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Mais où est donc Or ni Kar ?

Selon le psychanalyste Serge Tisseron, les aventures de Tintin constitueraient une bande dessinée énigmatique « construite autour d’un secret familial qui hanta Hergé et dont il hanta à son tour son œuvre pour tenter de s’en libérer1. »

En bref, le jeune Georges Remi, dès sa plus tendre enfance, aurait été élevé sous le poids d’un secret de famille portant sur l’identité véritable de son grand-père. En effet, l’oncle et le père d’Hergé, qui étaient jumeaux, naquirent de père inconnu. Jusqu’à l’âge de onze ans, ils portèrent le patronyme de leur mère, et quand celle-ci épousa un certain Remi, c’est ce nom qui leur fut donné. Précisons que lorsqu’elle s’était retrouvée enceinte, la grand-mère d’Hergé, Marie Dewigne, était employée comme simple servante au service d’une aristocrate, la baronne de Dudzeele. De là à supposer que le géniteur des jumeaux était un aristo belge, voire le roi des Belges, Léopold II, connu pour ses frasques ancillaires, il n’y a qu’un pas que Serge Tisseron franchit allègrement.

Il est vrai que l’hypothèse est excitante quand on se dit spécialiste des secrets de familles. Pour les psychanalystes, un secret aussi indicible constitue ce qu’ils appellent une « crypte ». Pour Tisseron, l’analogie avec la crypte qui sert de fondations au château de Moulinsart est donc évidente. On le sait, c’est dans ce sous-sol que se dissipera l’énigme qui a trait aux origines du capitaine Haddock. Comme si la métaphore ne suffisait pas pour « décrypter » le secret des origines, Tisseron précise qu’Hergé « souffrait de ce qu’on appelle en psychologie : un fantôme ». Et notre psychanalyste de se lancer dans la reconstruction de l’énigme. Entre autres indices, trois lettres : « Or, ce sont justement ces trois lettres K, A et R dont j’avais souligné, en 1985, et sans avoir remarqué ce passage, la présence dans la plupart des noms propres créés par Hergé dans son œuvre ! […] Hergé introduisit donc les trois sons K, A et R comme le souvenir d’une présence royale dans la plupart des noms propres qu’il imagina pour ses héros : la Castafiore, bien entendu, le gorille Ranko de L’Île noire, Alcazar, Ottokar, le Karaboudjan (le cargo dont Haddock est le capitaine dans Le Crabe aux pinces d’or), Rackham le Rouge, Raskar Kapac (la momie des 7 Boules de cristal), Huascar (le grand prêtre du Soleil dans Le Temple du Soleil), le sherpa Tarkey de Tintin au Tibet, Carreidas le milliardaire puéril du Vol 714 pour Sydney) et les Picaros pour ne citer que les principaux. »

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KAR

Serge Tisseron échafaude donc son interprétation à partir d’une affirmation selon laquelle « par l’astuce des constructions phonétiques imaginées par Hergé » le mot roi serait omniprésent dans son œuvre. Or, si l’on se réfère au Dictionnaire des noms propres dans Tintin (Cyrille Mozgovine, Casterman), prétendre que les sons K, A et R sont présents dans la plupart des noms propres imaginés par Hergé est une généralisation particulièrement abusive. En effet, ces sons sont absents de la plupart des noms propres forgés par Hergé ! Pour nous en tenir aux noms de personnes, seuls quelques-uns contiennent les sons K, A et R que Serge Tisseron voit partout. Notons que ces sons K, A et R sont absents des deux noms fondamentaux, à savoir : Tintin et Milou ! Mais citons au débotté et en vrac : Didi, Dupont et Dupond, Filoselle, Finney, Lampion, Loiseau, Philippulus, Pinson, Sanzot, Sirov, Snowball, Sponsz, Tchang, Thomson, madame Wang, Wolf, Zsut… et tant d’autres.

Par ailleurs la présence du son A dans de nombreux noms propres ne peut en rien conforter la thèse de Tisseron, puisque le son A se trouve très souvent sans aucun lien avec le K et le R : Abdallah, Allan, Anatole, Bergamotte, Pablo, Plekszy Gladz, Spalding, Yamilah. Même chose pour le son R dissocié du A et du K : Chester, Hornet, Jorgen, alias Boris, Müller, Müsstler, Nestor, Sanders, Rotule, Sporovitch, Stassaov, Tournesol, Tryphon. Même constat enfin pour le son K dissocié du A et du R : Cantonneau, Chiquito, Coco, Peacock, Siclone, Zlotzky. Et nous ne nous en tenons là qu’aux noms de personnes !

Mais qu’à cela ne tienne, les psychanalystes retombent toujours sur leurs pattes, comme le montrent les précisions amenées par le susdit Tisseron : « On mesure alors la modestie dont il convient de faire preuve lorsqu’on aborde la trace des secrets familiaux dans une œuvre. […]

Par contre, il est peu probable qu’Hergé ait construit de façon consciente les coïncidences de dates qui donnent le chevalier pour être le fils bâtard de Louis XIV, pas plus que l’importance des lettres K, A et R dans la plupart des noms propres de son œuvre2. »

La psychanalyse n’a pas son pareil pour faire accepter ses délires interprétatifs comme étant le fruit de recherches rigoureuses, « celle d’une exploration qui emprunte aux œuvres – ou au discours des patients – afin d’élucider les zones encore aveugles de son propre fonctionnement psychique3. »

OR

Amusons-nous à nous montrer aussi rigoureux ! En examinant attentivement les noms propres créés et employés par Hergé comment ne pas constater l’indéniable récurrence des sons O et R combinés dans l’ordre ou le désordre et même associés en anagrammes, l’une au-dessus de l’autre, comme sur la couverture de L’Étoile mystérieuse !

 

ÉTOILE

MYSTÉRIEUSE

 

À l’origine, Les Cigares du Pharaon et Le Lotus Bleu furent publiés dans Le Petit Vingtième sous le titre : Les voyages de Tintin en Extrême Orient. Parurent ensuite L’Oreille cassée, Le Crabe aux pinces d’or, Le Secret de la Licorne, Tintin au pays de l’or noir, Les Bijoux de la Castafiore, L’Étoile mystérieuse, Le Sceptre d’Ottokar, Le Trésor de Rackham le Rouge, Tintin et les Picaros, L’Île noire… N’est-ce pas l’OR, solaire et métallique, qui scintille dans Le Temple du Soleil, l’OR encore, végétal et héliotropique, dans L’Affaire Tournesol ? Le même Tournesol à qui est due l’aventure spatiale de Objectif Lune et On a marché sur la Lune, sur un astre qui réfléchit la lumière du Soleil. Notons aussi la couverture dorée de l’Alph-Art

Un peu de géographie tintinesque montre que les principales contrées inventées par Hergé ignorent le KAR mais regorgent d’OR ! La Bordurie, le San Theodoros, le Nuevo Rico, le Royaume de Syldavie.

Quant aux bateaux… certes, il y a le Karaboudjan, évoqué par Serge Tisseron, mais que dire de La Licorne ?! Dans L’Étoile mystérieuse, c’est à bord de l’Aurore que Tintin et Haddock accompagnent l’expédition arctique chargée de récupérer l’aérolithe qui s’est abîmé en mer au large de l’Islande. D’ailleurs, dans le nom de ce navire, n’est-ce pas deux fois que tinte le précieux métal (or-or) ? L’Aurore est ravitaillé, à travers le Sirius, par le Golden Oil II. Que d’or dans les noms des membres de cette expédition ! Erik Björgenskjöld, le Senor Porfirio Bolero y Calamares, Herr Doktor Otto Schulze, le Senhor Pedro Joas Dos Santos. Dans Tintin au pays de l’or noir, le patibulaire Alan Thomson commande le Ramona. Dans les cales de ce cargo est transporté « l’or noir », à savoir des esclaves africains promis à un triste sort en Arabie Saoudite. Dans Les Cigares du Pharaon, c’est sur le Sereno, un petit yacht, lui aussi commandé par Alan Thomson, que sont chargés les sarcophages enfermant les corps de Tintin, de Milou et du professeur Siclone. Or, le Sereno a été dessiné à partir de la photographie d’un yacht qui apparaît dans le film L’Or de Ch. Hartl et Serge de Poligny !

Autant d’OR que de KAR dans les noms de personnages : la Castafiore, bien sûr, mais aussi Nestor, Zorrino, Igor (Wagner), Piotr Zsut, Jorgen alias Boris…

 

Que conclure de tout cela ? Sous la forme de cette séquence phonétique se cacherait une inquiétude pécuniaire qui aurait rongé Hergé tout au long de sa vie ? Ou serait-ce une obsession plus profonde encore ? Car à peine avais-je fini d’écrire ces lignes que dans un ouvrage où les aventures de Tintin sont vues autant que lues à la lumière de l’ésotérisme, ce filon aurifère était lui aussi exploité de façon fort convaincante ! « C’est l’obsession de toute une vie, ainsi la quête du Soleil, la quête de l’or, l’or mystique, l’or liquide, le cinabre, la boisson d’immortalité […]. L’or et ses avatars, le roux, l’orangé, le jaune, seront les compagnons d’Hergé définitivement4. »

Mais, horreur ! On peut craindre, ici encore, que la psychanalyse ne cherche à avoir le dernier mot, en avançant qu’à ce R et à ce O, il ne manque qu’un I pour composer le mot roi, qui en langue syldave se dit KAR…

Maurras (Charles)

Voir TOURNESOL.

Mea culpa

Au début des Bijoux de la Castafiore, Haddock se révolte en apprenant que les Tsiganes qui campent dans une décharge immonde ont été contraints de s’y installer par la police. Approuvé par Tintin, le capitaine décide d’offrir l’hospitalité aux Romanichels et leur propose de s’installer dans une belle pâture près du château de Moulinsart (p. 4, case 9).

Au cours de cette histoire, Haddock n’a de cesse de s’opposer aux préjugés qui courent sur les gens du voyage, comme ceux débités par Nestor : « Ces Bohémiens, c’est tous des vauriens, chapardeurs et compagnie !… Ces gens-là vont vous causer des tas d’ennuis… » (p. 12, case 5). Tintin, quant à lui, vient à douter de l’innocence des Tsiganes dans l’affaire des bijoux volés (p. 16, case 4). Mais un peu plus tard, la Castafiore ayant retrouvé sa mallette sous des coussins, tout semble résolu, et Tintin, parti se promener à la nuit tombée dans la campagne, est bouleversé par la musique qui vient du campement tsigane. « Quelle nostalgie, dans cette musique !… » Les notes colorées qui s’envolent de la guitare de Matéo, et qui montent dans la nuit, sont-elles celles d’une siguiriya, un chant qui depuis très longtemps exprime toutes les douleurs et les plaintes de ce peuple errant ?

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Ces instants sont certainement parmi les plus émouvants vécus par Tintin au cours de ses aventures. Ce choc émotionnel et esthétique agit plus sûrement qu’une explication théorique. Dès lors, touché au plus profond de son cœur et persuadé de l’humanité profonde des Tsiganes, Tintin n’a de cesse de prendre leur défense et il s’oppose aux Dupondt quand ceux-ci accusent sans preuve les Romanichels. « Mais ce n’est pas parce que ce sont des Bohémiens que vous avez le droit de les soupçonner » (p. 47, case 7), « Les pauvres gens !… Je suis pourtant persuadé qu’ils sont innocents » (p. 48, case 2), « Ce qui me réjouit le plus, là-dedans, c’est de savoir que ces braves Romanichels vont être lavés de tout soupçon… » (p. 60, case 12). Il s’agit bien d’une prise de conscience comme le soulignent les réflexions que Tintin se fait à lui-même. Le monologue intérieur vient exprimer le cheminement d’une réflexion très personnelle : « Pauvres Tsiganes !… Je continue à les croire innocents !… » (p. 50, case 8).

Cette prise de conscience exemplaire sous-tend toute l’affaire des Bijoux, et par conséquent, elle ne peut pas être considérée comme négligeable ou fortuite.

Tsiganes et Juifs, un destin semblable

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, le destin des Tsiganes fut semblable à celui des Juifs. Comme ceux-ci, ils furent traités en boucs émissaires, persécutés et voués à un impitoyable génocide.

À partir de 1936, les Tsiganes, considérés comme « racialement inférieurs », furent persécutés par le régime nazi et ses alliés dans toute l’Europe. Ils subirent généralement l’internement, le travail forcé, la déportation vers des camps de concentration où presque tous périrent assassinés. Sur environ un million de Tsiganes vivant en Europe avant la guerre, au moins 220 000 auraient ainsi été tués.

En France, avant même que les Allemands n’occupent le pays, les autorités avaient pris des mesures restrictives à l’encontre des Tsiganes. Vichy organisa leur internement dans des camps « familiaux » comme Jargeau, Montreuil-Bellay ou Saliers. Les Tsiganes français ne furent cependant pas déportés, sauf ceux des départements du Nord et du Pas-de-Calais rattachés au gouvernement militaire de Bruxelles.

De 1942 à 1944, en Belgique, la caserne Dossin, à Malines, a servi de camp de rassemblement des Juifs et des Tsiganes de Belgique et du nord de la France. Au total, 24 916 Juifs de Belgique (soit 44 % de ceux résidant dans le pays) et 351 Tsiganes transiteront par cette caserne avant d’être déportés vers Auschwitz.

Revenons aux Tsiganes des Bijoux de la Castafiore. Haddock et Tintin les découvrent parqués, concentrés dans un « infect champ d’épandage où l’on déverse tous les détritus, résidus et fond de poubelle de la région » (p. 1, case 5). Détail important : la police belge supervise cette mise à l’écart. Les préjugés archaïques qui justifient cet ostracisme sont fort semblables aux griefs invoqués contre les Juifs. Des griefs, on l’a vu, qui sont partagés et repris par Nestor et les Dupondt, par un valet et par des flics. Bref, tout dans le sort de ces Gitans évoque celui subi par les Juifs au cours de la dernière guerre.

Album remarquable pour toutes les raisons analysées notamment par Benoît Peeters5, Les Bijoux de la Castafiore est aussi admirable pour cette défense que prend Hergé des exclus parmi les exclus. Un plaidoyer d’autant plus sincère qu’il se déploie subtilement sans effet de manches ni aucun pathos militant.

Hergé, après la guerre, malgré ses sympathies pour les « inciviques », a découvert l’ampleur et l’horreur des persécutions dont les Juifs ont été les victimes. Il a indéniablement ouvert les yeux sur les conséquences horribles de l’antisémitisme.

Avec Les Bijoux de la Castafiore, album dont il ébauche les premiers éléments à la fin de l’année 1960, Hergé, comme l’explique judicieusement Benoît Peeters, « achève de régler ses comptes et de liquider ses démons6 ». Cette perte d’innocence est bien sûr liée aux aléas de son divorce et de sa vie amoureuse. Mais une des pages alors tournée définitivement est aussi celle de l’antisémitisme et de ses préjugés dont Hergé se débarrasse, ce qui, semble-t-il, n’est pas le cas de sa précédente épouse, Germaine, qui restera fidèle à Léon Degrelle. On sait qu’à plusieurs reprises, elle se rendit en Espagne pour rencontrer l’ancien leader rexiste.

Je suis profondément convaincu qu’en mettant en scène les Tsiganes des Bijoux de la Castafiore, Hergé a pensé aux Juifs que dans sa jeunesse son milieu intellectuel l’avait amené à honnir. Certes, il y a là l’expression d’un remords. Mais, à l’image de Tintin qui vient à réviser son jugement, Hergé fait bien plus qu’un mea culpa. Cet épisode gitan montre qu’un retour sur soi est toujours possible et que la noblesse d’un homme consiste aussi à réaliser ses aveuglements passés et à les dépasser en ouvrant ses yeux et son cœur.

Messieurs Éric Besson et Brice Hortefeux devraient relire Les Bijoux de la Castafiore.

Merchandising

Depuis longtemps, Tintin fait tourner un commerce prospère. Sur ce point à quoi bon chercher des poux dans la toison d’or de l’ayant tous les droits ? OK, les sociétés qui fabriquaient des produits dérivés ont été toutes une à une, ou presque, privées de leur licence. Mais dans la mesure où ces objets ne présentaient guère d’intérêt, à quoi bon pleurer la nouvelle donne du merchandising7 ? Les produits dérivés – et les plus récents qui ont l’aval de Moulinsart n’échappent pas à la règle – sont souvent froids et sans âme. Ras le bol de la fusée lunaire à damiers ! Assez de ces pixels surcotés. Au clou, les chaussettes Lotus bleu !

Une exception cependant : la collection Hergé-Moulinsart des voitures miniatures Tintin.

Milou

Dans Hergé, fils de Tintin, Benoît Peeters rapporte qu’en 1924, à 17 ans, Georges Remi avait une petite amie, de deux ans plus âgée que lui, Marie-Louise, que tout le monde surnommait « Milou »… Détail touchant, c’est dans le carnet de poésie de Marie-Louise que le tout jeune Georges Remi, dès 1918 – il avait à peine 11 ans – traça certains de ses premiers dessins (voir à ce sujet le livre d’Hervé Springael Avant Tintin, chez l’auteur, 1987).

Marie-Louise était la fille de monsieur Van Cutsem, un décorateur qui travaillait pour l’architecte Horta. Au vu des dessins de Georges, le père de la jeune fille considéra que ce gribouilleur était sans avenir artistique : « Alors que Georges et Marie-Louise rêvaient déjà de fiançailles, les parents de la jeune fille exigent qu’elle mette un terme à leurs relations. Ce n’est pas la première humiliation sociale que connaît Hergé. Quant à la jeune fille, elle pleure des nuits entières, sans parvenir à faire fléchir son père8. »

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Georges et Milou sont donc irréversiblement arrachés l’un à l’autre en 1925. On ne sait rien des tourments endurés alors par le jeune Georges Remi. Mais il est certain qu’il dut beaucoup souffrir de cette séparation, d’autant plus que celle-ci ne fut pas le fait de son amoureuse.

Mais quatre ans plus tard, en 1929, le jeune homme trouve sa revanche. Le compagnonnage qui lie Tintin et Milou débute officiellement le 10 janvier 1929. Le jour où paraissent dans Le Petit Vingtième les deux premières planches de Tintin chez les Soviets, Milou est présent auprès de Tintin dès la première image. Et c’est paradoxalement sur une phrase d’adieu que Tintin lance la petite créature dans une aventure sans savoir vers quelle gloire ils se propulsent tous les deux : « Allons, Milou, fais tes adieux à tous ces messieurs ! »

En nommant le premier et le plus fidèle compagnon de Tintin du nom de son amoureuse, Hergé fait la nique au barbon qui lui a brisé le cœur et sublime de surprenante façon son premier amour. Réincarnée, et même immortalisée en fox-terrier, Marie-Louise, alias Milou, va connaître une renommée peu commune ! En cela Hergé s’inscrit dans une tradition élégiaque qui va de Ronsard à Apollinaire :

« Lorsque deux nobles cœurs se sont vraiment aimés

Leur amour est plus fort que la mort elle-même

Cueillons les souvenirs que nous avons semés

Et l’absence après tout n’est rien lorsque l’on s’aime9 »

Citons pour conclure deux vers des mêmes Poèmes à Lou, choisis parmi ceux qui viennent clore le recueil. Et permettons-nous d’ajouter une syllabe au prénom de la muse du poète d’Alcools… :

« Mi-Lou Toutou soyez remerciée

Puisque par votre amour je ne suis pas seul »

Que Milou soit une femelle et non un mâle, comme l’a subodoré un journaliste dont je suis incapable de retrouver la démonstration, ne fait plus l’ombre d’un doute. Les indices qui vont dans ce sens abondent.

Pas une fois, on ne voit la zézette de Milou. Dans L’Étoile mystérieuse, le chien de Tintin est coiffé d’un bonnet attaché par un ruban rose et il fait preuve d’une coquetterie pour le moins féminine : « Je crois que je vais faire sensation » (p. 26, case 8). Jamais on ne voit ce fox lever la patte pour se soulager (L’Étoile mystérieuse, pp. 15 et 16). Il ne lui vient jamais l’envie de renifler l’arrière-train d’une chienne.

Les sceptiques feront remarquer que Tintin parle souvent de Milou au masculin. Et alors ? Nobody’s perfect !

Il va de soi que tout ce qui précède ridiculise la thèse selon laquelle Milou serait un clin d’œil de plus adressé à Léon Degrelle... Les pronazis ont toujours eu l’esprit aussi tordu que des croix gammées. Sous prétexte qu’un fox-terrier était la mascotte de la section dans laquelle servait le caporal Hitler pendant la Première Guerre mondiale, certains admirateurs de Degrelle ont imaginé que le nazi belge aurait rapporté l’anecdote à Hergé, lequel s’en serait inspiré pour mettre en scène le fox de Tintin. Pauvre Milou !

Mirza

Nom d’un chien ! Z’avez pas vu Mirza ?

Avec Milou, Mirza est le nom de chien le plus cité dans les aventures de Tintin.

Dans Tintin en Amérique (p. 45, case 13) il s’agit d’un basset. « Misérable !… C’est donc vous qui m’aviez volé Mirza !… » s’écrie sa maîtresse, frappant d’un coup de parapluie le détective qui avait ramené l’animal à Tintin dans l’espoir d’une récompense. Toujours dans Tintin en Amérique, Mirza est le nom d’un griffon perdu (p. 56, case 11). Enfin dans Le Secret de la Licorne (p. 13, case 8), Mirza est le chien minuscule d’une dondon qui occupe la cabine téléphonique d’où Tintin doit absolument joindre Haddock (p. 9, cases 1 à 4).

Il est évident que Nino Ferrer s’inspira de ces chiens égarés pour écrire son imputrescible tube Mirza.

Musée Hergé

L’inauguration du Mausolée Hergé de Louvain-la-Neuve s’est déroulée sans les journalistes blacklistés pour l’occasion.

Christian de Portzamparc est un talentueux ravaleur de façade. À Paris, on lui doit le relookage de l’ignoble Palais des Congrès et bientôt celui du déjà déglingué opéra Bastille. C’est à cet architecte qu’a été confiée la conception du musée Hergé à Louvain-la-Neuve. Il paraîtrait qu’il a tout compris du créateur de Tintin : « Le bâtiment en forme de prisme allongé figure une coque de navire, comme suspendue à un quai imaginaire en pleine forêt10. » L’imagination, reine des facultés, est heureusement là pour transfigurer le réel quand celui-ci ne nous satisfait guère. Je n’ai pas vu dans ce bâtiment un bateau, même démâté. Avec un coup de whisky dans le cornet, je me serais peut-être cru à bord d’un cargo, avec dans sa coque, en stock, de précieux témoignages du génie hergéen, planches, crayonnés, affiches, dessins préparatoires, pubs, etc. Désolé, mais lors de ma visite, je me suis morfondu comme un rat à fond de cale. Question de circonstances peut-être. Autant j’avais été émerveillé quand Stéphane Steeman avait eu un jour la gentillesse de me montrer des raretés de son exceptionnelle collection11, autant à Louvain-la-Neuve, je n’ai pas retrouvé la magie de cette découverte. Bizarre autant qu’étrange, me direz-vous, puisque le cher Stéphane Steeman a fini par vendre sa collection à Moulinsart, collection dont les pièces sont désormais exposées dans ce Musée Hergé.

Je vous incite à lire « Le tombeau d’Hergé » in Dans la peau de Tintin de J.-M. Apostolidès, Les Impressions Nouvelles, 2010.

1.

Serge Tisseron, Tintin et le secret d’Hergé, Hors Collection, Les Presses de la Cité, 2009, p. 61 (1re édition 1993).

2.

Op. cité, pp. 146 à 149.

3.

Op. cité, p. 160.

4.

Bertrand Portevin, Le Monde inconnu d’Hergé, Dervy poche, 2008, pp. 37 à 39.

5.

Benoît Peeters, Tintin : les bijoux ravis, Les Impressions Nouvelles, 2007.

6.

Benoît Peeters, Hergé, fils de Tintin, Flammarion, collection « Champs », 2006.

7.

Jean-Claude Jouret, Tintin et le Merchandising, une gestion stratégique des droits dérivés, Éditions du Cercle de la Librairie, 1991. (Ouvrage daté mais intéressant.)

8.

Benoît Peeters, Hergé, fils de Tintin, Flammarion, 2002, p. 44.

9.

Guillaume Apollinaire, Poèmes à Lou, « Poésie », Gallimard.

Thierry Taittinger, « Tintin en son Musée », Beaux-Arts, hors série « Les secrets des maîtres de la BD », 2010.

Consulter Stéphane Steeman, Tout Hergé, itinéraire d’un collectionneur chanceux, Casterman, 1991.