23 mai 2001
— Allô.
— Stephen ?
— Monsieur Carlisle. Quelle surprise ! Vous êtes la dernière personne dont j'attendais un coup de fil. Il est vrai que vous ne devez pas avoir eu trop de mal à trouver mon numéro.
Blanc.
— Puisque vous le prenez sur ce ton, je vais être direct. A quoi jouez-vous, Stephen ?
— Si vous le prenez sur ce ton, je vous recommande d'appeler mon avocat. De toute façon, cette conversation est enregistrée et figurera dans les pièces du procès.
Blanc.
— Je peux être où vous voulez à Montréal dans trois heures. Fixez un point de rencontre. Nous devons parler.
— Chez mon avocat ou chez mon agent.
— Votre quoi ?
— Mon agent. J'écris un bouquin. Carlisle. Plusieurs éditeurs étant intéressés, j'ai pris un agent qui s'est elle-même chargée d'en sélectionner à New York, à Paris, à Londres, à Francfort, etc. Nous avons même des contacts avec Hollywood. Sur synopsis alors que je n'ai jamais rien publié, vous vous rendez compte ?
Blanc.
— Je me rends surtout compte que vous êtes en train de foire une connerie.
— Vous parlez du procès ou du bouquin ? Parce que, en ce qui concerne le procès, il est gagné d'avance. Vous avez pu en juger par la rapidité avec laquelle les autorités canadiennes vous sont tombées dessus.
— Nous pouvons produire des pièces vous impliquant, au minimum à titre passif, dans plusieurs assassinats de ressortissants américains, ce qui légitime notre soupçon de collusion et justifie notre surveillance.
— Même aux États-Unis, il vous aurait fallu un mandat fédéral. Ici. quelle que soit la validité de vos pièces, et nous savons tous deux qu'elles ne pèsent pas lourd, vous avez enfreint suffisamment de lois pour déclencher un incident international au cas où votre gouvernement s'efforcerait de vous couvrir.
— Vous savez pertinemment que cela se négociera loin au-dessus de nos têtes.
— C'est en prévision de ce type de règlement amiable que j'écris un bouquin...
— Vous allez au-devant de sérieux déboires. Stephen.
— ... et que j'irai témoigner devant une cour fédérale américaine.
Blanc.
— Vous êtes toujours là. Carlisle ? Vous avez vu avec quelle indignation nos médias se sont jetés sur une petite affaire d'écoute illégale. Comment vont réagir les vôtres lorsque le scandale s'étendra sur leur territoire et qu'il impliquera le fbi dans le maquillage de plusieurs dizaines d'homicides en tout genre ?
— Vous êtes complètement irresponsable, Bellanger !
— Qui sera jugé irresponsable lorsque j'expliquerai que vous m'avez décrédibilisé auprès d'Interpol et que vous m'avez fourni des documents falsifiés pour que je ne puisse pas boucler le dossier Ann X, la plus meurtrière des affaires de crimes en série ?
Blanc.
— Que voulez-vous ?
— Toujours la même chose.
— C'est-à-dire ?
— Boucler le dossier.
— Et vous croyez que je ne le veux pas ?
— Je peux prouver que vous ne reculez devant rien pour que ce ne soit pas le cas, en effet.
Blanc.
— Vous enregistrez toujours ?
— Conseil de mon avocat.
— Rencontrons-nous, Stephen. Je vous expliquerai pourquoi nous avons l'un et l'autre les mains liées et je suis sûr que vous conviendrez d'un arrangement qui satisfasse les deux parties.
— Quel type d'arrangement ?
— Je ne peux pas en parler au téléphone, mais il pourrait aller dans votre sens.
— En présence de mon avocat.
— Hors de question.
— Mon agent.
Blanc.
— Si vous voulez.
— Et Decaze.
— Vous exagérez, Stephen !
— Vous n'avez pas le choix. Si je dépose devant une cour américaine, Interpol sera cité comme témoin et ne vous fera aucun cadeau.
— Votre confiance me paraît très optimiste.
— Je ne doute pas que vous trouviez un accord qui limite la casse. Cela dit, Interpol aura à cœur de ne pas passer pour incompétent. Alors, vous devrez lâcher beaucoup plus de lest que vous ne le pensez, surtout avec l'élevage de lapins que j'ai dans le chapeau. Puisque vous êtes en veine de coups de téléphone, passez-en donc un à Medeiros, cela vous permettra de tâter le terrain.
— Un élevage de lapins, vraiment ?
— Toute une batterie.
Blanc.
— Je vous rappelle.
— Faites donc ça, oui.