9 janvier 1998
Il suffit de mettre le nez dehors pour sentir que quelque chose cloche. Le ciel est parfaitement bleu, le soleil se glisse par la rue des Remparts-d'Ainay pour baigner deux arbres dénudés sur un bout de place et, par la rue Franklin, pour buter sur la vitrine mal fumée du Macdo. Macdo du malin, gerbi du pèlerin. Ce n'est pas une pensée franchement appétissante, mais elle fait rire Stephen tous les matins, surtout qu'on la lui a présentée moins comme une boutade que comme une, sinon la, philosophie de la ville de Lyon, autoproclamée capitale mondiale de la gastronomie et, accessoirement, agglomération record du monde du nombre de Macdo par habitant. Il n'y a bien sûr pas plus de Macdo à Lyon qu'ailleurs, mais beaucoup de Lyonnais les considèrent comme une vexation personnelle et préfèrent l'ironie aux expéditions Bové.
Stephen traîne un peu sur le perron de l'immeuble, histoire de mettre un nom sur son impression de bizarrerie avant de se retrouver nez à nez avec elle au premier coin de rue. Il hume l'air. Rien, ou juste des odeurs de ville. La ville la plus polluée de France, disent les médias nationaux, comme Grenoble ou Marseille, quand il pleut au nord de la Loire. De toute façon, n'importe quel Lyonnais pourrait vous dire que national, en termes d'informations, signifie parisien. Les Lyonnais n'aiment pas beaucoup les Parisiens et surnomment Paris « chez les fous » parce qu'un reste de charité leur fait plaindre ces dix millions de malheureux qui se marchent dessus en payant trop cher des mètres carrés trop petits si loin des Côtes du Rhône, de la Méditerranée et des pentes empoudrées. Au comble de leur humanité, ils leur enverraient volontiers un peu de bonheur verdoyant, afin qu'ils restent chez eux. Les Parisiens, eux, situent Lyon entre le bouchon de Fourvière et le bouchon de Vienne, via le bouchon de Chasse-sur-Rhône, et ne voient pas ce qu'on peut dire de plus d'une ville de province si loin des stations balnéaires et des stations de ski. Toutefois, soucieux de décentralisation, ils échangeraient volontiers le budget du PSG contre une série de deux victoires à domicile.
Stephen s'offre un deuxième sourire. Un compatriote installé à Marseille lui a dit (en parlant de football) :
« — La France est un petit pays, il est normal que son chauvinisme régional soit étriqué. »
Stephen a répliqué assez sèchement qu'il préférait le chauvinisme à la ségrégation, ce qui a mis un terme à la discussion. Toutefois, même si le régionalisme à la française a tendance à l'amuser, il lui est difficile de ne pas s'avouer déçu.
Il se décide à quitter le perron et à traverser la place Ampère. Il fait moins de cinquante mètres. Allongé sur un banc, emmitouflé dans un duvet à la teinte indéfinissable et rapiécé sur tout un côté, un clochard de moins de trente ans l'interpelle :
— Eh ! Steph ! T'oublies pas ton pote Michel, hein ?
Steph n'oublie jamais son pote Michel, cette petite phrase est juste un rituel. Elle signifie « j'suis là », parce que Michel ne zone pas que sur Ainay, parce que la municipale ne le laisse pas toujours traîner sur son banc à l'heure où les enfants vont à l'école et les veinards au boulot. Mais quand Michel est là, Stephen le salue et traverse la place jusqu'à la croissanterie. Il en revient avec deux croissants, deux pains au chocolat, deux gobelets de café et ils petit-déjeunent ensemble sur le banc.
— Salut, Michel. Tu es tout seul, ce matin ?
Dans son duvet, le sdf hausse les épaules.
— Ça a caillé, cette nuit. Les flics ont ramassé les poteaux pour les foutre au chaud. J'ai préféré me planquer. J'aime pas la Populaire. On pionce à quarante dans un dortoir qui sent le désinfectant et la bouffe est... ah, elle est pas si mal, mais j'aime pas, c'est tout. Et puis c'est pas des moins deux moins trois qui vont me faire peur !
Moins quatre, il fait moins quatre. Stephen l'a entendu à la radio et il le sent quand l'air pénètre ses narines. Voilà d'où vient son sentiment d'étrangeté : la sensation familière du froid, le premier frais de l'hiver, un léger goût de chez soi qui lui titille le subconscient pour lui rappeler qu'il a encore énormément de chemin à faire avant de se débarrasser de ses vieux fantômes et de son accent nasillard.
Né à Montréal une demi-heure avant que le Canada n'entre dans les années soixante-dix, d'une mère anglophone et d'un père francophone qui n'ont cessé de se déchirer pour ou contre l'indépendance du Québec, Stephen Bellanger opte pour l'Europe à la seconde où ses parents entreprennent de divorcer pour la deuxième fois. Non que cette cinquième séparation (ils n'ont pas toujours officialisé leurs dissensions) lui paraisse plus pénible que les précédentes, mais parce qu'elle est le reflet de la discrimination qui n'en finit pas de polluer la province et le pays tout entier.
Quand il annonce son intention à sa mère, elle lui demande avec enthousiasme :
— Tu t'installes à Londres ?
— Pourquoi, c'est en Europe ? répond-il.
Cela coupe court à toute discussion. À son père, le lendemain, il explique qu'il préférerait Berlin pour être au cœur de ce que l'Europe est en train de construire. Son père est catastrophé :
— Ne me dis pas qu'ils t'envoient à Londres !
Stephen ne se demande pas pourquoi, en mettant un océan entre ses parents et lui, il a la curieuse impression de quitter un très vieux continent pour un monde nouveau ou, au moins, en rénovation. Cela fait dix ans qu'il est persuadé qu'un ravalement de façade ne suffirait pas à réhabiliter le continent nord-américain. En fac, un prof lui avait dit :
— Nous sommes les plus jeunes vieux du monde. C'est dommage, parce que nous avons encore un sacré bout de chemin à parcourir avant d'atteindre la sagesse des vieillards.
Une autre fois, il s'était fendu d'un :
— Les vieillards n'ont aucune sagesse, juste une forte propension à l'Alzheimer.
Quelques semaines plus tard, il avait ajouté :
— Tu sais pourquoi les vieillards se suicident ? Parce qu'ils ont une frousse bleue de la mort. C'est aussi pour ça qu'ils envoient les jeunes crever à leur place sur le front de leurs idées rancies.
Ce prof, doyen de la faculté, avait fui Paris à la fin de ses études, juste avant que les Allemands ne hissent leur drapeau sur la mairie. Il s'était suicidé pendant les examens de fin d'année, le jour où il avait appris qu'il était atteint de la maladie d'Alzheimer. Mais c'est un autre de ses jeux de contradiction que Stephen évoque quand il signe le contrat qui lui ouvre l'Europe :
— Tu n'es personne, Stephen, comme Einstein, comme Freud, comme Gandhi, alors fais quelque chose et arrange-toi pour soigner ce qui n'est pas indispensable.
Parce qu'elle traite des processus criminels, sa thèse en psychologie lui a permis d'intégrer Interpol. Sa thèse, son bref séjour à la médico-légale, ses deux expertises auprès des tribunaux et une collaboration à distance avec les polices belge, française et espagnole. On lui a confié un petit siège dans un petit bureau et la tâche de mettre un peu d'ordre dans de vieux dossiers mal cicatrisés. L'investigation porte sur des meurtres en série récents touchant l'Europe et plusieurs États américains, mais on attend de lui qu'il compulse toutes les affaires d'assassinats multiples à tendance névro ou psychotique de ces trente dernières années et, accessoirement, qu'il découvre des corrélations là où aucun des vingt spécialistes qui l'ont précédé n'en a trouvé. Autant dire qu'on lui demande de brasser du vent. Ce qu'il fait avec autant d'enthousiasme que de sérieux, en hommage au prof qui lui a jadis recommandé de fignoler le superflu.
— Tu bosses sur quoi, en ce moment ?
Assis à califourchon sur le banc. Michel plie consciencieusement son pain au chocolat pour le tremper dans le gobelet de café. Il ne fait pas semblant d'avoir une conversation normale à un moment normal d'une vie normale. Il s'efforce de piéger des bribes de ce qu'il appelle la réalité, par opposition à son existence qu'il qualifie de virtuelle, pour reconstruire en mosaïque le monde tel qu'il le hante. Il n'a pas envie de devenir un revenant, il n'a plus peur d'être un fantôme.
Stephen s'apprête à commettre une platitude, débutant par « toujours la même chose » et se poursuivant par un résumé journalistique des dossiers qu'il a exhumés ces derniers jours, genre chronique des meurtres oubliés, mais sa dernière bouchée de croissant imbibé de café lui dégouline sur le menton et la platitude s'échappe avec elle tandis qu'il s'essuie d'un revers de main. A la place, il dit :
— Je ne sais pas.
Michel engloutit la moitié de son pain au chocolat et lui décoche un regard plus affligé qu'étonné.
— Tu sais pas sur quoi tu bosses ?
— Je ne sais pas où ça va me mener.
Michel attend. Comme rien ne vient, il relance :
— C'est un peu le principe de ton job, si j'ai bien compris, non ? T'essaies de faire coller les pièces de centaines de puzzles différents pour voir s'il n'y en aurait pas un plus grand qui regrouperait des morceaux de plusieurs d'entre eux. Que tu saches pas où tu vas est une lapalissade, tu crois pas ?
Stephen rate une autre bouchée et s'essuie de nouveau du revers de la main. Cela fait des semaines qu'il essaie de manger des croissants à califourchon sur un banc sans s'inonder le menton et s'engraisser le dos de la main, mais tout ce qu'il a appris c'est à bien pencher la tête au-dessus du gobelet pour éviter de salir ses vêtements, à se démietter le coin des lèvres quand il a fini et à se maudire d'avoir oublié une fois de plus de s'équiper d'un mouchoir en papier. Michel, lui, sort toujours impeccable de son combat avec les pains au chocolat, malgré sa barbe d'un mois, malgré ses gros doigts pâteux. Son hygiène est loin d'être irréprochable et ses vêtements sentent la sueur et les peaux mortes d'une bonne semaine mais, hormis la poussière de la ville qui les grise et les raidit, ils ne comptent pas plus de taches que sa pilosité, pourtant fournie, ne conserve de souvenirs de ses maigres repas.
C'est peut-être pour ça que Stephen s'est un jour arrêté pour discuter avec lui au lieu de lui donner dix balles. Pour ça ou parce que, au bout de quinze jours à lui jeter sa pièce quotidienne, il s'est retrouvé face à lui et très embarrassé, avec les poches vides et un seul billet de deux cents francs dans le portefeuille qu'il n'a pas voulu sortir.
— Je vais faire du change à la croissanterie, s'est-il excusé.
— Si tu vas à la croissanterie, ramène-moi plutôt un pain au choc' et un café avec deux sucres.
Quand il est revenu avec la « commande » du sdf, celui-ci s'est étonné :
— Tu t'es rien pris pour toi ? T'as déjà p'tit-déj ?
Ce matin-là, Stephen a décidé qu'il pouvait petit-déjeuner deux fois. Quand Michel n'est pas sur la place ou quand il n'est pas seul (celui-ci lui a recommandé, dans ce cas, de ne pas faire plus que le saluer), il avale un café dans un bar, sans croissants — les croissants vont avec les pains au chocolat de Michel.
Les premiers contacts ont été faciles, un peu comme des présentations par épisodes. Puis ils se sont refroidis, lorsque Stephen a voulu jouer à l'abbé Pierre, jusqu'à ce qu'il demande :
— Merde Michel ! Qu'est-ce que je peux faire pour toi, à la fin ?
— Ben... ça serait déjà sympa de ne plus comparer ta vie à la mienne, et si tu pouvais éviter de confondre ta culpabilité et ce que tu crois être ma dignité, ça éviterait pas mal de malentendus. Pour le reste, t'as qu'à faire comme si j'étais une espèce d'ermite à la con. Je dis pas que je suis la version moderne de Diogène, mais, côté méditation sur la misère du monde, je commence à être sacrement au poil.
— Un ermite, hein ?
— Ouais, comme ça on pourra tous les deux faire semblant que je me suis retiré exprès et que je reviens quand je veux.
C'est peut-être vrai. Michel est peut-être plus proche de la cloche anar des années soixante et soixante-dix que des exclus du libéralisme, mais sa philosophie de l'ermitage est une conséquence et Stephen la conçoit plus comme une bouée de sauvetage psychologique que comme une adaptation opportune. Au mieux, cela lui évite de sombrer totalement, ce qui n'est pas évident pour quelqu'un d'intelligent, et Michel l'est assez pour souffrir de son propre regard. Sa culture s'interrompt avant le lycée, quelque part dans le stock d'une manufacture stéphanoise, mais sa mémoire est indemne. Il a peu appris pendant ses années scolaires, et surtout à côté, mais il a tout retenu et il sait extrapoler les informations qui lui font défaut. Simplement, sa personnalité s'est disloquée par étapes, le privant d'ego, de désirs et de pugnacité. Après six mois de cette fréquentation décousue. Stephen ne connaît que deux de ces étapes : l'emprisonnement de son père et la faillite de l'entreprise stéphanoise. Quelques remarques, quelques réactions et son expérience du recoupement lui en font deviner d'autres. Un accident et une mort qui ne sont pas forcément liés. Un internement d'office, sa mère, la drogue, sa sœur, l'abandon et l'impuissance.
Michel se distille au compte-gouttes en parlant de ce qu'il voit et de ce qu'il entend. Il ne raconte pas, il interroge et il retourne les questions. Stephen s'efforce de ne pas en montrer davantage, mais les mots puis les phrases lui échappent, et il a fini par comprendre que Michel a beaucoup plus besoin de se nourrir de lui que de ses pains au chocolat. Alors il lui parle de son boulot, lui qui ne devrait en parler à personne (pas seulement parce que c'est écrit en rouge dans son contrat de travail ; ce qu'il a à dire est vraiment moche).
— Je suis tombé sur un dossier aberrant, finit-il par répondre.
— Tu m'excuseras, mais c'est un peu ton pain quotidien les aberrations, les barjos, les monstres...
— Non, non, ce n'est pas le cas qui est aberrant. C'est le dossier. Il est tellement plein de vides qu'il est inexploitable. (Il soupire.) J'exagère à peine. Le fichier racine mentionne trois répertoires pour trois séries de documents. Je n'en ai trouvé que deux, dont l'un est quasiment vide et l'autre bourré de bugs. En fait, il est tellement vérolé que même les sources sont illisibles. J'ai refilé le bébé aux informaticiens et j'espère bien qu'ils me revitaliseront tout ça. Toujours est-il que j'aimerais bien qu'ils m'expliquent comment l'une des infothèques les plus sécurisées du monde a pu se planter à ce point.
— Euh... je suis pas un spécialiste, mais les archives informatiques c'est probablement comme tout le reste : ça s'use. De quoi il parle ton dossier ?
Stephen ne tient pas à expliquer le principe de redondance. Il ne lui paraît pas davantage indispensable de détailler les procédures informatiques de stockage à quelqu'un qui n'a jamais touché un ordinateur.
— D'une gamine de douze ans, parricide.
Michel siffle :
— Douze ans ? C'est une satanée précoce, ta gamine !
Avec le temps, Stephen a appris à ne plus s'étonner des remarques de Michel, crues, souvent dérangeantes, mais d'une clairvoyance inattendue.
— Précoces est le terme politiquement correct pour désigner les enfants surdoués, en effet. Elle l'est, à bien des égards, ou plutôt elle l'était, car l'histoire date de 1985.
— Douze ans en 85... ça lui fait mon âge. Qu'est-ce qu'elle est devenue ?
Dans le mille, une fois de plus. Stephen soupire :
— C'est ce que j'aimerais bien savoir. Mais, pour l'instant, je me contenterais de découvrir que nous ne l'avons pas perdue de vue. Elle a tué quatre personnes alors qu'elle n'était pas encore adolescente...
— Quatre ? Je croyais que...
Stephen se lève.
— C'était un dîner. Il y avait aussi un couple d'amis de ses parents.
— Quatre adultes pendant un dîner ? Elle leur a tiré dessus avec une mitraillette ou quoi ?
Stephen enjambe le banc et tend la main.
— Il faut que j'y aille, Michel. Je te raconterai la suite demain.
Michel serre la main et la conserve quelques secondes dans la sienne.
— Elle les a empoisonnés, c'est ça ?
— Elle s'est servie d'un sabre.
Stephen profite de la stupeur de Michel pour s'éloigner. Il sait que celui-ci va consacrer une partie de sa journée à se demander comment une gamine de douze ans a pu venir à bout de quatre adultes avec un sabre, lui-même a essayé d'imaginer la scène et n'est parvenu à aucun enchaînement d'images réaliste. Le rapport du médecin légiste précise que les adultes étaient éméchés, mais pas ivres, et qu'il n'a relevé aucune trace de stupéfiant ou d'une quelconque substance invalidante. Malgré l'aveu spontané de la fillette, les enquêteurs ont immédiatement penché pour l'intervention d'un tiers, un professionnel, mais aucun indice n'est venu étayer leur soupçon, tous au contraire désignent l'enfant comme l'unique responsable de la tuerie. Tous sauf la différence de taille, de poids et de masse musculaire entre une gamine, à peine pubère et plutôt fluette, et quatre adultes en parfaite condition physique, dont l'un — le père — n'était probablement pas étranger aux sports de combat et aux arts martiaux. Le wakisachi qui l'a tué était une arme de sa collection et sa profession d'attaché culturel, dans ces années-là, peut très bien impliquer des fonctions beaucoup moins avouables nécessitant un solide entraînement. Elle laisse aussi planer un sérieux doute sur la culpabilité de sa fille. Un doute que l'expertise psychiatrique — un des rares documents que Stephen n'a pas besoin de faire revitaliser — ne lève pas totalement.
C'est un rapport écrit dans un anglais approximatif, manifestement mal traduit de l'allemand. Pas facile de comprendre ce que son rédacteur originel a voulu exprimer, même en s'appuyant sur les autres documents lisibles du dossier, rédigés eux en anglais par des Américains de naissance. Il s'agit d'une expertise à la partialité toute freudienne dans laquelle le traducteur, indubitablement lacanien, s'est évertué à semer la confusion. En soi, le document est aussi inutilisable que dénué d'intérêt, mais il a décidé de l'avenir d'une enfant de douze ans et il a été la pièce maîtresse d'un combat acharné entre la justice allemande et la diplomatie américaine. Un combat qu'un jeune juge pour enfants et un vieux psychiatre entêté ont gagné... à Berlin, en 1985, alors qu'il est question d'un attaché culturel américain et de pédophilie.
Le psychiatre berlinois est formel et le dossier médical, dont Stephen ne dispose pas mais que le médecin cite à plusieurs reprises, abonde dans son sens : l'enfant a subi des violences sexuelles pendant des mois, de la part de ses parents et d'au moins un couple de leurs amis, précisément celui qui a été assassiné en même temps qu'eux. Si cette partie est claire, le détail des processus psychologiques et physiologiques ayant conduit l'enfant à un quadruple meurtre, commis en état second sous le coup d'une décharge d'adrénaline comparable à celle qui permet à une mère de faire un bond de sept mètres pour sauver son enfant qu'un véhicule va écraser ou à un sportif de se transcender pour réaliser un exploit, est truffé de poncifs et de contre-vérités qu'on s'attend davantage à lire dans un journal à sensations que sous la plume d'un scientifique. À aucun moment, par exemple, il n'est mentionné ou sous-entendu que l'enfant s'exerçait depuis longtemps au maniement du sabre. Et pour cause ! Puisque cela suggérerait une préméditation invalidant la thèse de la décharge d'adrénaline en état second.
Par le Net, Stephen a posé la question à un expert japonais en arts martiaux, un maître d'aïkido. Celui-ci a répondu qu'un senseï intraitable pouvait en trois ans amener un enfant obstiné à une maîtrise du shinaï lui permettant de s'essayer au boken dans sa onzième ou douzième année, mais qu'il était curieux de voir l'enfant décrit par son correspondant ou, à défaut, de connaître sa taille et son poids, ainsi que ceux du wakisachi. Ensuite, Stephen s'est fait expliquer par le spécialiste maison de la culture japonaise que le maître d'aïkido estimait l'exploit hautement improbable, mais que son honnêteté lui interdisait de le déclarer impossible.
Stephen ne remet pas en cause la participation de la fillette au quadruple meurtre. Il voudrait être certain qu'elle ne s'est pas uniquement effectuée en ouvrant la porte de l'appartement au moment opportun ou avec l'assistance d'un, voire de plusieurs adultes scandalisés par le comportement des parents, car cela modifierait profondément son analyse du profil psychologique de l'enfant et des conséquences sur le comportement futur de celle-ci.
Ann X, ainsi que la désignent les comptes rendus d'audience et le psychiatre berlinois. Ann X, le nom du dernier répertoire que Stephen a créé dans son ordinateur, parce que l'identité de l'enfant n'apparaît en entier sur aucun des documents qu'il a déjà pu compulser. Ann X. amputée de bien plus qu'un patronyme un soir de juin 85, entre la viande et le fromage.
Decaze l'attend sur le parking du Sofitel, quai Augagneur. Il est assis sur le capot de sa Laguna grise, les bras croisés sur un blouson de cuir mordoré. Il discute avec un chasseur de l'hôtel, qui le salue et regagne l'établissement dès que Stephen approche.
— Je vous attends depuis cinq minutes.
— Alors, c'est que vous aviez cinq minutes d'avance.
Decaze se redresse, un petit sourire aux lèvres.
— Je voulais juste dire qu'on ne peut pas stationner ici trente secondes sans qu'ils envoient les chiens.
Stephen retourne le sourire.
— Je voulais juste vous rendre votre bonjour selon le même code.
Decaze désigne la portière côté passager et contourne le capot. Il ne dira pas bonjour, il ne s'excusera pas. Il n'aime ni les formes ni les convenances et il supporte aussi bien la réputation d'ours qui en découle que l'embarras qu'elle provoque. Stephen ne s'est jamais embarrassé de quoi que ce soit avec lui. Decaze est son chef de service, mais il ne lui doit aucun compte. Il est seulement tenu de lui adresser ses requêtes pour les dossiers nécessitant un complément d'information, ce qu'il a fait une vingtaine de fois. C'est aussi à lui qu'il doit remettre ses conclusions lorsqu'il pense tenir un faisceau de concordances solide pouvant justifier l'ouverture ou la réouverture d'une enquête. Le cas ne s'est jamais présenté ; Decaze l'estime d'ailleurs très hypothétique. Par contre, il réagit toujours vite et efficacement aux requêtes de Stephen. Il a appelé Stephen à minuit et demi pour lui fixer rendez-vous devant le Sofitel.
Stephen ouvre la portière en même temps que Decaze.
— Où m'emmenez-vous ?
— Saint-Bonnet-le-Froid.
— C'est entre le col de Maleval et le col de la Luère, ça ?
— Exact.
— Je préférerais conduire.
Stephen supporte mal les routes de montagne (même si les monts du Lyonnais ne sont pas véritablement escarpés), n'a aucune affinité avec les automobiles européennes et déteste la conduite à la française. En fait, il n'est à l'aise qu'au volant d'une limousine à boîte automatique, sur les autoroutes à six voies, le cruiser verrouillé un peu en dessous de 120 kilomètres heure. Ce qui ne l'a pas empêché, dans une intention d'européanisation, d'acquérir une Escort d'occasion, avec cinq vitesses et sans cruiser, et de se contraindre à s'en servir au moins une fois par semaine.
Decaze lui jette un regard atterré, ôte son blouson et grimpe dans la voiture côté volant, ne laissant d'autre choix à Stephen que de l'imiter côté passager.
— Je vous ai suivi et doublé plusieurs fois. Bellanger, en ville et sur le périph. Faites une formation de pilotage. Après, je vous laisserai conduire. Pour l'instant, vous êtes un danger public.
Stephen aussi a vu Decaze au volant.
— Parce que je respecte le code de la route ?
— Parce que vous n'avez aucun réflexe, sinon celui de planter les freins, que vous êtes complètement déconcentré, que vous êtes incapable d'anticiper et que vous gênez ceux qui roulent. En outre, je vous rappelle que rester sur la voie du milieu est une infraction. Maintenant, si mon comportement automobile vous dérange, je vous suggère de porter plainte contre les constructeurs, qui vendent des véhicules dont les performances dépassent de loin les limitations de vitesse, et contre les États, qui préfèrent racketter les automobilistes plutôt que prendre des mesures coercitives à rencontre desdits constructeurs. Et, accessoirement, épluchez les procès-verbaux : ce sont les fautes de conduite qui provoquent les accidents, pas la vitesse. La vitesse se contente de les aggraver.
Inutile de faire remarquer que c'est une excellente raison pour la limiter. Decaze objecterait que réduire le pourcentage de mauvais conducteurs par des formations adaptées est une attitude beaucoup plus responsable. Decaze démarre, gagne la rue Sala et fait le tour du centre des impôts au rythme que lui imposent les automobilistes qui cherchent une place.
— Vous êtes jeune et plutôt sportif, Bellanger. Je ne doute pas qu'un ou deux stages dans une école de pilotage feraient de vous un bon conducteur, mais jusqu'à quel point ? Et le testeriez-vous ? (Il engage la Laguna dans le flux du quai en faisant hurler le moteur surgonflé.) Nous sommes tous différents. Nous n'avons pas les mêmes réflexes, la même perception de l'espace et du mouvement, le même attrait pour la conduite, les mêmes peurs, les mêmes facultés de concentration et la même confiance en nos capacités. En plus, nous vieillissons.
La Laguna zigzague entre les files. Stephen est déjà complètement crispé.
— Soit on nous laisse nous autocontrôler, considérant que nous sommes des citoyens formés et responsables. Soit on limite notre capacité à nuire en fonction de nos facultés et de nos compétences, régulièrement testées.
— Vous voulez instaurer un permis à limitations variables ?
Decaze déboîte brutalement sur la droite d'une camionnette qu'il allait doubler et qui s'est décalée sur sa voie sans clignotant, tombe une vitesse, et écrase l'accélérateur pour passer le feu à l'orange en laissant la camionnette sur place.
— Je veux que l'État arrête de nous faire prendre ses vessies budgétaires pour des lanternes de sécurité. En adaptant le permis aux compétences individuelles et en jumelant les capacités des véhicules aux limites des permis, on résout tous les problèmes d'un coup.
— C'est pas un peu élitiste tendance nasillon sur les bords comme raisonnement ?
Le moteur revient à un régime raisonnable. Decaze est bloqué par le ralentissement sous la gare routière.
— Et comment appelez-vous une société qui pénalise par l'argent et qui légalise par le bas ?
Stephen s'en donnerait une gifle. Il reste silencieux jusqu'à l'entrée du tunnel de Fourvière, puis, pour échapper à sa terreur de l'accident alors que Decaze s'est lancé dans un slalom interminable, il se décide à poser la question par laquelle il aurait dû commencer :
— Que va-t-on faire à Saint-Bonnet-le-Froid ?
— Je vais vous faire rencontrer la dernière personne qui a consulté le dossier Ann X.
— Me faire rencontrer ? Je ne pouvais pas y aller seul ?
Sans lâcher ses trois rétroviseurs et le pare-brise du regard, Decaze sourit.
— Je suppose que si, mais d'une part cela nous aurait privé d'une petite discussion en dehors de la boutique et, d'autre part, je suis aussi curieux que vous.
Stephen fronce les sourcils. Son intérêt est éveillé, il a tout à coup moins peur que la Laguna percute un autre véhicule.
— La personne à laquelle je vais vous présenter occupait mon poste. J'ai travaillé huit ans avec elle et je dois ma promotion à son départ en retraite anticipée. On ne l'a pas débarquée, mais elle l'aurait été si elle n'avait pas décidé elle-même de quitter Interpol. Ses compétences commençaient à pâtir d'une maladie neurodégénérative, dont l'évolution était de très mauvais augure.
— Alzheimer ?
Decaze se rabat entre deux voitures, leur coupant presque la route, pour sortir en direction de Tassin-la-Demi-Lune. Il est enfin obligé de lever le pied.
— Non, mais les symptômes en sont proches.
— Vous pensez qu'elle est à l'origine des détériorations du dossier ?
— C'est une éventualité qu'il est difficile d'écarter. Disons qu'elle a pu faire des erreurs de manipulation ayant conduit à la suppression de quelques documents. Sa mémoire lui jouait des tours et elle avait parfois de petits problèmes de coordination. Cela dit, pour répondre à la lettre de votre question : non, je ne pense pas qu'elle soit à l'origine de ce qui ressemble fort à un dysfonctionnement général. Je suis au contraire persuadé qu'elle s'est évertuée à remettre de l'ordre dans un dossier dont les insuffisances l'ont alertée.
» Cela arrive régulièrement. Au moment de transmettre des informations à un service de police ou d'étudier un dossier pour étayer une instruction, l'un de nous prend conscience de petites imprécisions, d'inexactitudes, voire de laxismes plus importants. Nous centralisons des infos qui nous parviennent du monde entier et, d'une façon générale, nous le faisons bien, mais nous ne sommes pas à même de juger de la qualité de ces renseignements et des investigations qui y ont conduit. Il est impossible de tout vérifier. Par contre, nous pouvons nous assurer que les dossiers que nous retransmettons ne sont pas entachés de graves manquements. C'est la raison d'être de mon service... du nôtre, puisque votre étude s'effectue avec le même souci d'expertise.
— Je sais tout ça. Où voulez-vous en venir ?
Decaze profite d'un feu rouge pour jeter un regard à Stephen.
— Vous avez deviné ?
La question de Stephen est sincère : il ne voit absolument pas où Decaze veut en venir. Toutefois, rien ne lui interdit de raisonner à partir du peu qu'il connaît, et comme il n'a jamais craint de passer pour un imbécile en se trompant à voix haute...
— Vous craignez que le dossier Ann X, plutôt embarrassant pour la diplomatie américaine, ait été délibérément dégradé.
Decaze ne répond pas, il roule.
— Ce qui suppose une infiltration de longue date, donc d'autres manipulations dans nos fichiers.
— Vous venez d'inventer l'eau chaude, Bellanger.
— À ce point ?
La Laguna sort du rond-point d'Alaï. Il n'y a personne dans les esses qui montent vers Bel-Air et Craponne. La main droite de Decaze commence son ballet entre le volant et le levier de vitesses.
— Nous sommes un organisme indépendant des organes qui le constituent, un organisme qui centralise ce dont on veut bien l'informer et qui répond aux questions qu'on lui pose. Notre vocation préventive nous conférant aussi un rôle analytique et statistique, nous sommes en permanence dépositaires de données dont chaque organe pris indépendamment ne dispose pas. Pour des raisons dépassant largement nos compétences, des émanations de ces organes peuvent désirer profiter discrètement de certaines de ces données parfaitement inutiles à leurs services de police ou à leur système judiciaire.
— De là à faire disparaître des documents, il y a une marge !
— Je vous le concède. Toutefois, nous ne sommes pas forcément tous incorruptibles et nos engagements peuvent ne pas concerner exclusivement la boutique.
Decaze écrase la pédale de frein. Il a rattrapé un véhicule qu'il ne pourra pas doubler avant la sortie de Craponne. Stephen ne s'en plaint pas.
— Je suppose que cela occasionne des enquêtes internes.
— À ma connaissance, nous n'avons jamais été confrontés de manière flagrante à ce type de problème, essentiellement parce que nous sommes plutôt conciliants avec les services spéciaux des uns et des autres. Donc, puisque nous sommes conciliants, je préfère m'assurer que personne ne nous prend pour des poires.
— Et c'est pour ça que nous avons cette petite conversation en dehors de la boutique... Je crois que je sais à quoi m'en tenir.
C'est le dernier feu. Après, Decaze va pouvoir rouler comme il l'entend et Stephen s'efforcer de contenir la bouillie de croissants et de café dans son estomac. Pourtant, le feu passe au vert et Decaze n'accélère que modérément.
— Faites votre boulot de profiler, Bellanger, et...
— Je ne suis pas profiler !
— D'accord, alors faites votre boulot tout court, mais ne vous plongez pas trop profondément dans d'autres dossiers avant d'avoir des certitudes sur celui-ci. Ne changez rien à vos habitudes de travail, mais mettez-moi en copie sur tous les documents et prévenez-moi de vos moindres démarches. Ne vous préoccupez de rien de ce qui est cuisine interne ; ça, c'est mon job. De rien, vous comprenez ?
— Je comprends surtout que vous essayez de me faire peur ! Et si je sens un souffle sur mon épaule ?
— Ce sera le mien, ou celui de quelqu'un qui aura le mien sur la sienne.
» Une dernière chose : en plus du boulot que vous avez l'habitude d'effectuer, cette affaire risque de nécessiter un véritable travail d'investigation, ne serait-ce que pour reconstituer l'itinéraire d'Ann X. Dans ce domaine, évitez les initiatives. Quand je ne serai pas en mesure de vous aider personnellement, je vous indiquerai les personnes qui pourront le mieux vous assister.
Les plus fiables, traduit Stephen.
— Pourquoi ai-je la furieuse impression que vous en savez beaucoup plus que moi sur le dossier ? demande-t-il.
— Parce que j'ai passé une partie de la nuit avec les gars du labo et que j'ai eu le temps de jeter un œil aux pièces qu'ils vous retournent. Je ne sais pas à quoi vous vous attendiez, Bellanger, mais le fossile que vous êtes en train de mettre au jour pourrait bien être une sorte de chaînon manquant.
Stephen poserait bien une autre question, mais, en sortant de Grézieu-la-Varenne, la Laguna fait un bond en avant et se lance dans une ascension record du col de la Luère. Très vite, il oublie toutes les interrogations qui se bousculent sous sa tignasse et regrette d'être trop incurablement athée pour risquer une prière.
La maison est à flanc de coteau, au bout d'un chemin caillouteux de deux kilomètres, au pied de la forêt et au-dessus d'un patchwork de vergers et de champs cultivés. Il y a un hameau en contrebas, ou une grosse ferme, loin, et c'est tout. Les arbres sont givrés, le sol est recouvert d'une mince couche de neige, l'air assèche les narines, la maison est un chalet de bois presque noir, un pick-up Ford stationne à côté d'un appentis rempli de bûches. Stephen se prend son deuxième coup de nostalgie de la matinée.
C'est une jeune femme qui les accueille. La trentaine, brune aux yeux verts, des taches de rousseur sur des joues pleines d'air plus pur que celui de la ville, chemise de bûcheron, jean et Timberlands. Elle a des copeaux de bois dans les cheveux et un tabouret de bar tout frais sorti du rabot sous le bras gauche. Elle doit bien connaître Decaze car elle lui fait la bise. A Stephen, elle ne tend que la main, après l'avoir essuyée sur son jean. La main est calleuse, la poigne est ferme, le regard franc.
— Iza.
— Stephen.
Elle s'écarte. Stephen suit et imite Decaze. Ils cognent leurs chaussures sur un paillasson de métal, grimpent une marche et se les essuient sur une natte de jute tressée. Dans l'entrée, deux rangées de patères, sur lesquelles sont accrochés des vêtements de toutes saisons, unisexes mais plutôt masculins, surplombent des casiers à chaussures dont aucune n'est vraiment féminine et toutes très fonctionnelles. Decaze ôte son blouson et l'accroche à une patère. Stephen fait de même avec son coupe-vent. La jeune femme pose le tabouret et échange ses Timberlands contre une paire de charentaises au kilométrage respectable.
— Tu vas parler boulot ? demande-t-elle à Decaze.
— Oui.
— Une heure maximum. Elle est fatiguée.
Elle se tourne vers Stephen.
— Faites des phrases courtes, avec au plus deux propositions. Ne sautez pas du coq à l'âne. Ne terminez pas les phrases sur lesquelles elle bute, reformulez-les complètement pour qu'elle les achève elle-même. Idem quand elle se répète. À l'inverse, lorsque ses yeux partent vers le haut, n'insistez pas. Et essayez de garder ces consignes à l'esprit tout le temps.
Stephen hoche la tête. Il est impressionné.
— Quand je dis à Philippe : « Tu m'as demandé de te rappeler l'heure », on change de sujet. Vous pouvez parler de la pluie, du beau temps, de tout ce que vous voulez, mais plus de boulot.
Stephen note simplement que Decaze se prénomme Philippe et qu'il lui aura fallu huit mois pour l'apprendre. Il est un peu déçu : persuadé que Decaze n'a d'autre vie que professionnelle, il aurait juré que personne, honnis l'administration, ne connaît son prénom. Le pire, c'est qu'Iza, elle, semble convaincue du contraire. Non, le pire, c'est que Decaze ne réagit pas à la mention du Philippe. Cela lui est parfaitement naturel.
Encore un a priori qui prend l'eau.
Au jugé, le séjour occupe à lui seul les quatre cinquièmes de la surface de ce niveau du chalet. Deux baies vitrées coulissantes donnent sur une terrasse de cinquante mètres carrés qui domine les vergers. La plus à l'ouest éclaire la table et les chaises rustiques de la partie salle à manger, sur lesquelles veille un impressionnant buffet de chêne sombre. Côté salon, deux hommes debout encadrent une table basse de noyer patiné par les années. La table fait face à une cheminée à l'âtre assez large pour faire rôtir un cochon de lait ; chacun de ses angles pointe vers un fauteuil. Dans l'un d'eux, lace à la baie vitrée, à la droite immédiate du foyer dans lequel brûlent deux bûches entrecroisées, les pieds sur la table, les lunettes sur le bas du nez, un petit bout de vieille dame sans âge déterminable feuillette un magazine. Quand elle se redresse pour les accueillir, Stephen découvre qu'elle n'est pas si petite, pas si vieille, et que le magazine qu'elle vient de jeter sur la table est un numéro spécial du Canard enchaîné. Elle lui tend une main longiligne et sèche, qu'il serre avec précaution, puis elle embrasse chaleureusement Decaze.
Personne n'a prononcé un mot. Stephen s'assoit dix secondes après les autres, quand il comprend que personne ne l'y invitera. Il se retrouve dos à la baie vitrée, plutôt mal à l'aise. Malgré le sourire d'Iza, son embarras ne décroît pas lorsque Decaze se décide à le présenter ou, plutôt, à expliquer leur démarche, à sa façon.
— Bellanger a mis le nez dans un dossier que tu as traité. Il a besoin de ton éclairage.
— Quel dossier ?
Aussi directe, aussi froide que Decaze, qui ne répond pas bien sûr. Stephen s'accorde cinq secondes avant de le faire, il veut être sûr que son timbre de voix ne trahira pas sa gêne.
— Je l'ai appelé Ann X.
La vieille dame reprend sa position dans le fauteuil, les talons sur la table. D'un doigt, elle remonte ses lunettes sur l'arête de son nez et braque son regard sur Stephen, mais ce n'est pas à lui qu'elle s'adresse :
— Tu nous prépares un thé, Iza ?
— Tu viens d'en boire un, maman.
S'il y a un reproche dans la voix. Stephen se doute qu'il ne concerne pas le thé.
— Tu en as pour dix minutes. Ce jeune homme s'en sortira très bien sans ton assistance et, au besoin. Philippe le rappellera à l'ordre.
Elle n'a pas lâché le regard de Stephen. Sa tille se lève à contrecœur et quitte la pièce.
— Iza est persuadée que les efforts intellectuels m'engluent les astrocytes.
Stephen esquisse un sourire timide.
— Tu as un prénom. Bellanger ?
— Stephen, s'empresse-t-il en escomptant bien retourner la question mais sans savoir comment s'y prendre pour rester déférent.
La vieille dame lui épargne une maladresse.
— Inge Stern. Évite-moi le « madame », s'il te plaît... et le Stern, évidemment, si cher au collègue Decaze.
Stephen n'ose pas quitter le regard d'Inge Stern, mais il serait curieux de voir la tête dudit Decaze.
— J'avais surnommé ce dossier « Ann B ». B pour Berlin. Je suppose que nous parlons du même ? (Elle n'attend pas l'acquiescement.) Dans quel état l'as-tu trouvé ?
En quelques phrases aussi courtes et simples que possible. Stephen résume ses mauvaises Surprises. Decaze enchaîne :
— Des documents que le labo a réussi à remettre en étal, il ressort que la môme a fait un séjour de six mois en hôpital psychiatrique, à Berlin, puis qu'elle a été placée dans un établissement pour enfants inadaptés, à Fribourg, en Suisse. Trois ans plus tard, elle égorge un éducateur de cet établissement et elle en blesse grièvement trois autres avant de s'enfuir.
Inge Stern laisse passer deux secondes avant de demander :
— C'est tout ?
Decaze ouvre les mains en signe d'impuissance.
— Bellanger tirera probablement beaucoup plus d'informations que moi des rapports par ailleurs incomplets des éducateurs, enseignants, médecins et intervenants judiciaires qui ont été en contact avec elle, mais c'est à peu près tout, oui. Aucune photo, aucune date de naissance, aucune empreinte, aucun nom et aucune trace après sa disparition de Fribourg.
— Pas de rapport de police ? demande Stephen.
— Enquête de routine. Les trois éducateurs ont été blessés alors qu'ils tentaient de s'interposer entre la jeune fille et leur collègue après une remontrance un peu appuyée. L'arme était une...
— Machette de fortune fabriquée dans les ateliers de rétablissement, le coupe Inge Stern. Le mort poursuivait Ann de ses assiduités. Elle a accusé les trois autres d'avoir fermé les yeux. La police suisse semble avoir fait de même en menant son enquête. Huit semaines plus tard, les carabiniers l'arrêtent à la frontière italienne. Elle vient de trancher la main du routier qui l'a prise en stop. Le routier prétend ne lui avoir fait que des avances orales. Elle ne dit pas le contraire. Elle ne dit d'ailleurs plus rien. Déclarée irresponsable de ses actes et dangereuse, elle est internée près de Lugano dans une maison pénitentiaire à vocation psychiatrique.
Elle se redresse, ouvre la bouche et la referme en retombant dans son fauteuil. Un long silence s'ensuit pendant lequel son regard se perd entre les solives du plafond. Decaze cherche discrètement à attirer l'attention de Stephen pour lui rappeler les consignes d'Iza, mais celui-ci garde les yeux sur Inge Stern sans mot dire. Il se souvient très bien de ce qu'il ne doit pas faire. Il attend. Il le fait même sans aucune impatience. Il évalue, non pas ce qu'il a entendu (ce qu'il a entendu n'aura de consistance que lorsqu'il pourra éplucher les documents évoqués), mais Inge Stern. Une vieille dame de même pas soixante ans — il en est à peu près certain — qui lutte avec ses défaillances mnésiques sans pouvoir se fier à ce que sa mémoire lui livre et qui le sait. Une grande dame, tombée du haut de son intelligence, qui doit puiser dans ses souvenirs, précisément ceux qui ont accompagné sa chute.
Iza réapparaît un plateau dans les mains. Elle jette un œil vers sa mère, mesure la qualité du silence et s'installe dans le fauteuil inoccupé, juste au bord, prête à remplir les tasses quand le thé sera infusé. Decaze se penche vers celle qui lui fait face et y déverse une cuillerée de sucre. Il relève la tête vers Stephen qui décline l'offre d'un geste de la main.
— Je ne visualise pas ce qu'il y avait dans le troisième répertoire, se ranime Inge Stern, mais il n'était pas vide.
Personne n'a sursauté. Stephen estime que c'est un miracle.
— Et les documents du deuxième, ceux qui concernent Fribourg, étaient en meilleur état que ce que... Stéphane, c'est ça ?
— Stephen, corrige Iza.
— Ils étaient bourrés de signes cabalistiques mais lisibles pour l'essentiel. Quant à ceux de Berlin, ils étaient impeccables, à l'exception de ce qui touchait à l'identité de l'enfant. Son nom de famille, par exemple, remplacé par un vulgaire blanc aux rares endroits où il était mentionné. J'en conserve une impression d'acte délibéré et, pourtant, je me souviens avoir conclu que...
Elle s'interrompt, sourit et reprend :
— Dans mon état, je ne devrais pas m'inquiéter de passer pour démente, mais certaines habitudes ont la vie dure. Bref, j'ai fini par penser que... Ça y est, je me souviens de ce qu'il y avait dans le troisième répertoire ! Des reliques... non, des objets, des... des... des souvenirs. Des souvenirs, c'est ça. Des objets souvenirs.
Decaze et Iza ne réagissent pas. Iza s'empare de la théière et Decaze lui tend sa tasse. Ils prennent grand soin de ne pas regarder Inge ou Stephen. Puisqu'il se sait testé, celui-ci fait ce qu'on attend de lui : il reformule.
— Le premier répertoire concerne Berlin, le deuxième Fribourg, l'amputation du routier et l'internement près de Lugano. Aucun d'eux ne contient de documents permettant d'identifier formellement Ann, ni photos, ni empreintes, ni références administratives utilisables. Ce qui permettrait de soupçonner des dégradations intentionnelles. Mais les choses sont moins évidentes qu'elles ne paraissent, ne serait-ce que parce que le troisième répertoire contient des évocations de souvenirs, d'objets...
Inge Stern le regarde intensément, mais elle reste muette. Elle attend qu'il termine lui-même cette phrase qui ne lui appartient plus. Stephen attrape la tasse qu'Iza vient de remplir et se recule dans son fauteuil. Il sait que la jeune femme va mettre un terme à la conversation s'il insiste, alors il l'abrège lui-même en se tournant vers elle :
— Assez parlé boulot. Vous savez que ce chalet me rappelle celui de mon père près de Sainte-Anne-du-Lac ?
Quand ils quittent le chalet. Iza remercie Stephen d'avoir compris et appliqué ses consignes. Elle ne s'étend pas, mais il y a beaucoup de gratitude et d'admiration dans son regard.
— Je referai quelques tentatives dans les jours qui viennent, promet-elle. En tout cas, je parlerai du dossier. J'arrive parfois à lui faire préciser des souvenirs en les évoquant par bribes.
Alors qu'il tend la main pour la saluer, elle l'embrasse en lui glissant :
— Tu connais le chemin et je suis dans l'annuaire.
La première chose que lui dit Decaze après avoir mis le contact est :
— Eh bien ! Vous avez fait forte impression. Bellanger. Et, croyez-moi, ce n'est pas donné à tout le monde !
Stephen écarte une remarque qu'il trouve tout à fait déplacée.
— Quel type d'objets ou de souvenirs pouvons-nous conserver sous forme numérique ? recentre-t-il.
Decaze ne répond pas tout de suite. Il se mord la lèvre inférieure et il demande :
— Vous ai-je déjà donné l'impression de me mêler de la vie privée d'autrui ?
Stephen est trop interloqué pour répondre autre chose que :
— Non, ça, vraiment pas.
— Tant mieux, je n'aimerais pas que vous interprétiez un propos somme toute très anodin. (Il laisse passer un blanc puis il lâche :) Des enregistrements.
— Pardon ?
— Les seuls « objets » que nous pouvons conserver, même si ce n'est pas dans nos habitudes, sont des enregistrements audio ou vidéo. Je demanderai aux archives de faire une recherche.
La voiture a rejoint le goudron. Decaze entreprend de martyriser le moteur et les pneus, pendant que Stephen s'efforce de retenir la sueur qui lui coule sur le front et les tempes. Il préférerait pouvoir réfléchir, mais il lui parait plus sage d'y renoncer, du moins tant que le thé s'obstine à vouloir lui remonter l'œsophage. Une phrase de Decaze, pourtant, lui est revenue en mémoire et s'installe comme une rengaine dans ses pensées. À l'entrée de Craponne, quand Decaze lève enfin le pied, il lui demande :
— En quoi Ann X vous semble-t-elle être une sorte de chaînon manquant ?
Les mains de Decaze se crispent sur le volant.
— Vous relevez tout, hein ?
— C'est mon job.
— cqfd. Et je suppose que je ne suis pas le seul à avoir tendance à l'oublier ! (Il fait la moue.) Puisque je ne peux pas revenir en arrière, je me contenterai de vous dire que votre job, justement, est trop important pour que je coure le risque de l'influencer en dissertant davantage sur une intuition dont j'aurais mieux fait de ne pas vous parler.
— Vous n'avez parlé de rien !
— Alors espérons que ce n'est déjà pas trop. Et si, malgré tout, l'analogie vous revient en tête, essayez de ne pas vous focaliser dessus.
Stephen rit.
— D'accord, mais permettez-moi de vous faire remarquer que vous êtes en train de faire exactement le contraire de ce que vous espérez.
— C'est-à-dire ?
— Vous excitez ma curiosité.