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À basse vitesse, le swoop était aussi maniable qu’un rocher. Han avait donc décidé d’aller vite. Très vite. Très, très vite. Il approcha du mur du son, évitant d’aller au-delà afin que les ondes de choc de la déflagration ne risquent pas de dérégler les volets de contrôle. À cette vitesse, le Canyon de l’Arche n’était plus qu’un canal sinueux aux parois floues, enchaînant virages impossibles les uns après les autres, portiques rocheux après portiques rocheux, le tout parsemé, de temps en temps, d’arêtes de pierre se dressant en travers du passage, histoire de rendre les choses un peu plus intéressantes.
Han pilotait l’œil en permanence rivé sur le relais vidéo de la carte projetée dans sa visière, détaillant les coins et recoins du canyon serpentant vers le témoin lumineux indiquant sa position, modifiant les volets de contrôle bien avant les virages et se penchant dans chaque courbe au point que sa joue manquait de toucher le sable à chaque fois. Des canyons secondaires s’ouvraient de part et d’autre. Les ouvertures défilaient au rythme de deux ou trois par seconde. Sur la vidéocarte, les corridors sur lesquels elles donnaient étaient représentés par des serpentins aux couleurs vives. Sur les flancs du canyon, ce n’était qu’une rapide succession de trous béants et obscurs.
Han adorait le fracas produit par le moteur du podracer. Il aimait tout autant le son de l’air sifflant autour de son carénage. Mais rien ne valait ce qu’il ressentait au creux de son estomac lorsqu’un virage était trop serré et qu’il était obligé de pencher le swoop sur le côté pour rebondir le long de la paroi rocheuse d’un coup rapide de répulseur. Tatoo Un était déjà en train de disparaître à l’horizon, transformant la bande tortueuse de ciel bleu qui s’ouvrait au-dessus du canyon en une bande tortueuse écarlate et brillante. Lorsque Tatoo Deux se coucherait à son tour, les ombres crépusculaires ramperaient inexorablement sur le sol de la passe, créant des illusions d’optique, dessinant des obstacles qui n’existent pas ou bien dissimulant les vraies embûches sous une couverture d’obscurité pourpre. À ce moment, Han serait obligé de ramener son allure à une centaine de kilomètres à l’heure et son swoop surpuissant deviendrait une casserole poussive comparée aux agiles motojets pilotées par les fantassins Impériaux.
Il avait déjà dépassé en trombe deux groupes d’impériaux, stupéfiant le premier escadron au point que ceux-ci en avaient oublié d’ouvrir le feu sur lui. La deuxième escouade avait réagi plus vite, n’hésitant pas à arroser les parois du canyon d’un tir nourri de blasters. Lorsque les pans de rochers avaient commencé à exploser autour de lui, Han avait été forcé de carboniser ses poursuivants au moyen des projections ionisées de l’énorme moteur de son swoop. Moins il donnerait de temps au prochain groupe, mieux ce serait. À cette vitesse, on pouvait supposer qu’ils n’auraient qu’une chose à faire : tendre un filin d’acier en travers d’une section étroite du canyon.
Le message PASSE DES TUSKENS apparut sur l’écran de la vidéocarte dans la visière, juste au-dessus du témoin représentant le swoop. La bande de lumière sinueuse au-dessus des falaises du Canyon de l’Arche se divisait en trois rubans plus fins, chacun de ces rubans se divisant ensuite en plusieurs passages plus étroits qui, eux-mêmes, se divisaient à nouveau. Et ainsi de suite. Tout cela formait un dédale tressé de passes dangereuses qui donnait son nom à ce lieu. Une ligne verte apparut au-dessus du labyrinthe, indiquant le chemin le plus rapide vers la retraite isolée où, d’après Ulda, Kitster Banai devait se trouver. Han sortit d’un virage et découvrit les trois premiers embranchements de la passe qui béaient devant lui. Il aperçut l’éclair blanc laissé par une douzaine de fantassins Impériaux s’engouffrant dans l’ouverture centrale.
Han vérifia sa carte et découvrit que la ligne verte démarrait depuis l’ouverture située le plus à gauche.
— Bande de crétins ! se réjouit-il tout haut.
Han adressa un petit salut aux fantassins Impériaux et glissa vers le mur le plus à gauche du canyon. C’est alors qu’il aperçut la nuée bleutée d’un moteur ionique qui sautillait au-devant de l’escouade Impériale, à environ mille mètres de la moto de tête, s’éloignant petit à petit. Les motojets Impériales n’étaient pas équipées de propulseurs ioniques.
Les swoops de course, si.
— Zut ! marmonna Han. Mais enfin, Kitster, qu’est-ce que tu vas fabriquer par là ?
Han poussa du pied la commande de droite des volets de contrôle et exécuta un tonneau pour s’engouffrer dans le tunnel central. Le signal d’erreur de la vidéocarte retentit dans ses oreilles et le corridor qu’il s’apprêtait à emprunter se mit à clignoter en rouge sur l’écran. Il ignora l’avertissement et poussa les gaz à fond.
Le swoop parut hésiter, ses commandes se mirent à trembler tellement que Han eut l’impression que l’engin allait se désintégrer. Il se pencha le plus possible contre le carénage afin de tenter de réduire la hauteur de son centre de gravité. Les vibrations diminuèrent puis cessèrent brusquement. Le vol devint aussi fluide et doux que celui d’un aéroglisseur, le rugissement du puissant moteur fut réduit au silence. Il n’y eut plus aucun son dans le casque de Han à part le signal insistant de l’alarme de la vidéocarte. Il ordonna son interruption, juste avant de se présenter, un peu trop rapidement, derrière les fantassins Impériaux. Il dut précipitamment relever le nez de son swoop pour éviter d’escalader la selle du premier engin. L’onde de choc obligea cependant les motojets Impériales à se rapprocher dangereusement du sol. Han s’éleva au-dessus d’elles en trombe, bien avant que les tirs de blasters se mettent à fuser.
Le chef des Impériaux tourna la tête pour regarder par-dessus son épaule. Accompagné de deux autres motards, il rompit la formation afin de se coller à la paroi du canyon et de ne plus se trouver sous l’onde de choc du swoop lorsque celui-ci les dépasserait. La manœuvre les sauva. Pour une fraction de seconde. Au lieu d’être plaqués au sol, ils furent entraînés par la turbulence causée par le propulseur de l’engin de Han. Le chef perdit le contrôle, tourbillonna sur lui-même et s’écrasa contre la paroi. Han n’eut pas le temps de voir ce qui était arrivé aux deux autres. Mais les tirs de blasters cessèrent. Il reprit sa course dans le canyon.
Le petit point lumineux de la traînée ionisée se mit à grossir au fur et à mesure qu’il se rapprochait du swoop en fuite. Han commençait à peine à en distinguer les contours lorsque l’engin qu’il poursuivait atteignit un autre embranchement de la Passe des Tusken. Il fila par le canal de droite, dans la direction opposée à celle de la ligne verte et clignotante qui apparaissait sur la vidéocarte.
Pourquoi Kitster essayait-il donc de s’éloigner à ce point de sa maison dans le désert ? Han n’en avait pas la moindre idée. Ulda s’était-elle trompée quant à ses intentions ? Peut-être que Kitster ne tenait pas à rejoindre sa retraite, sachant qu’il avait une escouade de poursuivants aux trousses. Cela n’avait guère d’importance. Une fois que Han l’aurait rattrapé, ils gagneraient tous deux le point de rendez-vous avec le Faucon. Kitster serait dédommagé pour son « aide » et on lui proposerait un moyen de transport vers un secteur sûr pour lui et toute sa famille.
Han arriva à l’embranchement et s’engouffra dans le corridor de droite, sur les traces de sa proie. Une nouvelle cascade de signaux d’alarme retentit dans son casque. Il aboya un ordre pour les réduire au silence. Le swoop qu’avait emprunté Banai ne semblait pas aussi rapide que Wald et Tamora l’avaient prétendu. En l’espace de quelques instants, la silhouette incertaine commença à se préciser, dessinant l’arrière d’un siège et le dos d’un pilote couché sur le guidon afin d’offrir moins de résistance au vent.
Non, il n’était pas couché. Le pilote se redressa et tourna la tête pour regarder par-dessus son épaule, continuant à piloter, évitant les pitons rocheux en travers du passage et négociant chaque virage avec précision. Curieusement, il semblait toujours voir où il était en train d’aller, tout en ne quittant pas Han des yeux.
C’était un petit pilote, paré d’un manteau pour le protéger du sable et équipé de lunettes de protection lui dessinant de gros yeux au-dessus d’un long museau.
Des traits de laser fusèrent vers Han, jaillissant au-dessus de l’épaule du pilote. L’autre épaule. Pas celle par-dessus laquelle il observait Han. Ce gars était en train de lui tirer dessus en visant derrière sa tête. Mais pour qui se prenait-il ? Boba Fett ?
Le swoop disparut dans un virage. Certain que le pilote – Han était sûr à présent qu’il ne s’agissait pas de Banai – prendrait pour argent comptant le fait que Han resterait collé à ses basques, Solo préféra se laisser dériver dans le virage, glissant perpendiculairement à sa direction initiale. Le vent vrombit tout autour du carénage, menaçant de l’éjecter de la selle. Il perdit momentanément le contrôle du swoop lorsqu’une rafale de blasters lui passa au-dessus de la tête pour exploser contre les parois du canyon. Han appuya sur la commande du volet de gauche et enclencha les gaz.
Le swoop prit de l’altitude. Han arriva en vue de sa proie et découvrit qu’il n’y avait pas qu’une seule personne sur l’autre swoop mais trois, tous de petite taille et portant tous le même manteau protecteur. Les Squibs. Celui de devant pilotait, celui du milieu était assis à l’envers pour pouvoir tirer avec son fusil blaster et celui de derrière tenait celui du milieu.
Han poussa un juron dans son casque. D’abord à l’attention des Squibs, parce qu’ils l’avaient détourné de la piste de Banai et puis contre lui-même, pour avoir été assez bête pour penser que les rongeurs lâcheraient le morceau après avoir été abusés par Leia lors de la rencontre chez Wald. Comme toute vermine qui se respecte, les Squibs étaient persistants et pleins de ressources.
Han menaça du doigt celui qui tenait le blaster puis lança son swoop à leur poursuite dans le virage suivant. Les trois Squibs se penchèrent à l’unisson dans la courbe. Celui du milieu le tenait toujours en joue mais ne tirait plus. Han resta sur leurs talons, les laissant prendre chaque virage à la corde. Sans les perdre de vue, il gagnait petit à petit du terrain. Le Squib du milieu ouvrit la gueule. Han était assez proche pour voir qu’il s’agissait d’Elama. Celle-ci rangea son fusil blaster.
Han se laissa glisser vers la paroi opposée du canyon afin que l’autre engin ne soit pas perturbé par les turbulences lorsqu’il dépasserait les Squibs. Il leur fit un petit signe de la main mais s’abstint de leur demander de laisser tomber la poursuite. Se débarrasser d’un Squib qui renifle l’odeur des crédits relevait de l’impossible. D’autre part, plus ils réussiraient à détourner l’attention des Impériaux, moins il y aurait de fantassins Impériaux aux trousses de Banai et du Crépuscule des Killik.
La voix de Sligh retentit dans le comlink du casque de Han, sur le même canal que celui que Han avait utilisé pendant la vente aux enchères.
— Solo ? C’est toi ?
D’un coup de menton, Han releva son microphone.
— Je ne vois pas de qui vous voulez parler…
— Arrête de nous prendre pour du foin à bantha, Solo, dit Elama. J’ai écouté derrière la porte, quand on était chez Wald. On sait qui tu es.
— On avait même déjà deviné, ajouta Grees, quand tu t’es pointé chez Banai sans tes cornes et ton synthétiseur vocal.
— Alors, je suis surpris que vous ne soyez pas à Mos Eisley à l’heure actuelle, à gaspiller vos crédits chez Dame Valarian…
— Nous ? Trahir un associé ? (La voix de Sligh parut indignée.) Tu nous prends pour des Ugors ou quoi ?
Han dut faire une embardée afin d’éviter un piton rocheux. Il fut obligé de se glisser sous une arche de sable solidifié, si étroite que lorsqu’il déboucha de l’autre côté sa traînée rebondit sur les parois et revint vers lui en un anneau de feu orangé.
— Heu, là je suis un peu occupé, les p’tits gars, dit Han, surpris de déceler un chevrotement dans sa propre voix. Si vous avez appelé juste pour me dire merci…
— Dire merci ? l’interrompit Sligh. Et notre marché, alors ?
— Tu t’es impliqué en virant ces Impériaux qui nous collaient aux basques, ajouta Grees. Notre accord tient toujours.
— Il tient toujours ? Laissez tomber…
— Non, je suis sûre que tu ne veux pas vraiment qu’on laisse tomber, pas vrai ? demanda Elama. Parce que sinon, tu ne serais pas vraiment notre associé, hein ? Et, du coup, nous serions en mesure d’aller parler de toi à n’importe qui.
Han serra les dents, ce qui produisit un grincement sinistre.
— C’était quoi, ce bruit ? demanda Sligh.
— Bon, très bien, dit Han. Le marché tient toujours. Essayez de ne pas vous planter contre un rocher ou quoi que ce soit d’autre. Je ne ferai pas demi-tour pour venir vous chercher.
— T’inquiète, dit Grees. C’est nous qui te trouverons.
Han coupa la communication puis demanda à la vidéocarte d’afficher un plan d’ensemble des environs. Il découvrit deux itinéraires qui regagnaient le canyon qu’il souhaitait emprunter au départ. L’un d’entre eux était un long et sinueux circuit qui paraissait contourner la Passe des Tusken. L’autre était une trouée en diagonale faite d’un dédale de petits couloirs et paraissait plus courte de quelques kilomètres. Ce chemin était marqué par une ligne de pointillés jaunes.
— Je vais prendre le chemin le plus court, annonça Han à la vidéocarte.
— Le chemin en jaune indique une route plus dangereuse, répondit l’ordinateur. Et à la vitesse à laquelle vous volez…
— Le plus court, répéta Han.
— Vous êtes sûr ? demanda la vidéocarte. Je tiens à vous signaler que vos réflexes humains ne sont peut-être pas suffisants pour assurer votre sécurité…
— Ah ouais ? (Han jeta un coup d’œil à l’autre chemin et découvrit que l’estimation du temps de parcours le ramènerait sur sa route d’origine bien après le crépuscule.) Mon beau-père a dû entendre ça un paquet de fois.
Han s’attendait à ce que la vidéocarte lui réponde que son beau-père maîtrisait la Force. Au lieu de cela, l’ordinateur changea l’échelle de l’affichage et indiqua qu’il devait s’engouffrer dans le canyon suivant. Cependant, le mot danger se mit à clignoter en grosses lettres jaunes sous l’écran.
Han réduisit sa vitesse autant que possible, évitant ainsi de transformer son swoop en astéroïde incontrôlable, et se lança au travers d’une série de canaux étroits fort éprouvants et de passages sinueux requérant suffisamment son attention pour l’empêcher de penser aux ombres croissant dans le canyon et aux nombreuses bourrasques de poussière. Bien trop souvent, il fut obligé de faire confiance à ses répulseurs pour rebondir d’une paroi à une autre. Le manque de stabilité du swoop lui donnait l’impression d’être à bord d’un chasseur stellaire démuni de compensateur d’accélération en plein combat spatial. En plusieurs occasions, il dut piloter en se fiant uniquement aux indications de la vidéocarte car ses propres turbulences projetaient un nuage de poussière opaque dans le passage devant lui.
Finalement, Han atteignit la dernière section du raccourci, une étroite crevasse au sol rocheux relativement plan, qui filait en ligne droite. Il rejoindrait sa route d’origine à une intersection à moins d’un kilomètre de là. La vidéocarte éteignit enfin le signal danger. Il traversa la crevasse en moins de douze battements de cœur.
Han ne vit la motojet à la sortie de la crevasse que lorsqu’un éclair blanc parut sauter de sa selle.
— Zut… jura-t-il dans son casque.
D’autres silhouettes blanches incertaines sautèrent à leur tour précipitamment de leurs selles.
— Flûte !
Il changea de position et fit glisser son poids vers l’arrière du swoop tout en tirant sur les commandes afin de relever le nez de l’engin. Il monta d’une douzaine de mètres en un clin d’œil. Il vit des motojets Impériales, ainsi que les fantassins Impériaux qui avaient sauté à terre, défiler sous lui. Un infranchissable mur de pierre se dressa soudain.
Han fit rouler son swoop sur le côté et poussa les gaz. Il aurait franchi plus d’un kilomètre avant que les soldats comprennent ce qui se passait et se mettent à tirer. Le swoop vibrait tellement qu’il crut qu’un des volets de contrôle était endommagé. Il baissa les yeux vers le tableau de bord et se rendit compte que les tremblements de ses mains étaient la cause des vibrations.
« Allez, Solo, se raisonna-t-il. Tiens le coup, c’est plutôt rigolo, non ? »
Tomber sur cette escouade d’Impériaux devait être une pure coïncidence. Il l’espérait, en tout cas. Les gorges de la Passe des Tusken étaient trop profondes et trop tortueuses pour qu’on puisse le repérer depuis le ciel. Afin de maintenir une surveillance, un vaisseau aurait été obligé de voler juste à sa verticale pour ne pas le perdre de vue, le suivant dans chaque virage et dans chaque embranchement du canyon. Même si certains pilotes, des têtes brûlées, étaient à même de le faire, il n’existait aucun moyen de prédire le chemin qu’il emprunterait et de poster une escouade pour l’attendre. De plus, s’ils l’avaient vraiment attendu, ils auraient ouvert le feu dès son apparition.
À moins qu’ils ne l’aient confondu avec Kitster Banai et n’aient pas pris le risque de détruire Le Crépuscule des Killik.
Han essayait encore de trouver une explication à tout ceci lorsqu’il déboucha sur un canyon tout droit, de deux kilomètres de long, identifié sur la vidéocarte comme « Grande Avenue ». Il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule, scrutant les ténèbres du ciel à la recherche d’un TIE, ou de tout autre appareil susceptible de le suivre. Il découvrit alors la véritable raison qui avait poussé les Impériaux à s’arrêter. Un mur de sable tourbillonnant, de plusieurs kilomètres de haut, parcouru de décharges électriques, arrivait du nord de la Mer de Dunes pour s’abattre sur le canyon.
La tempête de sable avait rebroussé chemin.
Han ralentit son engin afin de mieux observer la situation.
Il vit une douzaine de motojets Impériales surgir à l’embouchure de la Grande Avenue. Des éclairs bleutés apparurent entre leurs volets avant, preuve que les Impériaux étaient en train de tirer sur lui.
« Gaffe, se dit Han, les choses pourraient bien se corser sous peu. »
Il enclencha les gaz et dévala le canyon. Des volées de cailloux pulvérisés explosèrent autour de lui. Les tirs des fantassins Impériaux étaient en train de se rapprocher de leur cible. Han commença à zigzaguer comme un pilote de chasseur. C’est alors que le mot danger apparut à nouveau sur la vidéocarte. Il était accompagné d’une flèche qui pointait vers la droite et d’une autre indication : VIRAGE DE L’HOMME MORT – 120 DEGRÉS.
Han décéléra brusquement et n’aperçut rien d’autre que de la roche devant lui. Faisant confiance à la vidéocarte, il bascula vers la paroi et se servit des répulseurs pour se glisser le long du canyon. Soudain, une fente étroite apparut devant lui. Le reste coulait de source. Les ombres crépusculaires se faisaient plus grandes et plus opaques, la tempête de plus en plus menaçante. Il suivit les indications de la carte et remonta la Gorge de Jag Crag. Lorsqu’il en atteignit la sortie, les ombres étaient si denses et les bourrasques de poussière si nombreuses qu’il ne remarqua pas la fumée qui s’élevait d’une de ses prises d’air. En fait, Han n’aurait rien remarqué du tout si le swoop n’avait pas commencé à hoqueter violemment. Il dut s’arrêter pour déboucher les prises.
Lorsqu’il remonta sur son engin et qu’il baissa son masque facial pour boire un peu d’eau, une odeur le frappa comme le coup de poing d’un Wookiee. Une odeur dure, familière, âcre. Une odeur de cellules énergétiques carbonisées et de roche brûlée par des traînées ionisées.
Une odeur d’accident.
Han se fia à son nez et suivit l’odeur. Il tourna la tête vers un monticule de sable fossilisé derrière lequel s’ouvrait une petite plaine plongée dans les ténèbres. Le rideau noir tumultueux de la tempête de sable approchait toujours. Il balayait déjà une bonne partie de la surface du bassin. Mais ce fut la marque de brûlure en demi-cercle qui retint l’attention de Han. À moins de cinquante mètres de là gisait la nacelle fumante d’un moteur de podracer. Han ne pouvait voir s’il restait autre chose de l’engin de Kitster. Éprouvant une grande tristesse pour Tamora et ses enfants, ainsi que de la colère à l’idée d’avoir définitivement perdu le tableau auquel tenait tellement Leia, Han sortit un bâtonnet lumineux de sa sacoche utilitaire et s’approcha du site du crash.
D’autres pièces de moteurs de podracer, ainsi qu’un volet de contrôle complètement tordu, gisaient sur le sol de la plaine. Le reste de l’épave avait disparu. Han repéra cependant une autre trace, cheminant le long du lieu de l’accident. Quelques mètres plus loin, il se rendit compte qu’une autre trace courait en parallèle à la première. Des traces de chenille.
Un transdunes Jawa.
Han passa quelques minutes à inspecter les environs, cherchant des traces de sang ou bien un morceau du tableau. Ne trouvant rien, il ouvrit une fréquence sur son comlink pour appeler Leia.
— C’est moi.
— Où es-tu ? demanda Leia. Il fait presque nuit.
Han jeta un coup d’œil à la tempête en approche.
— Ouais, on dirait bien…
Dans le comlink, Han entendit Chewbacca grogner une question à propos de Kitster et du tableau en mousse végétale.
— Non, pas exactement. Je pense qu’ils sont tous deux à bord d’un transdunes.
— D’un transdunes ? répéta Tamora en arrière-plan.
— Ouais. (Han jeta un coup d’œil à la brûlure qui balafrait le sol.) À mon avis, il a dû leur demander l’hospitalité. Je ne pense pas qu’il soit blessé…
— Blessé ? cria Tamora. Pourquoi serait-il blessé ?
— Eh bien, heu… Je pense qu’il a dû heurter l’engin des Jawas.
Un coup étouffé retentit dans le comlink.
— Tamora, il n’y a pas de trace de sang…
— Laisse tomber, elle s’est évanouie, reprit Leia. Des nouvelles du Crépuscule ?
— Pareil que Kit, dit-il. Aucune trace de mousse. Je pense qu’il a survécu à l’impact.
— Tu y crois ? fit Leia. Il a pu tout simuler, non ?
— Ce serait effectivement assez malin. (Han balaya les alentours de son bâtonnet lumineux pour inspecter le sol. Aucune trace de pas ne s’éloignait du site de l’accident.) Mais, non, je ne crois pas. Il aurait peut-être eu le temps de manigancer quelque chose avec Wald, mais je ne pense pas qu’il aurait pu prévoir la présence d’un transdunes à cet endroit. S’il avait voulu simuler un accident, il se serait crashé contre une des parois du canyon.
Un soupir d’exaspération monta du communicateur.
— Bon, et maintenant ?
— Je vais essayer de rattraper le transdunes. (Han pointa le rayon de son bâtonnet lumineux sur les traces de chenilles et s’aperçut que celles-ci couraient parallèlement au front de la tempête en approche.) Écoute, j’ai attiré l’attention en traversant le secteur. Je ne pense pas que ce soit une très bonne idée pour moi de revenir vers Mos Espa sur le swoop. Le transdunes a l’air de se diriger, plus ou moins, vers Anchorhead. On pourrait peut-être s’y retrouver, non ?
— Quand ? demanda Leia.
Han jeta un coup d’œil au mur de sable en train d’avancer dans les ténèbres.
— Demain matin, dit-il. Je doute de pouvoir y arriver avant.
En théorie, il lui aurait fallu moins de dix minutes pour rattraper le massif transdunes. Quatre heures plus tard, Han essayait toujours de le repérer. Au fur et à mesure que la tempête approchait, les bourrasques de sable et de poussière se faisaient de plus en plus constantes, et le gros swoop était aussi capricieux qu’il était rapide. Il pouvait naviguer à travers les nuages de poussière pendant trois ou quatre minutes avant que les alarmes se mettent à mugir. Han était alors obligé de s’arrêter pour désensabler les prises d’air, ce qui prenait en général une minute. Mais, la tempête s’intensifiant, le sable et la poussière devenaient de plus en plus difficiles à évacuer et les arrêts de plus en plus fréquents.
Histoire de compliquer les choses, le swoop n’avait pas de lumière. La tempête avait transformé la soirée en une nuit parfaitement noire, d’un noir qu’on ne rencontrait que sur les planètes sujettes à ce type de caprices météorologiques. Han fut obligé d’attacher son bâtonnet lumineux au-dessus de la vidéocarte, se fiant à la flèche directionnelle pour suivre le même chemin que celui emprunté en théorie par le transdunes. Chaque fois qu’il s’arrêtait pour nettoyer ses prises d’air, la première et la dernière chose que Han faisait était de rechercher les traces de chenilles, afin de s’assurer que les Jawas conservaient le même cap. Jusqu’à présent, il n’avait failli se perdre qu’une seule fois, lorsqu’il avait dérivé d’une centaine de mètres sur le côté.
Cela le mettait en colère de penser que Banai devait être à l’heure actuelle en train de profiter du confort relatif de l’engin tout-terrain. En tant que ferrailleurs et marchands, les Jawas aux petits yeux étincelants étaient de farouches hommes d’affaires. Mais, à moins que vous ne soyez un droïde bourré de précieuses pièces détachées, ils faisaient rarement montre d’hostilité à l’égard de ceux qu’ils rencontraient.
Han sortit une dernière poignée de sable d’une de ses prises d’air, vérifia sa direction, et, enclenchant les gaz, disparut dans les ténèbres. La subtile vibration qu’il avait détectée dans le puissant moteur n’avait plus grand-chose de subtil. Le sable avait sans aucun doute endommagé les pales de la turbine et déséquilibré le propulseur. Han ne pouvait rien y faire. Enfin, pas ici, dans le désert, en pleine tempête. Les swoops de course, surtout ce swoop de course, n’étaient pas vraiment conçus pour ce genre d’expédition.
Mais il fallait absolument que Han rattrape le transdunes avant les Impériaux. Les politiciens du Conseil Provisoire n’étaient pas du genre bienveillant, et leurs assemblées étaient souvent plus périlleuses encore qu’une partie de sabacc sur Ord Mantell. Si on apprenait que Leia avait laissé le code Shadowcast tomber aux mains des Impériaux, il y aurait pléthore de Kuatis et de Bothans pour l’accuser d’incompétence et de trahison. Si Han, lui, s’estimait heureux de n’avoir rien à faire avec le gouvernement de la Nouvelle République, il savait que Leia s’effondrerait si elle devait abandonner son poste. Et c’était quelque chose que Han ne permettrait pas.
De plus, il ne fallait pas oublier les espions, tous des petits gars qui s’efforçaient de jouer leur rôle du mieux qu’ils pouvaient et ne méritaient en aucun cas d’être torturés ou exécutés. Du point de vue de Han, on pouvait exécuter la moitié du Conseil Provisoire, mais pas les espions.
Une douzaine de petits éclats apparurent devant lui dans la tempête. Ils étaient blancs, indistincts et si faibles que Han eut du mal à reconnaître des lueurs d’échappements thermiques. Elles se trouvaient bien à trois ou quatre mètres du sol et grossissaient au fur et à mesure qu’il s’en approchait.
Une série de coups sourds retentit dans la zone du compresseur du swoop, juste sous la selle. Han braqua son bâtonnet lumineux sur le panneau d’instruments mais lire les indications techniques du tableau de bord dans les miasmes de poussière était hors de question. Il continua à accélérer et les feux de position du transdunes devinrent plus nets, créant un halo jaune et blanc qui isolait la silhouette massive de l’engin sur la noirceur de la tempête.
Han resta dans l’alignement de l’appareil jusqu’à ce que sa forme sombre prenne des proportions gigantesques. Une alarme retentit et le swoop se mit à perdre de la puissance. Il continua sur sa lancée en rebondissant, comme une Aile-X qu’on aurait accrochée à une montgolfière. Han fit basculer sa moto sous le vent et une cacophonie d’alarmes retentit dans son casque.
Le swoop se mit à piquer du nez. Han coupa les gaz et déploya le parachute de freinage d’urgence. La moto décéléra brutalement, projetant Han dans son harnais de sécurité avec une telle violence qu’il eut l’impression de se fracturer le pelvis. Le swoop plongea et rebondit sur le sol du désert, se balançant d’un côté et de l’autre à chaque fois qu’un de ses patins d’atterrissage d’urgence heurtait quelque chose. Le train avant se déplia pour empêcher la moto de capoter. Han était à deux doigts de rattraper le transdunes…
À deux doigts…
Si près qu’il pouvait distinguer la poussière soulevée par les chenilles arrière du massif engin Jawa. La moto s’immobilisa définitivement.
Quand Han se rendit compte qu’il respirait toujours, que la douleur terrible qui lui vrillait le corps n’était due qu’à des ecchymoses, il ne se trouvait plus dans le sillage de poussière. Il était enveloppé par la tempête. Le swoop, frappé par les vents furieux, se mit à se balancer sur ses patins, menaçant de se retourner complètement. Han enclencha son communicateur et ouvrit une fréquence d’urgence. Les lueurs des échappements du transdunes étaient déjà en train de diminuer.
— Hé ! Là-bas ! À bord du transdunes !
Les écouteurs du casque de Han demeurèrent silencieux.
— Hé, les Jawas ! Stop ! Il y a de la ferraille à récupérer !
Le transdunes ne s’arrêta pas. Han comprit que le comlink de son casque ne devait plus émettre. Il mit pied à terre.
Une bourrasque de poussière l’envoya rouler sur le sol rocheux. Lorsqu’il parvint à se rétablir, le transdunes avait déjà franchi plus de cinquante mètres. Han releva sa visière. Soixante mètres. Il ouvrit une poche utilitaire de sa combinaison et s’empara de son comlink personnel. Quatre-vingts mètres.
— Transdunes Jawa ! Attendez ! Stop !
Il ne reçut que des parasites en guise de réponse. Quatre-vingt-dix mètres.
Han vérifia à nouveau son comlink et constata qu’il était bien réglé sur la fréquence d’urgence. Comment se faisait-il qu’ils ne soient pas à l’écoute ? Les Jawas surveillaient toujours les fréquences d’urgence. C’était ainsi qu’ils découvraient les accidents.
Plus de cent mètres, à présent. La lueur des échappements se faisait de plus en plus ténue. Han essaya encore. Cette fois-ci, les parasites devinrent assourdissants. Il sentit son cœur lui monter à la gorge, remarqua un éclair blanc dans les hauteurs du mur de sable en mouvement. Des décharges électriques.
Les éclairs produits par la tempête bouleversaient les canaux de communication. Avec l’équipement du Faucon Millennium, il serait certainement arrivé à les contacter. Mais pas avec le système de communication du swoop. Encore moins avec un comlink personnel.
Han mit en route la syntonisation des canaux et retourna en titubant vers le swoop dans les bourrasques de vent violent. Il garda l’œil rivé sur le signal du comlink. Aucun témoin lumineux n’apparut.
Le transdunes devait à présent se trouver à près de deux cents mètres. La lueur des échappements disparut dans la nuit tumultueuse. Han ôta son casque et se coucha derrière le swoop, contre le vent. Il enclencha une fréquence familière.
— Leia ? Est-ce que tu m’entends ? (Une volée de parasites lui répondit.) Leia ? Est-ce que tu es là ?