déposa son compagnon, rentra chez lui, se coucha, déjeuna et revint à trois heures pile.
« C'est un mystère diabolique ! déclara Walters en tirant sur son cigare. J'ai fait examiner l'une de ces deux toiles par une demi-douzaine d'experts. Ils m'en ont proposé 5 000 dollars sans même connaître le nom de l'artiste. Quand je leur ai montré la seconde, j'ai bien cru qu'ils allaient se trouver mal. C'est incroyable mais chaque coup de pinceau est exactement semblable dans les deux tableaux. Comment vous sentez-vous ?
— Mieux. Et je me suis rappelé quelque chose. Je voudrais jeter un coup d'œil à la maquette. »
Les deux hommes se penchèrent sur le modèle réduit de la propriété et Jim posa son doigt sur le dernier étage de la tour. « Faites donc reproduire ceci par un de vos dessinateurs. Ensuite, j'aimerais que vous compariez l'esquisse avec des photos. »
Un peu plus tard, Walters et Jim étaient en train d'examiner les dessins et les clichés. Dans les premiers, il n'y avait rien de remarquable mais, sur les seconds, on distinguait plusieurs lames de jalousies brisées.
Walters interrogea les dessinateurs qui affirmèrent énergiquement que les volets étaient en parfait état. « Tous les dessinateurs qui ont effectué des croquis de la maison n'étaient pas drogués, dit Jim quand les deux hommes se retrouvèrent seuls. Quant aux appareils de photo, ils n'étaient pas drogués eux non plus !
— Allons jeter un coup d'œil là-bas », fit Walters.
Ils prirent la voiture de Jim et firent le tour de la propriété. Les jalousies étaient intactes. Une nouvelle photographie montra que les lamelles étaient cassées.
Ils regagnèrent le bureau. « Je vois deux possibilités, annonça Jim.
— Je vous écoute.
— Pour faire une chose quelconque, il est fréquent que l'on puisse utiliser des moyens différents. Ainsi, si vous voulez aller d'une ville de la côte à une autre, vous pouvez aussi bien faire le trajet à pied qu'à cheval, en voiture, en avion ou en hors-bord.
— D'accord.
— Il y a un siècle, la liste aurait été plus courte. »
Walters hocha la tête d'un air pénétré. « Je vous suis. Continuez.
— Celui qui voit présentement ces volets en bon état se trouve dans un état d'esprit anormal. Mais pourquoi ? Nous avons supposé qu'une drogue était utilisée. Cependant, de même qu'il y a maintenant des moyens nouveaux pour se rendre d'une ville à une autre, il existe peut-être des moyens nouveaux de passer d'un état mental à un autre. Prenez par exemple la publicité subliminale où les mots « SOIF – SOIF – BIÈRE » s'inscrivent fugitivement sur l'écran pendant un laps de temps si court que vous ne pouvez les voir consciemment.
— C'est illégal.
— Imaginez que quelqu'un ait trouvé une technique pour y parvenir sans qu'on puisse le détecter, et ait décidé d'agir sur petite échelle. Admettons qu'interviennent, non pas des images clefs, mais des mots clefs. »
Les paupières de Walters se plissèrent. « Nous allons analyser tous les sons en provenance de ces lieux et nous passerons au crible tous les stimuli sensoriels possibles. Quelle est votre seconde idée ?
— Je reviens à mon analogie du voyage. S'il s'agit d'aller d'un lieu à un autre en courant, en volant ou en nageant, une multitude d'animaux sont capables de surclasser l'homme. Que celui-ci médite assez longtemps sur le problème, et il prendra le départ dans un avion-fusée. Alors il les surclassera. Mais s'il n'a pas le temps de consacrer assez de réflexion et d'efforts, les créatures non humaines auront toutes les chances de le coiffer au poteau. Il y en a qui volent mieux que lui, qui nagent mieux que lui, qui se battent mieux que lui… »
Walters fronça les sourcils. « Et il y en a qui sont de meilleurs illusionnistes que lui ? Comme le serpent qui, dit-on, hypnotise ses victimes en se contorsionnant ?
— Oui… Et comme la guêpe qui pique la mygale quand ses congénères sont hors de combat.
— Hem… Peut-être… Personnellement, je préfère la théorie de la publicité subliminale. » Il se pencha sur la maison miniature. « Mais où se trouverait leur appareil ?
— Pourquoi pas dans la tour ? »
Walters hocha la tête. « C'est un endroit facile à surveiller et dont on peut aisément interdire l'entrée.
— Cela pourrait expliquer cette histoire de persiennes. Ils n'ont sans doute pas envie de faire venir des ouvriers et des peintres. »
D'une chiquenaude, Waters fit tomber la cendre de son cigare. « Le problème est de savoir comment nous entrerons pour vérifier ! »
Ils examinèrent la maquette. « Et si l'on envoyait un inspecteur de l'habitat… Non. Ils se contenteront de l'assommer, de susciter hypnotiquement dans son esprit toute une séquence d'événements, et nous le renverront aussi innocent que l'agneau qui vient de naître. D'autre part, si nous effectuons une descente en masse, nous échouerons. Leur machine hypnotique leur servira à s'échapper. Il doit quand même exister un moyen !
— Ces arbres qui surplombent la fenêtre… » fit Jim d'une voix songeuse.
Derechef, tous deux se penchèrent sur la maquette.
Jim caressa du doigt une branche recourbée. « Si nous utilisions une corde ? »
Walters attacha une gomme au bout d'une ficelle qu'il noua à un rameau. La gomme se balança à la hauteur de la dernière fenêtre de la tour. Walters fit une grimace, appuya sur le bouton de l'interphone et convoqua plusieurs de ses collaborateurs. Puis il se tourna vers Jim. « Nous allons demander à Cullen ce qu'il en pense. Il a déjà fait des boulots de ce genre. »
Cullen avait des yeux perçants et un visage mobile qui s'assombrit à mesure que Walters lui exposait les données du problème. Finalement, il secoua la tête. « Non, merci. Demandez-moi d'escalader un mur ou une façade mais pas de descendre du haut d'un arbre au bout d'une corde. »
Il donna une légère chiquenaude à la gomme qui se mit à tourner en rond et à rebondir contre le mur.
« Supposez que je sois là-haut. Il fait nuit. La corde oscille. La branche tressaute. L'arbre ploie.
Et tout cela sur des rythmes différents. Moi, je fais des cercles au bout de ma corde. Maintenant, ce volet est devant moi. Une seconde plus tard, il est de l'autre côté et à deux mètres de distance. Le boulot, c'est le boulot – mais ce boulot-là, je n'en veux pas. » Et il s'en fut.
« Voilà qui règle la question, Jim », murmura Walters.
Jim considérait la branche. D'ici deux à trois semaines, les souvenirs reviendraient à la charge.
Les criminels disparaîtraient et recommenceraient leurs opérations ailleurs. Et il serait toujours hanté par ses souvenirs.
« Je grimperai après cet arbre », dit-il d'une voix butée.
La nuit était silencieuse et le ciel d'un noir de poix. Jim sentait l'écorce rugueuse frotter ses avant-bras. Il donna une secousse à la courroie qui ceinturait le tronc et commença de s'élever en s'aidant de crampons de fer qu'il enfonçait dans le bois. Les conseils de Cullen retentissaient encore à son oreille : « Entraînez-vous, étudiez la maquette, faites et refaites chaque mouvement dans votre tête. Et puis, lorsque vous passerez à l'action et que les choses commenceront à se compliquer, réfléchissez. Pensez toujours à l'étape suivante. »
Lentement, la pelouse obscure s'éloignait. Après s'être progressivement aminci, le tronc, soudain,
s'évasa. Jim poursuivit prudemment l'escalade. Au moment où il réassurait la courroie, une bouffée d'air, tiède, tel un vestige de la journée ensoleillée, lui caressa le visage et le cou. Une radio marchait quelque part.
Il montait toujours, dans un crépitement de feuilles froissées.
Le fût s'élargit à nouveau et Jim sut qu'il avait atteint l'endroit où le tronc faisait une fourche.
Il interrompit sa progression pour jeter un coup d'œil sur la maison.
Il vit un toit de tuiles à la pente abrupte, couronnant un édifice tout à fait différent de celui qu'il avait en mémoire ; de la lumière s'échappait d'une lucarne. Il tourna la tête afin d'examiner le faîte pointu de la tour qui se trouvait dans la direction opposée. Il se rendit compte qu'il avait à peu près fait le tour complet de l'arbre et, du coup, perdit toute notion d'orientation.
Avalant sa salive avec effort, il s'aplatit contre l'enfourchure des branches et demeura immobile jusqu'à ce qu'il eût repéré celle qui se recourbait en direction de la tour. Alors, il reprit lentement son ascension.
La courbe de la branche s'accentuait et, peu à peu, elle approcha de l'horizontale ; en même temps, elle se rétrécissait et chaque mouvement de l'homme la faisait osciller. La toiture de la tour luisait doucement en face de Jim qui se rappela qu'il lui fallait se débarrasser de ses crampons pour descendre le long de la corde. Ses mains tremblaient tandis qu'il se contorsionnait pour procéder à la manœuvre. Il lutta pour que sa respiration reprît un rythme normal.
La branche était maintenant presque horizontale. S'il continuait d'avancer, elle fléchirait sous son poids. Il se retourna et son cœur se mit à cogner dans sa poitrine. S'il faisait marche arrière, il lui faudrait ramper centimètre par centimètre jusqu'à la naissance de l'étroit rameau.
Il entendit à nouveau Cullen lui dire : « Quand les choses commenceront à se compliquer, réfléchissez. Pensez toujours à l'étape suivante. »
Il gagna encore quelques centimètres. La branche plia légèrement.
Les feuilles bruissaient.
La branche se balançait comme un fouet, de haut en bas.
Il se cramponna à son point d'appui. Sa respiration était rauque.
Il avança un peu. Les feuilles craquaient. La branche plongea en avant. Jim ferma les yeux. Son front s'appuyait contre l'écorce. Il progressa de quelques centimètres. Au bout d'un instant, il eut l'impression de chavirer et rouvrit les yeux.
Il était presque au-dessus de la tour.
S'accrochant fermement à la branche par le bras gauche, il porta sa main libre au rouleau de corde fixé à sa ceinture et attacha avec soin l'extrémité du filin autour du rameau. Il s'était longuement exercé à faire le nœud. Cela semblait solide.
Une bouffée de vent agita les feuilles et la branche commença d'osciller.
Il lui semblait voir se rapprocher la tache noire de la tour, il lui semblait qu'il allait dégringoler d'une seconde à l'autre. Il s'agrippa à la branche, tremblant de la tête aux pieds. Il comprit qu'il devait, sans hésiter, aller jusqu'au bout de son plan – sinon ses nerfs lâcheraient.
Il gonfla ses poumons, passa de l'autre côté de la branche, empoigna la corde dont il fit d'une seule main un nœud coulant, dans lequel il passa sa cheville, et il entreprit la descente.
La corde se balançait. Des soubresauts secouaient la branche. Jim avait le sentiment que l'arbre chancelait légèrement.
De son pied gauche, il bloqua la boucle qui lui maintenait la cheville droite et il cessa aussitôt de se sentir ballotté. Il avait les mains molles et la fatigue lui alourdissait les membres.
Il continua de descendre lentement et, soudain, le volet fut à sa portée. Il tendit le bras, glissa sa main dans l'interstice des lamelles endommagées et débloqua le verrou intérieur. Les gonds grincèrent quand il tira.
Devant lui, flottait un rectangle de ténèbres.
Il tâtonna sans trouver de châssis, remonta d'un mètre à la force du poignet, donna du ballant à la corde et se lança en avant. Il atterrit à l'intérieur d'une pièce.
Les gonds grincèrent quand il referma les volets mais le silence régnait dans la maison. Jim se reposa un bon moment puis détacha l'étui accroché à sa ceinture, d'où il sortit une petite lampe à lumière polarisée. Il manœuvra délicatement le pressoir qui commandait la lentille centrale et un faisceau de lumière pâle éclaira vaguement la pièce.
Il y eut un miroitement métallique, puis un second. Une série de brillantes lignes parallèles s'alignait devant lui, du plancher au plafond. Jim huma un parfum étrange.
Il augmenta quelque peu l'intensité de sa torche.
Ces lignes verticales ressemblaient à des barreaux.
Il s'avança, s'efforçant de scruter l'ombre. Quelque chose remua derrière les barreaux. Jim fit un pas en arrière, libéra le rabat de son étui et ses doigts étreignirent le métal froid de la crosse de son revolver.
Derrière les barreaux, quelque chose s'agitait. S'allongeait, se ramassait en boule, s'allongeait à nouveau. C'était grand, c'était noir. Cela se frottait contre les barreaux.
Jim leva son revolver.
« Vous êtes une sorte d'agent de la force publique ? fit doucement une voix aux sonorités sifflantes. Parfait. »
Jim se prépara à actionner le pressoir de sa lampe afin de mieux voir mais la voix sifflante reprit « Ne faites pas cela. Il est préférable que vous ne me voyez pas. »
La main de Jim se crispa sur la crosse de l'arme tandis qu'une question se formait dans son esprit.
« Qui suis-je ? dit la voix. Pourquoi suis-je ici ? Si je vous l'expliquais, il vous faudrait faire un gros effort pour me croire. Mais je vais vous montrer. »
La pièce se mit à tourner, à tournoyer de plus en plus vite. La voix venait de tous les côtés à la fois et Jim se sentit soulevé, basculé...
… Il considéra le cadran, le tapota ; l'aiguille ne frémit même pas. Il jeta un coup d'œil sur l'écran où se dessinait l'image d'une planète d'un bleu vert. La pression photonique était nulle et il n'y avait rien d'autre à faire que d'essayer d'atterrir en utilisant les fusées chimiques. Comme il bouclait les courroies qui le maintenaient sur le siège antiaccélération, il commença à mesurer réellement toute l'étendue du désastre.
Un pilote qui travaille en solitaire doit avoir de solides connaissances en mécanique, se dit-il. Et un explorateur planétaire individuel doit être son propre pilote – par souci d'économie. De plus, celui qui envisage d'explorer une planète comme Ludt VI, la planète des Rêveurs, monde à forte gravité et à pression élevée, monde où la tension psychique était terrifiante, doit être robuste et en bonne santé.
Ces spécifications faisaient virtuellement de Ludt VI la chasse gardée d'organisations puissantes, disposant de spécialistes éprouvés. Elles y envoyaient des expéditions puissamment équipées pour en ramener un fret raisonnable de jeunes Rêveurs que l'on éduquait pendant le voyage du retour et, à l'arrivée, vendaient les hideuses créatures ainsi capturées à toutes les officines de rêve du système qui les rachetaient à des prix fabuleux. Le revenu était colossal et les frais étaient à peine moins colossaux, ce qui laissait une marge bénéficiaire modérée mais sûre, compte tenu des investissements préalables. Mais, pour une petite expédition, c'était une autre affaire.
Une petite expédition était une entreprise risquée – et d'autant plus risquée lorsqu'elle se réduisait à un unique navigateur. Mais, en cas de succès, le chiffre d'affaires était tout aussi monstrueux, tandis que les frais généraux étaient insignifiants : la consommation de carburant d'un petit navire était minime, il n'y avait pas à payer de spécialistes ni d'assurances. Cette expédition, songeait-il, avait été un quasi-succès. Il y avait trois jeunes Rêveurs presque arrivés à maturité dans le compartiment dormitif.
Cependant, s'il était un éducateur compétent, un explorateur aguerri, un pilote passable, et s'il était en bonne condition physique, il n'avait aucune connaissance en mécanique. Il ne savait pas comment réparer ce qui s'était détraqué.
Il s'adossa sur son siège, les yeux fixés sur la sphère qui se balançait dans le ciel d'un bleu profond...
Les barreaux luisaient faiblement dans l'ombre. Derrière eux, s'agitait une masse indistincte et grise.
Une sonnerie de téléphone retentit quelque part dans la vieille maison.
« C'était vous, le pilote ? demanda Jim à voix basse.
« Non. J'étais l'un des Rêveurs. Les deux autres sont morts au moment de l'accident. Quelqu'un appartenant à votre race m'a retrouvé et nous avons… nous avons conclu un accord. Mais les choses se sont passées autrement que je ne l'escomptais. Les expériences que je suscite dans vos cerveaux vous sont agréables et elles me le sont aussi. Cependant, votre structure cérébrale diffère de celle du pilote – à moins que vous ne sachiez pas contrôler votre esprit. Vous ne pouvez pas oblitérer ces expériences et, bien que je puisse les effacer facilement à votre place, leur neutralisation n'est que provisoire. »
En bas, une porte s'ouvrit, puis se referma un bruit de pas ébranla l'escalier.
« Il faut que vous alliez chercher de l'aide », reprit la voix sifflante.
Jim pensa à la corde, aux arbres. Il étreignit plus fortement son arme mais ne fit pas mine de s'approcher de la fenêtre.
« Je vois votre problème, fit à nouveau la voix. Je vais vous aider. »
Un coup de fusil claqua au-dehors, suivi de plusieurs détonations. Jim repoussa brutalement les volets. Pris d'un léger vertige, il se pencha au-dessus de la pelouse inondée de soleil à moins d'un mètre en contrebas.
« Empoignez la corde, siffla la voix. Maintenant enjambez la fenêtre… doucement. Coincez la corde entre vos pieds. »
Jim obéit. Tout au fond de lui-même, quelque chose protestait vaguement et il s'étonnait de ce sentiment diffus d'inconfort tout en arrimant la corde à la barre d'appui. Il la laissa filer et faillit lâcher prise. La verte pelouse était si proche qu'il n'y avait pratiquement aucun danger ; pourtant, il haletait en enjambant la fenêtre et se demandait pourquoi. Il s'immobilisa sur une petite saillie pour fixer ses crampons avant d'entreprendre la descente. Et, tandis qu'il descendait, la voix sifflante lui murmurait : « Plus que quelques mètres – plus que quelques mètres. » Soudain, il entendit des coups de feu, des appels et un cri qui se répéta.
Il se posa sur la terre molle de la pelouse, trébuchant, et s'agenouilla pour détacher ses crampons. Son cœur cognait dans sa poitrine comme un marteau sur l'enclume. Il s'aperçut qu'il était au centre d'un éblouissant cercle de lumière. Quand il vit des lampes se diriger vers la maison, la mémoire lui revint d'un seul coup. Un souffle rauque s'échappa de ses lèvres. Un groupe d'hommes étaient rassemblés au pied de la tour. Il s'en approcha et reconnut Walters à la lueur des projecteurs. Il aperçut par la même occasion un corps allongé sur le sol.
« Je n'aurais pas dû le laisser faire, disait Walters. Recouvrez son visage, Cullen. »
Cullen se baissa et dissimula sous une veste la tête disloquée du corps qui gisait à ses pieds.
Mais Jim avait eu le temps de reconnaître le visage.
C'était le sien.
Il se rendit compte qu'il faisait noir et qu'il était en contact avec quelque chose de dur. Des voix étouffées lui parvenaient, des bruits : le claquement d'un récepteur téléphonique reposé sur sa fourche, le heurt d'une porte refermée, le crissement du verre contre le verre. Il aspira une bouffée d'air et une odeur de cigare envahit ses narines.
Jim se mit sur son séant.
La maquette de la propriété était à côté de lui. Précautionneusement, il se releva, traversa la pièce et ouvrit la porte donnant sur le bureau. Le jour l'aveugla. Walters leva la tête et lui sourit. « Encore une nuit comme celle-là et je prends ma retraite ! Comment vous sentez-vous ?
— Je suis endolori de partout et j'ai la tête qui tourne. Comment suis-je arrivé ici ?
— J'ai eu peur que votre tentative d'effraction n'échoue et ne soit le signal de la fuite pour la bande. Aussi ai-je placé un cordon de surveillance tout autour de la résidence. Nous vous avons vu entrer. Puis, au bout de cinq minutes, les volets ont paru s'ouvrir et nous avons distingué une silhouette. À ce moment, quelqu'un a tiré un coup de feu depuis une lucarne de l'autre côté de la rue.
J'ai envoyé quelques hommes voir ce qui se passait et les autres se sont rabattus sur la demeure que nous surveillions. Nous avons utilisé les phares des voitures pour y voir clair. Votre corps était là, le cou brisé. Soudain, il y eut un bruit derrière nous. C'était vous – et le cadavre n'était plus là ! Je me suis dit que les choses allaient se dérouler comme d'habitude – mais non ! Cette fois-ci, nous avons trouvé un certain nombre d'hommes et de femmes complètement désorientés. Les empreintes de quelques-uns de ces suspects concordent avec celles que nous avons relevées dans l'officine où nous avons déjà fait une descente. Nous n'avons pas encore mis la main sur le matériel parce que l'escalier menant à la tour est condamné… Vous avez l'air de tiquer… Pourquoi ? »
Jim raconta à Walters sa propre version des événements. Son récit achevé, il ajouta : « Comme ce coup de feu a été tiré avant que j'aie ouvert les volets, la silhouette que vous avez vue au bout de la corde ne pouvait être qu'une illusion destinée à tromper le tireur installé en face. D'autre part, j'ai entendu quelqu'un courir dans l'escalier quelques minutes avant que vous entriez dans la baraque : je ne vois donc pas comment cet escalier peut être condamné. »
Walters se redressa : « Encore une illusion.
— Il serait réconfortant de savoir s'il y a une limite à ces illusions !
— Cet après-midi, nous avons essayé d'examiner les fenêtres à la jumelle. À partir de cent vingt-cinq mètres, on distingue les lamelles brisées. Il existe donc une limite. Mais s'il n'y a pas d'équipement hypnotique, c'est troublant, Rêveur ou pas Rêveur. »
Jim hocha la tête. « Je ne sais pas… On peut utiliser les mêmes lois électromagnétiques et les mêmes accessoires pour fabriquer une foule d'appareils différents – des radios, des téléviseurs, des ordinatrices électroniques. Ce qui compte, c'est la façon dont vous faites le montage. Peut-être que, dans les conditions particulières régnant sur une autre planète, des composants nerveux analogues à ceux qui nous permettent de penser peuvent être utilisés pour créer des illusions dangereuses dans l'esprit d'autres créatures.
— Il n'en demeure pas moins un problème : que faire de… cette chose ?
— Elle m'a fait l'impression d'un marchand qui doit vendre sa camelote pour gagner sa vie ! J'ai envie de retourner là-bas et de voir s'il est possible de conclure un marché.
— Je vous accompagne. »
Jim secoua la tête. « Un de nous deux doit rester au-delà de la limite des cent vingt-cinq mètres. »
L'escalier de la tour était étroit. Jim trouva des hommes à l'air fatigué, errant au milieu de gravats et de débris de planches. Une solide barricade bouchait le passage. Il haussa les sourcils et, levant la tête, s'écria : « Je veux vous parler ! »
Une sorte de frémissement brouilla la barricade et, soudain, il n'y eut plus ni plâtras ni planches. Simplement des marches. La voie était libre.
Jim s'engagea dans l'escalier. Quelque chose lui picotait désagréablement l'échine. Il atteignit une haute porte, l'ouvrit, fit quelques pas et se retrouva dans la pièce qu'il connaissait déjà.
« Je suis heureux que vous soyez revenu, murmura la voix sifflante. Je ne peux pas maintenir l'illusion éternellement.
— Nous désirons passer un accord avec vous. Sinon, nous serons dans l'obligation de recourir à la force.
— C'est inutile. Je ne demande que trois choses : de quoi manger, de l'eau pour boire et la possibilité d'utiliser mes facultés. Je serais en outre très heureux si l'on pouvait augmenter la pression atmosphérique. La basse pression m'épuise et il m'est difficile de conserver mon contrôle. »
Jim se remémora la première nuit, quand la maison et le parc étaient éclairés alors que d'épais nuages couvraient le ciel où ne brillait qu'un croissant de lune.
« Il avait fait de l'orage et la pression atmosphérique avait brutalement baissé, reprit la voix sifflante. J'étais à bout de forces et j'ai créé une illusion défectueuse. Êtes-vous en mesure de me fournir ce dont j'ai besoin ?
— La nourriture, l'eau et un caisson de pression… d'accord. Mais pour ce qui est de, la possibilité d'« utiliser vos facultés », cela, je n'en sais rien.
— Il y a maintenant dans ce monde une peinture qui n'existait pas auparavant. C'est vous et moi qui l'avons faite.
— Où voulez-vous en venir ?
— Je suis incapable d'améliorer un talent chez celui qui n'a pas de pratique ou manque d'inspiration. Je suis incapable de combiner les faits ou les souvenirs lorsque le cerveau ne les a pas emmagasinés. Mais, dans ces limites, je suis en mesure de vous aider, vous et d'autres, à parvenir à un degré de concentration inconnu de vos semblables.
— Pouvez-vous nous enseigner à nous concentrer ainsi… de nous-mêmes ?
— Je l'ignore. Il faudra essayer. Toutefois, je suis ici, depuis un temps suffisant pour avoir appris que vous avez utilisé le cheval pour accroître votre vitesse, le chien pour mieux relever une piste, les vaches et les chèvres pour transformer l'herbe et les feuilles non comestibles en aliments. Ce sont là vos partenaires dans l'univers physique. Il me semble que je peux avoir un tel rôle dans l'univers psychique.
Jim hésita. « Êtes-vous en mesure de nous faire oublier ces vies imaginaires ?
— C'est très facile. Mais, je vous l'ai dit, l'oblitération n'est que provisoire. »
Jim hocha la tête. « Je vais voir ce qu'il est possible de faire. »
Il rejoignit Walters qui l'écouta attentivement avant de décrocher son téléphone.
Le lendemain matin, très tôt, Jim monta l'escalier de la tour, chaussa des verres fumés et entra dans la cage, suivi d'un militaire porteur d'une caméra de télévision en circuit fermé. On entendait cliqueter les pales des hélicoptères et, très haut, rugir les avions à réaction.
Le militaire ouvrit les volets. La voix sifflante s’infiltra dans le cerveau de Jim : « Je suis prêt.
— Tout le domaine est surveillé par la télévision, répondit Jim. Si une différence notable se révèle entre les rapports des observateurs sur place et les images captées par les écrans, cet édifice et tout ce qu'il recèle seront détruits en l'espace de quelques secondes.
— Je comprends », fit la voix sifflante. Puis elle expliqua à Jim comment détacher l'un des barreaux. Le jeune homme le démonta et recula.
Un bruit de pas retentit dans l'escalier. Bientôt, une lourde caisse, dont l'une des parois était béante, fut poussée dans la pièce.
Quelque chose s'approcha par petits bonds. Quand cela fut lové dans la caisse, Jim referma la trappe et la verrouilla à l'aide d'un cadenas. Des hommes la soulevèrent et redescendirent, accompagnés par Jim et par le militaire à la caméra. Un camion attendait devant la porte. Des hommes en kaki y chargèrent le pesant objet. Puis la ridelle fut rabattue, le moteur se mit à ronronner et le véhicule s'éloigna.
Jim savait quelle était sa destination : un blockhaus de béton recouvert d'un dôme d'acier, en plein désert, avec un caisson de compression à l'intérieur.
Il se retourna et son regard se posa sur Walters, un Walters au sourire épanoui qui lui tendait une mince enveloppe. « Vous avez fait du bon travail, Jim. Et je suis sûr que des centaines d'anciens drogués seront de cet avis lorsqu'ils quitteront, guéris, l'hôpital. »
Jim le remercia et Walters l'accompagna jusqu'à sa voiture. « Maintenant, ce qu'il vous faut, c'est dormir. Dormir tout votre soûl ?
— Et comment ! »
Une fois rentré chez lui, Jim, épuisé, sombra dans un profond sommeil. Et il eut un cauchemar. Il rêvait qu'il se réveillait, allongé sur un lit, dans une chambre à la fenêtre de laquelle flottait un léger voilage et qu'inondait l'éclatant soleil matinal.
Il se dressa sur son séant, examina avec attention les meubles, tâta le mur. Et il se posait une question qui n'avait pas fini de le harceler, il le savait déjà.
Où était le cauchemar et où était la réalité ?
Puis il se souvint de la peur qu'il avait éprouvée en faisant l'ascension de l'arbre. Et il se souvint du conseil de Cullen : « Quand les choses commenceront à se compliquer, réfléchissez. Pensez toujours à l'étape suivante. »
Jim hésita quelques instants, puis il se recoucha et sourit. Peut-être n'était-il pas absolument certain que c'était la vie réelle. Mais même si ce n'était pas le cas, il avait la certitude qu'il finirait par gagner la partie.
Il n'est pas de cauchemar qui dure éternellement.
Traduit par MICHEL DEUTSCH.
Mind partner.
© Galaxy Publishing Corp., 1960.
© Éditions Opta, pour la traduction.