17
Le bourdonnement était si faible que Leia pensa que du sable s’était introduit dans les ouïes de ventilation du databloc. Terrifiée à l’idée que les circuits puissent surchauffer et fondre, elle appuya du pouce sur la touche d’arrêt général de l’appareil. Le bourdonnement continua et se transforma en plainte. Elle releva les yeux et vit la silhouette de Han, déformée par la chaleur, se retourner sur sa selle, étudiant les deux au travers de ses lunettes noires. Leia se tourna à son tour et découvrit que Chewbacca, les Squibs et les formes ondulées des quelques Askajian qui se trouvaient aux alentours avaient tous le regard braqué sur le ciel.
Les ouïes de ventilation du databloc étaient en parfait état. Le bruit provenait d’un chasseur TIE.
Leia leva le bras, l’inclinant au-dessus de sa tête afin de bloquer les rayons des deux soleils. Elle eut tout de même l’impression de plonger le regard droit dans un enfer bleu et blanc. Elle poursuivit son inspection jusqu’à ce que des taches d’ombre commencent à danser devant ses yeux. Elle ferma les paupières pour éviter la douleur et détourna la tête. Elle espéra que le pilote et les instruments de ce TIE, où qu’il puisse se trouver, seraient au moins aussi aveuglés qu’elle par la chaleur infernale régnant à la surface de la Great Chott.
Le bourdonnement disparut quelques instants plus tard. N’entendant aucune décharge sonique, Leia comprit qu’ils n’avaient pas été repérés. Si le chasseur stellaire était parvenu à les localiser, le son aurait persisté, changeant régulièrement de direction, au gré de la surveillance mise en place par le pilote. Ou bien il serait devenu de plus en plus puissant et de plus en plus aigu, preuve que l’appareil plongeait sur eux.
Ayant recouvré sa vision, Leia activa le chronomètre de sa montre. En supposant que le TIE ait été en train d’effectuer un balayage méticuleux des environs, calculer les intervalles entre chacun de ses passages pourrait aider à lui échapper. Elle rangea le databloc dans sa poche, empoigna sa lance et se saisit des rênes. Elle-même ne pouvait rien faire pour que le dewback avance plus vite sur ce terrain accidenté, mais elle soupçonna que la créature réagirait différemment en entendant le mugissement du TIE et la détonation de ses canons blasters.
Han parut vaciller un peu plus sur sa selle, mais il semblait toujours conscient et s’abreuvait régulièrement. Pendant les dix minutes suivantes, Leia le vit porter la gourde à sa bouche à deux reprises. Elle comprit que, lui aussi, avait réglé l’alarme de son chrono afin de ne pas oublier de boire.
Le mur brun des montagnes dans le lointain était toujours suspendu au-dessus de l’horizon. Des ondulations bleutées dues à la chaleur excessive dessinaient comme un lac flottant dans l’air juste à sa base. Sous le mirage, dans le désert, se matérialisa une nouvelle anomalie : une bande de ténèbres, qui paraissait se tordre sur elle-même et dont il était impossible de deviner l’origine. C’était la première fois que Leia la voyait. La dernière fois qu’elle avait levé les yeux pour vérifier l’état de Han, la bande n’était pas là. Remarquant qu’elle était plus épaisse et plus sombre à une extrémité qu’à une autre, elle se demanda s’il ne s’agissait pas tout simplement de l’ombre portée sur la Great Chott du Chimaera toujours en orbite. D’ordinaire, les Impériaux n’avaient guère l’habitude de positionner leurs destroyers stellaires si près des planètes, sauf dans le cas d’un bombardement. L’Empire avait déjà perdu un grand nombre de vaisseaux amiraux sous des traits de turbolaser tirés du soi. Mais ce nouvel amiral avait déjà maintes fois prouvé qu’il n’avait rien d’ordinaire.
Le bourdonnement revint, cette fois-ci suffisamment fort pour que Leia n’ait aucun doute quant à sa nature. Elle vérifia son chronomètre et s’aperçut que le passage précédent remontait à quatorze minutes. Puis elle se couvrit les yeux et inspecta le ciel. Il lui fallut quelques instants pour s’habituer, mais elle finit tout de même par repérer le trait bleuté d’une décharge ionique, rebondissant sur l’horizon derrière eux, apparaissant et disparaissant au gré des masses d’air que l’engin devait traverser.
Leia balaya les environs du regard, essayant de deviner, parmi toutes ces silhouettes ondoyantes, laquelle était Borno. Il lui avait expliqué qu’en cas de problème il n’aurait pas d’autre choix que de les livrer aux Impériaux. Abandonner la caravane avait des avantages. Sans les dewbacks, Leia et ses compagnons pourraient se cacher sous les arêtes rocheuses et échapper ainsi aux appareils de détection à courte portée. De plus, en continuant sans eux, les Askajian parviendraient sans aucun doute à convaincre les Impériaux que rien de particulier n’avait présidé au soudain changement de direction de la caravane, quelques heures auparavant.
Mais Borno, où qu’il se trouve actuellement, n’avait visiblement pas l’intention de les abandonner. Sans l’aide des Askajian, de toute façon, la petite troupe de rebelles ne survivrait guère plus d’une journée dans le désert. Le chef des nomades devait certainement penser qu’ils disposeraient de meilleures chances de survie aux mains des Impériaux. La caravane, éparpillée sur la plaine rocailleuse, continua de progresser à la même allure lancinante, le TIE bourdonnant dans le ciel, derrière elle, Han se retournant régulièrement sur sa selle pour observer l’horizon.
Leia essaya de faire accélérer son dewback, afin de se rapprocher de son mari et de vérifier s’il tenait le coup. Sa monture se lança au trot, le temps de deux foulées, et s’arrêta net. L’une des bêtes de somme avait fait un faux pas. Leia manqua d’être éjectée de sa selle. Après cet incident, les créatures reptiliennes refusèrent d’avancer plus vite.
Le gémissement lointain du TIE disparut. Leia appuya sur la touche de son chrono. Quatorze minutes, avec un peu de chance. Ce n’était pas beaucoup. À moins qu’elle et ses compagnons ne quittent dès à présent la caravane des Askajian, cela ne laissait plus beaucoup de temps pour se creuser une cachette. Mais comment expliquer son plan aux autres sans utiliser son comlink ? La caravane continua d’avancer, dans la même direction, à la même vitesse, pendant deux minutes. Puis la Princesse entendit le même grondement sourd, au point d’en percevoir les vibrations dans son estomac, qui avait permis aux dewbacks de se rassembler après la cavalcade chaotique survenue quelques heures auparavant.
La monture de Han, celle de Chewbacca et celle des Squibs se lancèrent dans un galop pataud, fonçant tête baissée en trébuchant sur le sol inégal. La monture de Leia se lança à leur suite mais ralentit presque immédiatement l’allure quand elle comprit qu’elle traînait toujours derrière elle les deux autres bêtes de somme. Elle commença à grogner de façon furieuse, bougeant la tête de droite à gauche. Les Askajian entreprirent de libérer leurs propres bêtes de somme et d’autres dewbacks se mirent à courir derrière Han et les autres. Stupéfaite – et espérant que Borno avait de bonnes raisons de lancer à nouveau sa caravane dans une telle cavalcade –, Leia se tourna pour détacher ses bêtes de somme dont les rênes étaient nouées à un anneau de sa selle. À peine avait-elle desserré le nœud que les trois reptiles se lancèrent dans un trot aussi pesant que maladroit.
La lance de cornac de Leia se ficha accidentellement entre deux rochers et échappa à sa prise. La Princesse bascula vers l’arrière. Elle passa d’interminables secondes, couchée sur le dos, à tenter de conserver les pieds dans les étriers tout en essayant d’attraper un des anneaux de la selle. Lorsque enfin elle y parvint, ses lunettes fumées étaient si embuées qu’elle n’y voyait plus rien.
Leia eut à peine la force de se redresser. La tête lui tournait, la chaleur ayant eu raison de ses dernières onces d’énergie. Elle souleva ses lunettes, histoire de laisser l’air aride de Tatooine en chasser la buée. Lorsqu’elle les ajusta à nouveau sur son visage, la bande ombragée qu’elle avait remarquée précédemment s’était transformée en un immense triangle de ténèbres. Elle se tourna pour regarder par-dessus son épaule, convaincue qu’elle pourrait voir le Chimaera éclipser les deux soleils.
Il n’y avait rien dans le ciel, hormis les deux disques blancs et aveuglants.
Leia baissa les yeux et vit la caravane converger vers un point au-devant d’elle. Les bêtes de somme étaient parvenues à distancer les montures guides. Cependant, les Askajian suivaient le rythme de la cavalcade et Chewbacca se trouvait juste derrière eux. Han et les Squibs, en revanche, perdaient rapidement du terrain. Les petits rongeurs n’arrivaient à se tenir en selle qu’au moyen d’acrobaties aussi maladroites que disgracieuses. Han était couché en avant, les deux bras noués autour du cou de son dewback. Leia éperonna sa propre monture pour essayer de rattraper son époux. Le gros lézard resta totalement insensible aux coups.
C’est alors que les autres dewbacks commencèrent à disparaître.
Tout d’abord, la Princesse crut qu’ils avaient pris suffisamment d’avance pour s’évanouir derrière les brumes de chaleur. Mais, tout en continuant de progresser, elle remarqua que les silhouettes, au moment de leur disparition, devenaient plus grosses et moins floues. La zone d’ombre elle-même paraissait grandir et se stabiliser. Les dewbacks semblaient tous se volatiliser au même endroit.
Plutôt que de disparaître, ils donnaient en fait l’impression de s’enfoncer. Les pattes des créatures plongeaient d’abord dans l’ombre, puis leur corps, leur tête et, quand elles en portaient, leurs cavaliers. C’est alors que l’effet de mirage cessa d’envelopper le ruban de ténèbres. La bande d’ombre se transforma en canyon, aussi large que profond. Chewbacca en atteignit l’embouchure et disparut à la suite des Askajian.
Quelques secondes plus tard, Han tomba de sa selle.
Leia se redressa immédiatement sur ses étriers et dégagea le bas de son visage pour pouvoir crier.
— Chewie ! Attends !
Mais sa gorge desséchée ne réussit à laisser filer qu’un craquement rauque. Cependant, l’un des Squibs, rebondissant toujours sur sa selle, se retourna. Leia lui indiqua le point où Han avait roulé. Elle ne parvenait plus à distinguer le corps de son époux au milieu des pierres chauffées à blanc.
— Han est tombé ! réussit-elle tout juste à articuler. Allez chercher Chewie !
Les Squibs lui crièrent quelque chose qu’elle n’arriva pas à comprendre. L’un d’entre eux se mit à rebondir encore plus haut sur sa selle tout en agitant les bras. Les deux autres essayèrent de fouetter le cou du dewback pour le forcer à revenir sur Han.
Rien n’y fit, le lézard continua d’avancer aveuglément.
Tant que le grondement ne cesserait pas, Leia savait qu’elle ne parviendrait pas à diriger ou à arrêter sa monture. Elle dégagea un pied d’un de ses étriers et passa une jambe par-dessus l’encolure du lézard afin de se trouver du côté où Han était tombé. Le déséquilibre poussa soudain l’animal à virer dans cette même direction. Incapable de distinguer Han au milieu des rochers, Leia eut peur que le dewback n’aille le piétiner.
C’est alors que les Squibs sautèrent de leur selle. Ils étendirent les pans de leurs manteaux protecteurs pour ralentir leur chute mais cela ne servit pas à grand-chose. L’un après l’autre, ils touchèrent terre et, dans l’élan, commencèrent à rebondir dans tous les sens entre les pierres.
Pour un peu, Leia les aurait embrassés.
Se servant de la réception maladroite des rongeurs comme d’une leçon, Leia attendit que son dewback passe à proximité d’une langue de sable. Elle dégagea son autre pied de l’étrier, poussa de toutes ses forces et se protégea la tête.
Ses pieds s’enfoncèrent dans le sable et elle bascula violemment sur le flanc. L’intensité du choc vida totalement ses poumons de l’air qu’ils contenaient.
Normalement, elle aurait pu rester allongée ainsi, à tenter de retrouver son souffle malgré la douleur. Mais elle avait littéralement quitté le four pour la poêle à frire. Le sable était si chaud qu’il lui brûlait la peau à travers le manteau de protection. Elle commença à se redresser avant même qu’une intense douleur ne lui vrille l’articulation de l’épaule.
Leia baissa les yeux et nota que son bras pendait mollement à son côté. Elle essaya de le relever et faillit s’évanouir.
— Zut ! De mal en pis ! (Elle leva les yeux au ciel et secoua la tête.) Tu parles d’un bol…
Elama arriva vers elle précipitamment, rebondissant d’un rocher à un autre. À dix mètres derrière elle, Grees et Sligh étaient en train d’aider Han à s’asseoir.
— Ça va pas, non ? Sauter comme ça d’un dewback en pleine course ? lui lança Elama.
— Eh bien moi, au moins, je n’ai pas essayé de m’envoler ! (Leia lui indiqua son bras démis.) Tiens, aide-moi.
Elama saisit le bras à deux mains. Puis elle sauta en l’air et se laissa retomber de tout son poids sur le poignet de Leia.
Il y eut un craquement sourd. Cette fois, Leia tomba à genoux.
Elama colla sa petite tête poilue devant le visage de Leia et battit de ses longs cils.
— Ça va mieux ?
— Je…… je… vais… tous… vous… tuer ! fit Leia entre ses dents serrées.
— Et qui va te filer un coup de main pour ramener ton bonhomme, hein ? demanda Elama, visiblement guère impressionnée par la menace. Moi qui pensais que…
— Ne dis rien ! Ne pense pas ! (Leia se releva et testa son bras. Une décharge électrique se propagea dans tous ses muscles mais sa main bougea.) Merci, en tout cas.
Elle suivit Elama jusqu’au reste du groupe. Sligh et Grees avaient chacun passé un des bras de Han sur leurs épaules.
— Comment est-il ? demanda Leia.
— Lourd ! répondit Grees. Prends une jambe et allons-y.
— Une minute… (Leia contourna Han et glissa sa main sous le masque protecteur afin de lui prendre le pouls. Le rythme était lent et fuyant. La peau de Han était aussi sèche que les pierres. Et presque aussi chaude.) Il ne transpire plus. C’est mauvais signe.
— Alors quoi ? Tu veux l’abandonner ici ? demanda Sligh.
— Non ! (Leia vérifia son chronomètre.) Mais on n’a pas le temps de continuer. Le TIE doit repasser dans deux minutes.
Les Squibs regardèrent en direction du canyon. À ce niveau du sol, le mirage bleuté aux allures aquatiques semblait très proche. On ne voyait plus l’entrée du canyon, juste la zone d’ombre incertaine qui était la première chose qu’ils avaient remarquée précédemment.
— Eh bien ? dit Grees, commençant à tirer Han. Il ne nous a pas repérés, jusqu’à présent…
— Ce coup-ci, il sera plus près. (Leia inspecta les alentours, espérant y découvrir un quelconque refuge. Finalement, elle indiqua une étroite bande d’ombre sous un gros rocher.) Aidez-moi à l’allonger là-dessous, et puis chacun ira se chercher un petit coin d’ombre pour se planquer.
Les Squibs parurent perplexes, mais ils se plièrent à ses instructions et allongèrent Han sous le rocher. Même s’il n’était pas vraiment frais, le sable n’était tout de même pas aussi brûlant qu’en plein soleil. Leia se dit que cela ferait certainement grand bien à Han de rester allongé là quelques minutes.
Le gémissement du TIE retentit trente secondes plus tard, croissant jusqu’à devenir un hurlement continu. Cette fois, l’engin était tout proche. Si Leia avait osé lever la tête de derrière son rocher, elle aurait certainement pu apercevoir les panneaux solaires de l’appareil contre le ciel juste au-dessus d’elle.
Toujours attentive au mugissement du TIE, Leia ôta les lunettes de Han puis elle ouvrit le haut de son manteau. Les fermoirs se révélèrent difficiles à manipuler, surtout avec une seule main valide. Elle vida le reste de sa gourde d’eau sur le visage de son mari. Même chaude, l’eau aurait, en s’évaporant, un effet rafraîchissant.
Han ouvrit les yeux. Il avait le regard vitreux et vague.
— C’est l’heure du bain ? balbutia-t-il.
— Non, juste celle de la douche. (Incapable de dire s’il plaisantait ou s’il était en pleine hallucination, Leia installa la tête de Han sur ses cuisses et tendit la main pour décrocher la gourde qui pendait toujours à la ceinture de son mari.) Tu vas réussir à boire ?
— T’as de la Gizer ?
— Lâche-moi avec ta Gizer. Juste de l’eau. Tiède.
— Ça ira. (Han lui saisit l’épaule pour essayer de se redresser mais eut un mouvement de recul quand il la vit sursauter.) Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Un arrêt d’urgence, répondit Leia. Je me suis juste démis l’épaule. Rien de grave. Je peux toujours lever le bras.
Han hocha la tête, sembla prendre conscience du rugissement du TIE. Il leva les yeux vers le ciel.
— Rassure-moi. C’est pas le bras que tu utilises pour tirer, hein ?
— Non.
— Parfait. Pas de problème, alors. (Il lui prit la gourde des mains, but quelques gorgées et fit la grimace.) Tiède, tu disais ?
Le gémissement du TIE disparut. Leia reposa la gourde et appela les Squibs pour qu’ils sortent de leurs cachettes. Han, ne tenant pas vraiment à se laisser transporter, prétextant que sa tête heurterait le sol, annonça qu’il pouvait très bien marcher tout seul. Leia en vint presque à regretter toutes les excuses formulées au cours des ans pour ne pas avoir à apprendre à se servir de la Force.
Han parvint à enchaîner une douzaine de pas, puis ses yeux roulèrent et il s’affaissa. Leia se précipita pour le retenir, levant instinctivement les deux bras devant elle. C’est à cet instant qu’elle regretta sincèrement de ne pas avoir appris à maîtriser la lévitation des objets inanimés et des maris têtus. Serrant les dents contre la douleur, elle demanda aux Squibs de l’aider. Grees et Sligh prirent les bras de Han, Elama et Leia lui saisirent les pieds.
Suivre la trace de la caravane à travers le terrain accidenté se révéla plus difficile que prévu. Aussi près du sol, l’air était surchauffé et les reflets des soleils particulièrement intenses. Ils découvrirent très rapidement qu’ils ne pouvaient pas marcher trop vite. En moins d’une minute, ils se retrouvèrent tous à haleter sous l’effet de la chaleur et de l’épuisement. Au bout de trois minutes, ils durent marquer une pause afin de souffler et de boire un peu d’eau.
— C’est… encore loin ? demanda Grees, faisant écran de ses mains autour de ses lunettes protectrices pour tenter d’apercevoir quelque chose à travers les brumes de chaleur. Pourtant, ça n’avait pas l’air si loin que ça…
— Comme on est au niveau du sol, l’effet de mirage est encore plus prononcé. (Leia s’abstint d’ajouter ce qu’elle avait appris pendant son entraînement militaire du temps de la Rébellion, à savoir que dans le désert les distances étaient souvent trois fois plus grandes qu’elles n’y paraissaient.) On atteindra le canyon bientôt.
Les Squibs la regardèrent comme si elle venait de leur annoncer qu’il allait pleuvoir. Ils remisèrent leurs gourdes et ramassèrent le corps de Han. Cette fois, ils optèrent pour une allure plus posée et plus régulière. Cinq minutes plus tard, les ténèbres se détachèrent enfin du mirage tremblotant et l’embouchure du canyon apparut à nouveau.
Sligh s’arrêta et, laissant tomber Han par terre, tendit un doigt vers la gauche.
— Hé ! C’est pas le Wookiee, ça ?
Leia regarda dans la direction qu’il venait d’indiquer et vit une montagne de fourrure avancer dans le désert en titubant. Il était sur le point de passer près d’eux sans les voir. La Princesse laissa tomber la jambe de Han et fit un grand signe de la main.
— Chewbacca ! cria-t-elle. (Lorsque le Wookiee s’arrêta pour regarder vers eux, elle s’empressa d’ajouter, un peu moins fort :) Grouille-toi !
Il arriva quelques instants plus tard, le regard vitreux, et malgré la canicule il poussa un petit grognement joyeux.
Leia vérifia son chronomètre.
— Chewie, il nous reste quatre minutes avant…
Le Wookiee avait déjà installé Han sur une de ses épaules. Il se tourna vers le canyon et se mit en marche d’un bon pas. Les Squibs trottinèrent à sa suite. Leia s’élança à son tour à petites foulées, espérant qu’elle réussirait à tenir le rythme par cette chaleur. Deux minutes plus tard, elle était hors d’haleine et suait sang et eau. Mais le rideau de brume s’était levé, révélant enfin les parois dorées du canyon sablonneux qui s’enfonçait dans le sol du désert par une série de petites terrasses rocheuses et d’arêtes ombragées. Par-delà le canyon, le mirage s’était contracté en une fine bande bleue qui baignait les pieds d’une chaîne de montagnes brunes et escarpées.
Leia sentit son pouls lui battre dans les oreilles. Elle ralentit l’allure. L’entrée du canyon n’était plus qu’à une vingtaine de mètres. Elle avait amplement le temps de l’atteindre. Si elle ne s’évanouissait pas avant.
Sa vision commença à s’obscurcir. Elle décrocha sa gourde de sa ceinture et, la trouvant bien légère, se rappela alors ce qu’il était advenu de sa dernière ration.
Son épaule se mit à lui faire mal, la tête lui tourna. Ses oreilles sifflèrent. Non, pas ses oreilles. Son poignet. Le sifflement provenait de l’alarme de son chronomètre. Il ne restait plus qu’une minute.
Leia avait l’impression de suffoquer. Elle arracha le foulard qui lui couvrait le visage et courut pour tenter de rattraper Chewbacca et les Squibs. Elle ne transpirait plus, sentait son corps se réchauffer progressivement sous les étincelants soleils jumeaux de Tatooine.
— Chew… (Elle n’arriva pas à percevoir sa propre voix.) Chew…
Les choses tournaient mal. Chewbacca venait d’atteindre l’entrée du canyon. Elle vit son corps rapetisser. Il devait être en train de descendre la pente conduisant à la première terrasse. Les Squibs disparurent à leur tour. Leia sentait ses forces l’abandonner.
Elle continuait de courir, enchaîna encore trois foulées avant que ses genoux ne lui fassent défaut. Un voile noir lui couvrit les yeux. Elle plongea en avant vers l’embouchure du canyon.
Le sol sembla se dérober sous elle. L’espace d’un instant, Leia eut peur de sombrer dans l’inconscience et de rester étendue à découvert sur la plaine, à la merci du TIE.
Et soudain, son épaule blessée lui arracha un cri de douleur. Elle se sentit rouler deux fois sur elle-même, rebondissant contre une paire de petits corps moelleux avant d’échouer enfin contre une solide jambe poilue. Un faible gémissement parvint à ses oreilles. Elle crut qu’elle venait de blesser l’un des Squibs. Le son monta en puissance. Le TIE était sur eux.
Leia resta allongée pendant ce qui lui parut durer une éternité, se demandant si elle s’était assez engagée dans le canyon et si les parois la masquaient suffisamment.
L’approche du TIE sembla se prolonger indéfiniment. La vision de la Princesse passa du flou grisâtre à une brillance dorée. Le son des propulseurs ioniques de l’engin rebondit en écho sur les parois rocheuses. Leia se rendit compte que le vecteur de recherche du chasseur stellaire pouvait, cette fois, passer directement au-dessus de la gorge. Un pilote Rebelle, dans un cas pareil, aurait pu dévier de sa trajectoire pour inspecter le canyon de plus près. Mais les pilotes Impériaux ne désobéissaient pas aux ordres. Ils suivaient la procédure. Presque toujours.
Leia attendit, écoutant le son des propulseurs de l’engin se propager à travers le canyon. Sa vision s’éclaircit. Son regard était braqué sur l’embouchure. Elle se dit que la silhouette menaçante, avec ses panneaux noirs encadrant un cockpit sphérique, pouvait surgir à tout instant.
Mais le pilote continua sur la trajectoire qu’on lui avait assignée. Le son des moteurs ioniques baissa de plusieurs octaves, les échos se firent plus faibles entre les parois et, finalement, se turent totalement.
Le son qu’elle entendit alors fut la voix furieuse de Sligh :
— Alors, c’est comme ça que tu nous remercies de notre aide ? En essayant de nous faire tuer ?
— Le marché est brisé ! déclara Grees. On ne peut pas te faire confiance !
Leia se redressa pour tenter de s’asseoir. Elle fut immédiatement obligée de se rallonger. La tête lui tournait trop.
Le visage de Chewbacca apparut juste au-dessus du sien.
— Ça va aller, dit Leia en se redressant sur les coudes. J’ai juste besoin d’un peu d’eau.
Chewbacca arracha une gourde des mains d’Elama et la passa à Leia. Elle but goulûment. Sa tête cessa enfin de tourner et elle put s’asseoir correctement. C’est alors qu’elle découvrit la raison qui avait incité les Squibs à essayer de mettre à nouveau fin à leurs accords. Là, au fond du canyon, cachée dans l’ombre, à peine visible sous une arête rocheuse, se dessinait ce qui était à l’évidence l’une des chenilles arrière d’un transdunes Jawa.