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Chewbacca et les Squibs avaient dû faire quelques détours sur la route de Mos Espa. Ils avaient d’abord contourné par l’arrière les chaînes de Mospic afin d’éviter la compagnie déplaisante d’aérofouineurs Impériaux balayant les plaines au sud de la cité. Puis ils avaient été obligés de se réfugier dans le Canyon de l’Arche pour semer un détachement de TIE qui les suivait depuis la route de Xelric. C-3PO, équipé d’une paire de macrobinoculaires et chargé d’assurer la reconnaissance de l’itinéraire, venait d’annoncer qu’ils allaient bientôt devoir faire face au plus impressionnant des barrages routiers. Un quadripode Impérial TB-TT venait de s’installer près de l’entrée de la grotte où était dissimulé le Faucon.

Chewbacca ouvrit les gaz à fond.

À l’inverse du surplomb rocheux sous lequel ils avaient découvert le transdunes, la grotte des contrebandiers était une authentique caverne, avec une entrée aussi grande qu’une limace spatiale, suivie de deux coudes que Chewbacca pouvait aisément négocier en plein vol. Elle était cachée au bout d’une sorte de canyon en impasse, au fond du Bassin de Beeda, et visible uniquement depuis un certain point le long de l’arête, ce qui en avait fait un point de rendez-vous de prédilection pour tous les contrebandiers, depuis une époque datant de bien avant la domination de Tatooine par les Hutts.

— Tu as dû mal me comprendre, dit C-3PO. J’ai dit que le quadripode Impérial se trouvait devant nous.

Chewbacca poussa un grondement impatient.

— Comment cela, tu t’en moques ? rétorqua C-3PO. Il y a déjà deux aérofouineurs en position !

Chewbacca se retourna pour ordonner à l’un des Squibs de prendre place dans la tourelle de tir. Il découvrit qu’ils s’étaient déjà tous les deux installés dans le fauteuil de l’artilleur. Grees plaça ses doigts sur les gâchettes, Sligh procéda à l’inventaire des grenades et des détonateurs thermiques de la ceinture utilitaire de fantassin Impérial qu’il portait en bandoulière.

Chewie poussa un grognement joyeux.

— Oh non, on va à la catastrophe ! se lamenta C-3PO. J’insiste pour que tu me laisses descendre de ce véhicule immédiatement !

Le Wookiee l’ignora et poursuivit sa route à travers le bassin asséché. Finalement, l’effet de mirage se dissipa et il aperçut une silhouette étincelante juste devant lui, à l’endroit où le sol descendait en pente douce vers le canyon en impasse.

— Je ne vois pas à quoi cela servirait de résister ! Nous allons être pulvérisés… Aaaah !

Un aérofouineur venait de jaillir de l’impasse, s’élevant au-dessus d’un escarpement de cinq mètres de haut. Grees ricana avec délectation et pressa la détente des canons blasters. Chewbacca modifia légèrement son cap. Il aperçut le TB-TT, debout devant l’ouverture de la caverne, s’arc-boutant sur ses immenses pattes pour pouvoir tirer. Le cockpit pivota dans leur direction. Deux pelotons de fantassins Impériaux descendirent en rappel jusqu’au sol depuis la soute de l’engin. Flanqué des deux aérofouineurs précédemment mentionnés par C-3PO, le quadripode bloquait effectivement toute l’entrée de la grotte.

Les canons laser des aérofouineurs et du blindé entrèrent en action, produisant un mur de feu si aveuglant que Chewbacca fut obligé de piloter de mémoire. Il grogna un ordre.

— Chewbacca demande que vous tiriez sur les câbles de rappel… traduisit C-3PO en se tournant vers Grees.

— Pigé ! annonça Grees, modifiant son angle de tir. Mais on ne voit pas grand-chose !

Chewbacca ne voyait rien non plus, mais il devinait l’entrée de la caverne, un peu plus loin. Roulant et virevoltant comme un pilote de chasseur stellaire, il fonça vers la zone la plus sombre. L’aérofouineur tressaillit par deux fois, laissant son blindage absorber les tirs nourris des canons blasters Impériaux.

Le barrage prit fin aussi vite qu’il avait commencé. Chewbacca vit une colonne grisâtre et massive se dresser devant lui, correspondant à l’une des jambes du TB-TT. Il l’esquiva, balayant au passage un détachement de fantassins Impériaux. Soudain, il n’y eut plus rien que les ténèbres de la caverne.

Le Wookiee ralentit son allure et s’engagea dans un large virage à gauche. Il entendit les explosions de trois détonateurs thermiques et de quelques grenades incendiaires lancées par Sligh contre les jambes du blindé.

Les doigts de métal de C-3PO se mirent à tapoter nerveusement sur la console de pilotage.

— Ce véhicule doit bien être équipé de phares, non ?

Chewbacca repoussa C-3PO et entama un autre virage vers la gauche. Plus loin, dans l’obscurité, ils aperçurent la partie ventrale du Faucon Millennium, illuminée par deux lampes de secours. Dans la faible lueur, une escouade de fantassins Impériaux était en train d’installer un blaster à répétition E-web sur son trépied. Grees fit pivoter la tourelle de l’aérofouineur et les dispensa de terminer leur travail.

Après quelques tirs de sécurité, histoire de s’assurer qu’il n’y avait pas de survivants, ils contournèrent le cargo Corellien et se garèrent derrière l’accès à la soute principale. Chewbacca bondit du siège de pilote et courut jusqu’à l’écoutille, grondant ses instructions à C-3PO par-dessus son épaule.

— Mais enfin, pourquoi est-ce que c’est encore moi qui suis obligé d’attendre ? se plaignit le droïde. Sligh est parfaitement capable de monter la garde…

— Ouais, sauf que je dois aller m’occuper des tourelles de tir…

Chewbacca n’entendit pas la fin de leur échange. Il remonta précipitamment la rampe d’accès, dressant mentalement la liste des tâches prioritaires qu’il aurait à accomplir avant d’aller rejoindre Han et Leia. Faire chauffer les circuits de démarrage du propulseur. Armer le blaster à répétition dissimulé sous la coque. Activer le cœur du réacteur. Tout ceci pouvait se faire en moins de trois minutes. Il y aurait encore à passer le barrage du quadripode Impérial, au cas où les détonateurs thermiques lancés par Sligh auraient manqué d’efficacité, mais après tout, c’était aussi pour ça que le Faucon était armé de missiles à fragmentation, non ?

Leia gardait les yeux rivés sur la hutte fermée par le verrou en os. Et ce depuis qu’elle avait laissé tomber ses macrobinoculaires. La sensation de douleur et de désespoir s’était évanouie, mais le souvenir pesait encore plus sur son esprit qu’auparavant. C’était là que sa grand-mère avait été emprisonnée et torturée. Et probablement là qu’elle avait succombé. C’était là qu’Anakin avait dû retrouver sa mère. C’était sûrement là.

— Je me demande si elle était toujours vivante… (Se rendant compte que, jusqu’à présent, elle n’avait pas fait part de ses pensées à Han, elle ajouta :) C’est ici qu’Anakin a retrouvé ma grand-mère.

— Comment le sais-tu ? (Han laissa son regard errer sur la pente sablonneuse, là où les jumelles avaient disparu.) Il a laissé des indices ?

— Écoute… (Leia lui raconta ce que la sœur de Beru lui avait expliqué à propos de l’enlèvement de Shmi à la ferme des Lars, comment Anakin était revenu sur Tatooine et comment il avait rapporté son corps.) Il l’a retrouvée dans ce campement, dans cette hutte.

— Alors, c’est Anakin qui serait le fantôme de l’oasis ? demanda Han.

Leia se souvint de ce que Herat leur avait dit concernant cet endroit.

— Je suppose. Une tribu tout entière. Taillée en pièces.

— C’est sûr, ils n’ont pas kidnappé la bonne personne. (Le regard de Han remonta le long de l’oasis, où des banthas étaient en train de se regrouper autour d’une femelle qui grognait doucement.) Enlever la mère d’un Jedi…

— Oui…

Leia ne ressentit aucune satisfaction en comprenant avec quelle sauvagerie la mort de sa grand-mère avait été vengée. Bien au contraire. Elle fut soudain parfaitement consciente des soleils jumeaux irradiant la plaine, de la chaleur et du ciel nuageux, de la brillance aveuglante qui régnait à la surface de Tatooine. Tout au fond d’elle-même, elle sentit le vide et le doute.

— C’est là que tout est arrivé, dit-elle. C’est ici qu’il a pour la toute première fois succombé à sa colère.

— Qui ça ? (Le casque de Han se tourna vers Leia.) Tu veux parler de ton père ?

Leia hocha la tête.

— Je comprends comment ça s’est passé… dit Han.

— Mais ce n’est pas une excuse. (Même le synthétiseur vocal ne parvint pas à atténuer l’aigreur dans le ton de Leia.) Il aurait dû s’en rendre compte.

— Ouais, comme si un worrt pouvait traiter un gorg de limace… ajouta Han. Calme-toi. Peut-être que cela ne s’est pas passé comme ça. Je trouve que tu accordes beaucoup trop de foi à ton instinct.

— Jusqu’à présent, ça a payé, le contra Leia. Tu sembles oublier ce qui aurait pu se passer si nous étions venus directement jusqu’ici.

— Non, je n’oublie rien, dit Han.

En bas, près de l’oasis, la horde de banthas se mit tranquillement en route en direction du campement Tusken.

— En admettant que c’est bien cela qui s’est passé, pourquoi les Tusken continueraient-ils à sacrifier leurs prisonniers ? Ça ne peut qu’amplifier la colère du fantôme, non ?

— Comment veux-tu que je le sache ? Je ne suis pas Tusken ! Comment saurais-je pourquoi ils continuent les sacrifices ? Personne ne sait pourquoi les Hommes des Sables font telle ou telle chose. C’est dans leur nature d’Hommes des Sables, c’est tout.

La voix électronique d’un fantassin Impérial résonna dans la pente, juste derrière eux :

— Excusez-moi…

Leia et Han se retournèrent brusquement, heurtant leurs casques. Ils virent un soldat Impérial, debout en bas de la dune, la tête penchée de côté, exprimant une certaine incompréhension. Il tenait son fusil blaster d’une main et une paire de macrobinoculaires de l’autre.

— Matricule ? demanda Leia, supposant que l’offensive était le meilleur moyen de tenir le fantassin Impérial en respect. Qu’est-ce que vous faites ? Vous nous espionnez ?

— S-T-deux-neuf-sept, répondit le soldat. Et je vous prie de m’excuser si j’ai pu interrompre une conversation secrète.

Remarquant le comportement confiant dudit ST-297, Leia décida de changer de tactique et adopta un ton plus civil :

— Vous êtes excusé. Que voulez-vous ?

— Je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer que vous aviez laissé tomber vos jumelles. (ST-297 leva la main dans laquelle il tenait les siennes.) Peut-être que vous pourriez emprunter les miennes…

— C’est très efficace de votre part. (Leia, d’un signe de tête, ordonna à Han d’aller les chercher.) J’en prends bonne note.

— Merci. Je suis un grand admirateur du Commandeur Quenton. (ST-297, probablement un officier, tendit ses macrobinoculaires à Han mais conserva les optiques de son casque braquées sur Leia.) Avez-vous besoin d’autre chose ?

Leia fit mine de réfléchir quelques instants, puis secoua la tête.

— Non, vous avez été très utile, merci…

Le casque de ST-297 s’inclina légèrement de côté.

— Puis-je connaître votre matricule ?

Han sauva très proprement la situation en se postant devant le fantassin Impérial.

— Vous n’avez pas à le savoir. Il est envoyé par le haut commandement.

— Ce sera tout. Lieutenant, merci, dit Leia. Je vais m’assurer que mon père… heu… que le commandeur Quenton sera tenu au courant de votre dextérité.

ST-297 parut soudainement grandir de trois centimètres.

— Très bien. Monsieur. Je vous laisse à vos observations.

Leia le regarda partir, puis prit les jumelles des mains de Han.

— Avec des lèche-bottes pareils comme chefs de peloton, l’Empire est mal parti…

— Tant mieux. Et puis nous, ça nous arrange… (Han regarda en direction de Mos Espa et vérifia son chronographe). Je me demande pourquoi ils mettent tant de temps ? Chewbacca aurait déjà dû nous envoyer un signal…

La même question trottait dans l’esprit de Leia depuis un bon moment, mais elle préférait ne pas s’attarder sur les éventualités les plus pessimistes. Elles étaient bien trop nombreuses, de toute façon. Ils n’avaient guère d’autre choix que de faire confiance à Chewbacca pour régler les problèmes au fur et à mesure qu’ils se présenteraient.

— Peut-être qu’ils sont coincés dans un embouteillage, dit-elle enfin, haussant les épaules.

Elle porta les jumelles à ses yeux et les braqua sur la grande hutte. Maintenant qu’elle s’était rétablie du choc qu’elle avait ressenti dans la Force, elle étudia l’arche constituée de côtes de banthas. Celle-ci était maculée de taches sombres. Deux liens en haillons pendaient de part et d’autre de la structure, à la hauteur où se seraient trouvés deux bras humains écartés, ne laissant aucun doute quant à l’horrible utilisation que les Tusken pouvaient faire de cette arche.

À trois mètres derrière, gisait une pile de crânes blanchis par le soleil. La plupart humains. Il y avait également toutes sortes de reliefs de bras et de jambes, fendus ou tranchés. Aucune trace de chair fraîche. Banai était peut-être toujours en vie.

Leia n’en pouvait plus. Elle était horrifiée par ce que Shmi avait enduré, écœurée par tout ce qui avait dû se passer ici, et ce n’était rien en comparaison de la révulsion qu’elle éprouvait en imaginant le cycle infernal de sacrifices initié par son père. Il y avait plus d’une centaine de crânes dans la pile. Peut-être deux ou trois cents. Pour venger la vie de sa mère, Anakin avait tué des douzaines de Tusken. Les Hommes des Sables avaient réagi en organisant encore plus de tueries. Cette escalade mortelle semblait sans fin, et Leia aurait été bien en peine de dire si elle s’arrêterait un jour.

— Il aurait dû le savoir, dit Leia, passant les macrobinoculaires à Han. Il aurait dû deviner. Il était Jedi, après tout.

— C’était surtout un gosse dont la mère venait de mourir. (Han porta les jumelles à ses yeux et les tourna vers les banthas plutôt que vers les ossements.) Il a passé sa colère et sa douleur sur ceux qui étaient responsables de sa mort. J’aurais très bien pu faire la même…

— Ça n’aurait rien arrangé, le coupa Leia.

— Mais ça ne m’aurait pas non plus transformé en monstre Sith, rétorqua Han. Ce qu’il a accompli n’a rien d’infamant. C’est humain, c’est tout. Plus tard, il est devenu Dark Vador et a commis d’horribles crimes. N’oublie quand même pas que c’est lui qui a tué l’Empereur.

— Tu es en train de me dire que tu pourrais lui pardonner ? demanda Leia. Alors qu’il t’a congelé dans la carbonite ?

— Je suis en train de te dire que sans lui Palpatine serait toujours Empereur.

— Donc, tu prétends que c’est Dark Vador qui a sauvé la galaxie ?

Han haussa les épaules.

— Eh bien… C’est Anakin Skywalker, plutôt. Réfléchis deux minutes. Si ce gars avait réellement eu un bon fond, tu crois qu’il aurait pu devenir l’un des proches de Palpatine ? (Han continuait d’observer les banthas dans ses macrobinoculaires.) Peut-être qu’après tout, c’était bien la destinée de ton père de sauver la galaxie. Tout comme sa mère l’avait prédit. Enfin, pas exactement comme sa mère l’avait prédit. Mais il a quand même sauvé la galaxie.

— Han… (Leia sentit soudain que sa vision de l’univers était complètement chamboulée. Encore une fois. Han devenait de plus en plus doué pour ça.) Han, de temps en temps, tu me stupéfies.

La remarque força Han à reposer les jumelles.

— De temps en temps seulement ? (Il rendit les macrobinoculaires à son épouse.) Mais notre boulot ici n’est pas terminé. Jette un coup d’œil derrière les banthas et dis-moi ce que tu vois.

Leia ajusta la mise au point et aperçut une petite masse couleur de sable qui progressait discrètement très près du sol, à environ dix mètres derrière le dernier bantha.

— Qu’est-ce que c’est ? Un rat womp ?

— Ouais, un rat womp du nom d’Elama. (Han s’empara des macrobinoculaires et les inspecta.) Laisse tomber pour l’instant. Je crois qu’on a un autre problème. Regarde derrière mon épaule.

Leia aperçut une longue colonne de fantassins Impériaux remontant prudemment la pente de la dune en contrebas.

— Et derrière moi, c’est pareil ? demanda-t-elle.

Han hocha la tête tout en extrayant un petit transistor de dessous les jumelles. Leia n’eut pas besoin de demander à quoi correspondaient les deux petits fils qui y étaient branchés. Elle savait reconnaître un mouchard lorsqu’elle en voyait un.

— Ce lieutenant est un peu plus malin qu’on ne l’imaginait. (Han jeta le petit transistor par-dessus la crête de la dune.) Qu’est-ce que tu veux faire ? On se rend ou bien on tire dans le tas ?

Les fantassins Impériaux derrière Leia levèrent leurs blasters et se mirent à courir. Leia jeta un coup d’œil en direction de l’oasis, où les banthas commençaient à déambuler doucement entre les alignements des huttes du campement Tusken.

— Je crois que j’ai une meilleure idée. Suis-moi. (Leia cala son fusil blaster sous un bras et sortit un petit comlink portable de sa ceinture utilitaire. Elle sauta par-dessus la crête et commença à dévaler la pente raide de la dune.) Chewie ? On a besoin d’un taxi ! Et vite !