Degrelle (Léon)
Une des idées fixes du leader fasciste Léon Degrelle : avoir inspiré à Hergé le look de Tintin.
« Je voulais créer un homme nouveau, un monde nouveau. Tel était le but de ma vie. Avoir aidé Hergé à faire de Tintin un personnage, qui avec le temps, porterait à travers la planète la culotte de golf décrochée de ma garde-robe et la houppette cueillie sur ma boîte crânienne, ne serait qu’un incident merveilleux à travers ma vie haute en couleurs1. »
S’il n’était pas tombé à un tel étiage de soumission au nazisme et d’ignominie raciste, Degrelle, cousin belge de Tartarin (et encore, c’est insulter Tartarin que d’avancer une telle comparaison !), mégalomane et gonflé de l’importance qu’il se prêtait, aurait pu faire rire.
Chroniqueur de ses propres aventures, il n’hésite pas à parler de lui-même à la troisième personne, et s’identifie à Tintin jusque dans les pires circonstances : « En février 1943, nouvelles aventures : à Tcherkassy, devenu commandeur de la SS Brigade d’Assaut Wallonie, il avait enfoncé, après dix-sept jours et dix-sept nuits d’empoignades hallucinantes – et quatre blessures ! – la boucle infernale des trois cent mille Soviétiques qui encerclaient onze divisions européennes au bord de l’anéantissement. Hitler le faisait amener le lendemain même, dans son avion spécial, du front d’Ukraine à son quartier général de Prusse orientale et lui accrochait au cou le Collier de la Ritterkreuz ! Jouer ainsi au Tintin pour de vrai, c’était champion ! Six mois plus tard, en août 1944, autres exploits. En Estonie cette fois ! Tintin n° 2 sauvait, une deuxième fois, le front de l’Est rompu2. »
L’admiration récupératrice que Degrelle vouait à Tintin a évidemment persuadé plusieurs générations de militants d’extrême droite que le héros à la houppette était des leurs3.
Dessinateur
Beaucoup de gens qui pratiquent la BD exigent aujourd’hui de se faire appeler « auteur », se fâchant tout rouge contre ceux qui usent encore à leur endroit du terme « dessinateur ». Comme si ce mot leur semblait péjorativement réducteur et ne reflétait pas l’ampleur de leur talent.
Rappelons donc à ces artistes que le génial créateur de Tintin n’avait pas cette prétention. Dans un gag de « Quick et Flupke » paru dans Le Petit Vingtième à la fin des années 30, Flupke vient sonner chez Hergé. Le bouton de la sonnette est placé sous une plaque sur laquelle on peut lire « Hergé Dessinateur ». Cette mention figurait d’ailleurs sur la carte de visite d’Hergé dès 1934.
De Léonard de Vinci à Hokusaï, on ne compte pas les artistes fiers d’être appelés dessinateurs. Quels vaniteux desseins caressent les « auteurs » allergiques au mot dessin ?
Droit à l’image
Depuis quelques années, le droit à l’image concernant l’œuvre d’Hergé est source de problèmes, c’est le moins que l’on puisse dire. La révoltante affaire Bob Garcia en est un exemple particulièrement honteux.
Bien sûr, face à l’inflexibilité des ayants droit, il est possible de faire jouer les lois. Mais la lutte frontale opposant David à Goliath est aléatoire, pécuniairement inégale et de trop longue haleine. De plus, les voies de la justice sont impénétrables puisqu’elles peuvent parfois, et contre toute attente, guider les huissiers jusqu’à la porte d’un innocent ! On a même vu, pareils aux Dupondt qui à plusieurs reprises, s’acharnèrent à arrêter Tintin qui n’était pas coupable, oui, on a vu des flics venir arrêter devant femme et enfant, pour le placer en garde à vue, un tintinophile qui avait eu – ô crime inexpiable – le malheur de mettre en vente sur eBay un album « pirate » !

En revanche, il est un domaine sur lequel nul ayant droit, si vétilleux et si puissant soit-il, ne pourra jamais revendiquer quelque droit de propriété que ce soit : ce domaine magique, c’est notre mémoire affective !
Quitte à paraître vaniteux, l’auteur de ces lignes a compris depuis longtemps que la meilleure façon de faire la « nique » à celui qu’un journaliste belge a malicieusement surnommé « le beau-père de Tintin » était de ne pas offrir à celui-ci la moindre occasion de faire valoir les droits dont il se veut le garant sur d’éventuels ouvrages consacrés à l’œuvre d’Hergé. Deux ouvrages publiés sans aucune image d’Hergé ont montré que cela était possible. Il en est ainsi du Dupondt sans peine (Canal + Éditions / Albin Michel, 1997) et de La Castafiore, Biographie non autorisée (Chiflet & Cie, 2008).
Ces deux livres, en faisant se télescoper le réel et la fiction, contribuent, chacun à leur façon, à une prolongation ludique de l’œuvre admirée. Avec, à la clef, je le confesse, le malin plaisir de faire bisquer l’ayant tous les droits. Quel plaisir de l’imaginer en train de se tordre les méninges pour trouver une parade, sommant – en vain – ses avocats afin de trouver la faille qui permettrait d’engager une procédure à long terme juteuse !
Qu’on permette donc à l’auteur de se citer lui-même en reproduisant le préambule du Dupondt sans peine. Treize années ont passé, mais il n’y a pas une ligne à en soustraire :
De bien fâcheuses circonstances n’ont pas rendu possible la reproduction dans cet ouvrage des merveilleux dessins d’Hergé représentant les Dupondt. Croyez bien, amis lecteurs, que, comme vous, nous nous en affligeons.
Les puristes, les tintintégristes ne manqueront pas d’objecter que sans ces images ravies à leur vénération, un tel livre n’a pas de raison d’être. Quant à tous ceux qui simplement aiment l’univers de Tintin, ce serait le plaisir qu’ils auraient eu à retrouver leurs héros “de visu” qui se trouverait ainsi déçu…
Mais basta ! Au diable l’amertume et faisons fi de toute vindicte, car il est un domaine qu’aucune restriction picturale ne peut affecter : c’est notre mémoire affective.
Il suffit en effet d’évoquer n’importe quelle image des aventures de Tintin pour qu’à chaque fois le miracle s’accomplisse : le souvenir la restitue telle qu’en elle-même avec ses couleurs et sa poésie. Nous la voyons !
C’est parce que nous savons qu’agit ce charme que nous avons tenté le pari de ce Dupondt sans peine où les images d’Hergé sont seulement évoquées.
Mais qu’on se rassure, les Dupondt sont bien présents dans ce livre ! D’abord, il ne tient qu’à vous de redonner vie aux cases fantômes en suivant scrupuleusement nos instructions. Vous découvrirez aussi de singuliers documents qui concernent nos héros de très près. Enfin, vous pourrez admirer les hommages que leur rendent les plus illustres de nos dessinateurs4 ! »
Albert Dubout (1905 – 1976) est un des plus formidables dessinateurs et humoristes du XXe siècle.
Nombreux sont les dessinateurs qui le vénèrent. Son œuvre est prolifique. Outre ses dessins de presse, on lui doit l’illustration d’un grand nombre de livres (de Molière à San Antonio, en passant par Cervantes, Villon, Rabelais, Gabriel Chevalier, etc.). Il dessina aussi des publicités et signa de splendides affiches de théâtre et de cinéma, notamment celles des films de Marcel Pagnol, dont La Femme du boulanger, Fanny, Marius et César.
Et comme il faut rendre à César ce qui lui appartient, rendons à Dubout, d’avoir le premier dessiné des personnages qui ressemblent très fort aux Dupondt. Car c’est lui qui esquissa deux personnages qui ressemblent comme deux chapeaux melon aux deux détectives. Le dessin qui représente des flics siamois, tout de noir vêtus, portant chacun une fine cravate, un melon, des moustaches et un parapluie date de 1931.
Or les « Dupondt Brothers », alors désignés sous les noms de code « X33 et X33 bis », ne feront leur fracassante entrée dans les aventures de Tintin que deux ans après, en 1933. Précisément dans la version noir et blanc du Lotus bleu.
Plus tôt encore, en 1929, Dubout dessine une cantatrice, mamelue, à l’organe surpuissant et parée de bijoux. Dix ans plus tard, lorsqu’il créa la Castafiore, il est fort possible qu’Hergé se sera souvenu de la force burlesque dégagée par la croquignolesque diva précédemment croquée par Dubout.
Dupondt (Une visite des)
Il y a quelques années, à quelques jours de la remise à mon éditeur d’un manuscrit à la gloire des Dupondt, je reçus une double visite. Le temps a passé, mais l’entretien que j’eus avec mes deux visiteurs reste aujourd’hui pertinent quant à la délicate question du droit à l’image.
Alerté par les cris proférés sur mon palier, je collai un œil au judas pour apercevoir deux chapeaux melon coiffant des têtes sévères et moustachues, élargies de façon grotesque par le prisme déformant de l’œilleton.
Deux caboches totalement identiques à l’exception d’un détail qui point ne m’échappa et je restai un certain temps à observer les intempestifs : chez l’un les pointes des moustaches rebiquaient tandis que chez l’autre elles retombaient. Comme les injonctions redoublaient, accompagnées de violents martèlements de ma porte – des coups de canne –, je me décidai à ouvrir tout en restant sur mes gardes.
À peine entrés chez moi, les clones melonnés et vêtus de noir s’écrièrent :
– Pas la peine de nous présenter, nous savons que vous nous avez reconnus !
– Oui, pas la peine de vous présenter, vous savez que nous vous avons reconnu !
L’homme aux moustaches qui rebiquent, baissant soudain le ton, ajouta, appuyant ses dires d’un clin d’œil entendu :
– Comme nous sommes en mission ultrasecrète, je vous demanderai de nous appeler par nos initiales…
– Mais, objectai-je, ce sont les mêmes pour vous deux : D et D !
– Dans ce cas, reprit l’homme aux moustaches qui retombent, appelez-nous par la dernière lettre de notre nom : moi, c’est T.
– Je dirai même plus, précisa l’autre, moi, c’est T.
T répliqua :
– Non, T, c’est moi. Toi, c’est D !
– Je dirai même plus, toi, c'est D.
J’étouffai dans l’œuf la querelle consonantique.
A : – Mettez-vous d’accord et expliquez-moi ce qui vous amène ici.
D : – Nous venons saisir votre manuscrit.
A : – Saisir mon manuscrit ? Mais au nom de quoi ?
T : – Au nom de la loi !
A : – Et pour quelle raison, je vous prie ?
D : – Ne faites pas l’innocent : sous prétexte de ne pouvoir reproduire les vignettes originales des albums de Tintin qui pourraient illustrer votre livre, vous invitez vos lecteurs à les recopier à la main, au papier calque, au scanner…
A : – Et alors ?
D : – Et alors, toutes ces histoires nous paraissent louches.
T : – Je dirais même plousse, elles nous paraîchent lusses !
A : – Messieurs, je connais les lois aussi bien que vous, surtout celles qui régissent le droit à la citation. Sachez que je n’enfreins nullement ce qui est stipulé dans la loi du 11 mars 1957 et qui au terme des alinéas 2 et 3 de l’article 41… Et c’est la même chose pour le droit belge. Si vous voulez que je vous entretienne de la loi du 22 mars 1886, article 13, je suis votre homme !
D : – Mais ces copiages à coller, ces dessins à regarder à la loupe, ça ressemble à un livre-jeu…
A : – Vous voulez rire, il ne s’agit pas de jouer mais bien de déjouer !
T : – De déjouer quoi ?
A : – Je ne peux hélas pas le dire sous peine de tomber dans la diffamation.
D : – Attention, vous portez là une accusation très grave !
T : – Je dirais même plus, une très grave accusation !
A : – Je n’accuse pas, je constate.
D : – Vous voulez parler de censure ?
A : – C’est vous qui employez ce mot…
D : – Mais l’ascenseur, heu… pardon… la sangsue, c’est l’interdiction en totalité ou en partie d’une publication. Et là, ce n’est pas le cas !
A : – Décidément, c’est à l’émeri que vous êtes bouchés !
T : – Nous vous sommons de vous expliquer !
D : – Laissez-nous vous sommer ou nous vous assommons !
A : – Publier un livre sur un auteur de BD, ou sur des personnages imaginés par celui-ci, sans qu’il vous soit possible d’illustrer cet ouvrage avec des dessins de l’auteur en question, cela vous paraît-il concevable ?
T : – Mais nous n’avons nullement l’intention de publier un tel livre !
A : – Je vous demande juste d’imaginer la situation…
D : – Voyons voir… Contraindre quelqu’un à publier sur un dessinateur ou sur ses créatures, un livre sans dessin…
T : – Voilà un bien noir dessein !
A : – C’est ce que je voulais dire, c’est comme faire une course en sac sans sac…
T : – Mais alors, la censure indirecte, c’est quoi ?
A : – Messieurs, vous êtes mieux placés que moi pour le savoir.
D : – Ça ne consiste pas à avancer l’idée qu’on a été « amené à réexaminer l’image de Tintin sur le marché » ?
A : – Vous commencez à comprendre !
D : – Il faut attendre un moment plus opportun…
A : – Vous m’épatez !
T : – Ça consiste aussi à dire qu’a été « récupérée la gestion des droits de reproduction » et… euh… « que de ce côté, tout est bloqué ».
A : – Bravo !
D : – Enfin, least but last… heu… Last but least : « Qu’on ne vous a jamais commandé un tel livre ! »
A : – Fantastique ! Dire que d’aucuns tiennent en peu d’estime vos facultés déductives et inductives.
T : – Ceci dit, mon ami, nous sommes là pour faire respecter la loi que vous bafouez !
A : – C’est vous qui la bafouez et la violez !
D : – En quoi la bafoué-je ?
T : – Et en quoi la violé-je ?
A : – En commettant une injustice grave !
D : – Envers qui ?
A : – Envers moi-même tout d’abord, puisque je me tue à vous démontrer que je respecte la loi. Ensuite, envers le public de Tintin…
T : – Vous y allez fort !
D : – Plus fort que du roquefort !
A : – Comment ça ? Au nom de quel diktat pourrait-on empêcher ce public de rêver, de s’enchanter des relations qui se nouent entre le réel et la fiction tintinesque ?
Je vis que, d’ordinaire si sévères, mes deux interlocuteurs interloqués avaient les yeux emplis de larmes. J’apportai alors à mon plaidoyer l’ultime touche qui allait faire déborder le vase de l’émotion.
A : – Enfin, Messieurs, ce serait une grande injustice commise envers vous-mêmes !
D : – Envers nous-mêmes ?
A : – Mais oui ! Auriez-vous oublié que ce manuscrit a été écrit à votre louange, vous, qui avec Séraphin Lampion, êtes les humiliés et les offensés de la tintinophilie. Pour atteindre la gloire et être sanctifiés, les jumeaux Côme et Damien durent subir le martyre. Eh bien, messieurs, pour que vous entriez avec éclat dans la mémoire des hommes, il ne sera pas dit que vous serez immolés sur l’autel de la moquerie universelle, entre Panurge et Gribouille, ou pire encore, entre les dépouilles de Pandore et du gendarme de Guignol ! Non ! Vous méritez davantage que ce sacrifice. Avec ce panégyrique, je souhaite contribuer avec autant de modestie que d’enthousiasme à l’édification de votre légende. Je vous en prie, laissez-moi ce manuscrit !
T : – J’ai saisi, il n’y aura pas de saisie !
D : – Je dirais même plus, il n’y aura pas de saisie puisque nous avons saisi !

Léon Degrelle, Tintin, mon copain. Livre, aujourd’hui interdit. Il a été imprimé à 1 000 exemplaires dont 850 ont été saisis et brûlés. Il resterait une centaine d’exemplaires en circulation.
idem.
D. Lefort, « Hergé », in Les BD de l’extrême droite, Éditions Bédésup, 1991.
Il s’agissait de Ted Benoît, Enki Bilal, Max Cabannes Cabu, Jean-Claude Denis, Jean-Paul Gaultier, Philippe Geluck, O’Groj, François Schuitten et Tardi. Chacun de ces artistes offrit à sa façon aux lecteurs de ce livre une vision personnelle et originale des Dupondt, tout en exaltant magnifiquement la portée universelle de ces personnages. Qu’ils en soient encore remerciés !