1er janvier 2001
Le mur frise les cinq mètres de hauteur ; il ceint les dix hectares du parc avec, pour toute brèche, un portail blindé. Son faîte est taillé en biseau et on lui a adjoint une quintuple rangée de maillages électriques, invisible de l'extérieur. Le courant qui circule dans ce réseau est suffisant pour assommer un homme, il n'est pas prévu pour tuer. Il s'agit en apparence moins de dissuader les intrus de pénétrer dans la propriété que d'empêcher ses pensionnaires de la quitter sans autorisation. C'est assez normal pour un asile psychiatrique. D'ailleurs tout le système de sécurité de ce qui se nomme encore une maison de repos est banal. Quelques caméras dissimulées dans les arbres le long des allées et, particulièrement, au-dessus de celle qui suit le mur d'enceinte. A peine plus de spots halogènes. Aucun gadget électronique visible, sinon la commande du portail. Hormis les chiens qui se promènent librement dans la propriété dès la nuit tombée, rien ne laisse paraître que ce supposé havre de restructuration pour cadres surmenés et autres maniaco-dépressifs à tendance suicidaire est le nid que Naïs a cherché plusieurs semaines.
En fait, il s'agit moins d'un nid que d'un nœud de liaison dans un réseau invariant d'échelle, quelque chose comme un centre de rediffusion dans un système de distribution intriqué. Ce pourrait être de l'électricité, de l'eau, du gaz, de l'information, mais il s'agit de pouvoir et, au-delà, de l'hégémonie. Dans la mesure où le comportement individuel a nettement moins d'influence que les interactions sur l'entropie générale et où le tout n'est pas réductible à la somme des éléments qui le constituent, il s'agit d'un système complexe. Quand elle a découvert ça, Naïs a choisi de le modéliser comme les éthologues le font des processus d'auto-organisation chez certains insectes, mais elle a rapidement dû recourir à la dynamique de la biodiversité pour expliquer certains de ses fonctionnements.
Cette approche a évidemment précédé la découverte du nid ; l'existence de celui-ci, ainsi que celle de ses milliers de semblables, n'étant qu'une résultante logique du système, puisque, pour produire comme pour diffuser les corpuscules dont il se nourrit, le pouvoir a besoin de centres de production, de diffusion, de contrôle, de répartition. Autant de nœuds sur la toile qui vectorisent vers des supernœuds. Naïs n'a pas encore formellement identifié de supernœuds, mais elle maîtrise la loi de puissance qui lui permettra de remonter les grappes hiérarchiques jusqu'à eux et, surtout, elle sait qu'il suffit d'en détruire cinq à quinze pour cent pour effondrer tout le système.
Effondrer le système ne l'intéresse pas, ou n'est pas de son ressort. Par contre, grâce à la complexité de celui-ci, elle entrevoit la possibilité de s'en exclure, du moins de lui supprimer tout accès à Naïs. Il suffit de détruire le supernœud par lequel transite tout ce qui la concerne.
En tout cas, elle comprend beaucoup mieux comment les Pisteurs la retrouvent et pourquoi ils n'y parviennent que dans les grandes villes, au milieu d'une multitude qui devrait au contraire protéger son anonymat. Parce qu'elle n'est justement pas plus anonyme que quiconque et que les nids collectent les observations de milliers de Veilleurs pour la plupart involontaires. Flics, journaleux, guichetiers, fonctionnaires, chauffeurs, loueurs, vendeurs, restaurateurs, services sociaux, artistes, rien de ce qui se dit, s'écrit ou se rapporte n'est significatif, mais aucune corrélation n'est anodine et toutes sont filtrées dans les gabarits des supernœuds. C'est fastidieux, c'est imparfait, c'est redondant, c'est catégoriel jusqu'à l'absurde, mais cela fonctionne chaque fois que l'on a très précisément défini ce que l'on cherche.
Quelque part, il existe un gabarit Naïs, qui tire la sonnette Naïs chaque fois que dix, vingt ou cent critères Naïs l'ont actionnée plus ou moins simultanément. Et les nids ne servent que de collecteur et de transit, sans avoir la moindre idée de ce qu'ils amassent et réexpédient. Ensuite, ils accueillent les Pisteurs et les Chasseurs, leur apportent au besoin un soutien logistique et se bouchent les yeux et les oreilles pour ne pas deviner ce qui se piste ou se chasse. Les nids sont aussi innocents que l'enfant qui vient de crever les yeux du chat de sa voisine octogénaire.
Aujourd'hui Naïs va raser un nid.
Ce ne sera pas la première fois, sauf que, la première fois, elle ignorait le principe du nid et que celui-ci était à l'état embryonnaire. Ce n'était même qu'une résurgence du nid principal. En outre, elle n'était mue que par le souci de pédagogie. Elle voulait montrer à l'enfant que la douleur n'est pas une simple vision de l'esprit, par l'exemple, comme il se doit. Depuis, certains indices dans le comportement de l'enfant lui laissent supposer que celui-ci a compris. Les adultes qui lui mentaient eux aussi ont compris, mais ils ont compris comme comprennent les adultes : en contournant la leçon, en l'adaptant à leur usage, en se dotant des moyens pour échapper à la prochaine punition. Pire, ils prétendent retourner la sanction contre l'offensée. Il n'y a pas d'autre explication aux chiens.
Hélas. Naïs ne craint plus les chiens, ni aucun animal. Elle ne sait toujours pas comment déjouer leurs perceptions, mais elle a profité de son dernier séjour à Berlin pour passer plusieurs semaines dans un centre de dressage puis dans un cirque et elle a appris à les amadouer, à les dominer et, surtout, à les rassurer. Comme les hommes, les animaux sont des êtres simples et, comme les hommes, leur cognition est un système complexe. Il comporte simplement moins de mailles, à peine moins, et une poignée de nœuds par lesquels passent tous les fils. La peur est l'une de ces superboucles. C'est elle que Naïs a appris à shunter. Les animaux la sentent, la voient, l'entendent, mais ils choisissent de l'ignorer parce qu'elle représente encore moins de danger que l'air qu'ils respirent.
La lune montante restant invisible au-dessus d'une épaisse couche de nuages sombres, la nuit est impénétrable lorsqu'elle franchit le mur grâce à une échelle empruntée dans une ferme voisine. Des tennis à la cagoule, elle est vêtue de noir. Même son visage est recouvert d'un brou de mascara dans une crème hydratante. Seul le blanc de ses yeux autour des lentilles de contact, noires elles aussi, pourrait la trahir. Mais auprès de qui le ferait-il ? Elle sait où sont les caméras. Elle sait comment se déploient les faisceaux infrarouges qui déclenchent les halogènes. Elle sait tout ce qu'il y a à savoir sur une propriété qu'elle a déjà visitée deux fois.
Au centre, il y a le château, fin dix-neuvième. Un château tout en prétention provinciale, bâti sur une fortune arrachée au sous-sol d'une autre province, un peu plus à l'est, beaucoup plus au nord, beaucoup plus au froid. Près du château, une petite orangerie s'ennuie entre des écuries transformées en chenil et une gloriette couverte de rosiers. Naïs longe le chenil sous le regard indifférent des chiens, elle pénètre dans l'orangerie par une vitre dont elle a descellé le mastic à sa deuxième visite. L'orangerie et le château partagent la même chaudière, installée près de la cuve à fioul dans une cave qui les relie. La trappe qui mène au sous-sol n'est gardée que par un cadenas qu'elle crochète pour la seconde fois.
Côté orangerie, l'accès s'effectue par une échelle métallique. Côté château, la chaufferie s'ouvre sur une série de caves voûtées que dessert un corridor au bout duquel un escalier conduit aux communs. L'escalier bute sur une porte de chêne, fermée par une serrure qui date de la construction du bâtiment. Naïs la force sans difficulté après s'être assurée qu'aucun bruit ne provenait de la buanderie de l'autre côté. La porte de la buanderie n'est pas verrouillée. Elle donne sur l'entrée des domestiques où commence l'escalier des domestiques qui grimpe jusqu'aux combles qu'habitaient les domestiques. Il n'y a bien sûr pas plus de domestiques que de personnel médical ou de patients. L'entrée dessert aussi la cuisine. La porte de celle-ci est entrouverte, une lumière diffuse par l'entrebâillement, les bruits qui en sortent disent qu'on est en train d'y petit-déjeuner. Deux voix échangent des plaisanteries en anglais. L'une d'elles se teinte d'un accent typiquement français.
Naïs visualise la pièce dans sa mémoire et évalue la position des deux hommes. Assis l'un en face de l'autre au milieu de la table, à deux mètres, deux mètres cinquante de la porte qui lui fait face. Aucun bruit ne laisse supposer qu'une troisième personne se trouve dans la cuisine. Pour l'occasion et pour ne pas s'épargner un symbole, elle a choisi de porter le daïsho : un wakisachi et un katana, en bandoulière croisés dans le dos, et un kozuko à la ceinture. Les deux sabres sont protégés par des fourreaux de bois laqué noir.
Elle tire le katana, pousse la porte comme le ferait un habitué de la maison et bondit pour glisser, un genou sur le bois de la table, jusqu'aux deux hommes. Ils n'ont que le temps de s'étonner. Dans une même courbe, le katana tranche la gorge de l'un et s'enfonce dans celle de l'autre. Sobre.
Elle traverse la salle à manger et le petit salon, plongés dans la pénombre de veilleuses pâlottes, et s'arrête dans le hall. En face d'elle, le grand salon a été transformé en une série de cabinets de consultation distribués par un couloir. Sur sa gauche, la porte principale ouvre sur les jardins. Sur sa droite, un escalier ouvragé monte vers les étages. L'escalier est éclairé, aucun rai de lumière ne filtre sous les portes des cabinets devenus des bureaux. Elle replace le katana dans son fourreau, repasse celui-ci autour de ses épaules et monte.
Au premier, il y a une grande salle avec un billard, plusieurs tables de jeux de cartes, une télé et des fauteuils. Il y a aussi une salle de réunion, une de sport, une de relaxation et, sur une aile, un appartement complet, le tout distribué par un corridor latéral. Le corridor, les salles de jeux, de sport et de réunion sont éclairés. De l'escalier, elle entend l'entrechoc des boules sur le billard et distingue quatre voix. Elle continue à monter.
Le deuxième étage est une enfilade de suites plutôt que de chambres, qu'elle visite une à une. Deux hommes y dorment. Elle les poignarde avec le kozuko, au cœur. Facile.
Au-dessus, dans les combles, les anciennes chambres de domestiques ont été transformées en appartements pour le personnel de soins. C'est en tout cas ce que prétendent les plans de la maison de repos. Il n'y a plus d'appartements. Il y a un centre d'opération informatique dans un caisson tempéré, des kilomètres de câbles, une cloison et, de l'autre côté, plusieurs antennes paraboliques, dont l'une mesure six mètres de diamètre. Personne dans les combles, Naïs redescend au premier.
Juste avant d'atteindre le palier, mais sans s'arrêter, elle tire le katana et le wakisachi de leurs fourreaux. Wakisachi, main droite. Katana, main gauche. Elle franchit le corridor jusqu'à la porte ouverte de la salle de jeux, s'immobilise contre le chambranle et passe la tête une seconde pour photographier la pièce. A environ six mètres de la porte, quatre hommes, queues de billard en main, s'apprêtent à commencer une nouvelle partie. Deux ont encore leurs armes dans leurs holsters sous l'aisselle. Les deux autres armes sont dans leurs étuis sur des dossiers de chaise. Ils sont seuls.
Naïs entre et fait six pas en direction de la table de billard avant que l'un des hommes ne prenne conscience de son intrusion. Trop tard. Elle se jette vers l'avant, tandis que les trois qui lui tournent le dos se retournent. Elle pivote sur un pied entre eux. Le katana trace un sillon de six centimètres de profondeur dans un visage. Le wakisachi se fiche dans un abdomen, où elle l'y abandonne pour saisir le katana à deux mains, le retourner et le planter dans le flanc de l'homme qui se trouve maintenant dans son dos. De l'autre côté de la table, le quatrième homme se précipite vers son holster sur une chaise. Il le saisit, en extrait son arme, tend le bras pour ajuster Naïs et voit celui-ci tranché net à hauteur du poignet. Elle l'égorgé avant que l'air dans ses poumons n'atteigne son larynx. Elle fait demi-tour, ramasse le wakisachi et retraverse la pièce. Sereine.
Sa première intention était de rejoindre directement la salle de réunion, mais un rire dans la salle de sport la contraint à différer son projet. Un rire de femme.
Cette fois, la porte est fermée. Elle l'ouvre, entre et la referme derrière elle. Très vite et sans bruit. À l'autre bout de la pièce, un homme est menotte aux quatre membres contre des espaliers, les bras distendus vers le haut, les jambes inconfortablement écartées. Il a un bâillon sur la bouche. Il n'a plus ni chaussures ni pantalon ni slip. Face à lui, une femme en justaucorps joue à faire passer un poignard de combat d'une main à l'autre. Quatre mètres sur sa droite, un holster pend à côté d'un fourreau de métal sur un cheval-d'arçons, du fourreau dépasse le manche d'un katana. Dos à la porte, la femme n'a ni vu ni entendu Naïs, mais ce qu'elle lit dans le regard de son prisonnier l'alerte. Elle ne se contente pas de se retourner, elle se jette sur le cheval-d'arçons. Elle y parvient en même temps que Naïs, sauf que Naïs a déjà le sabre en main et que celui-ci vient de trancher le cuir du holster, le précipitant sur le parquet.
D'un coup de pied, Naïs propulse l'arme à l'autre extrémité de la salle, puis elle s'écarte du cheval-d'arçons. Sans lâcher la femme du regard, elle se place de biais, plie légèrement les genoux, empoigne la poignée du katana à deux mains et la porte à hauteur de son épaule droite, lame pointée vers le plafond. Ce n'est pas une invite, c'est une condamnation. La femme est trop sûre d'elle pour le comprendre.
— Il y a des années que j'attends ce moment, ricane-t-elle en tirant son propre katana du fourreau.
Puis, comme elle le faisait avec le poignard, elle se met à jongler avec le sabre et à lui faire dessiner dans le vide des arabesques aussi impressionnantes que futiles. Naïs ne bronche pas.
— Tu sais qui je suis, n'est-ce pas ? la provoque la femme.
Naïs ne réplique pas. La femme se met en garde.
— Je suis...
La lame de Naïs lui sectionne le cou juste au-dessus des épaules, si profondément qu'elle entaille les vertèbres. La femme s'écroule, sur les genoux d'abord, puis bascule dans une mare de sang.
— Tu étais, corrige Naïs en guise d'épitaphe.
Elle jette un regard vers l'homme attaché contre l'espalier, lui adresse un clin d'œil et sort comme elle est entrée. Amusée.
La porte de la salle de réunion s'ouvre sous son nez, alors qu'elle s'apprête à en tourner la poignée. Celui qui vient de l'ouvrir ne prend même pas conscience qu'elle lui barre le passage. Elle lui enfonce le kozuko jusqu'à la garde dans le plexus et le repousse dans la pièce, si violemment qu'il s'effondre sur la table qui en occupe le centre.
C'est une table ovale immense, ceinturée d'une vingtaine de fauteuils. Deux seulement sont occupés, à une extrémité. Juste à côté, un autre est légèrement décalé. Probablement celui de l'homme qu'elle vient d'occire alors qu'il allait pisser. Le plus vieux des deux hommes plonge la main dans sa veste. Le plus jeune lui attrape maladroitement le bras et l'empêche de sortir son arme. De toute façon, la lame du katana était déjà sur son cou.
Le vieux pose ses mains sur la table, doigts bien écartés. Soulagé, le jeune le relâche et se recule dans son siège. Alors, sous son regard horrifié, Naïs passe derrière le vieux, lui plie le crâne vers l'avant et lui enfonce le poignard dans l'occiput. Puis elle vire le cadavre du fauteuil et prend sa place. Ravie.
— Stephen, tout ce que tu pourras dire s'avérera stupide dans les prochaines heures et cela ne fera qu'empirer dans les jours à venir, dit-elle. Alors tais-toi et écoute.