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L’holocube d’Anakin Skywalker fut adjugé pour la somme astronomique de mille trois cents crédits. L’acheteur, un Gotal aux multiples mentons, engoncé dans une combinaison rapiécée, donnait l’impression qu’il devrait certainement aller se vendre lui-même aux Hutts pour pouvoir trouver l’argent. Mais le sourire affiché sur son large visage plat en disait long sur son degré de contentement.
Han se tourna vers Leia.
— Ce cube doit représenter un autre Anakin Skywalker, suggéra-t-il, sans vraiment plaisanter. Le prix qu’il a atteint n’a aucun sens…
— Le pouvoir attire toujours une certaine forme de dévotion, répondit Leia.
Une fois l’holocube vendu, Mawbo passa à d’autres articles, organisant la vente par lots. Elle ne traîna pas en chemin, au grand dam de pas mal de vendeurs – et d’acheteurs pris de vitesse. Les bols en alasl aux couleurs exquises inspirèrent certains acheteurs venus d’autres planètes. La vente rapporta suffisamment d’argent au Barabel pour lui permettre de s’offrir un territoire de chasse de plus de mille kilomètres carrés.
Lorsque le lot des Squibs fut proposé, Han et Leia furent soulagés de constater que leur Wookiee était bien plus intimidant que l’Aqualish recruté comme baron par les petits rongeurs. Le saladier ébréché en os de bantha fut mis à prix à deux crédits. C-3PO en offrit trois. L’Aqualish proposa cent crédits. Chewbacca cent un. Lorsque l’Aqualish fit passer l’enchère à deux cents, Chewbacca, grondant tout doucement, s’approcha de lui. L’Aqualish se le tint pour dit. Quelques minutes plus tard, Chewbacca était l’heureux propriétaire d’un morceau de plastacier tordu pompeusement intitulé Cyclone sur la mer de dunes, d’un hologramme particulièrement terne de Dantooine et d’une ceinture utilitaire de pillard Tusken en fort mauvais état mais certifiée authentique.
Han passa l’heure suivante à repenser à la main boudinée qu’il avait aperçue. Les humains trop gros, obligés de se servir de chaises à répulseurs, n’étaient pas rares dans la galaxie, mais ils ne venaient jamais braver le rude climat de Tatooine sans une bonne raison. De plus, à part Leia elle-même, qui d’autre que Threkin Horm avait de bonnes raisons d’assister à la vente du Crépuscule des Killik ? En tant que président du Conseil Alderaanien, il était du devoir de Horm de retrouver, rassembler et conserver les vestiges des trésors de la planète disparue. Si quelqu’un d’autre avait occupé ce poste, Han aurait trouvé un moyen discret de lui faire savoir qu’un autre acheteur était animé des mêmes intentions. Un acheteur ayant à sa disposition les ressources de la Nouvelle République. Mais Han ne souhaitait pas aider Horm. En fait, il voulait le voir se couvrir de ridicule.
Un Bothan aux allures de parvenu acheta le dernier lot, une douzaine de panneaux de scintiverre provenant apparemment du palais de Jabba le Hutt. La scène fut débarrassé. Mawbo annonça alors qu’ils allaient mettre aux enchères le dernier article de la vente, le chef-d’œuvre intitulé Le Crépuscule des Killik. Un grondement sourd parcourut la salle. Les acheteurs potentiels, ou leurs agents spécialement mandatés, s’approchèrent de la scène. La plupart des vendeurs locaux quittèrent les lieux pour aller collecter l’argent du fruit de leurs ventes. Kitster Banai, le propriétaire basané de l’holocube vendu au Gotal, préféra rester. Il alla se choisir une place au premier rang des spectateurs afin de mieux admirer la toile de mousse végétale.
Han se servit de son communicateur et demanda à C-3PO de le rejoindre dans l’alcôve. Il décida de laisser Chewbacca au milieu de la foule, en cas de besoin. Si les Impériaux avait eu vent du code caché dans le cadre du tableau, ils n’accepteraient pas de perdre les enchères.
Lorsque tout le monde fut enfin installé, Mawbo arbora son sourire le plus aguicheur.
— Est-ce que vous êtes prêts ?
Sans attendre la réponse, elle fit un geste vers l’arrière de la scène. Le responsable Rodien de la sécurité fit son apparition, franchissant le paysage holographique en compagnie de son équipe : une douzaine de Gamorréens à visages porcins, armés de vibrohaches, et deux humains d’allure patibulaire, portant chacun un puissant blaster à répétition. Celia fermait la marche, tenant le petit cadre du Crépuscule des Killik avec ses quatre mains. Elle installa le tableau sur un chevalet érigé sur la scène par l’un des Gamorréens.
Un silence tendu envahit la salle. Mesurant tout juste cinquante centimètres de large, l’œuvre était beaucoup trop petite pour que l’ensemble du public puisse l’admirer. La plupart des yeux étaient levés vers l’hologramme géant projeté au niveau du plafond. Kitster Banai, en homme de goût, sortit avec raffinement une petite paire de macrobinoculaires afin de pouvoir étudier la toile originale.
Mawbo inspecta les rangées d’acheteurs au pied de la scène puis s’adressa au commandeur Impérial :
— Alors, Général, seriez-vous prêt à ouvrir les enchères ?
— Je suis commandeur, la corrigea-t-il. Commandeur Quenton. Je propose un quart de million de crédits…
— Deux cent cinquante mille et un crédits ! lança Sligh.
Une onde de rire parcourut l’assistance, émise autant par les spectateurs que par les acheteurs potentiels. Comme Han le soupçonnait, il devait s’agir d’une manœuvre bien pensée des Squibs.
— Deux cent soixante-quinze, dit Quenton. (Il tourna la tête, regarda d’abord les Squibs puis le reste des acheteurs, cherchant visiblement à envoyer un message d’intimidation. Constatant que personne ne voulait croiser son regard, il se tourna de nouveau vers la scène.) Deux cent soixante-quinze mille crédits, cela va de soi.
N’étant pas du genre à se laisser malmener lorsqu’elle se trouvait sur la scène de son propre établissement, Mawbo braqua ses yeux en amande sur l’officier.
— J’avais bien compris, Général. S’agit-il de crédits de la Nouvelle République ?
Depuis son alcôve, Han ne pouvait voir que l’arrière de la tête de Quenton. Il devina cependant, au silence de l’officier Impérial, que Mawbo avait fait mouche en mettant en doute ses capacités de paiement et en continuant de s’adresser à lui en le parant d’un grade qu’elle savait pertinemment ne plus être le sien.
Quenton reprit enfin la parole :
— Cette prétendue Nouvelle République n’est pas habilitée à émettre des crédits. Son gouvernement n’est pas légitime. Pour le bon ordre de ces enchères, le transfert sera effectué en barrettes d’or.
— Merci. (Mawbo lui adressa son sourire le plus écœurant mais trahit son inquiétude en détournant les yeux un peu trop rapidement.) Bien. Qui veut faire une nouvelle offre ?
Quenton et ses gardes du corps se tournèrent ostensiblement vers les rangées d’acheteurs potentiels, leur adressant des regards dépourvus de toute ambiguïté. Personne n’ouvrit la bouche.
— La larve de Hutt ! jura Leia, se penchant en avant et posant ses mains à plat sur la table. Il est en train d’essayer de la voler !
— De la voler ? demanda C-3PO en inclinant la tête. Maîtresse Leia, j’ai peur que vous n’ayez pas bien entendu. Le commandeur a misé près de trois cent mille crédits…
— C’est pour ça que c’est du vol, C-3PO, fit Han.
Comme personne ne semblait vouloir surenchérir contre lui, Quenton se tourna de nouveau vers Mawbo.
— Madame, l’enchère est toujours à deux cent soixante-quinze.
Mawbo lui adressa un regard furieux avant de s’adresser au reste des acheteurs :
— Le Crépuscule des Killik est l’œuvre la plus subtile et la plus délicate d’Ob Khaddor. Quelqu’un veut-il proposer trois cents ?
Le silence dans la salle se fit pesant.
Leia se leva et s’approcha du rideau holographique.
— Ces Squibs, c’était une erreur. Ils sont en train de se laisser intimider.
— Laisse-leur le temps, dit Han. Personne n’a encore proposé de meilleure enchère.
— Et personne ne proposera quoi que ce soit, fit Leia, lissant sa tunique et s’apprêtant elle-même à sortir pour aller participer à la vente. C’était une très mauvaise idée. Je me demande comment tu as réussi à me convaincre de faire confiance à une bande de rats…
— Du calme, tu veux ? (Han fit le tour de la table et la saisit par le bras.) On a passé un marché. Les Impériaux ne vont pas les intimider.
Leia s’arrêta. Elle ne quitta pas l’alcôve mais ne retourna pas non plus à sa place.
Sur la scène, Mawbo dévisageait le Commandeur Quenton.
— Très bien, dit-elle. Deux cent soixante-quinze, une fois…
— Deux cent soixante-quinze plus un ! (Sligh marqua une pause puis ajouta fièrement :) Deux cent soixante-quinze mille cent crédits de la Nouvelle République, bien sûr.
L’éclaircissement du Squib déclencha un grondement aussi dédaigneux qu’involontaire chez un Kubaz qui se trouvait de l’autre côté du Commandeur Quenton. Celia, toujours debout à côté de la toile, se couvrit la bouche à deux mains pour essayer de ne pas éclater de rire. Sa tentative se solda par un échec, ce qui sembla apaiser la tension que Quenton avait intentionnellement imposée à la vente. Le reste de la salle se mit à rire aux éclats.
Mawbo affichait un large sourire. Semblant retrouver tout son courage, elle regarda l’officier Impérial.
— Deux cent soixante-quinze mille cent crédits. Commandeur Quenton ?
— Trois cents ! tonna l’officier.
— Trois cent cinquante, enchaîna immédiatement le Kubaz.
La vente décolla. Les enchères atteignirent un million, puis deux avant de grimper gaillardement vers les trois. Les Squibs restaient silencieux, laissant la vente gagner son rythme de croisière. Han n’arrivait pas à les entrevoir à travers cette foule si dense, mais il les imagina aux aguets, attendant leur heure au milieu des autres spectateurs.
Leia reprit confiance. Les Squibs avaient très joliment mouché le Commandeur Quenton. La Princesse écouta patiemment, en silence, les enchères monter vers des sommes astronomiques. Secrètement, elle se réjouissait que d’autres personnes qu’elle puissent accorder autant de valeur à cette œuvre. Une fois la vente terminée, Han savait qu’elle finirait par regretter tous ces crédits si difficilement émis par la Nouvelle République et détournés du budget de la défense.
Les enchères atteignirent quatre millions de crédits. Une petite main poilue se leva dans la foule, juste devant Kitster Banai.
— Ici ! Ici ! J’ai une offre ! (Elama sauta assez haut pour que ses oreilles pointues apparaissent à intervalles réguliers au niveau des épaules des gens qui l’entouraient.) Cinq millions de crédits !
Toutes les têtes se tournèrent vers les Squibs. Mawbo s’approcha du bord de la scène et posa les yeux sur la petite créature.
— Vous pouvez répéter ?
— Ben quoi ? T’as pas entendu, la première fois ? lança Grees, posté quelque part non loin d’Elama. Cinq millions de crédits de la Nouvelle République. Un cinq avec cinq zéros.
— Six ! le corrigea Elama. Un cinq avec six zéros.
Pendant l’échange, Sligh s’écarta des rangs des acheteurs.
Il avait les joues gonflées. Il entra dans l’alcôve privée de Han et de Leia et se glissa sous la table. Un bruit métallique retentit. Han se baissa et vit le Squib cracher une cascade de cartes de transfert de fonds.
— Tu ferais bien de les jeter au vide-ordures, dit Sligh. Et vite.
La petite créature lui adressa un clin d’œil et décampa, laissant Han, bouche bée, la tête penchée sous la table. Le visage de Leia apparut à ses côtés. La Princesse réprima un cri de surprise quand elle vit le tas. Elle commença alors à ramasser les cartes dans ses mains. Han en fit de même. Ils jetèrent leur butin dans le vide-ordures, où un système d’aspiration emmènerait le tout jusqu’à une unité centrale de désintégration.
Quand ils reportèrent leur attention sur la vente, ils virent le responsable Rodien de la sécurité traverser la scène, venant des alcôves réservées aux personnalités, pour rejoindre Mawbo.
— Allons bon, qu’est-ce qui se passe maintenant ? demanda Leia.
Han secoua la tête.
— Ça a probablement quelque chose à voir avec ces cartes que nous venons de balancer au désintégrateur. (Il passa la main sous sa cape et fit glisser sa ceinture autour de sa taille afin de pouvoir atteindre son blaster plus facilement.) Tu ferais bien de vérifier ton arme.
Le Rodien chuchota quelques mots à l’oreille de Mawbo. Elle regarda en direction des alcôves des personnalités, hocha la tête, et se tourna à nouveau vers les acheteurs.
— Dans la mesure où les enchères viennent soudainement de monter en flèche, le propriétaire de l’œuvre a demandé qu’on vérifie la validité des fonds de chacun.
Han ne fit guère attention aux grondements d’approbation parcourant les rangs des spectateurs et aux regards supérieurs adressés aux Squibs par certains acheteurs ou leurs agents. Il était bien trop choqué par ce que Mawbo venait d’annoncer.
— Le propriétaire ? Threkin Horm serait le propriétaire ?
— Nous ignorons s’il s’agit bien de Threkin, là, dans cette alcôve. (Quoi qu’elle en dise, Leia avait du mal à masquer la colère qui bouillonnait en elle.) Cette main pourrait appartenir à n’importe qui.
— Bon, eh bien moi, je parie que c’est Horm. Ce n’est pas sa famille qui contrôlait la ligne spatiale qui desservait Alderaan ?
— L’une des lignes spatiales…
— Oui, enfin, la ligne sur laquelle transitait le Crépuscule… Alors, vrai ou faux ?
Leia hocha la tête.
— Tu vois ? J’aurais dû parier ! dit Han en se levant.
— Où vas-tu ? demanda-t-elle en le retenant par le bras.
— M’entretenir avec un voleur !
Tout en disant cela, Han se rendit compte que Tatooine n’était pas à proprement parler le meilleur des endroits pour réclamer justice. Ce n’était pas le bon moment, non plus. Avec le Chimaera en orbite, les brutes de Mawbo contrôlant chacun des accès à la salle et l’escouade d’Impériaux infiltrés dans la foule juste de l’autre côté du rideau holographique, les circonstances ne se prêtaient guère à une opération citoyenne.
— Je voulais simplement m’assurer que c’était bien lui, marmonna-t-il en retournant à sa chaise.
— Je sais, dit Leia sur un ton suggérant qu’elle n’en croyait pas un mot. On s’occupera de Horm sur Coruscant. Nous savons précisément où il habite.
— Ouais, ouais… dit-il en s’asseyant. Voilà donc comment il parvient à payer l’entretien de sa villa…
Sur la scène, le Rodien venait de se procurer un comlink de transfert et descendait à présent dans la foule par une petite plate-forme élévatrice. Deux Gamorréens l’attendaient déjà au pied de l’estrade.
— Je vous prie de préparer vos cartes de transfert de fonds afin que nous puissions en vérifier la validité. (Mawbo regarda Elama et Grees avant de poursuivre :) Et si vous n’êtes pas capables de couvrir une enchère de cinq millions de crédits, veuillez avoir l’obligeance de sortir immédiatement des rangs des acheteurs potentiels. Je me ferai un plaisir de vous payer un verre un peu plus tard.
Certains acheteurs ne se firent pas prier et quittèrent les lieux. Les Squibs restèrent à leur place.
Le capitaine Rodien de la sécurité et ses gardes commencèrent leur inspection au bout d’une rangée, renvoyant un à un les acheteurs vers les rangs des simples spectateurs. Un murmure de colère commença à enfler lorsque quelques agents se rendirent compte qu’on leur avait subtilisé leurs cartes à puces. Mawbo jeta un coup d’œil rapide en direction des alcôves réservées aux personnalités, hocha la tête et rappela aux infortunés acheteurs qu’ils étaient responsables de leur propre sécurité. Lorsque deux Aqualish s’offusquèrent et voulurent prendre la scène d’assaut, les deux humains qui y étaient postés décochèrent une rafale de rayons paralysants qui envoyèrent les deux râleurs à terre.
L’incident fit accélérer les choses. Le Rodien continua ses vérifications pendant que les Gamorréens emportaient les corps inanimés des Aqualish. Plusieurs autres acheteurs se révélèrent incapables de produire leurs cartes de transfert. Ils quittèrent la salle sans protester, surtout lorsque Mawbo demanda au reste de ses gardes Gamorréens de la rejoindre près de la scène. Les Squibs, bien entendu, étaient toujours en possession de la carte que Han et Leia leur avait confiée. Quand Quenton, officier Impérial jusqu’au bout des ongles, s’aperçut que sa propre carte de transfert avait disparu, il se tourna vers un de ses gardes du corps pour se procurer une copie de sauvegarde. Lorsque la vérification fut enfin terminée, seuls les Squibs, les Impériaux et une vingtaine de petits ploutocrates furent autorisés à rester dans la course.
Leia adressa un vague regard coupable en direction du vide-ordures mais, lorsqu’elle prit la parole, son ton était clairement empreint de soulagement :
— Nos Squibs ne sont pas très fair-play.
— Pour Tatooine, c’est fair-play.
Mawbo, visiblement surprise que les Squibs aient fait la preuve de leur bonne foi et obtenu le droit de rester parmi les participants, accepta leur offre. Le prix monta lentement mais sûrement, par pas d’un quart de million à la fois. Lorsque les enchères atteignirent dix millions de crédits, il ne restait plus que les Squibs et les Impériaux en lice. À douze millions, Leia eut un frémissement, imaginant mentalement le nombre de barges de combat et de compagnies d’assaut que la Nouvelle République aurait pu armer avec une telle somme.
À treize millions elle se mordit les lèvres.
— Mon chéri ? (Leia dégaina son petit blaster de poing de l’étui qu’elle portait sur la cuisse puis glissa sa main dans son cou, sous un de ses lekkus, pour le décrocher.) À quelle distance aurais-tu besoin de te poster pour atteindre mon tableau avec ça ?
Elle sortit une petite sphère métallique d’une de ses queues crâniennes et la déposa délicatement sur la table.
— Ciel ! s’exclama C-3PO. Un détonateur thermique !
— Du calme, Bouton d’Or, c’est un tout petit détonateur thermique. (Han ramassa l’arme et la tapota contre l’une de ses fausses cornes de Devaronien.) Comment ça se fait que moi je ne sois équipé que de petites vibrolames ? demanda-t-il d’un ton vexé.
— Parce que tu n’as que de toutes petites cornes, répondit Leia d’un ton impatient. Alors, quelle distance ?
Han regarda à travers le rideau holographique pendant un moment, faisant mine d’observer les environs tout en réfléchissant. Au cas, peu probable, où ils survivraient à l’assaut sur le tableau, Han savait combien Leia serait meurtrie de le savoir perdu à jamais, tout particulièrement sachant qu’elle en aurait ordonné la destruction. Han tenait absolument à ce que Leia récupère ce fichu tableau. Pas pour l’accrocher chez eux, mais au moins dans un musée de la Nouvelle République, où elle pourrait aller l’admirer à sa guise. Il lança le détonateur en l’air et le rattrapa dans la paume de sa main.
— Combien de temps avons-nous ?
— La carte de transfert est plafonnée à quinze millions de crédits, dit Leia. Je suis désolée. Je n’imaginais même pas que les enchères dépasseraient la moitié de cette somme, mais, avec les Impériaux qui sont ici…
— Ouais, eh bien on s’occupera d’eux plus tard. (Han fourra le détonateur dans l’une de ses poches puis fit un geste en direction du faux lekku, ouvert sur la table.) Tu ferais mieux de remettre ça en place.
Abandonnant C-3PO, Han et Leia se rendirent à l’alcôve occupée par Horm. Dès qu’ils approchèrent du rideau holographique, deux gardes du corps humains surgirent pour leur bloquer le passage. Tous deux avaient une main posée sur la gaine de leurs pistolets blasters et paraissaient bien plus à l’aise dans leurs tenues de scintisoie que les assistants de Mawbo.
Le plus grand des deux indiqua un point vers l’arrière de la salle.
— Les toilettes sont par là, mon pote.
— Le type que je cherche ne réussirait même pas à entrer dans les toilettes… mon pote. (Les enchères venaient d’atteindre quatorze millions de crédits, ce qui déclencha un hoquet de stupéfaction dans l’assistance. Han regarda par-dessus l’épaule du garde, s’adressant à sa propre image dans le rideau holographique réfléchissant.) Vous feriez mieux de nous faire rentrer, Horm, à moins que vous ne soyez particulièrement pressés de faire savoir à tous les gens présents dans cette salle qui est le propriétaire de la toile…
Après un moment d’hésitation, une main boudinée émergea du rideau holographique. Elle leur fit signe d’entrer. Là, un humain très pâle, aux allures de Hutt, était installé sur une chaise à répulseurs de grande taille, les bourrelets de son corps débordant par-dessus les accoudoirs de sécurité. Ses cheveux bruns, tirant sur le roux, étaient coupés très court. Son nez était si épaté qu’il n’avait presque plus de forme. L’occupant de la chaise était bien Threkin Horm. Il fixa ses petits yeux perçants sur Han et Leia mais ne sembla pas les reconnaître.
— Qu’est-ce qui peut bien vous faire croire que les gens d’ici se soucient de savoir d’où vient le tableau ? (Horm ne leur proposa même pas de s’asseoir. Il n’y avait de toute façon aucun siège supplémentaire dans l’alcôve, où l’on avait tout débarrassé afin de faire de la place pour la chaise à répulseurs.) Les natifs de Tatooine sont réputés pour leur aversion aux questions.
— Effectivement, je pense que les personnes présentes à cette vente s’en moquent, dit Leia très froidement. Mais un certain Conseil, sur Coruscant, serait très intéressé de savoir ce que leur président fait des trésors perdus d’Alderaan.
— Il faut bien couvrir les dépenses du Conseil, répondit Horm en écartant les mains.
— À qui voulez-vous faire croire ça ? (Les extrémités des faux lekkus de Leia se tordirent sous l’effet de la colère.) La Nouvelle République vous a alloué de vastes bureaux et vous verse une donation à l’intention des survivants qui dépasse de loin le montant des salaires et des frais engagés.
Horm émit un petit sourire tolérant, fit signe à ses gardes de sortir et indiqua un bouton sur le mur.
— Activez le filtre sonore, je vous prie. (Une fois que Leia eut obtempéré, Horm plissa les yeux au point qu’ils ne furent plus que deux fentes boursouflées.) Pour une Twi’lek, vous en savez beaucoup sur les affaires d’Alderaan.
— Nous avons fait quelques recherches, répondit Han. (Les enchères venaient d’atteindre quatorze millions et demi.) Maintenant, vous avez un choix à faire.
— Combien voulez-vous ? demanda Horm. Mais je vous préviens, si le chiffre est trop élevé…
— Ce ne sera pas nécessaire, dit Han. Ça ne vous coûtera rien.
— Vraiment ? dit Horm en soulevant l’un de ses épais sourcils. Alors qu’est-ce que vous faites ici ?
— Nous ne voulons pas que la toile finisse chez les Impériaux, dit Leia. En tant qu’Alderaanien, vous pouvez comprendre ça, non ?
— Vous voulez faire appel à ma bonne conscience ? ricana Horm. C’est du chantage, pas vrai ?
— Non, nous voulons faire appel à votre sens de la préservation, dit Leia. Si le Conseil découvre ce que vous faites, vous serez inculpé d’activités frauduleuses.
— Et si le Conseil s’aperçoit que vous avez vendu Le Crépuscule des Killik aux Impériaux, ajouta Han, il y a des chances qu’on lance des chasseurs de primes à vos trousses. Donc, soit vous passez le reste de votre très courte existence à vous cacher, soit vous en réchappez la tête haute. (Il écouta le montant des enchères.) Nous en sommes à quatorze millions trois quarts. Décidez… Parce que la vente va très vite se terminer.
Horm étudia Han pendant un moment. Puis ses multiples mentons se plissèrent en une parodie de hochement de tête.
— Très bien… (Sa chaise à répulseurs se mit à geindre lorsqu’il se pencha en avant afin de tendre le bras par-delà le rideau holographique.) De toute façon, ça ne me plaisait pas beaucoup de voir les Impériaux ici.
Un garde du corps entra dans l’alcôve. Quand Horm eut fini de lui communiquer ses instructions, le prix de la toile atteignait quatorze millions neuf.
D’un ton un peu trop détendu, Grees annonça :
— Quinze…
Le public poussa des cris d’excitation et des conversations animées commencèrent à fuser. La fin de la phrase de Grees s’étant perdue dans le brouhaha, le garde de Horm eut le temps de rejoindre le bord de la scène. Mawbo leva les mains pour demander le silence, mais la foule refusa de coopérer. Han l’en remercia silencieusement.
Le garde du corps marcha jusqu’à l’arrière de la scène. Là, il fut arrêté par un Gamorréen qui ne semblait comprendre qu’un seul ordre, celui d’empêcher les gens d’approcher. Finalement, le Rodien remarqua l’échange et vint à la rencontre du garde du corps. Mawbo réussit enfin à calmer le public. En grande professionnelle du spectacle, elle marqua une pause afin de créer un effet dramatique. Puis elle se baissa vers Grees.
— Je pense que nous connaissons tous le montant de votre enchère, cependant, je vous demanderai de la répéter pour la confirmer.
— Quinze millions de crédits. (Grees réussit à ne pas montrer qu’il était au bout du rouleau.) En crédits de la Nouvelle République, bien entendu.
Le capitaine de la sécurité traversa la scène. Tous les yeux se braquèrent sur lui, à part ceux de Kitster Banai, toujours rivés aux macrobinoculaires et fixés sur la toile depuis que Celia l’avait apportée sur le plateau.
Quenton porta la main à son oreille puis regarda dans la direction de l’alcôve de Horm. Quelqu’un de son équipe avait certainement deviné ce que Han et Leia étaient venus y faire.
Le commandeur leva la main.
— Quinze millions cinq !
Mawbo voulut confirmer l’offre mais le Rodien, d’un bond, la rejoignit et lui attrapa le bras. Il lui chuchota quelque chose à l’oreille et un murmure interrogateur parcourut l’assistance.
— Quinze millions cinq, répéta Quenton.
Mawbo s’obstinant à ne pas confirmer l’enchère, Quenton annonça quelque chose dans un micro apparemment dissimulé dans son col d’uniforme. Une douzaine d’individus d’allure martiale commencèrent à avancer des divers recoins de la salle, sans courir mais en jouant des coudes et des épaules pour se rapprocher de la scène. Tous étaient de la même corpulence et de la même taille et appartenaient à des espèces humanoïdes diverses. Tous tenaient une de leurs mains cachée sous un pan de leur cape, manteau ou veste, à l’endroit où devait certainement se trouver une arme.
— Tiens, revoilà les techniciens d’intimidation, dit Han. (Il appela Chewie et lui demanda de se tenir à carreau derrière les Impériaux puis il dégaina son blaster.) Ils ne comprendront donc jamais ?
Horm écarquilla les yeux sous le coup de la terreur.
— Où… Que… Mais vous n’êtes pas censés porter des armes !
— Ah bon ? (Leia dégaina son propre blaster de l’étui sanglé à sa cuisse.) Il faudra nous le rappeler, la prochaine fois…
À l’avant de la scène, Quenton répéta son offre, cette fois sur le ton de la menace.
— Mon enchère est toujours de quinze millions et demi, Madame.
Mawbo baissa les yeux sur lui puis aperçut les gros bras qui convergeaient vers elle. Ses yeux noirs s’animèrent d’une lueur de colère mais son expression demeura de marbre, comparant les conséquences qu’il y aurait à tenir tête aux Impériaux et les dégâts que subirait sa réputation si elle laissait Quenton remporter la vente. Incapables de faire une contre-proposition, les Squibs gardaient le silence.
Le visage de Mawbo se durcit. Han comprit alors qu’elle avait dû deviner laquelle de ses options lui coûterait le plus cher. Elle regarda Quenton dans les yeux.
— On vient de m’ordonner d’accepter la dernière offre des Squibs. (Un hoquet collectif de stupéfaction monta dans la salle. Mawbo se tourna en direction de l’alcôve de Horm.) Le propriétaire estime que ce serait un outrage de vendre une toile à l’Empire, sachant que c’est l’Empire qui a détruit Alderaan.
Les Squibs poussèrent des cris de joie et formèrent une petite ronde, sautillant et dansant, ricanant et gloussant dans leur propre langue tout en adressant des petits sourires narquois à Quenton. Celui-ci les foudroya du regard et lança quelque chose dans le micro de son col.
Les gros bras se mirent à courir, bousculant les spectateurs, les renversant à coups de pied, piétinant ceux qui gisaient déjà au sol. La foule céda à la panique. Les gens se précipitaient vers les sorties de secours, ce qui ralentit considérablement la progression du commando Impérial. Dépassant tout le monde de près d’un mètre, Chewbacca feignit la peur et la confusion tout en se glissant discrètement derrière les Impériaux.
Mawbo ordonna à ses Gamorréens de se rassembler devant la scène puis elle se tourna vers Celia.
— Emmène le tableau à…
Derrière la scène retentirent de sourdes détonations, bientôt suivies par des cris de surprise et le mugissement étouffé de fusils blasters en pleine action.
— Qu’est-ce que c’était ? demanda Horm, se penchant en avant en faisant crisser sa chaise à répulseurs. Des explosions ?
— C’était pas des applaudissements, en tout cas, dit Han. Quenton devait avoir une escouade planquée derrière.
Horm activa son comlink et envoya ses deux gardes du corps sur la scène pour aider à protéger la toile en mousse végétale.
Sur le plateau, le visage de Mawbo céda à la colère. Elle se tourna vers Quenton.
Les Squibs venaient de prendre les affaires en main. Ils avaient dépassé les gardes du corps et assaillaient le Commandeur.
— Voleur !
— Notre tableau !
Quenton tomba à la renverse en hurlant et en battant des bras. Ses deux gardes pivotèrent pour lui porter secours, dépliant leurs bras pour dégainer les blasters, montés sur systèmes d’escamotage et dissimulés dans leurs manches. Elama tendit prestement la main et arracha la petite arme argentée qui venait de se matérialiser dans la paume d’un des gardes pour la retourner contre l’autre soldat. Il n’y eut aucun son, nul éclair lumineux, mais l’homme poussa un cri. Il porta ses mains à sa gorge et s’effondra.
Mawbo, horrifiée, se figea sur la scène.
— Non ! Ne faites pas ça !
Le garde du corps survivant voulut débarrasser Quenton de Grees et de Sligh, en les secouant violemment pour tenter de leur briser le cou. Elama lui tira dans le genou. Il laissa tomber les deux Squibs, porta la main à sa jambe, bascula en avant et ne bougea plus.
D’autres échanges de feu retentirent derrière la scène, cette fois beaucoup plus proches. Les gardes humains de Mawbo empoignèrent leurs blasters à répétition et disparurent derrière le paysage urbain holographique. Un rayon perdu traversa le rideau tridimensionnel et frappa une cantonnière, juste au-dessus de la tête de Celia. Elle hurla et, abandonnant le tableau, se précipita sous l’estrade.
Quenton, qui s’était remis tant bien que mal sur pied, appela à l’aide et ordonna à ses sbires de poursuivre les Squibs. Les trois rongeurs s’étaient volatilisés. Mawbo décida de prendre la suite de Celia et courut vers l’arrière du plateau. Elle laissa ses gardes Gamorréens former un périmètre de sécurité autour de la scène.
Mais une douzaine de Gamorréens n’étaient pas de taille à résister à une escouade Impériale. Han le savait.
— Couvre-moi !
Han sortit de l’alcôve. Des fléchettes fusèrent tout autour de sa tête. Il se laissa tomber à genoux pour tenter de voir d’où provenait l’attaque et entendit quelque chose heurter l’une de ses fausses cornes.
Le petit blaster de Leia décochait des rafales de rayons colorés par-dessus son épaule. Il sentit une main l’attraper par le col pour l’attirer dans l’alcôve.
— Alors ? J’ai épousé un gundark, ou quoi ? cria Leia en venant s’agenouiller à côté de lui.
D’autres fléchettes passèrent au-dessus d’eux. Horm poussa plusieurs petits cris. À l’écoute des spasmes angoissés qui suivirent, Han comprit que les Impériaux devaient utiliser des neurotoxines à action rapide.
Chewbacca apparut à l’extrémité de la meute paniquée de spectateurs, juste derrière l’aristocrate Kuati et son courtisan. Il empoigna leurs têtes et les écrasa l’une contre l’autre.
Le Wookiee poussa un grondement de victoire puis fit un bond de côté pour éviter une volée de fléchettes. Il atterrit juste à côté d’un homme musculeux beaucoup trop bien habillé pour laisser croire qu’il était un fermier de Tatooine. L’Impérial vola dans un sens et son arme dans l’autre.
D’autres fléchettes volèrent à nouveau dans la direction de Chewie. Han en repéra l’origine dans l’alcôve qui faisait face à celle de Horm et ouvrit le feu à travers le rideau holographique. Il toucha l’holoprojecteur, exposant ainsi une femme en robe scintillante, agenouillée sur une table, un lance-fléchettes à la main. Elle voulut plonger en arrière pour se réfugier dans l’alcôve, mais Leia fit feu et la femme s’écroula sur la banquette dans un nuage de fumée.
Chewbacca hurla un remerciement. Agrippant un Impérial pour l’utiliser comme bouclier, il se dirigea rapidement vers l’alcôve de Horm.
De nouveaux membres de l’escouade de Quenton firent irruption au milieu de la foule hurlante, projetant des fléchettes empoisonnées en tous sens. Les Gamorréens s’écroulèrent sans même avoir pu lever leurs vibrohaches.
Han et Leia allèrent se réfugier derrière la chaise à répulseurs de Horm.
Han glissa une main sur le côté de l’appareil et découvrit qu’il pouvait en atteindre les commandes.
— Reste près de moi, j’ai un plan !
— Han !
Solo, qui était sur le point de déplacer la chaise, s’interrompit en plein mouvement.
— Ouais ?
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Il est mort, de toute façon… (Han attrapa le poignet gras de l’Alderaanien pour en prendre le pouls.) Enfin, je crois…
— Ça se confirme, j’ai bien épousé un gundark ! (La Princesse l’obligea à lâcher prise.) Utilise le détonateur !
Han secoua la tête.
— Je te connais, tu n’as pas envie que ça se finisse comme ça.
— Et qu’est-ce que tu crois que j’éprouverai lorsque les Impériaux découvriront le Shadowcast et qu’ils commenceront à éliminer nos agents un par un ? (Leia sortit le détonateur de la poche de Han, programma le retardateur sur vingt secondes et enclencha la mise en route.) Il faut que je le lance moi-même ?
— Et c’est toi qui prétends avoir épousé un gundark ?
Han s’empara du détonateur, jeta un coup d’œil par-dessus la chaise et vit un fantassin Impérial faire irruption sur la scène. Le Crépuscule des Killik reposait toujours sur son chevalet.
— Quinze secondes… Quatorze… compta Leia.
— J’espère que ces soldats aiment l’art, parce que c’est la dernière chose qu’ils vont…
— Han !
Solo se leva et jeta sa grenade.
Ce fut seulement lorsque le détonateur rebondit sur la scène et commença à rouler en direction de la toile qu’il aperçut les Squibs.
Ils étaient en train d’arriver par l’autre côté de l’estrade.
Han bondit hors de l’alcôve.
— Elama ! Sligh ! Détonateur !
Il indiqua l’objet. Les yeux des Squibs se braquèrent sur la petite sphère argentée en train de rouler vers le chevalet. Ceux des fantassins Impériaux aussi.
Les rongeurs firent marche arrière et bondirent au bas de l’estrade. Les fantassins Impériaux battirent en retraite à leur tour, décochant de furieux rayons laser dans la direction de Han. Soudain, un homme aux cheveux noirs apparut dans le champ de vision du Corellien.
— Non ! cria Han. Détona…
L’homme fit un bond, retomba sur le plateau, donna un coup de pied dans le détonateur qui alla rouler dans la direction opposée, attrapa Le Crépuscule des Killik, fit demi-tour et détala à toutes jambes.
Han jeta un coup d’œil à l’hologramme projeté au plafond et reconnut immédiatement l’individu aux cheveux impeccablement coiffés.
— Kitster Banai ?
Leia saisit à nouveau Han par le col pour le mettre à l’abri dans l’alcôve. Han ne parvint pas à voir si Kitster allait s’en sortir. Tout ce qu’il vit, ce fut l’éclair blanc et aveuglant de l’explosion du détonateur thermique.