— C’est absurde, dit Susana.
Elle était revenue avec un sachet et du papier à cigarette, mais ils déclinèrent son invitation. Elle ôta alors son gilet, allongea les jambes sur le tapis et se roula un joint. Elle fuma en silence, la tête appuyée contre un fauteuil, observant le plafond. Les heures de lumière diminuaient. Il avait cessé de pleuvoir, mais les nuages continuaient à barrer l’horizon au-dessus du parc du Retiro.
— C’est complètement absurde. Il existe certainement une explication rationnelle à ce qui est arrivé à Salomón…
Rulfo apprécia la voix de la raison. Une heure auparavant, quand il écoutait l’histoire de César, il avait failli s’énerver mais, en racontant sa propre aventure – qui lui semblait de plus en plus incroyable au fur et à mesure que le temps passait –, il crut que le monde était irrémédiablement devenu fou. Comment les deux événements, distants de presque cinquante ans, pouvaient-ils être liés ? Que César ait mentionné le médaillon en forme d’araignée et le nom d’Akelos le faisait frissonner, mais le fait d’avoir trouvé la photo et la feuille de papier du grand-père de César dans cette maison inconnue ne lui causait pas moins d’appréhension. Que signifiaient toutes ces coïncidences ? Il fut reconnaissant à Susana de faire appel au sens commun, bien qu’il fût persuadé qu’elle ne croyait pas elle-même à ce qu’elle disait.
— Allons, s’il vous plaît… Vous croyez sérieusement que cette Lidia Garetti a communiqué en rêve avec Salomón et l’autre fille ? Et que Leticia Milano et Lidia Garetti avaient un rapport avec cette "Akelos"… ? Excitant, mais absurde. D’accord, la photo et le papier se trouvaient chez elle, et alors ? Leticia faisait peut-être partie de sa famille. Et puis, César, comment peux-tu être aussi sûr que ce papier est le même que celui que ton grand-père t’a montré ? C’était il y a très longtemps…
— Certaines choses ne s’oublient jamais.
— Et on n’en parle pas non plus, manifestement. Tu ne m’en avais jamais rien dit.
Susana avait tourné la tête vers César pour s’adresser à lui.
— Je n’y ai pas accordé d’importance. J’ai toujours pensé que mon grand-père était devenu fou… avant d’entendre l’histoire de Salomón, aujourd’hui.
— L’histoire de Salomón peut avoir de multiples explications, comme la tienne.
— Je ne mets pas sa parole en doute.
— Moi non plus. Ce dont je doute, c’est de l’interprétation que tu lui donnes. – Elle se tourna vers Rulfo et sourit. Excuse-moi, mais il faut bien que quelqu’un dise quelque chose de cohérent à un moment donné de l’après-midi, non ?
— Bien sûr, accepta Rulfo.
— Je crois que tu as fait ces rêves et que tu as trouvé dans cette maison tout ce que tu dis y avoir trouvé mais, d’abord, la fille qui t’accompagnait.
— Raquel.
— C’est ça. Elle n’aurait pas quelque chose à cacher ? En ce moment, elle est peut-être en train de rire de ta naïveté.
— Je ne crois pas. – Rulfo tenta de dissimuler à quel point cette idée le contrariait. Il avait donné le moins de détails possible sur Raquel, il s’était contenté de la présenter comme un "témoin". Elle semblait aussi affectée que moi. Elle avait fait le même rêve et elle était là pour la même raison.
— Vous y allez soudain tous les deux la même nuit et, paf, la maison s’ouvre pour vous… ? Allons, Salomón, je t’en prie… ! – Elle tira une bouffée sur son joint et se mordilla un ongle. Tout cela est… une accumulation de coïncidences que tu as interprétées à ta façon… – Elle brandit son sourire de secret partagé. Je te connais, et je sais que tu es un romantique. Tu souhaitais que des choses de ce genre t’arrivent un jour, non… ?
Des choses étranges, pensa Rulfo. De celles qui ne plaisaient pas à Ballesteros. Mais Susana se trompait : à lui non plus, elles ne plaisaient pas.
— César n’est absolument pas romantique, objecta-t-il. Et c’est lui qui a confirmé mon histoire. En fait, César, je suis venu te voir parce qu’il m’a semblé me rappeler quelque chose… Tu n’as pas évoqué les dames, un jour… ?
Sauceda acquiesça d’un air énigmatique.
— Oui, c’est l’autre extrémité de cette curieuse affaire que vous ignorez tous deux. Rappelle-toi : le congrès sur Gôngora, il y a cinq ans, ici, à Madrid… Il était venu des gens de partout…
— Maintenant je me rappelle : le déjeuner avec le professeur autrichien…
— Herbert Rauschen. Un drôle de type, ce Rauschen. Au dîner, on était assis l’un en face de l’autre, et il m’a parlé de l’inspiration poétique. J’étais séduit par sa théorie. Comme les Grecs, il pensait que le poète était "possédé" de l’extérieur. Il ne parlait pas de démons, bien sûr, mais d’influences externes". Alors, à un moment donné, il m’a demandé si j’avais entendu parler de la légende des treize dames. Ce fut presque du déjà-vu : je me rappelai d’un coup la nuit avec mon grand-père à l’atelier et je fus… Eh bien, le mot "étourdi" est faible. Je lui avouai que j’en avais entendu parler. Tu étais assis à côté de moi, Salomón, et tu as demandé de quoi il s’agissait…
— Et aucun de vous deux ne m’a répondu.
— Effectivement. Rauschen changea de sujet et j’étais tellement déconcerté que je ne sus que dire. Mais je ne t’ai jamais raconté la suite. Après le repas, il me proposa de marcher un peu. J’acceptai, impatient, attendant de grandes révélations. Cependant, au début, la conversation me déçut : il me dit à quel point il se sentait bien en Espagne, me parla de son désir de s’établir dans notre pays (il vivait à Berlin), des professeurs espagnols qu’il connaissait… Bref, il tournait autour de plusieurs sujets comme s’il ne se décidait pas à descendre en piqué sur la question qui, j’en suis sûr, nous intéressait tous les deux. Alors, il me demanda ce que je savais sur cette légende. "Pratiquement rien", lui répondis-je, ce qui était le cas. J’avais toujours cru qu’il s’agissait d’une fantaisie de mon grand-père. Il m’adressa un regard étrange et promit de m’envoyer un livre. "C’est un essai irrévérencieux et amusant, mais je crois que vous saurez en tirer parti", affirma-t-il. Nous nous quittâmes le même jour et, une semaine plus tard, je reçus un exemplaire en espagnol des Poètes et leurs dames, auteur anonyme, publié à l’origine en anglais et en allemand au milieu du xxe siècle… Je l’ai quelque part, je le chercherai plus tard. Je peux vous assurer que Rauschen n’exagérait pas : il s’agissait d’un ouvrage délirant. Je l’ai abandonné à la moitié, un peu fâché. Il développait, sur la base de prétendus exemples historiques, une curieuse théorie : l’existence d’une secte qui se consacrait à inspirer secrètement les grands poètes. L’auteur n’expliquait pas la raison pour laquelle ils agissaient ainsi, il se contentait de raconter des cas. – Il fit une pause pour se servir un cognac. Il remplit également le verre de Rulfo, qui l’écoutait très attentivement. Ses principaux membres sont au nombre de treize, et on les connaît sous le nom de "dames". Chaque dame possède un grade dans la secte et reçoit un symbole et une sorte de nom secret. Elle a pour mission d’inspirer les poètes. Dans quel but ? me demandais-je. Mais, je le répète, je crois que le livre ne le précisait pas. Certaines dames étaient passées à la postérité : Laure, qui inspira Pétrarque ; la Dame brune de Shakespeare ; Béatrice, celle de Dante ; la Diotima de Hölderlin… Je lus les premiers chapitres. Je me rappelle que Laure, l’inspiratrice du Canzoniere de Pétrarque, était, selon ce livre, la dame n° 1, "celle qui Invite", dont le nom secret était Baccularia et l’apparence celle d’une fillette de onze ou douze ans, blonde, très belle, bien que l’auteur soulignât qu’il ne s’agissait que de son apparence… Parce que, s’il n’expliquait pas d’où elles venaient, il affirmait que les dames étaient des créatures surnaturelles… Bref, je vis dans ces histoires de grossières fantaisies. Une semaine plus tard, Rauschen me rappela. Il était impatient de connaître mon avis sur le livre. Je préférai me montrer prudent. Je lui dis que la théorie d’un groupe secret chargé d’inspirer les poètes du monde était pour le moins curieuse. Il insista alors pour me revoir. Il me dit qu’il y avait un élément que le livre ne mentionnait pas, et que je devais connaître. Je lui demandai ce que c’était. "La dame n° 13", dit-il. Je me rappelai ce que mon grand-père m’avait raconté et lui demandai pourquoi on ne pouvait jamais mentionner cette dame et la raison pour laquelle elle était si importante. Mais Rauschen souhaitait parler tranquillement de tout ça. Je lui expliquai que j’étais très occupé, et nous reportâmes notre prochaine rencontre.
— Et que s’est-il passé ? demanda Susana.
— Il ne m’a jamais rappelé. J’ai oublié l’histoire et Herbert Rauschen. A l’époque, j’essayais d’abandonner toutes mes activités universitaires, et j’ai complètement perdu sa trace. Je suppose qu’il est toujours à Berlin. Mais de toute façon j’imagine que l’explication de ce qui est arrivé à Salomón n’est pas nécessairement surnaturelle… Il peut s’agir, par exemple, d’une secte qui a survécu jusqu’à notre époque. Les rose-croix, les francs-maçons et de nombreux autres groupes proviennent, à leur tour, de sociétés plus anciennes… Il est possible qu’il existe une chose semblable dans le cas des dames. Un groupe de treize femmes, peut-être. Et Lidia Garetti peut avoir été l’une d’elles.
— Cette théorie me semble plus recevable, dit Susana. On vit au siècle des sectes.
César se frotta les mains, très animé.
— Je propose de tenter de rassembler toute l’information possible sur la question. J’essaierai de trouver ce livre et de localiser Rauschen… Susana, tu connais des journalistes, je crois : je me demandais si tu pourrais obtenir sur Lidia Garetti certains de ces renseignements qui ne paraissent jamais dans la presse. Que tout cela soit réel ou non, cette femme possédait chez elle une photo et un texte manuscrit de mon grand-père… C’est incroyable… ! Rien que pour cette raison, j’aimerais en savoir plus sur elle…
— Hum, grogna Susana, d’accord, j’accepte de me transformer en enquêtrice. – Et elle ajouta, en souriant à Rulfo : Ne serait-ce qu’en souvenir du bon vieux temps…
Il partit, à la tombée de la nuit. Sur le trajet, l’histoire que César leur avait racontée bouillonnait dans sa tête. Il venait d’avoir une idée très étrange : il lui semblait que cette photo et cette feuille de papier étaient là, chez Lidia, pour qu’il les trouvât, et que, de la sorte, César se rappelât tout ce qui était arrivé avec son grand-père et avec Herbert Rauschen. Comme si les événements qu’il avait vécus depuis qu’il avait commencé à faire des cauchemars avaient été des pièces éparses qu’il devait imbriquer les unes dans les autres afin d’obtenir une image complète.
Il arriva à Lomontano à la nuit. Il se gara le long du trottoir et se dirigea vers sa maison dans la rue presque déserte. il se demanda s’il appellerait Raquel en arrivant, ou s’il attendrait le lendemain. Il se sentait exténué.
Il avait ôté la clé de la porte
en haut, en bas
quand il l’entendit : un bruit continu, un
en haut, en bas, en haut
martèlement dans son dos, un son trivial parmi tant d’autres.
En haut, en bas, en haut, en bas…
Il se retourna et vit la fillette debout sur le trottoir d’en face. Ses cheveux étaient très blonds et quelques mèches dissimulaient une partie de son visage. Elle était habillée comme une mendiante. Elle faisait rebondir une balle rouge. Sur sa poitrine, quelque chose brillait, une sorte de médaillon doré.
La fillette le regardait.
Et elle souriait.
La balle rebondissait toujours de sa main vers le trottoir : en haut, en bas, en haut, en bas…
Soudain, elle prit la balle et partit.