XI

L’ENFANT

 

Il portait une tunique noire qui lui arrivait aux pieds et battait des paupières comme s’il venait réellement de se réveiller d’un profond sommeil. En voyant la jeune femme, il courut aussi rapidement que le lui permettait la longueur du vêtement et lui enserra les jambes. Il s’étonna qu’elle ne le prît pas dans ses bras. Il leva la tête et la vit pleurer.

— Il a dormi tout l’après-midi, commenta Saga sur un ton joyeux.

— Saga, murmura Raquel, s’il te plaît… Les pleurs l’empêchèrent de poursuivre. Elle détourna le visage du regard de son fils. Elle voulait le prendre dans ses bras ; elle aurait donné n’importe quoi pour avoir les mains libres et envelopper ce corps menu et frêle.

— Tu as vu comme ta maman est nerveuse ? – Saga se pencha sur l’enfant. Nous allons la rassurer. Dis-lui si nous t’avons fait du mal depuis que tu es avec nous. Allez, dis-le-lui… Je regrette de t’avoir réveillé, mais tu sais… Ta mère serait tombée raide si elle ne t’avait pas vu… Elle croyait qu’on avait… Je ne sais pas, qu’on avait mangé ta tête… ! Maintenant qu’elle a vu que tu allais bien… Bref, je suppose qu’on peut reprendre notre discussion. Laisse-nous un moment, d’accord… ? Je ne te demande pas de t’en aller, non, mon petit, mais de reculer de quelques pas pour que ta maman et moi nous puissions continuer à bavarder.

— Obéis-lui, demanda Raquel.

L’enfant la regardait comme s’il tentait de lire dans ses pensées. Une tristesse mûre flottait sur son petit visage. Alors il fit demi-tour et s’éloigna vers l’intérieur de la tonnelle en traînant la longue tunique noire. Ses mouvements effrayèrent les papillons.

— Saga, Raquel parla rapidement : Je vais collaborer… Je t’emmènerai moi-même là où se trouve la figurine et je te la remettrai pour que vous détruisiez ce qu’il reste d’Akelos…

Elle avait improvisé une stratégie désespérée. Plus qu’une stratégie, c’était presque une conviction. Elle lui avait dit la vérité ; elle ignorait pourquoi elle avait agi ainsi. Mais elle n’avait plus de forces pour continuer à obéir à ses impulsions. Maintenant, elle désirait simplement penser par elle-même et tenter de sauver la vie de l’enfant, et c’était précisément ce qu’elle allait faire. Elle allait faire alliance avec Saga, se livrer entièrement à sa tortionnaire. Elle trouvait cela répugnant, mais elle ne voyait pas d’autre solution.

— Je ferai tout ce que tu voudras, ajouta-t-elle.

— Magnifique.

— On peut y aller tout de suite. Ou alors envoie quelqu’un vérifier. L’imago est cachée sous une dalle dans la chambre de mon appartement… J’ai eu l’idée de la mettre là, j’avais peur qu’on ne me la prenne…

— Parfait.

Soudain Raquel la regarda.

Elle ne m’écoute même pas. Elle se contente de m’observer.

— Vérifie quand tu voudras. S’il te plaît, vérifie… ! Je suis ton alliée… Je me soumets à ta volonté, je suis à toi…

— C’est une heureuse décision.

— Ne te moque pas de moi, s’il te plaît…

— Me moquer… ? Qui se moque de qui… ?

— Je t’ai dit que je me soumettais à ta volonté…

— Et moi, j’ai dit : "C’est une heureuse décision." – Saga se retourna vers les dames comme pour exiger une forme de soutien. Qui de vous croit que je me moque… ? Comment peux-tu penser une telle chose, Raquel… ! Quelle façon perverse tu as de tout comprendre… ! Où, dans quelle partie de mon visage ou de mes paroles, as-tu perçu une moquerie ? – L’expression de Saga était celle d’un doux reproche. Veux-tu m’accuser de tes propres fautes… ? Je t’ai dit que ton fils allait bien, et il est là. Je t’ai dit qu’on ne lui ferait pas de mal, et on ne lui en fera pas. Contrairement à toi, je tiens parole. Je ne me considère pas comme suffisamment importante pour décider en faisant fi du groupe. Je ne transforme pas mes promesses en fumée, comme tu l’as fait quand tu as osé procréer…

Raquel s’était effondrée. Seules les entraves de fleurs l’empêchaient de tomber à terre. Ses genoux ne la soutenaient plus. Elle tenta malgré tout de réfléchir avec sang-froid. L’enfant, debout au centre de la tonnelle, immensément triste dans sa tunique noire, la regardait.

Ne craque pas. Elles n’ oseront pas lui faire de mal.

— Qui s’est toujours crue plus importante, plus forte qu’aucune d’entre nous ? Qui nous a méprisées au point de tenter de nous cacher sa trahison… ?

elles ne le toucheront pas. Elles l’ont décidé. Elles l’ont décidé.

— Et maintenant tu dis que je me moque… ?

Pas lui. Elles n’oseront pas. Elles ne

Elle tremblait et pleurait sans retenue. Le monde qu’elle contemplait était une pluie de candélabres et de beaux papillons.

— Je ne vais pas tomber dans le piège de la colère… ajouta Saga. Non, je ne vais pas me fâcher pour ça, comme tu le souhaiterais. Je ne vais pas te fournir l’excuse dont tu as besoin pour alimenter ta haine…

La musique revint à l’intérieur de la maison : de douces valses. Comme si cela constituait le signal qu’elles attendaient, les dames commencèrent à se retirer. Saga s’approcha de la jeune femme et sourit.

— Tout a été dit, évoqué… Nous savons désormais ce que nous pouvons attendre de toi. Maintenant nous devons en finir. Je te fais confiance pour avoir enfin compris que tu n’avais rien à craindre de nous… – L’espace d’un instant elles se regardèrent. Allez, quittons-nous sur un baiser… – Cet ordre ne lui sembla ni plus ni moins cruel que beaucoup d’autres. Elle inclina le visage (elle était bien plus grande que Saga) et approcha les lèvres. Elle ne sentit rien de particulier. Oh, embrasse-moi mieux, demanda la jeune fille, en souriant. Raquel introduisit la langue et resta un instant à traquer la muqueuse tiède et tranquille, la caressant et aspirant son souffle. Puis Saga s’écarta et parla sur un autre ton. Ce que je donnerais pour obtenir de tes yeux ce que j’obtiens de tes lèvres. Mais tes yeux te dépassent amplement : ils ne sont pas lâches, ils n’embrassent jamais. Ils sont là, invincibles, accrochés à eux-mêmes… Ce que je donnerais pour briser cette dureté. Ou pour la posséder. Mais qu’est-ce que je peux faire… ? – Elle sourit, presque comme pour l’inviter à répondre à cette question ardue. Je t’ai entendue dire : "Je suis à toi." Qu’est-ce que je peux faire d’autre… ?

Soudain il se passa quelque chose.

Une ombre. Une certitude

s’abattant sur elle

comme un faucon sur sa proie.

Ce fut comme si les yeux de Saga s’ouvraient comme deux rideaux et lui permettaient de visualiser durant une fraction de seconde ce qui gisait derrière.

Et ce qu’elle crut y voir la dérouta.

Elle veut me porter l’ estocade, et tout ce que je pourrais faire ou dire est inutile. Cette pensée obscurcit son esprit. Ça ne servira à rien. Même si je me traîne et la supplie. Il n’y a pas de solution.

— J’ai perdu l’espoir, dit Saga dans un soupir. Il n’y a pas de solution.

Elle agita tristement la tête. Raquel la regardait toujours d’un air terrifié.

C’est inutile.

— C’est inutile, dit Saga, et elle fit demi-tout Tout à coup la panique s’empara d’elle. Elle tira sur ses liens, désespérée.

— Saga, tue-moi ! Tue-moi maintenant, s’il te plaît… Jacqueline… !

Presque toutes les dames avaient à présent disparu. Saga les suivit et entra dans la maison.

Seule la femme obèse s’était attardée. Elle se penchait vers l’enfant, le médaillon en forme de bouc suspendu entre ses seins.

 

— Chaque fois que j’approche, tu t’éloignes… ! Reste tranquille quelque part, je veux juste te parler, morveux… Qui pourrait brider ce poulain… ? Ah, tu regardes comme une vache frisonne ! Quels grands yeux… ! Tu sais à qui tu ressembles… ? A ta maman, quand elle nous regardait fixement… Oui, comme ta mère… Pas celle d’aujourd’hui, bien sûr, cette pleureuse stupide, mais l’ancienne, la vraie… Tu te souviens d’elle ?

— Non, dit l’enfant

— Eh bien tu aurais dû voir ce regard… ! Tu lui ressembles, je t’assure. Tu deviendras un jeune homme affolant, tu sais. Les filles ne te laisseront pas en paix… Enfin, ta mère était aussi très autoritaire, il faut le reconnaître… Maintenant, tu la vois dans cet état, pleurant comme une idiote, mais ta mère était dangereuse…

— Ma mère n’est pas idiote, dit l’enfant.

— C’est une façon affectueuse de m’exprimer. – La femme se redressa d’un bond et se tourna vers la maison. Vous voulez bien baisser la musique… ? On ne s’entend plus… ! – Elle souffla bruyamment, ajusta ses lunettes sur son nez, retourna vers l’enfant et sourit de ses dents tachées de carmin. Elles croient qu’on aime toutes danser, ce n’est pas le cas. Certaines d’entre nous préfèrent bavarder, n’est-ce pas… ? La seule chose pure, ce sont les mots. Seuls les vers valent la peine.

— Maleficiae, geignit Raquel.

Elle souhaitait que tout se passât le plus rapidement possible, mais elle savait que même cela ne lui serait pas accordé.

Tout se passerait très lentement.

— Maleficiae, s’il te plaît…

— Tu veux te taire et me laisser bavarder un moment avec le petit… ? Ta mère est pénible… Tu la supportes… ? Bah, ne nous occupons pas d’elle, elle se taira peut-être. Tu sais qu’il existe un pays appelé le Mexique ? Et tu savais que dans ce pays vit un serpent qui a quatre nez… ?

— C’est un mensonge, dit l’enfant.

— C’est plus vrai que le monde. Que ma culotte se déchire si je mens. Quatre nez. Je me demande pourquoi il lui en faut quatre : sent-il quatre choses différentes à la fois… ? C’est un serpent nauyaca, et il est capable de se dévorer lui-même…

— Ma-male-ficiaeee… Ne

— Je vais te poser une question… – Elle prit le petit visage de l’enfant entre ses mains aux ongles vernis. Tu veux arrêter de regarder ta maman… ? Je déteste qu’on ne m’écoute pas quand je parle, mon joli… Je vais te poser une question, fais attention : quelle est la seule chose qu’un serpent qui se mangerait lui-même ne pourrait pas manger ?

— La tête, répondit l’enfant.

— C’est ça ! Qu’est-ce que tu es intelligent… !

— S’il te pl-pl-aît… S’il

— Tais-toi une bonne fois pour toutes ! cria la dame en direction de la jeune femme, et elle murmura quelques mots en anglais. Soudain Raquel sentit qu’elle continuait à bouger la bouche, la langue et la gorge, mais elle ne parvenait pas à parler. Elle n’émettait aucun son. Ses pleurs aussi s’étaient tus. C’est autre chose. Quelle tranquillité, quel silence… Oh, ne prends pas cet air, petit, je n’ai rien fait à maman… ! Je lui ai juste ôté le son… Je connaissais un ancien vers sassanide en langue pelvi qui aurait obtenu le même résultat en moins de temps, mais je suis vieille et je ne m’en souviens plus. Mais c’est mieux que rien… Regarde-la… ! Maintenant qu’elle ne peut plus crier, elle ne veut plus rien avoir affaire avec nous, tu as vu… ? Quel manque de considération, fermer les yeux… ! Elle récita un autre vers, en français cette fois, et les paupières supérieures de Raquel s’ouvrirent et se tendirent avec la force de ressorts en acier, comme accrochées aux balcons des sourcils. Ses yeux émergèrent, grands, apeurés et tranquilles comme des pierres en onyx.

Elle ne pouvait pas les fermer.

Elle ne pouvait pas cesser de regarder.

Elle ne pouvait pas crier.

— C’est mieux comme ça, dit la femme, et elle se retourna une nouvelle fois vers l’enfant.