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Tchang, un imposteur ?

La toute première fois que j’ai rencontré Tchang, c’était à Angoulême, quelques années après la mort d’Hergé. De la conférence de presse à laquelle j’assistai, et que donna le supposé ami d’enfance d’Hergé, je me souviens juste de digressions interminables sur la prononciation exacte de son patronyme en mandarin et en dialecte wu, parlé dans le delta du Yangzi Jiang. Idéogrammes à l’appui, il insista sur la distinction aussi subtile que soporifique à opérer entre « Zang » et « Tchang »… Que les sinologues me pardonnent cet à-peu-près phonétique !

Et soudain, alors que j’étais en train de m’assoupir, mon attention fut alertée par une curieuse omission. Au détour d’une phrase monocorde, j’entendis Tchang évoquer « Germain-des-Près ». Amusé, je mis sur le compte du français encore hésitant du revenant ce raccourci qui privait le célèbre quartier de Paris de sa référence religieuse. Ensuite, je m’endormis.

Deux ans plus tard, Tchang est l’invité d’une émission que j’anime sur France Inter, La partie continue, diffusée en direct de 18 à 19 heures. À dix-huit heures cinq, après les infos, toujours pas de Tchang. Je meuble. Enfin il arrive. À ma chère collaboratrice, Charlotte Bouteloup, j’entends Tchang dire : « J’ai été retardé à Germain-en-Laye ». Sur le coup, je souris ; mais quand me revient en mémoire le « Germain-des-Prés » naguère entendu à Angoulême, cette nouvelle omission du « saint » ne laisse pas de m’intriguer.

Mais l’entretien suit son cours. Un cours laborieux et je dois sortir les avirons pour que les auditeurs ne s’endorment pas ; ça avait été mon cas lors de la susdite conférence de presse. Bombardé de questions, Tchang affirme soudain, sans se démonter et sans risque d’être contredit par Hergé : « Le Lotus bleu, c’est mon scénario ! » Comme j’ai l’air d’en douter, le voilà qui se fâche et monte sur ses grands dragons : « Si, si, Le Lotus bleu, c’est mon scénario ! » En moi s’insinue alors une mauvaise pensée : « Comment un type aussi vaniteux, comment un mec aussi ennuyeux a-t-il pu être l’ami d’Hergé ? » La réflexion, je le sais, sera jugée iconoclaste par de nombreux admirateurs du père de Tintin. D’ailleurs, dans les jours qui suivirent cette émission, les tintinophiles endurcis se récrièrent et crièrent au scandale quand je leur fis part de cette impression.

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Mais le doute persista. Et c’est en découvrant les photos de certaines œuvres de Tchang, que mes soupçons se cristallisèrent soudain en une évidence limpide. En effet, je me rendis compte que les sculptures du Tchang de la période maoïste étaient toutes d’une facture conforme à l’académisme prolétarien. Des œuvres en parfaite adéquation avec les critères esthétiques du réalisme socialiste, comme un buste de Mao ou un groupe de soldats révolutionnaires, sculptures dont les photos illustrent une lettre d’Hergé à Tchang, lettre datée du 28 mars 1976 et reproduite dans un florilège de la correspondance d’Hergé1.

La suppression systématique du terme saint dans les toponymes évoqués par Tchang me rappela alors ce que jadis, dans la fureur d’une autre révolution, le marquis de Sade avait proposé à ses camarades de l’arrondissement de la Section des Piques2 dont il était le vice-président, à savoir changer les noms des rues en bannissant toute référence religieuse. Ainsi la rue Saint-Nicolas devint-elle la « Rue de l’Homme Libre », la rue Saint-Lazare prit le nom de « Rue de Solon », etc.

On sait combien furent féroces les persécutions antireligieuses dans la Chine communiste, particulièrement celles qui visèrent les catholiques. Est-ce par peur, me demandai-je alors, si une fois les communistes au pouvoir, Tchang, né à Shanghai dans une famille catholique, s’était efforcé de bannir de son langage tout ce qui pouvait rappeler sa religion ? Même quand il s’exprimait en français ? Et si c’était par conviction qu’il tenait à gommer de son lexique les termes jugés contre-révolutionnaires par l’idéologie maoïste ? Oui ! Et si Tchang, comme tant de ses compatriotes, était devenu un marxiste-léniniste convaincu, faisant sien le slogan ânonné alors par tous les staliniens de la planète, de André Glucksman à Philippe Sollers : « Marx, Engels, Lénine, Staline, Mao ! »

Quelques semaines plus tard, alors que je m’ouvrais de ces doutes à une personne qui fut très proche d’Hergé durant les dernières années de sa vie, cette personne me dit qu’Hergé, dès le lendemain du retour de Tchang à Bruxelles, lui avait confié son amère déception. Le Tchang, débarqué chez lui le 18 mars 1981, ne correspondait pas, ne correspondait plus, au Tchang Tchong Jen qu’il avait rencontré quarante-sept ans plus tôt.

Je pensais que la lecture du livre autobiographique de Tchang3 me permettrait d’y voir plus clair. Hélas, les huit trop courtes pages consacrées aux avanies que les gardes rouges firent subir à l’artiste pendant la révolution culturelle me laissèrent sur ma faim. D’autant plus que les œuvres de Tchang représentées dans le cahier-photos de cet ouvrage – Installation de la République Populaire de Chine, Amour et responsabilité ou La Grève des mineurs –, comme celles déjà évoquées, sont idéologiquement irréprochables !

C’est alors qu’une question pas si folle que ça me vint à l’esprit. Et si c’était un faux Tchang, et non le vrai, qui avait été envoyé en Belgique par la Chine rouge ? Litchi sur le gâteau, une étonnante déclaration du revenant vint ensuite me conforter dans mes soupçons. Peu après le massacre de Tien Anmen, Tchang affirma que cet événement n’avait été qu’une mise en scène des services secrets américains, une mascarade antichinoise dont les images auraient été tournées dans des studios de Hollywood.

 

Pendant plusieurs années, j’ai dû taire mes soupçons ou je n’ai pu m’en ouvrir qu’à de très rares amis sous le sceau du secret. Jusqu’à ce que Benoît Peeters, avec le courage et le talent qui le caractérisent, publie « L’Affaire Tchang4 ». Une enquête passionnante dont je me permets de citer les deux premiers paragraphes : « Longtemps, j’ai sacrifié à la légende dorée. J’ai même contribué à la propager. Aujourd’hui, je crains qu’il ne soit trop tard pour rétablir la vérité. Elle n’est pas agréable à entendre. Elle ne peut faire plaisir à personne, et en tout cas pas à moi.

L’histoire de Georges Remi, dit Hergé, et de Tchang Tchong-Jen, son ami chinois, l’inspirateur du Lotus bleu, était belle, trop belle sans doute. Un vrai conte bleu. La première fois qu’Albert Algoud, grand tintinologue devant l’éternel, m’a fait part de ses soupçons, je me suis employé à le faire taire. C’est à Shanghai, en décembre 2006, qu’une conversation et quelques documents ont fini par me dessiller les yeux. »

Lire le chapitre « Tchang arrive !… Tralala ! » in Dans la peau de Tintin, de J.-M. Apostolidès, Les Impressions Nouvelles, 2010.

Tintin « gentleman centriste » ?

Si fin tintinophile soit-il, André Santini, dans une causerie donnée à l’Assemblée nationale le 3 février 1999, à 16 h 30, devant l’Association des parlementaires tintinophiles « Tintin est-il de droite ou de gauche5 », mêle remarques pertinentes et énormités.

« Tintin est de droite, bien sûr, lorsqu’il dénonce les perversions du pays des Soviets dès 1929. » En centriste bien à droite, André Santini a une vision manichéenne de l’anticommunisme. Ainsi semble-t-il ignorer que dès 1918, les plus farouches opposants au système dictatorial bolchévik furent les anarchistes et les socialistes révolutionnaires. Qu’il se reporte à l’héroïque épopée de Nestor Makhno en Ukraine qui mit en déroute l’Armée rouge de Trotski avant d’être contraint à l’exil.

Ce ne fut pas alors Tintin qui tenta d’assassiner Lénine, mais Fanny Kaplan, une courageuse militante anarchiste, presque aussitôt exécutée.

Rappelons aussi à notre centrologue que pendant la guerre d’Espagne, les pires ennemis des staliniens furent les libertaires de la Fédération anarchiste ibérique et de la CNT emmenés par l’admirable Buenaventura Durruti, dont Alcazar fut un admirateur.

Heureusement, concernant Tintin, ce qui nous unit est souvent plus fort que ce qui nous divise. Comment ne pas souscrire à la conclusion que Santini apporta ce jour-là à sa conférence : « Tintin n’est pas une addition (il n’est pas la somme de tous les communautarismes de la planète), Tintin n’est pas une multiplication (il n’est pas un surhomme), Tintin n’est pas une soustraction (il n’est pas un imbécile heureux), non, Tintin, c’est une équation, c’est une formule magique, extraordinaire et merveilleuse ; un ami d’enfance rêvé et partagé… par tous, et je l’espère, pour toujours ! »

Tintin au Congo

Raciste or not raciste ?

À l’occasion du centenaire de la naissance d’Hergé, soixante-dix-sept ans après la parution de Tintin au Congo, Bienvenu Mbutu Mondondo, d’origine zaïroise et étudiant en sciences politiques à Bruxelles, a porté plainte contre X devant la justice belge, et contre la société Moulinsart, gérante des droits de commercialisation des œuvres d’Hergé.

Cette plainte est intervenue après le commentaire donné en Angleterre par la Commission britannique pour l’égalité raciale. La CRE, saisie par un client de la chaîne de librairies Borders, avait jugé Tintin au Congo raciste et insultant.

« Ce livre contient des images et des dialogues porteurs de préjugés racistes abominables, où “les indigènes sauvages” ressemblent à des singes et parlent comme des imbéciles », avait déclaré une porte-parole de la CRE.

À la suite de quoi, certains libraires londoniens avaient retiré l’album des rayons pour enfants pour les placer dans ceux réservés aux adultes.

Bienvenu Mbutu Mondondo réclame quant à lui la fin de la vente de l’ouvrage et demande qu’un euro symbolique de dommages et intérêts soit versé à l’éditeur. « Je veux qu’on arrête de mettre en vente cette bande dessinée, que ce soit pour les enfants ou pour les adultes. C’est un livre raciste, rempli de propagande colonialiste », a déclaré le plaignant. « Il n’est pas admissible que Tintin puisse crier sur des villageois qui sont forcés de travailler à la construction d’une voie de chemin de fer ou que son chien Milou les traite de paresseux. »

Jugeant que la procédure n’avançait pas assez vite en Belgique, monsieur Mondondo a déposé plainte en France. Cette action est intentée au civil, cette fois, car le plaignant allègue le caractère « urgent » de l’interdiction de Tintin au Congo.

Tout a été dit sur cette affaire : le jeune âge d’Hergé à l’époque, sa vision empreinte du paternalisme et du racisme qui prévalent encore entre les deux guerres, l’influence sur lui de l’abbé Norbert Wallez. Ce curé de choc hyper réac ne brillait pas, c’est le moins que l’on puisse dire, par son progressisme, affichant ostensiblement dans son bureau une photo dédicacée de Mussolini : « À Norbert Wallez, amico d’ell Italia et del Fascismo, con simpatia di camerita, 1924 ».

Du 1er mars au 26 juillet 1927, dans Le Vingtième Siècle, Hergé illustre les épisodes de Popokabaka6, un feuilleton signé René Verhagen. Dès les premières lignes, le ton est donné : « Popokabaka était un de ces roitelets nègres dont les États vont, en se touchant, de l’embouchure du Congo, à celle du Zambèze. » On trouve là toute l’imagerie de la mythologie colonialiste qui sera reprise quelques années plus tard dans Tintin au Congo. Comme quoi Hergé a été très tôt imprégné de cette vision de l’Afrique.

Il est regrettable que les plaignants n’aient pas tenu compte du regard porté par Hergé lui-même, dans les années 70, sur ce qui est une œuvre de jeunesse. La publication de Tintin au Congo, rappelons-le, commença dans Le Petit Vingtième le 5 juin 1930, et s’arrêta le 11 juin 1931.

Car après tout, même si le créateur de Tintin a parfois pris la pose en veillant à ne pas écorner son propre mythe, sa sincérité sur ce point précis ne paraît pas devoir être ici mise en doute, d’autant qu’il se montre assez sévère et lucide sur ses premiers albums : « Pour le Congo tout comme pour Tintin au pays des Soviets, il se fait que j’étais nourri de préjugés du milieu bourgeois dans lequel je vivais… C’était en 1930. Je ne connaissais de ce pays que ce que les gens en racontaient à l’époque : les Nègres sont de grands enfants… Heureusement pour eux que nous sommes là ! Etc. Et je les ai dessinés, ces Africains, d’après ces critères-là, dans le pur esprit paternaliste qui était celui de l’époque en Belgique7. »

Des attaques qui sentent le réchauffé

Les attaques contre Tintin au Congo sentent le réchauffé. Dès le 3 janvier 1962, dans le magazine Jeune Afrique, un article signé G.R., et intitulé « Tintin le vertueux – l’oreille réactionnaire », dénonce le racisme de Tintin au Congo dont toute l’œuvre est qualifiée de réactionnaire. Il est amusant de signaler, comme l’a fait Benoît Peeters, que G.R., alias Gabrielle Rolin, est devenue peu de temps après la parution de cet article, une admiratrice inconditionnelle d’Hergé. Elle a même entretenu une correspondance suivie avec lui, dont certaines lettres figurent dans un recueil publié en 1989 aux Éditions Duculot ! « G.R. », après tout, ce n’était que les initiales inversées du créateur de Tintin…

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Oui, les critiques de Tintin au Congo ne sont pas nouvelles.

Monsieur Mondondo, d’origine congolaise, devrait lire ce qu’un de ses compatriotes écrivit dans un article consacré à l’album si litigieux dans le magazine Zaïre du 29 décembre 1969. Car c’est au Zaïre, comme le signale Benoît Peeters, que dans une revue fut republiée pour la première fois cette histoire. Avec ce commentaire : « Il y a une chose que les Blancs qui avaient arrêté la circulation de Tintin au Congo n’ont pas comprise. Cette chose, la voici : si certaines images caricaturales du peuple congolais données par Tintin au Congo font sourire les Blancs, elles font rire franchement les Congolais, parce que les Congolais y trouvent matière à se moquer de l’homme blanc qui les voyait comme cela. »

 

Plus récemment, Jean-Jacques Mandel, qui suit la route des diasporas africaines dans le monde entier, est retourné à Kinshasa8 où il a rencontré de jeunes dessinateurs9, membres de l’Acria (l’Atelier de création, de recherche et initiation à l’art). Loin de maudire Tintin, les membres de cette association des « bédéistes » kinois, tout en sachant ce qu’ils doivent à la peinture moderne congolo-zaïroise, louent les mérites du petit reporter, selon eux tout au plus paternaliste, mais pas raciste. Ne s’en tenant pas aux seules aventures congolaises, ils voient dans Tintin, « un héros humanitaire déguisé en détective privé » qui leur a permis de sortir de leur isolement et de partir à la découverte d’autres peuples et d’autres pays.

Première et deuxième versions

Il serait intéressant aussi de se reporter à la première version en noir et blanc de Tintin au Congo. D’abord publié par les Éditions du Petit Vingtième, puis repris par les Éditions Casterman, l’album trimballe des clichés tellement énormes sur l’Afrique noire, qu’avec le recul, il faudrait être vraiment dénué de toute aptitude à la distanciation pour prendre au sérieux cette vision caricaturale des us et coutumes africains ! En fait, la colonisation du Congo, contrée quatre-vingts fois plus vaste que la Belgique, devenait problématique, faute de candidats colons pour aider à l’exploitation des richesses inouïes de cette immense colonie. Poussé par son mentor, l’abbé Wallez, Hergé a en quelque sorte été chargé de créer une fable paternaliste idéalisant l’action des « bons Blancs », qu’ils soient colons ou missionnaires dans cet Eldorado africain.

À la limite, des enseignants pourraient se servir de cet album comme d’un document exemplaire sur les préjugés colonialistes inculqués à l’époque aux petits Belges et aux petits Français.

Une des cases les plus représentatives de l’aberration coloniale montre Tintin qui, monté sur une estrade, fait la classe à des petits Congolais, s’adressant à eux en ces termes : « Mes chers amis, je vais vous parler aujourd’hui de votre patrie : la Belgique. » Si l’on s’en tient à l’étymologie du mot patrie, « la terre des pères », on est proche du fameux « Nos ancêtres les Gaulois » que du temps de l’Empire colonial français des instituteurs venus de Métropole faisaient ânonner à des petits Sénégalais.

Pour la version couleur, parue en 1946, les choses sont un peu plus complexes. Certes, Hergé gomme les aspects les plus indéniablement racistes et colonialistes de l’ouvrage, mais ce faisant, il confère à cette aventure une intemporalité bizarre. Ainsi le cours d’histoire évoqué ci-dessus se mue en leçon de calcul : « Nous allons commencer, si vous le voulez bien, par quelques additions. Qui peut bien me dire combien font deux plus deux ?… Personne ?… Voyons, deux plus deux ?… Deux plus deux égalent ?… » Une leçon pas si neutre que ça d’ailleurs, puisque aux yeux des enfants européens scolarisés, le silence des petits Africains à une question aussi simple peut être interprété comme de l’ignorance ou de l’arriération.

Un nécessaire préambule

Faire précéder l’histoire d’un préambule pédagogique qui expliquerait aux jeunes lecteurs d’aujourd’hui le contexte dans lequel fut créée et publiée cette aventure serait donc une initiative judicieuse. Reconnaître que cette vision de l’Afrique est en outre complètement fantaisiste, caricaturale, et susceptible de blesser les lecteurs africains, voilà ce à quoi les Éditions Casterman devraient s’employer, sans attendre le ridicule d’un procès anachronique.

Un texte pédagogique en guise d’introduction à Tintin au Congo rassurerait donc tous ceux qui, comme Patrick Lozès, président du CRAN, affirment : « Le problème n’est pas que l’on ne puisse pas lire Tintin au Congo ; le problème, c’est que cet ouvrage, tel qu’il est présenté aujourd’hui, est lu par de jeunes esprits qui ne peuvent pas tous faire la part des choses entre la caricature et la réalité10. »

Tintin, bouc émissaire

Que Tintin au Congo soit la cible de critiques acerbes, soit. Mais alors, à la lumière de cet antiracisme et de cet anticolonialisme tardifs, c’est quasiment toutes les aventures exotiques de la bande dessinée européenne qui seraient à reconsidérer et Tintin n’a pas à être le bouc émissaire de la mauvaise conscience des anciens colonisateurs.

Il est vrai que dans un essai Faut-il brûler Babar ?, Herbert Kohl avait dénoncé le colonialisme caché de Babar… Dans Bécassine, Bibi Fricotin ou Les Aventures de Nestor Fenleroc, les Africains sont systématiquement appelés « Nègres » et les Africaines « Négresses ». Que dire de Spirou et Fantasio ? Ainsi dans Le gorille a bonne mine, les membres de la tribu congolaise qui escortent les deux héros sont lâches, infantiles, ou alors manipulés par des « méchants Blancs ». Ne s’agit-il pas là d’une manifestation du racisme tant reproché à Tintin ? Un racisme encore plus fautif, car cet album de Spirou fut publié plus tard que Tintin au Congo, en 1959, alors que les colonies françaises d’Afrique noire étaient sur le point d’accéder à l’indépendance.

 

Que dire dans Les Aventures d’Astérix de Baba, la vigie du bateau pirate ? Doté de grosses lèvres caricaturales, ce personnage a un accent africain à la Michel Leeb haute époque…

Dans Les Aventures de Buck Danny, les Japonais, entre autres surnoms xénophobes, sont traités de « faces de citron ». Les Mexicains chez Lucky Luke ne sont pas davantage à leur avantage !

Le mot de la fin

Pour l’heure, le meilleur commentaire à toute cette affaire est la légende d’un dessin de Pétillon paru dans Le Canard Enchaîné : « À cette époque, tout le monde était plus ou moins colonialiste et raciste… sauf les anticolonialistes et les antiracistes ».

Tintin d’avant

D’après le tintinologue Philippe Lebocq11, en 1923, un personnage nommé Tintin fait son apparition dans Le Petit Illustré, journal pour enfants, très populaire à l’époque.

Plusieurs auteurs, dont Louis Forton, le créateur des Pieds Nickelés, ont tour à tour dessiné les frasques de ce Tintin, personnage facétieux, à qui Lebocq prête une houppette, histoire d’accentuer l’éventuelle analogie entre le Tintin d’avant et celui d’après.

Cette hypothèse archéologique pourrait être séduisante, si un Tintin, encore plus antérieur ne venait la contrarier !

Tintin Lutin

En 1898 paraissait Tintin Lutin12, de Benjamin Rabier et Fred Isly (Éditions Félix Juven). En 1903, dans La Jeunesse Illustrée, parurent deux historiettes en douze dessins : Tintin et le Loup et Tintin et les deux Canards.

Il est possible que le jeune Georges Remi soit un jour tombé sur cet album, ou sur une de ses rééditions. Mais si c’est arrivé, ce fut le fruit d’un grand hasard car l’œuvre de Benjamin Rabier est vraiment considérable. Il suffit pour s’en rendre compte de feuilleter le catalogue exhaustif de son œuvre13.

Si Hergé n’a pas caché son admiration pour le formidable dessinateur qu’était Benjamin Rabier, on ne peut pas en déduire pour autant que son Tintin ait été inspiré par le Tintin du père de la Vache qui rit. Exception faite pour les jambes de pantalon qui descendent juste sous les genoux, le Tintin d’avant et le Tintin d’après n’ont guère de points communs. Hergé doit donc plus à Rabier que Tintin à Tintin ou au « Tintin d’avant » exhumé par Philippe Lebocq. Et basta !

Tintin et le mystère de la Toison d’or

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N’en déplaise aux puristes – les cinéphiles comme les tintinophiles –, Tintin et le Mystère de la Toison d’Or n’est pas une grosse daube. Un film réunissant Charles Vanel, Dario Moreno et Georges Wilson ne pouvait pas être totalement mauvais. Réalisé en 1960 par André Barret et Jean-Jacques Vierne, sur un scénario de Rémo Forlani, il s’agit d’un film, certes, qui pèche par naïveté, mais dont le mérite fut de tenter l’impossible. Comment en effet incarner de façon crédible dans des personnages bien vivants et concrets, des person-nages qui à l’origine furent abstraits et purement graphiques ? Comment passer de dialogues muets lus par des lecteurs qui les modulent à leur guise à des réparties dites à voix haute par des comédiens ? Tintin et le Mystère de la Toison d’Or n’échappe pas à ce casse-tête. Mais ce qui sauve cette transposition des aventures de Tintin à l’écran, c’est justement sa candeur. Vouloir oublier ces caricatures que sont Tintin et ses compagnons dans les albums, pour donner vie à des personnages de chair et d’os, voilà une tentative bien insensée. Jean-Pierre Talbot, repéré sur une plage d’Ostende par une amie d’Hergé, aurait pu devenir fou d’avoir à jouer Tintin.

Tintin fasciste ?

Voir DEGRELLE.

Tintin gay ?

Cycliquement revient sur le tapis la question de l’homosexualité de Tintin.

Matthew Parris, ancien député britannique, aujourd’hui journaliste et écrivain, et lui-même gay, a récemment publié dans le Times un article intitulé « Of course, Tintin’s gay. Ask Snowy » (Bien sûr Tintin est gay. Demandez à Milou).

Pour monsieur Parris, c’est évident : « Ce jeune homme sans expérience, androgyne, avec une houppette blonde, des pantalons étranges et une écharpe, qui emménage dans la maison de campagne de son ami, un marin entre deux âges » est incontestablement homosexuel. Et l’ancien député de remarquer que sur les 350 personnages qui ont entouré Tintin durant ses aventures, huit seulement sont des femmes (soit 2 %). Il constate aussi que la seule personne pour laquelle Tintin ait versé des larmes est Tchang, le jeune Chinois qu’il rencontre dans Le Lotus bleu. Dans Tintin au Tibet, il rêve que ce même Tchang a survécu à un accident d’avion, et organise une expédition au Tibet pour le retrouver.

La supposition n’est pas nouvelle. Elle commence même à dater puisqu’elle fut avancée au début des années 70. À cette époque de prétendue « libération sexuelle », la supposée homosexualité de Tintin était présentée comme un vice caché du héros à la houppette. En quelque sorte, il lui était reproché d’être « une honteuse », qui n’assumait pas son penchant pour les garçons. Il est amusant de noter que cette thèse, qui ressemblait fort à une dénonciation, fut avancée par des détracteurs plutôt de gauche, prêts à fourbir toute une argumentation moralisante pour fustiger un personnage, selon eux réactionnaire, et partant, peu conforme à leur conception de l’héroïsme.

Il est pour le moins curieux que ces suppositions n’aient pas été formulées à l’encontre de héros de BD tels que Spirou et Fantasio, Oscar Hamel et Isidore, Black et Mortimer et même Astérix et Obélix (avant Falbala), des garçons dont l’amitié aurait pu être interprétée de façon tout aussi partiale. La liste est longue des personnages à qui pourrait être prêtée une homosexualité cachée : Bibi Fricotin et son ami Razibus, Zig et Puce, Blondin et Cirage, Tanguy et Laverdure. Que dire des scouts de la patrouille des Castors ?

Décidément Tintin fait se lever bien des fantasmes ! Mais que monsieur Parris perçoive de l’homosexualité dans l’amitié que Tintin porte à Tchang, à Zorrino et même à Abdallah, voilà qui nous éclaire sur les obsessions de monsieur Parris et non sur celles de Tintin ! Pour l’ancien député, toute amitié masculine semble dictée par une attirance homosexuelle. Montaigne n’avait pas prévu cela lorsqu’il devint l’ami de La Boëtie !

Mais l’époque est à la tolérance. Si, comme l’écrivit Proust : « Chaque lecteur est, quand il lit, le lecteur de soi-même », il est concevable, pourquoi pas, que certains lecteurs homosexuels de Tintin, comme monsieur Parris, imaginent que les liens amicaux qui lient le petit reporter à Haddock ou à Tchang relèvent de l’homosexualité. En revanche, il ne faudrait pas oublier que l’immense majorité des lecteurs et des lectrices de Tintin – car, rappelons-le, Tintin est un des rares héros de BD dont les aventures ont été lues et vues tout autant par des filles que par des garçons – n’ont jamais imaginé qu’il pouvait s’agir là d’aventures où l’homosexualité avait sa part, que ce soit de manière évidente ou cachée. D’ailleurs, serait vraiment fortiche celui qui pourrait citer une seule scène équivoque dans toutes ces aventures !

Certes, en psychanalyste et tintinophile accompli, Serge Tisseron s’est montré très critique quant à une récupération de Tintin du côté homosexuel14. Pourtant si une telle récupération existe, elle doit beaucoup à la psychanalyse. En effet, procédant par association d’idées, celle-ci s’est toujours montrée prompte à déceler des pulsions inconscientes dans la psyché d’un auteur comme dans celle de ses créatures. Partant du principe que des stimuli qui n’ont, a priori, rien de sexuel sont en fait liés à la sexualité, les psychanalystes ont vite fait de voir de la sexualité partout !

On sait que des affects qui ne concernent pas le sexe, comme la peur, la colère ou la honte, peuvent exciter sexuellement certaines personnes. À partir de là, les interprétations les plus arbitraires peuvent être avancées ! À ce train interprétatif, on pourrait même envisager chacune des aventures de Tintin à la lumière de pratiques, disons « déviantes » !

Il s’agit tout simplement pour nous de montrer qu’on peut raconter n’importe quoi sur Tintin !

– le bondage : les bandelettes abondent dans Les Cigares du Pharaon ;

– l’humiliation et la flagellation : dans Les Cigares du Pharaon (p. 16, case 8) ;

– le masochisme : avec le fakir Cipaçalouvishni dans Les Cigares du Pharaon (p. 2, cases 1 à 13) ;

– le fétichisme : le fétiche Arumbaya tout au long de L’Oreille cassée ;

– le travestisme : Tintin se déguise en vieille femme dans Les Cigares du Pharaon (p. 48, cases 2 à 4) ; il porte le kilt dans L’Île noire (pp. 39 à 61) ; les Dupondt, quant à eux, se travestissent très souvent ;

– l’harpaxophilie (excitation à l’idée du vol) : probablement le cas du voleur de portefeuilles Aristide Filoselle, dans Le Secret de la Licorne (p. 59, cases 1 à 12) ;

– l’arachnophilie : L’Étoile mystérieuse (p. 9, case 6) ;

– la tricophilie (excitation par les poils et les cheveux) : la barbe affolante des Dupondt dans On a marché sur la Lune et Tintin au pays de l’or noir ;

– la nécrophilie : avec la momie de Rascar Capac dans les 7 Boules de cristal (p. 32, cases 7 à 12) ;

– la taphéphilie (excitation à l’idée d’être enterré vivant) : une sensation sans doute éprouvée par Tintin dans Les Cigares du Pharaon (p. 29, cases 1 à 7) ;

– le voyeurisme et l’écouteurisme : Nestor écoute aux portes et mate par la serrure dans Les 7 Boules de cristal (p. 51, case 11) ;

– la zoophilie : avec Milou dans tous les albums, mais aussi, et Ranko, le gorille de L’Île noire, et le yéti de Tintin au Tibet.

Hergé dans son entourage proche compta de nombreux homosexuels. Il fréquenta aussi des pédophiles se reconnaissant plus ou moins comme tels15. De là à faire de Tintin, lui aussi, un homosexuel, il n’y a qu’un pas que des manieurs de sophisme n’ont pas hésité à franchir, raisonnant en quelque sorte ainsi : Hergé a des amis homosexuels… Tintin est la créature d’un ami des homosexuels, donc Tintin est homosexuel. Bref, nous tenons pour gagas les tenants d’un Tintin gay.

Tintin ou Tartarin ?

Le racisme dans Tintin au Congo a été dénoncé à plusieurs reprises. Curieusement, pendant longtemps presque personne ne s’est élevé pour protester contre les épouvantables massacres d’animaux sauvages auxquels se livre le petit reporter au cours de cette aventure où Tintin rime avec Tartarin.

Se moquant comme de ses premiers pantalons de golf de la sauvegarde de la faune et de la protection des espèces menacées, il dézingue, descend, dessoude allègrement tout ce qui bouge dans la savane : 15 antilopes (p. 16), 2 boas constrictors dont un est contraint de s’auto-avaler (p. 35, case 6), 1 chimpanzé « En voilà un !… Feu sur lui…! » (p. 17, case 5). Pour filmer de près des girafes, il recourt à la même ruse qu’avec les singes, n’hésitant pas à en dépecer une pour en endosser la peau et ainsi ne pas se faire repérer par ces ongulés au long cou (p. 55). Certes, c’est indirectement qu’il tue un éléphant, mais il ne se fait pas prier pour en scier les défenses (pp. 41 et 42), il abat un buffle grâce à une catapulte improvisée (p. 59, case 2), sans parler d’un rhinocéros, cruellement explosé à la dynamite (p. 56) et d’un léopard à qui il fait avaler une éponge (p. 37). Quant aux crocodiles, c’est surtout le Père blanc qui, se portant à sa rescousse, en tue un grand nombre (p. 33).

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Imputer cette soif de carnage au seul Tintin serait malhonnête. De la fin du XIXe siècle, jusqu’à la fin des années soixante, les héros de bande dessinée qui voyagent en Afrique font peu cas de la préservation de la faune sauvage. Outre le tartarinesque Nestor Fenleroc, c’est le cas de Spirou et Fantasio dans Le gorille a mauvaise tête. Oscar Hamel et Isidore dans L’Oncle du Tchad (splendide album au demeurant) participent à un safari à l’éléphant.

Seul l’éditeur suédois des albums de Tintin s’est montré attentif aux arguments des associations de défense de la faune sauvage et des espèces menacées. Bien en avance sur les Français et les Belges, il résolut le problème en faisant redessiner certaines cases. Sera ainsi refaite entièrement la page où Tintin fait subir un sort très cruel à un rhinocéros dont il vrille le dos à la varlope pour pouvoir le dynamiter vivant ! (Tintin I Kongo, Carlsen Comics, p. 56.)

Mais un des grands mérites d’Hergé est d’avoir su évoluer sur ce plan comme dans d’autres domaines. Et Benoît Peeters a raison de souligner qu’avec Tintin au Tibet, il « cherche aussi à se rattraper de l’interminable jeu de massacre que constitue Tintin au Congo en payant un tribut à l’animalité avec laquelle il a toujours eu de grands contacts16. »

Tintin, une endive ?

La chose a été signalée maintes fois à tort, y compris par moi : Tintin ne serait pas un grand émotif, ne pleurant et ne riant qu’en de rares occasions. Oui, j’ai souscrit à ce constat, allant jusqu’à avancer, il n’y a encore pas si longtemps de cela, que Tintin éprouvait peu d’émotion, au contraire des personnages qui l’entourent. Bref, qu’il n’était – selon que vous serez belge ou français – qu’un chicon ou une endive.

Force m’est de revenir sur cette appréciation qui m’apparaît aujourd’hui bien réductrice de la psychologie de Tintin. Car elle ne tient pas compte des effets à retardement du chagrin ou de la joie. Que Tintin reste apparemment stoïque dans des circonstances dramatiques ne signifie pas forcément qu’il ne soit pas ému par ce à quoi il assiste. Le phénomène est classique et Proust l’évoque à plusieurs reprises, notamment à la fin du premier chapitre de Sodome et Gomorrhe II, « Les intermittences du cœur », où le narrateur se souvient de sa grand-mère. Cette évocation ravive soudain le chagrin qu’il a longtemps cru ne pas avoir éprouvé à sa mort. Ce qu’il avait pris pour de l’insensibilité n’était qu’un refus d’un événement, hélas, irrévocable.

Tintin est un garçon d’une très grande sensibilité mais sans jamais verser dans la sensiblerie. Le Lotus bleu est sans doute l’album qui rend le mieux compte de cela. On y voit Tintin bouleversé par le malheur qui frappe madame Wang dont le fils a basculé dans la folie (p. 29, cases 6 à 11), voir STABAT MATER. Toujours dans Le Lotus bleu, Tintin pleure quand il fait ses adieux à Tchang avant de s’embarquer pour l’Europe (p. 62, case 6). De même, beaucoup plus tard, dans Tintin au Tibet (p. 35, case 12), il pleurera en apprenant la mort du même Tchang.

Tintinophilie

Tintin chez les Soviets ? C’est chouette !

Vol 714 pour Sydney ? Total respect

Tintin au Congo ? Let’s go !

Tintin et les Picaros ? Bonitos

Tintin en Amérique ? Magnifique !

L’Alph-Art ? Quel panard !

Les Cigares du Pharaon ? Très, très bon !

Le Lotus bleu ? Y a pas mieux !

L’Oreille cassée ? Insurpassé !

L’Île noire ? C’est bonnard !

Le Sceptre d’Ottokar ? Du caviar !

Le Crabe aux pinces d’or ? Je l’adore !

L’Étoile mystérieuse ? Merveilleuse !

Le Secret de la Licorne ? Admiration sans bornes !

Le Trésor de Rackham (le Rouge) ? C’est ma came !

Les 7 Boules de cristal ? Zénithal !

Tintin au pays de l’or noir ? Jubilatoire !

Objectif Lune ? Vraiment fun !

On a marché sur la Lune ? À la une !

L’Affaire Tournesol ? Je décolle !

Coke en stock ? C’est mastoc !

Tintin au Tibet ? Un sommet !

Les Bijoux de la Castafiore ? Très, très fort !

Tintinophobie

Tintin chez les Soviets ? Je dis niet !

Vol 714 pour Sydney ? Plus jamais !

Tintin au Congo ? Saligaud !

Tintin et les Picaros ? C’est craignos !

Tintin en Amérique ? Bernique !

Les Cigares du Pharaon ? Ah, mais non !

Tintin et l’Alph-Art ? Quel faire-part !

Le Lotus bleu ? Sauve qui peut !

L’Oreille cassée ? C’est assez !

L’Île noire ? Quel traquenard !

Le Sceptre d’Ottokar ? C’est tocard !

Le Crabe aux pinces d’or ? Je l’abhorre !

L’Étoile mystérieuse ? Nébuleuse !

Le Secret de la Licorne ? Hou ! les cornes !

Le Trésor de Rackham le Rouge ? Je vois rouge !

Les 7 Boules de cristal ? Je détale !

Tintin au pays de l’or noir ? L’assommoir !

Objectif Lune ? Je sors mon gun !

On a marché sur la Lune ? Oh ! des prunes !

L’Affaire Tournesol ? Ras-le-bol !

Coke en stock ? Ras-le-bock !

Tintin au Tibet ? Du balai !

Les Bijoux de la Castafiore ? Pas très fort !

Titanic

Voir HADDOCK ET LE TITANIC.

Tournesol

Auguste Piccard

Au premier rang des personnages qui ont inspiré le personnage du professeur Tournesol figure le célèbre professeur Auguste Piccard. « Physiquement, Tournesol et son sous-marin, c’étaient aussi le professeur Auguste Piccard et son bathyscaphe. Mais un Piccard en réduction, car le vrai était très grand. Il avait un cou interminable qui surgissait d’un col trop large. Je le croisais parfois dans la rue, et il m’apparaissait comme l’incarnation du “savant”. J’ai fait de Tournesol un mini-Piccard, sans quoi j’aurais dû agrandir les cases des dessins17 ! »

Auguste Piccard, savant d’origine suisse, était titulaire d’une chaire à l’université de Bruxelles. Il fut le premier homme à explorer la stratosphère, dépassant, à bord d’une nacelle métallique étanche et suspendue à un ballon (le FNRS 1), l’altitude de 15 000 mètres, montant ensuite jusqu’à 16 201 mètres en août 1931. Quelques années plus tard, en 1948, le professeur Piccard fera des essais à bord d’un bathyscaphe (le FNRS 2). Son projet étant de descendre à 5 000 mètres sous le niveau de la mer.

Si l’on se réfère donc à la première publication du Trésor de Rackham le Rouge (1944), on constate que le sous-marin requin fut conçu et mis au point par Tournesol bien avant le premier submersible d’Auguste Piccard. De là à conclure que ce fut Tournesol qui influença Piccard et non l’inverse…

Palmyrin Rosette

Dans Tintin chez Jules Verne, J.-P. Tomasi et M. Deligne affirment qu’Hergé aurait puisé un grand nombre de ses personnages dans l’œuvre de Jules Verne18. Selon eux, c’est le savant Palmyrin Rosette qui aurait inspiré le personnage de Tournesol. Dans un article publié dans un numéro hors série de L’Express, « Hergé, la vie secrète du père de Tintin » (L’Express hors série n° 5 décembre 2009-janvier 2010), M. Van Nieuwenborgh, confirme cette hypothèse. Soit dit en passant, il le fait sans citer les deux auteurs susnommés, qui semblent être désormais privés de l’imprimatur. Tournesol aurait bien été inspiré à Hergé, via son ami Jacques Van Melkebeke, grand « julesverniste » devant l’éternel, par le professeur Palmyre Rosette. « Étrangement, c’est de son roman le plus antisémite, Hector Servadac, Voyages et aventures à travers le monde solaire, qu’est né le professeur Tournesol. […] C’est surtout la manière dont l’illustrateur du livre de Jules Verne a représenté le savant qui a parlé à l’imagination de Van Melkebeke. Et pas seulement la sienne, on retrouve le même personnage dans les toiles de Paul Delvaux19. »

Charles Maurras

Dans la récupération interprétative, il n’y a pas que les psychanalystes qui fassent très fort. L’extrême droite n’est pas en reste. D’après elle, si Tintin a été inspiré à Hergé par Léon Degrelle, Tournesol aurait pour modèle Charles Maurras ! Ainsi dans le magazine Minute, du 14 septembre 1994 pouvait-on lire ceci : « Albert Algoud récidive : après son Haddock illustré, il nous propose un Tournesol illustré. Cet “éloge d’un oublié des sciences” est très plaisant, mais il y manque un renseignement essentiel : c’est sans doute Charles Maurras qui a inspiré à Hergé l’allure générale de Tournesol (petite taille, chapeau, grand manteau et parapluie en toute saison, col dur, cravate ficelle) sa surdité et ses distractions… On peut même considérer que Pothius, l’autre prénom de Charles Maurras, explique le prénom désuet de Tournesol : Tryphon ! »

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Dans une lettre du 18 août 1977, adressée à monsieur Luc Pomerlean, à propos de la discipline scientifique exacte de Tournesol, Hergé reste flou : « Maintenant, quelle est sa discipline ?… Je vous avoue que je ne suis pas fixé, cela varie suivant les besoins de la cause. » Jacques Bergier (Le Matin des magiciens) m’a suggéré un jour qu’il pourrait bien être professeur de sémiologie à l’Université de Princeton, mais qu’il avait des tas d’autres cordes à son arc…

1.

Hergé, Correspondance, Duculot, 1989.

2.

Sade, Opuscules et lettres politiques, préface de Gilbert Lély, « 10-18 », 1979.

3.

Tchang, Tchang au pays du Lotus bleu, Librairie Séguier, 1990.

4.

Benoît Peeters, « L’Affaire Tchang », in Complots capitaux, Le Cherche Midi, 2008.

5.

Texte repris dans Tintin est-il de droite ou de gauche ?, Thomas Sertillanges, Éditions Antidote, 1999.

6.

On peut voir les strips de ce feuilleton parmi les documents présentés par Benoît Peeters dans Hergé, les débuts d’un illustrateur, « Bibliothèque de Moulinsart », Casterman, 1987, pp. 71 à 95.

7.

Numa Sadoul, Entretiens avec Hergé, édition définitive, collection « Bibliothèque de Moulinsart », Éditions Casterman, 1989, p. 74.

8.

Jean-Jacques Mandel, « Tintin est vivant, il vit à Kinshasa », in Tintin, grand voyageur du siècle, Géo-Moulinsart, 2001.

9.

Dans la revue Hermès n° 54 « La bande dessinée, art reconnu, média méconnu » (CNRS Éditions, 2009), un article d’Hilaire Mbiye Lumbala donne un aperçu très complet de la BD en Afrique francophone.

leparisien. fr

Philippe Lebocq, Boula Matari, Éditions Ben More, 2003.

Cet album est aussi paru en 2 tomes et en 3 volumes cartonnés rouges : Martin le Diablotin, Les Ballons rouges, Pêches miraculeuses.

Jeannine Manoury, Benjamin Rabier illustré, catalogue de son œuvre, Tallandier, 2003.

« Voilà bien une extrapolation illégitime ! Récupérer Tintin du côté homosexuel, c’est quelque part une belle vengeance pour un homosexuel. Seulement voilà, dans Les Aventures de Tintin, la dimension sexuelle est totalement absente. Tintin est une créature dont le sexe n’est jamais défini. Attention à ne pas se lancer dans une lecture gay de l’œuvre d’Hergé. Je le rappelle, l’homosexualité, c’est le choix d’une pratique sexuelle explicite. Il n’est jamais question de cela dans les albums. Hergé, comme tous les créateurs, crée avec ce qu’il n’est pas, c’est-à-dire son enfance. Dans Tintin, en réalité, tous les personnages sont des enfants. » Réponse de Serge Tisseron à Olivier Delcroix, Le Figaro, 9 janvier 2009.

« Cela commence avec les milieux scouts, et un ami de jeunesse comme Pierre Ickx ; cela continue avec “Capelle-aux-Champs” et Marcel Dehaye, puis Raymond de Becker, auteur du livre L’Érotisme d’en face, chez Pauvert. Plus tard, il y aura Paul Cuvelier, fasciné par les corps juvéniles, Gabriel Matzneff, qui revendique son attirance pour “les moins de seize ans”, Stéphane Janssen et quelques autres. » Benoît Peeters, Hergé, fils de Tintin, Flammarion, collection « Champs », 2002, p. 429.

Benoît Peeters, Hergé, fils de Tintin, Flammarion, collection « Champs », p. 294.

Numa Sadoul, Entretiens avec Hergé, Casterman, 1975, p. 106.

M. Deligne, J.-P. Tomasi, Tintin chez Jules Verne, Éditions Lefrancq, 1998.

M. Deligne, J.-P. Tomasi, Tintin chez Jules Verne, Éditions Lefrancq, 1998.