13

La petite troupe ne s’était pas précipitée vers Anchorhead parce que la ville était proche, ce qui était le cas, ni parce qu’elle disposait d’un centre médical d’urgence, ce qui était aussi le cas. Ils avaient rejoint la cité parce que Jula Darklighter avait assuré à Leia que l’Auberge de Sidi Driss était l’endroit le plus sûr de la région de la Great Chott pour permettre à Han de récupérer des forces. C’était aussi l’un des plus confortables. Et ils étaient également à Anchorhead, bien évidemment, parce que les Squibs prétendaient que le seul moyen de mettre la main sur Kitster Banai et Le Crépuscule des Killik était d’intercepter le transdunes Jawa qui y ferait certainement étape.

La mission pouvait attendre un peu. Pour l’heure, Leia se détendait, prenant un bain dans l’une des immenses baignoires encastrées, prévues à l’origine pour les Hutts, de l’Auberge de Sidi Driss. La salle de bains était dotée d’équipements en verdacier bruni et d’un carrelage peint à la main représentant des compositions florales en bleu de cobalt et rouge carmin. La baignoire était munie de brosses à pulvérisation et de pétrisseurs à impulsion, et de toutes sortes d’appareils à frictionner les graisses. Il y avait un râtelier doté d’une collection de pommeaux de douche amovibles, aussi divers que variés, dont Leia osait à peine imaginer l’utilité. Ici, l’eau coûtait aussi cher que le porto Endorien mais elle coulait des robinets, au choix très chaude – avec jets de vapeur – ou très froide, naturelle ou gazeuse, pure ou bien enrichie en huiles et onguents. On pouvait également la parfumer des fragrances de n’importe quelle fleur de Tatooine, ce qui représentait une douzaine de combinaisons possibles.

Et Leia, seule, en profitait pleinement. Han était assoupi dans la pièce voisine, l’aiguille d’une perfusion hydratante fichée dans son bras. On l’avait nettoyé, rafraîchi. On avait pansé ses plaies, et il s’était endormi comme une masse. Cela faisait mal de penser à tout ce qu’il avait enduré alors qu’il tentait de rattraper Kitster et le tableau, mais il était en sécurité à présent, occupé à récupérer. Leia en était fort reconnaissante.

Elle tenta de faire un peu de tri dans sa tête. L’épreuve était terminée et la gratitude prenait le pas sur la frayeur rétrospective. Cependant, Han s’était lancé à la poursuite du tableau pour elle. La Princesse comprenait qu’elle avait laissé son devoir l’emporter sur sa vie privée. Encore une fois. Peut-être que cela n’avait pas eu la même importance que lors de la crise de Hapes, et elle savait que Han avait accepté de se porter volontaire de son plein gré. Mais elle ne pourrait plus lui demander de risquer sa vie au nom d’un gouvernement qu’il ne respectait plus. Cela reviendrait à le manipuler.

La solution la plus simple était d’éviter de mêler Han aux affaires de la Nouvelle République. Leia savait cependant que c’était aussi facile que de faire tomber la pluie sur Tatooine. Quand un incident éclatait à douze parsecs à la ronde, Han Solo avait une fâcheuse tendance à foncer dedans tête baissée.

Il faudrait donc que Leia fasse tout son possible pour le protéger, tout comme elle savait qu’il la protégerait en retour. Elle était très habile avec un blaster, elle disposait d’un sens de l’initiative et de l’improvisation hors pair et savait, en général, éviter les coups durs grâce à son don pour la négociation. Mais, ayant accepté le fait qu’elle avait bien eu deux visions dans la Force depuis son arrivée dans le système de Tatoo, elle comprenait à présent qu’elle disposait d’un certain potentiel, un potentiel qu’elle n’avait pas véritablement voulu admettre jusqu’à ce jour.

Le problème, c’est qu’elle n’arrivait pas à chasser cette image des soleils jumeaux la dévisageant à travers les ténèbres de l’espace. Elle ne pouvait oublier ces yeux morts l’observant derrière la noirceur de ce masque repoussant, encore moins s’empêcher de penser au visage tapi dessous.

La Force était une alliée dangereuse et Leia comprenait qu’elle n’était pas encore prête à l’accepter. Lorsqu’elle repensait à son père, elle voyait toujours Dark Vador en train de superviser des séances de torture, debout derrière elle pendant la destruction d’Alderaan ou bien ordonnant qu’on congèle Han dans la carbonite. Non, Leia n’était pas encore de l’étoffe dont on faisait les Jedi. Peut-être même qu’elle ne le serait jamais. Elle éprouvait encore trop de colère… Trop de peur, également. La peur de découvrir que ses enfants pourraient arborer les traits de Dark Vador.

Les jets de régulation de chaleur se déclenchèrent et commencèrent à projeter un courant froid dans la baignoire. C’était le signe que Leia était restée suffisamment longtemps dans l’eau, au point que celle-ci venait d’atteindre la même température que l’air ambiant. Elle leva ses mains devant elle et, constatant que ses doigts s’étaient transformés en dix petites spatules ridées pareilles aux griffes d’escalade d’un Darwikian, décida qu’elle était restée immergée beaucoup trop de temps. Elle sortit de l’eau et descendit la rampe destinée normalement aux Hutts. Arrivée au séchoir, elle régla la commande sur TRÈS CHAUD puis observa la chair de poule se former à la surface de sa peau pendant que les puissants jets soufflants la séchaient.

Elle passa un peignoir, puis alla changer la poche de perfusion de Han. Elle mourait d’envie de s’allonger sur le lit pour se blottir contre lui, mais elle se sentait bien trop mal à l’aise pour espérer dormir et n’arriverait probablement qu’à le déranger pendant son sommeil. Plus il se reposerait, plus il serait en forme le lendemain pour repartir. C’était valable pour tout le monde. Avec tous ces Impériaux grouillant dans le coin, le fait de rester en groupe augmentait leurs chances d’être découverts et capturés. Elle se contenta d’embrasser la joue pas rasée de Han, sortit de la chambre et referma la porte derrière elle.

Le salon était équipé de toutes les distractions possibles et imaginables, mais cela n’intéressa pas Leia. Ses yeux glissèrent sur le databloc qu’elle avait posé sur la table, près de son blaster, de l’holocom portable, d’une série de cellules énergétiques de rechange et d’autres objets essentiels qu’il était préférable de ne pas laisser dans le speeder. Elle n’avait pas étudié le journal de sa grand-mère depuis le début des recherches. Elle n’en avait pas eu le temps. À présent, disposant du salon pour elle toute seule, elle ne pouvait plus résister à la tentation.

Leia s’installa dans un fauteuil et enclencha la commande de lecture du databloc. Immédiatement, l’image de sa grand-mère, cette femme à la peau bronzée dont Leia ignorait le nom, apparut sur le petit écran et se mit à parler.

18 : 15 : 05

« Toujours pas de nouvelles du Conseil Jedi à propos de ce qui s’est passé pendant la Bataille de Naboo. Watto est hors de lui. Il prétend que si je peux dépenser cent crédits pour envoyer un message, alors les Jedi pourraient bien en dépenser cent à leur tour pour me répondre. Ça m’inquiète que cela leur prenne tant de temps. Trois jours, ça devrait leur suffire pour savoir si tu étais sur Naboo et si tu es toujours vivant, non ? »

Alors que Leia s’apprêtait à lancer l’enregistrement suivant, on sonna à la porte. Elle mit le databloc sur pause, figeant l’image de sa grand-mère sur le moniteur, se leva et gagna l’entrée. Le système de sécurité lui montra une femme au visage rond, aux cheveux gris et à la peau burinée par le climat désertique. Elle portait un plateau garni de tranches de fruits et de boissons glacées.

Leia ouvrit la porte et s’écarta.

— Dama, c’est trop gentil. Merci beaucoup.

Dama était la propriétaire de l’Auberge de Sidi Driss. Elle était également la sœur cadette de Beru, la tante de Luke. Jula Darklighter lui avait assuré qu’on pouvait compter sur Dama pour garder un secret, surtout aux yeux des Impériaux. Elle détestait ces derniers depuis le meurtre de sa sœur et de son beau-frère, Owen Lars. D’après ce que Leia avait compris, l’auberge n’était jadis qu’une simple ferme installée en périphérie d’Anchorhead. C’est là que Dama avait rencontré son futur mari, qui accompagnait sa sœur Beru alors que celle-ci avait rendez-vous avec Owen. Ils s’étaient mariés quelques mois plus tard. Petit à petit, la vieille ferme décrépie s’était transformée en bar puis en auberge élégante.

Dama entra dans la chambre et posa son plateau sur la table, juste à côté du journal.

— Ce n’est pas grand-chose mais vous devez mourir de faim.

— Maintenant que j’ai pris un bon bain, oui ! dit Leia, s’emparant d’une tranche de fruit appétissante. Des nouvelles du transdunes ?

— Pas encore. Je suis sûre qu’il arrivera ce soir. Il y a une caravane qui attend une cargaison de pièces de vaporateurs pour repartir. Ce n’est pas dans la manière des Jawas de faire attendre un client.

— Est-ce que Jula et Silya sont repartis sans problème ?

Dama hocha la tête.

— Ils ont démonté les systèmes de capteurs et enlevé les panneaux identifiant le skiff comme un véhicule de recherches. Même si les Impériaux les arrêtent, ce sera comme s’ils ne vous avaient jamais rencontrés. Jula a dit qu’il enverrait un message à Tamora dès demain. Je ne sais pas s’il lui racontera toute la vérité, cependant. Si elle commence à arpenter tout Mos Espa dans le but de former une équipe afin de partir à la recherche de l’équipe elle-même partie à la recherche de son mari, il ne faudra pas longtemps aux Impériaux pour comprendre ce qui se passe.

Tout en parlant, Dama posa les yeux sur le databloc et s’y attarda quelques instants. Elle rougit et détourna le regard.

— Je suis désolée, dit-elle. Vous devez penser que je suis en train de fouiner dans vos affaires.

— Non, ça va, répondit Leia. Cela n’a rien d’un secret d’État. C’est juste un vieux journal que Silya Darklighter m’a demandé de remettre à Luke.

Dama écarquilla les yeux.

— Silya vous l’a donné ?

Leia hocha la tête.

— Elle dit que sa fille l’a découvert enterré sous un vaporateur. Dans la mesure où une grande partie des fichiers sont détériorés, je suis toute prête à la croire sur parole.

Les traits de Dama se détendirent.

— Bien entendu. C’est logique.

— Comment cela ? demanda Leia, perplexe à son tour.

Dama étudia l’image et hocha la tête.

— C’est Shmi.

— Shmi ? répéta la Princesse.

— Oui, Shmi Skywalker, répondit Dama en relevant la tête.

Leia s’approcha et fit face à Dama.

— Vous connaissez cette femme ?

— Eh bien, on ne peut pas vraiment dire que je la connaissais. J’ai eu l’occasion de la rencontrer à plusieurs reprises, en accompagnant Beru, quand elle allait rendre visite à Owen, juste avant qu’ils ne se marient. (Le souvenir fit monter le rose aux joues de Dama, pour une raison que la Princesse ignorait. La propriétaire de l’auberge sourit et fixa Leia droit dans les yeux.) Je devais lui servir de chaperon mais, en vérité, je passais plus de temps en compagnie de mon propre fiancé à Anchorhead qu’à la ferme des Lars…

— Quelque chose m’échappe, là, fit Leia en fronçant les sourcils.

— Shmi était la mère d’Owen. Sa belle-mère, en fait. La mère naturelle d’Owen était morte alors qu’il était tout petit.

— Alors, là, je ne vous suis plus du tout. Cette femme est… Elle était bien esclave à Mos Espa, non ? (Leia marqua une pause avant de demander :) C’était bien la mère d’Anakin Skywalker ?

— C’est ce qu’on m’a dit. Mais je n’ai jamais rencontré Anakin. Il est parti avant que Beru ne fasse la connaissance d’Owen. D’après ce que je sais, il aurait mieux valu qu’Anakin reste auprès de sa mère.

— C’est probablement le plus bel euphémisme qu’il m’ait été donné d’entendre. (Les deux femmes s’assirent autour de la table. Leia se pencha sur le databloc pour étudier le visage de l’esclave. De sa grand-mère. Shmi Skywalker.) Vous ne trouvez pas qu’il y a une ressemblance entre nous ?

Dama posa une main sur le bras de Leia et, sans regarder le journal, déclara :

— Je Fai remarquée à la minute où vous êtes entrée avec Jula dans le hall de l’auberge. Même s’il ne m’avait pas expressément demandé d’ouvrir l’aile du bâtiment réservée aux visiteurs de luxe pour vous mettre à l’abri, je crois que je l’aurais deviné rien qu’à vos yeux.

— À mes yeux, vraiment ? (Ce n’était apparemment pas une aussi bonne nouvelle que Dama semblait le croire. Leia se versa un verre de jus de fruit glacé et but, histoire d’apaiser sa gorge sèche.) Je ne comprends toujours pas comment Shmi est devenue la belle-mère d’Owen, reprit-elle.

— Le père d’Owen l’a achetée à Watto.

— Il l’a achetée ? (Leia sentit son cœur devenir aussi lourd qu’une pierre.) Alors, ça veut dire quoi ? Que Luke appartenait à Owen et Beru ?

La pensée qu’elle aurait pu, elle aussi, être la propriété des Lars à un moment lui traversa l’esprit. Elle commença à imaginer qu’on aurait pu l’échanger contre autre chose à un contrebandier, du temps où elle était encore bébé. Ce qui expliquerait pourquoi elle et Luke avaient été séparés.

Dama sembla perturbée par la question.

— Leur appartenir, dites-vous ? Pourquoi pensez-vous une chose pareille ?

— En général, les enfants des esclaves appartiennent à leur maître, non ? Mes souvenirs des lois en vigueur sur la Bordure Extérieure sont un peu vagues mais je crois que, dans la plupart des cas…

— Mais Shmi n’a jamais été l’esclave de Cliegg ! pouffa Dama. Comment vous êtes-vous collé une idée pareille en tête ? Il a acheté sa liberté. Il l’a affranchie et il l’a épousée. C’était longtemps après le départ d’Anakin vers Coruscant pour y devenir un Jedi.

— Je vois… Shmi a-t-elle revu Anakin par la suite ?

Dama haussa les épaules et désigna le journal.

— Il va falloir chercher là-dedans. (Elle posa les mains sur la table et fit mine de se lever. Elle se ravisa.) Mais je crois que ma sœur a rencontré Anakin une fois, lorsque, devenu Jedi, il est parti à la recherche de sa mère, prisonnière des Hommes des Sables.

Leia sentit son sang se figer.

— Ma grand-mère a été prisonnière des pillards Tusken ?

— J’en ai bien peur, dit Dama d’un ton lugubre.

— Mais Anakin – enfin, mon père – est revenu et l’a retrouvée. (Leia formula sa phrase comme une affirmation car c’était ce qu’elle voulait entendre.) Il l’a sauvée.

Dama se leva et reprit la parole d’une voix douce :

— Il l’a ramenée, dit-elle en posant une main sur l’épaule de Leia. Je ne sais pas si elle était encore vivante quand Anakin l’a retrouvée. Beru ne m’a jamais confié ce qu’il a pu leur raconter à ce sujet. En tout cas, elle était morte lorsqu’il l’a ramenée à la ferme.

Leia dut lutter pour repousser la boule qui était en train de se former au fond de sa gorge.

— Que s’est-il passé ensuite ?

— Ils l’ont enterrée et Anakin est reparti.

— À la ferme de culture d’humidité ? demanda Leia. C’est là qu’elle est enterrée ?

Dama hocha la tête.

— Juste derrière la section ouest du merlon de sable. Cliegg est enterré là, lui aussi. Ils avaient l’habitude de venir à cet endroit pour admirer le coucher des soleils jumeaux.

— Je n’ai pas vu de pierres tombales, pourtant.

— Après l’arrivée de Luke, j’ai remarqué que les stèles avaient disparu, dit Dama en secouant la tête. Tout ce que Beru m’a dit, c’est qu’Owen ne tenait pas à ce que tout le monde sache où était inhumée Shmi.

Leia conserva le silence pendant une minute, essayant d’analyser tout ce qu’elle venait d’apprendre. Finalement, elle leva la main et la posa sur celle de Dama.

— Merci d’avoir pris le temps de me parler, Dama. Il est tard et je sais que vous avez du travail.

— Pas tant que ça. (Dama sortit un databloc de sa poche et le posa sur la table. L’écran montrait une image du hall de l’auberge.) Il est relié aux moniteurs de sécurité. Il y a vingt caméras vidéo dissimulées dans l’établissement. J’ai donné un bloc à Chewbacca. J’ai pensé que vous aimeriez garder un œil sur les choses.

— C’est très attentionné de votre part. Il faudra plus que de l’argent pour vous dédommager de votre gentillesse.

Dama leva les mains devant elle.

— Non, ce n’est rien. Mais j’ai tout de même quelque chose à vous demander. C’est à propos des Squibs.

Le pouls de Leia s’accéléra.

— Ils ne sont pas partis, n’est-ce pas ? (Attendant une réponse, elle se leva et se tourna vers la porte.) Je croyais que Chewbacca devait les surveiller.

Dama retint Leia avant qu’elle n’atteigne la porte.

— Non, ils ne vont nulle part. C’est bien ça le problème.

Elle détourna les yeux, hésitant apparemment à évoquer le sujet.

— Nous vous rembourserons pour ce qu’ils vous ont volé, fit Leia.

Dama secoua la tête.

— Les Squibs ne sont pas en train de me voler quoi que ce soit. Enfin, pas au sens où nous l’entendons d’ordinaire. C’est qu’ils utilisent beaucoup d’eau, vraiment beaucoup d’eau. Et j’ai une caravane qui est en train de refaire le plein juste en bordure de la propriété. Je vais bientôt être à court s’ils continuent.

— Je vais demander à Chewbacca d’aller leur parler, dit Leia. Il n’a pas son pareil pour raisonner les Squibs.

— Merci, dit Dama. J’apprécie beaucoup. Je pense que les Askajian apprécieront aussi.

— Des Askajian ? demanda Leia. Ici, sur Tatooine ?

— Des réfugiés, répondit Dama. Ce sont eux qui attendent le transdunes. Ils sont en train de se préparer pour pouvoir partir dès demain matin. (Elle désigna le databloc sur la table.) Gardez-le branché. Si les Impériaux débarquent, prenez la porte de derrière. Vous savez comment faire ?

— Oui, je m’en souviens, par la pièce secrète, dit Leia, hochant la tête.

— Parfait. (Dama ouvrit la porte et sortit dans le hall.) Je vous préviendrai si j’apprends quelque chose. Mais vous savez comment sont les Impériaux quand ils débarquent quelque part, ils peuvent être pires que des skettos.

La porte se referma. Leia resta seule à méditer sur ce que Dama lui avait dit à propos de la mort de Shmi. Consciente de la cruelle réputation des Hommes des Sables, la Princesse se laissa tourmenter par sa propre imagination, réagissant viscéralement à ce qu’elle avait appris des circonstances du trépas de sa grand-mère. Cela avait dû être horrible, elle avait dû avoir si peur, se sentir si seule. Sachant que le seul et unique vœu de Shmi était de revoir son fils, Leia se prit à espérer qu’Anakin avait pu retrouver sa mère vivante, qu’elle avait pu le voir une dernière fois avant de mourir. La sensation était très étrange pour Leia. Elle se sentait pour la toute première fois obligée d’envisager qu’il n’était pas que Dark Vador, qu’il était aussi ce fils que Shmi avait aimé si tendrement. Un frisson glacé lui parcourut le dos.

La Princesse demanda à Chewbacca de s’occuper des Squibs, puis elle alla vérifier l’état de santé de Han. Le trouvant profondément endormi, elle revint au salon et visionna à nouveau l’enregistrement qu’elle était en train de regarder quand Dama était venue lui rendre visite. Un administrateur, sur Coruscant, avait enfin répondu au message envoyé par Shmi sur le réseau HoloNet. Anakin allait bien, mais les Jedi préféraient ne pas discuter des activités de leurs Padawans, même avec leurs parents.

Apparemment, cette information toute simple avait transporté Shmi de joie. Leia enclencha la lecture de l’enregistrement suivant.

20 : 45 : 06

« Kitster doit venir demain avec un enregistrement vidéo de la course de la Boonta Eve qu’il a récupéré. Je ne suis pas sûre de vouloir regarder ça à nouveau, Anakin. Y assister la première fois était déjà bien assez dur. Et maintenant, le revoir, en sachant qu’à l’arrivée j’ai dû t’abandonner à ton destin…

Je me souviens quand Watto a acheté son premier podracer et qu’il t’a demandé de le remettre en état. Tu avais tout juste neuf ans mais tu étais déjà si malin. Tu as réussi à le réparer en un rien de temps. Tout seul. Et puis Watto t’a demandé de l’essayer. J’étais si furieuse que je l’ai menacé de lui coller les ailes au plastiment et de le balancer vivant dans un baril de solvant. C’est probablement ce que j’aurais fait s’il t’était arrivé quelque chose. »

12 : 18 : 07

« Kitster est en retard. Rarta Dal doit lui trouver toutes sortes d’occupations aux Trois Lunes. Cet holodisque qu’il a acheté doit lui être d’une grande utilité. Il prétend qu’il aura gagné assez d’argent pour racheter sa liberté une fois arrivé à l’âge adulte. Wald n’est pas aussi patient. Lorsqu’il aura terminé de construire son swoop, il dit qu’il s’en servira pour remporter des courses et gagner, lui aussi, sa liberté. J’espère qu’il ne va pas se blesser. Mais c’est merveilleux de les voir rêver à de telles choses. Je pense que ton exemple leur donne du courage.

Même ta copine Amee a un plan. Mais elle n’a pas voulu me dire ce que c’était. Je crois qu’elle est toujours en colère parce que je n’ai pas gardé le secret quand elle m’a annoncé qu’elle voulait t’épouser, qu’elle voulait faire partie de notre famille quand tu gagnerais ta liberté. Et la nôtre par la même occasion. Comment aurais-je pu garder un tel secret ? C’est à ce moment que j’ai compris que Watto avait l’intention de te faire participer aux courses de podracers.

Fichus Toydariens !

Remarque, tu ne vaux guère mieux ! Lorsque je t’ai annoncé que les Hutts étaient en train de prendre des paris, de miser sur le tour au cours duquel tu te planterais parce que personne ne pensait que tu serais capable de terminer la course, tu te souviens de ce que tu m’as dit ? “Alors tout le monde va perdre sa mise !” »

Leia vérifia l’heure. Il fallait qu’elle organise des tours de garde avec Chewbacca afin d’essayer de se reposer. Elle se savait également bien trop énervée pour trouver le sommeil. Avec Han en train de récupérer et les fantassins Impériaux passant le désert au peigne fin, retrouver Kitster et Le Crépuscule des Killik les premiers avait tout de la gageure. Et puis il y avait encore le risque qu’on les découvre, eux. Il y avait moins de monde à Anchorhead que sur un seul étage de la tour résidentielle qu’ils occupaient sur Coruscant. Cela faciliterait certainement les recherches.

Plus que tout encore, Leia était fascinée par la façon dont ce journal était en train de modifier sa perception, par le simple fait de lui montrer son père au travers du regard de Shmi. Pour Leia, il avait été Dark Vador, un être cruel, brutal, impitoyable, l’incarnation de l’Empire. Il avait représenté tout ce que Leia détestait, il avait même été la chose que Leia détestait le plus au monde. Mais il avait également été Anakin Skywalker, un gamin de neuf ans, esclave, centre du monde pour sa mère. Un gamin qui avait remporté une course de pods et qui avait inspiré son entourage, l’autorisant à rêver de liberté, lui rendant l’espoir.

Leia se rappela alors le vieux paradoxe de la diplomatie. Les faits dissimulaient souvent la vérité. Elle venait de pénétrer dans un nouvel univers. Elle avançait sur un territoire fait de mirages et d’intuitions, où la vérité n’était jamais ce qu’elle semblait et où la nature d’un objet dépendait totalement de la façon dont on l’observait.

Elle poussa un soupir et lança l’enregistrement suivant. Le visage souriant du jeune Kitster Banai apparut sur le petit moniteur.

13 : 20 : 08

« Salut, Anakin ! J’espère que tu verras ça un jour. Avec Wald, on a essayé d’enregistrer ta course à partir du moniteur de ta mère, quand on était tous dans l’arène. Bon, en fait, on n’a réussi qu’à capter les voix. Celle de ta mère et de quelques autres. Et puis, voilà quelques jours de cela, Rarta Dal m’a donné un enregistrement vidéo de toute la Boonta Eve. J’ai pensé que ça t’amuserait. J’ai collé les deux enregistrements ensemble et j’ai sauvegardé le tout.

— Avec ma voix ? demanda Shmi. Oh, Kitster, je ne suis pas sûre que ce soit une si bonne… »

L’écran clignota puis passa à une vue de l’arène de Mos Espa du temps de sa splendeur. Plus de cent mille spectateurs occupaient les gradins et près d’une vingtaine de podracers attendaient sur la ligne de départ en faisant rugir leurs moteurs.

Une drôle de voix déclara :

« Moi pas regarder ! Ça être sale affaire ! »

Le feu de départ vira au vert et tous les podracers, à part deux, se lancèrent sur la piste.

La voix d’un présentateur, résonnant dans un haut-parleur, annonça :

« Attendez, on dirait que le jeune Skywalker a calé ! (Quelques instants plus tard, il ajouta :) Et on dirait que Quadinaros a aussi des problèmes de moteur ! »

Soudain, le podracer d’Anakin s’anima. Des flammes orange jaillirent de ses propulseurs.

On entendit Shmi pousser un juron.

Anakin filait à la suite des autres. L’image changea, présentant des vues de la tête de la course. La nature brutale de ce sport était évidente. Le leader – identifié par le présentateur comme Sebulba le Dug – poussa un autre concurrent vers la paroi rocheuse d’un canyon. Une explosion terrible se produisit quelques instants plus tard. Pendant ce temps, Anakin était en train de remonter très rapidement le peloton.

À la fin du premier tour, il avait dépassé le groupe et s’apprêtait à remonter sur les engins de tête. Il évita les débris enflammés d’un accident causé par Sebulba, celui-ci ayant lancé une clé à molette dans les turbines d’un de ses adversaires. Un autre podracer s’écrasa dans le Virage de la Dune, après qu’une bande de pillards Tusken eut ouvert le feu sur lui.

Anakin rattrapa enfin Sebulba et le troisième tour devint un véritable duel entre eux deux. Sebulba passa à l’action dans un des canyons, heurtant le podracer d’Anakin de façon répétée.

« Oh, salaud de Dug ! » fit la voix de Shmi, plus inquiète que furieuse.

Anakin fut obligé d’abandonner sa trajectoire. Il semblait évident qu’il allait s’écraser. Au lieu de cela, il ajusta ses propulseurs pour contrôler son vol et rejoignit la course. En tête.

Mais la compétition était loin d’être finie. Sebulba gagnait du terrain sur le gamin. Quelque chose se décrocha d’un des moteurs d’Anakin. La turbine se mit à fumer. Anakin perdit de la puissance et Sebulba reprit la tête de la course.

« Skywalker a des ennuis ! » annonça le présentateur.

« Anakin, sois prudent ! cria Shmi. Arrête-toi ! »

Anakin éteignit le feu, redémarra et rattrapa Sebulba. Le Dug se décida à utiliser de vieilles tactiques. Il éperonna Anakin une fois… deux fois… trois fois…

« Ce petit humain ne s’en laisse pas compter ! » lâcha le présentateur.

La foule retint son souffle.

« Ils sont côte à côte ! »

La foule poussa un grondement stupéfait à l’unisson.

Anakin et Sebulba restaient au coude à coude, leurs pods apparemment enchevêtrés l’un dans l’autre.

La foule s’était tue.

« Ils ont réussi à se séparer… Ils se dégagent… Non… Attendez ! Skywalker a repris le contrôle… C’est Sebulba qui… »

Anakin passa la ligne d’arrivée en premier, laissant Sebulba tourbillonner dans la poussière du désert derrière lui. La foule explosa en un tonnerre d’acclamations.

L’image changea d’échelle et montra le podracer d’Anakin en train de glisser doucement pour s’arrêter au centre de la piste. Le gamin éteignit ses moteurs, descendit de son cockpit et fut immédiatement accueilli par Kitster et Wald. La foule des spectateurs se massa tout autour d’eux. Tout le monde voulait le féliciter, lui serrer la main, l’encourager en lui tapant dans le dos.

Leia appuya sur la touche pause. Elle passa un long moment à observer ce petit garçon aux yeux bleus étincelants. Il avait l’air si heureux… Et si innocent. Si elle l’avait connu à l’époque, en imaginant qu’elle ne rencontre jamais Dark Vador, elle aurait pu être d’accord avec Wald. Elle aurait pu croire qu’il ne s’agissait pas de la même personne.

Leia reprit sa lecture.

La foule se densifiait sur la piste et les trois enfants disparurent dans la masse enthousiaste. L’image vacilla et le visage de Shmi apparut de nouveau. Elle avait les larmes aux yeux.

« J’étais si fière de toi, Anakin. Je suis si fière de toi. Et je suis heureuse de savoir que tu es en sécurité au Temple Jedi. J’espère que, là-bas, tu ne te livres pas à des activités aussi dangereuses ! »

La voix de Han retentit derrière la porte, appelant Leia. Elle arrêta le databloc et courut jusqu’à la chambre. Il s’était redressé sur ses coudes et observait la chambre plongée dans l’obscurité avec une expression aussi douloureuse que perplexe.

Leia s’approcha du lit et lui prit la main.

— Comment te sens-tu ?

Il plissa les yeux quelques instants puis lui adressa un sourire aussi large que ses lèvres craquelées le lui permettaient.

— J’ai soif…

— Je t’amène un truc à boire.

— Plutôt deux ! dit Han, hochant la tête avec impatience. De la Gizer…

— Ça m’étonnerait !

Leia alla chercher un verre et deux canettes de bactade dans la pièce voisine. Elle était heureuse de le savoir enfin réveillé, mais elle ne s’attendait pas à ce qu’il ait retrouvé totalement la forme après seulement trois poches de solution hydratante en perfusion. Il paraissait encore bien faible. La déshydratation pouvait causer des dégâts internes aux organes. Si son état de santé ne s’améliorait pas d’ici au lendemain, Leia se risquerait à l’emmener au centre médical d’urgence. Les Darklighter l’avaient avertie : le personnel du centre était composé de gens de la ville. Ils n’étaient pas du genre à garder un secret pour peu qu’on leur colle le canon d’un blaster, Impérial de surcroît, sous le nez. Mais Leia préférait canarder quelques fantassins Impériaux plutôt que de laisser Han sans soins.

Elle revint à la chambre et constata qu’il s’était rendormi. Elle changea sa poche de perfusion puis vérifia ses signaux vitaux sur le moniteur portable. Elle déposa ensuite un baiser sur ses lèvres gercées. Leia eut l’impression d’embrasser un Barabel.

Elle retourna au salon, s’installa dans le canapé et reprit le journal de sa grand-mère. Pendant un moment, le databloc refusa d’afficher quoi que ce soit en raison du grand nombre de fichiers détériorés, puis la lecture recommença.

15 : 36 : 09

« J’espère que tu me pardonneras pour les choses que j’ai dites pendant l’enregistrement de Kitster. Je voulais vraiment que tu gagnes la course. Mais, plus encore, je voulais que tu en sortes vivant. Tu sais bien que ces courses me collent une frousse incroyable.

Tu ne peux pas imaginer à quel point je me suis torturé l’esprit avant de prendre la décision de te laisser participer à la compétition pour le compte de Qui-Gon ce jour-là. Lorsque tu as remarqué son sabre laser, tu avais l’air si convaincu qu’il était venu pour libérer les esclaves… Ça m’a fait un mal fou de l’entendre te dire la vérité. Mais, comme Qui-Gon l’avait lui-même si bien dit, tu es capable de donner aux autres sans penser à toi-même. Comment aurais-je pu dire non, lorsque tu lui as dit que tu allais gagner la course afin qu’il puisse récupérer les pièces détachées dont il avait tant besoin pour réparer son vaisseau, hein ?

Un gamin esclave aidant un Jedi. Cela aurait dû être le contraire. Si j’avais dit non, je sais que tu m’aurais pardonné. Mais tu n’aurais pas oublié, hein ? Pour le restant de ta vie, tu te serais souvenu de la fête de la Boonta et de ce jour où ta mère ne t’avait pas aidé à devenir un Jedi. Ce qui aurait été injuste pour toi. Je ne pouvais pas te refuser cette chance de devenir le héros que tu souhaitais tellement être. »

Leia continua d’étudier le journal, écoutant Shmi raconter comment Kitster et les autres amis d’Anakin s’en tiraient, décrire les humeurs de Watto au jour le jour. Parfois, elle semblait réellement inquiète au sujet du Toydarien, qui semblait souffrir d’accès de mélancolie. Shmi avait l’impression que le gamin manquait à Watto. Leia avait un peu de mal à accepter cette idée, mais elle fut obligée d’y revenir en apprenant que le ferrailleur n’avait pas voulu que Shmi lui rembourse les crédits qu’elle lui avait empruntés pour envoyer son message au Conseil Jedi.

Leia commençait à se sentir fatiguée. La voix de Han s’éleva dans la chambre à coucher :

— Leia ? Tu es encore debout ?

— Oui, Han. (Elle arrêta l’enregistrement et rangea le databloc dans sa poche.) Tu veux boire quelque chose, maintenant ?

— C’est de la Gizer ?

— Tu peux te lever ?

— Et si tu venais vérifier par toi-même ?

Leia alla jusqu’à la chambre et découvrit Han étendu sur le dos. Ses mains étaient croisées derrière sa tête et il lui adressa un petit sourire espiègle. Il paraissait avoir recouvré ses esprits.

— Viens là, dit-il. Enlève-moi donc cette perfusion du bras.

Leia se pencha au bord du lit.

— Tu es sûr ?

Han la saisit par la taille, l’attira sur lui et l’embrassa, longuement et passionnément.

— Ouais, sûr. (Il glissa ses mains sous le peignoir de Leia et la température parut soudain monter dans la chambre.) Comment tu me trouves ?