VIII
LE RENDEZ-VOUS
Le lundi, la jeune femme ne voulut pas quitter sa chambre. Le soir la surprit encore au lit, le visage caché dans ses mains. Elle avait demandé qu’on lui monte le dîner et elle avait refusé qu’on vienne faire le ménage. Elle savait que les employés du motel commençaient à se poser des questions mais cela n’avait pas d’importance. Son angoisse était trop forte.
La simple, fantastique, éventualité qu’il fût toujours vivant lui était insupportable. Le seul fait de penser à son odieux visage lui donnait des nausées et lui hérissait la peau. Mais elle comprenait qu’elle se laissait emporter par une crainte absurde : la personne qu’elle avait vue la veille dans le miroir lui ressemblait, oui, mais elle ne pouvait pas être lui. Cet homme était mort. Elle l’avait tué de ses propres mains.
Elle savait toutefois maintenant qu’il y avait pire que Patricio.
Les souvenirs s’étaient frayé un passage en elle avec la force du soleil dans une pièce poussiéreuse. Au début, elle avait cru que c’étaient des rêves, comme ceux de Lidia, mais elle commençait à les relier à des expériences d’une vie lointaine, bien que certaine. Sa propre existence.
Patricio n’avait pas été le seul responsable : quelqu’un l’avait manipulé pour qu’il lui fasse du mal, quelqu’un qui avait autant envie de la faire souffrir qu’un amant de lui faire plaisir. C’était un marionnettiste qui tirait les ficelles dans l’ombre et s’était proposé de ne jamais la laisser en paix, de la poursuivre et de la tourmenter où qu’elle se cachât. Quelqu’un dont la principale distraction ces dernières années avait été de la voir entre les mains de "clients" sans nom qui jouissaient en l’humiliant. Pour celui qui contrôlait tout, cela n’avait été qu’un jeu.
Mais il est temps maintenant de jouer à des choses plus intéressantes, tu ne crois pas, Raquel ?
Elle ignorait qui (ou quoi) était son véritable tortionnaire, mais elle le redoutait.
L’enfant s’appuya contre elle. La jeune femme prit sa petite main et la maintint serrée un long moment, en silence, sentant la chaleur et la force de son fils pénétrer en elle, comme inoculées dans son sang. Elle leva la tête et sourit. L’enfant lui rendit son sourire en la faisant battre des paupières comme si elle avait reçu de la lumière.
L’espace d’un instant ils restèrent immobiles, unis par ce faible lien de leurs mains entremêlées, et la jeune femme sentit qu’elle n’était pas seule. En contemplant le petit visage triste et pâle qui la regardait, elle sut qu’elle lutterait de toutes ses forces, quelle que fût la menace. Elle était arrivée jusque-là avec son petit, et elle allait continuer. Elle décida qu’ils résisteraient. Personne ne leur ferait plus de mal.
A cet instant, on frappa à la porte. Elle pensa que c’était le dîner. Elle se redressa, écarta les cheveux de son visage.
— Oui ?
On frappa à nouveau.
— Qui est-ce ?
Les coups cessèrent, mais personne ne répondit.
N’ouvre pas.
La nuit était tombée. Le froid et l’obscurité s’étaient étendus. La jeune femme se leva du lit sans quitter la porte du regard. L’enfant, tendu comme un arc, lui prit la taille.
Ce qui l’effrayait le plus était ce silence. Elle envisagea différentes éventualités, y compris la police. Mais, qui que ce fût, pourquoi ne répondait-on pas ?
— Qui est-ce, s’il vous plaît ? s’exclama-t-elle, prête à pleurer.
N’ouvre pas. N’ ouvre pas.
Alors, la porte
la nuit
s’ouvrit.
Lentement et proprement, sans un bruit, comme une feuille de papier. La jeune femme et l’enfant contemplèrent avec des yeux dilatés le sombre palier.
Il n’y avait personne.
Il veut nous faire peur.
Elle avala sa salive. Le temps s’éternisa. Elle trouva enfin le courage de bouger. Sans lâcher son fils, elle s’approcha du palier. Son cœur battait fort. Elle observa le couloir, l’escalier, les portes des autres chambres.
Personne. Tout était plongé dans l’obscurité.
la nuit était totale
Elle pensa qu’il pouvait s’agir d’une erreur : quelqu’un s’était trompé de chambre puis était parti en le constatant. La porte était probablement ouverte depuis le début et, sous l’effet des coups, elle avait bougé. Elle la referma et poussa la targette. L’enfant restait tendu. Elle tenta de le calmer en le serrant fort dans ses bras.
— Tout va bien, lui murmura-t-elle. Tout va bien.
La nuit était totale. Seuls les phares de la voiture la trouaient en balayant des murs recouverts de suie, des fenêtres aux vitres brisées et une grille métallique. C’était un vieil entrepôt textile abandonné sur une route secondaire située au sud, certainement promis à la démolition, peut-être parce qu’il avait autrefois subi un incendie. Il n’avait pas mis longtemps à le trouver. Il se gara devant la grille et descendit de voiture.
Une obscurité semblable à celle que connaissent les ivrognes recouvrait le monde, des ténèbres maladroites et lénifiantes traversées par l’ongle d’argent d’un mince croissant de lune. Il n’y avait pas trace de lumière ni de constructions à proximité. Un seul véhicule passa sur la route quand il descendit du sien, comme s’il l’avait suivi. Rulfo le regarda, mais le véhicule poursuivit son chemin en l’aveuglant momentanément.
La grille était fermée par un cadenas. Une pancarte énonçait des interdictions, mais il ne se souciait plus d’enfreindre la loi. Il regagna sa voiture, l’approcha de la grille autant qu’il put, grimpa sur le capot, manœuvra pour passer par-dessus sans trop s’appuyer sur le fil de fer, chercha un appui avec le pied et descendit par l’autre côté en s’accrochant aux losanges en métal.
Il avait bu pendant un bon moment avant de sortir de chez lui. Il s’était versé des doses croissantes de whisky en le mélangeant à leur équivalent en eau, dans le but de l’absorber rapidement sans se sentir freiné par l’inévitable brûlure. Il était maintenant assez éméché pour admettre qu’il avait vraiment peur. Ses ivresses, comme ses peurs, avaient été modestes tout au long de sa vie : cette nuit, cependant, elles se dressaient ensemble vers le sommet. Il était pourtant lucide, vif. C’était comme si, au lieu du whisky, il avait bu un produit anesthésiant. Il se sentait endolori, pas assommé.
La large porte de l’entrepôt était métallique, coulissante, et produisit un vacarme infernal quand il commença à la faire glisser.
La dernière entrée. Le dernier pas. Lasciate.
Pendant un instant, tandis qu’il s’efforçait de l’ouvrir, il faillit lâcher un éclat de rire. Il s’était soudain souvenu de sa mère, puis de Ballesteros. C’est-à-dire que le fil de ses pensées avait été : sa mère, ses sœurs, la nécessité d’être protégé par quelqu’un et Ballesteros. Il avait été élevé par des femmes, il aimait les femmes, les femmes l’aimaient et il avait toujours entretenu des relations intenses avec le sexe féminin. Pendant son adolescence, les rendez-vous avec les filles avaient été innombrables. C’en était un. Cette fois pourtant, il ne s’agissait pas d’une fille mais de treize.
Et penser à tout ça lui avait rappelé Ballesteros. Il se demanda ce que dirait le bon et rationnel médecin de ce qui lui arrivait. Quelle sorte d’explication il inventerait pour ces treize choses étranges.
Quand l’écho oxydé de la porte acheva de se dissiper, il se nettoya les mains de deux tapes et se mit à examiner le lieu à la faible lumière qui parvenait de l’extérieur.
C’était une grande salle poussiéreuse, divisée en plusieurs sections par des cloisons effondrées, où régnait une ineffable odeur de cendre. L’endroit le moins indiqué pour un rendez-vous galant. Mais pas très approprié non plus pour les sabbats, dut-il reconnaître.
Il commença à la parcourir, se guidant à l’aide du mur de droite. En plus de la cendre, il flottait dans l’air une odeur de vieux excréments. Le son de ses pas sur les sombres gravats lui faisait penser à une chose grotesque, surréaliste, comme s’il avait marché sur les lits d’une maison de retraite en écrasant la poitrine des vieux qui se seraient plaints avec des râles. Mais il ne s’en souciait pas tellement non plus.
Le whisky aidait également à affronter les retraités invisibles.
Il décida de s’arrêter en un point intermédiaire. Le lieu était vaste, et elles ne lui avaient pas dit où précisément il devait attendre. Il pensa que n’importe quel endroit conviendrait.
Ses pieds se livrèrent à un minutieux inventaire, délimitant un quadrilatère approprié pour son postérieur : s’asseoir sur un excrément ne le dérangeait pas mais, malgré le whisky, il devina que c’en serait trop de terminer le sabbat aux urgences en se faisant poser des points de suture sur le derrière à cause d’une coupure due à un tesson de bouteille ou à du fil de fer. Il se laissa enfin glisser le long du mur, s’assit soigneusement par terre et s’appuya contre le mur. Il fut tout de suite pris de panique en pensant qu’il allait s’endormir. Mais non : il ne s’endormirait pas, malgré son état d’ébriété. Il était trop sur le qui-vive, trop effrayé, trop semblable à un enfant pendant la nuit des Rois de l’horreur.
Il jeta un coup d’œil sur le cadran lumineux de sa montre. Dans trente-cinq minutes, il serait minuit. Et elles seraient treize.
L’ombre arriva à pas lents. Elle observa la voiture de Rulfo garée devant la grille et déduisit la façon dont il était entré.
Elle s’approcha du véhicule et grimpa sur le capot.
Sous quelle forme vont-elles apparaître ? Sur des balais ? En limousine ? Sous forme de chats ? De rats ?
De la main gauche, il palpa l’imago dans la poche de sa veste sale. Il révisa le plan qu’il avait conçu : il leur remettrait la figurine en échange d’une sorte de pacte pour qu’elles préservent sa vie et celle de ses amis. S’il était vrai qu’elles ne pouvaient la lui prendre, alors il disposait d’une carte maîtresse dont il comptait faire bon usage.
A cet instant, il entendit un bruit. Sur sa gauche.
Il retint sa respiration et se retourna. La faible lumière de la lune qui entrait par les fenêtres ne lui permit pas de distinguer de choses étranges. Il s’agissait peut-être d’une forme de vie plus petite. Ou c’étaient peut-être elles. Mais il restait encore vingt minutes avant l’heure. Il se leva et attendit sans que rien d’autre se passât.
Non, il ne s’endormirait pas.
Quand il s’appuya à nouveau contre le mur, il entendit les pas, maintenant caractéristiques, et l’ombre se dressa devant lui comme une colonne de nuit solide.
— Qu’est-ce que tu fous là ?
— Tu as parlé dans ton sommeil. Hier, dans ta putain de maison, dans ton putain de sommeil… Je ne dormais pas et je t’ai entendu. J’ai essayé de te réveiller, mais je n’y suis pas arrivée. Je n’avais jamais vu personne faire des cauchemars de ce genre, je te le jure. En te voyant trembler, crier, et tout ça, j’ai pensé… Eh bien, j’ai pensé que tu avais fait pipi au lit, ou que c’était moi. Alors je t’ai entendu dire que cette nuit tu irais à un rendez-vous… Je ne sais pas avec qui tu pouvais bien parler ou tu croyais parler, mais ne t’embête pas à me le dire… J’ai eu la frousse et je me suis tirée vite fait. – Elle mit le bout de son index entre ses dents et y prit un bout de peau dans un geste typique. Rulfo comprit que le corps de Susana était encore plus gorgé de peur et d’alcool que le sien. La si fragile toile d’araignée de clarté traçait des lignes sur son manteau rouge. Après, j’ai voulu savoir ce que tu comptais faire… Je suis revenue chez toi et je t’ai épié du coin de la rue… – Elle sourit nerveusement dans l’obscurité. Je me suis sentie comme dans un de ces jeux qu’on faisait avant, avec César… Je t’ai vu sortir furtivement, j’ai pris ma voiture et je t’ai suivi. Quand tu t’es garé là, j’ai continué sur la route pour que tu ne te doutes de rien. – Rulfo se rappela le véhicule isolé qu’il avait vu derrière lui. Je me suis garée plus loin et je suis revenue à pied… Pendant ce temps, je pensais… Je me suis rappelé ce qu’on avait fait hier et j’ai découvert la raison pour laquelle tu l’avais fait, pourquoi tu avais répondu à mes baisers et m’avais emmenée au lit… – Dans sa voix, il percevait maintenant une fureur glacée. Tu voulais que j’oublie votre affaire, c’est ça ? Tu voulais que je continue de croire qu’il s’agissait d’une simple dispute conjugale. Mais l’alcool, comme dit César, est… hagiographique… ? Je crois que c’est comme ça qu’on dit. L’alcool invente des histoires miraculeuses et des révélations. Et, cet après-midi, les gin tonics m’ont révélé votre magnifique plan… Maintenant, je sais que tout ce que vous avez fait depuis votre retour de Barcelone a été de tenter de me protéger. – Elle prononça ce dernier mot avec un mépris calculé, au milieu des vapeurs de gin, et recracha un petit bout de peau. Quels crétins, mon Dieu. Quels grands crétins vous êtes, vous les hommes…
— Tu n’aurais pas dû venir. Tu n’aurais pas dû me suivre jusqu’ici.
— Tu crois que ça m’intéresse, ce que vous complotez ? éclata Susana. Ses paroles éveillaient des échos diffus à l’intérieur de la salle. C’est un entrepôt vide, Salomón… ! Mais qu’est-ce que tu espères trouver dans ce putain d’endroit ? Vous êtes devenus fous, tous les deux ?
Soudain, Rulfo se sentit ridicule dans ce lieu sombre et poussiéreux qui sentait la fiente de rat. Ce n’était pas l’idée qu’il s’était faite de la rencontre décisive de sa vie. La sensation d’irréalité qu’il éprouvait depuis ces derniers jours l’envahit. Susana, avec son manteau rouge et son sillage parfumé, semblait être la voix de la logique, de la prose quotidienne : aucune sorcière ne pouvait affronter ça. A quoi s’attendait-il vraiment à minuit ?
Il se rappela alors Rauschen torturé dans la chambre vide.
Quelque chose lui disait que l’impossible pouvait survenir à tout moment, et qu’elle ne devait pas se trouver là quand cela aurait lieu.
A sa montre, les numéros scintillaient avec une terrible clarté : 11:57…
— Écoute-moi : tu vas tout de suite prendre la voiture et rentrer à Madrid. Tu m’entends… ? Tu vas partir. Va chez César, si tu veux, fais la paix avec lui, mais tire-toi !
— Tu m’effraies, affirma-t-elle.
— C’est ce que je veux.
11:58… Il scruta l’obscurité qui les entourait. Rien ne semblait avoir changé.
— Salomón… – La voix de Susana s’était adoucie. Tu veux savoir ? Je ne regrette pas de m’être disputée avec César… Je sais qu’il s’est laissé influencer par tes extravagances, mais je ne vais pas t’abandonner maintenant. Hier soir… quand on a fait… tout ce qu’on a fait… tu as eu un horrible cauchemar… Je ne crois pas aux sorcières, mais je sais qu’il t’arrive quelque chose de grave, et je ne vais pas te laisser seul… Je vais te dire un truc que tu ne sais pas : plusieurs amis m’ont parlé de toi ces dernières années… Ta fiancée… – Rulfo resta très calme, la regardant. Il lui est arrivé quelque chose, n’est-ce pas… ? Une chose très douloureuse, qui t’a atteint. Et cela t’a changé. Alors je ne vais pas te laisser seul. Tu peux chercher une excuse pour quand on constatera que le fantôme n’apparaît pas.
— Susana…
Il la prit dans ses bras sans presque songer à ce qu’il faisait. Il serra son corps contre le sien tandis qu’il la sentait sangloter. La mort de Beatriz l’avait-elle rendu enclin à se laisser guider par d’absurdes fantaisies sur les sorcières ?
— Je ne te laisserai pas… disait-elle. Je ne te laisserai plus jamais…
Un faible bip provenant de sa montre annonça que l’heure était venue. Encore enlacé à Susana, il regarda autour de lui, le visage marqué par la peur. Mais tout restait obscur et silencieux. On n’entendait que leur respiration. Si les dames rôdaient tout près, elles étaient aussi minces que les rayons de lune. Il prit le visage de Susana entre ses mains et lui sourit. Elle, les yeux brillants, lui rendit son sourire.
— D’accord. Voilà ce qu’on va faire. On va partir ensemble… On ira chez César, on lui parlera et… – Soudain, le visage de Susana resta rigide entre ses mains, son sourire s’effaça, ses yeux se perdirent dans ses paupières jusqu’à montrer le blanc des sclérotiques. Susana… ?
— Monsieur Rulfo, dit-elle alors avec une autre voix.
Rulfo sentit une brusque vague de frissons et recula. Il avait reconnu ce ton : c’était la houle pleine d’infinis échos avec laquelle la fillette lui parlait.
— Suivez-moi, monsieur Rulfo.
Le corps de Susana fit demi-tour, tremblant, les yeux battant des ailes sans pupilles, et elle commença à marcher lentement en chancelant comme si elle n’avait été qu’une poupée, ballottée d’un endroit à l’autre par une fillette gigantesque. Cela rappela à Rulfo la démarche du cadavre de Rauschen.
— Suivez-moi, répéta la voix.
Il avança derrière cette silhouette jusqu’au fond de l’entrepôt. Ce fut un trajet terrible et affolant. Alors il les vit. C’était aussi simple que ça.
Un cercle de femmes nues debout sur la désolation des décombres, se tenant par la main, immobiles dans l’obscurité.
Les contempler enfin dans la réalité ne le soulagea pas. Cela lui produisit, au contraire, une sensation d’impuissance, de vulnérabilité, comme s’il avait soudain compris que toute excuse était vaine : folie, cauchemar, mensonge. Elles étaient là, devant lui. Elles étaient réelles, comme les vers. Il n’y avait aucune solution.
Alors, en se rapprochant, il se rendit compte qu’elles n’avaient pas de visage ni de cheveux, et que leurs articulations étaient segmentées par des fentes aux bords tranchants. Il comprit que c’étaient des mannequins, des poupées grandeur nature, des figurines de vitrine sans vêtements ni perruques disposées en cercle à l’intérieur de l’entrepôt. Déconcerté, il se tourna vers Susana.
— Où êtes-vous ?
— En réalité, nous sommes ici, dit la voix, aussi vide d’expression que le visage dont elle émergeait. Mais la réalité est grande, monsieur Rulfo. Remettez-nous l’imago.
— Comment puis-je savoir que vous nous laisserez partir ?
— Remettez-nous l’imago, répéta la chose, et elle tendit sa paume ouverte.
— Non, dit Rulfo. Pas avant que tu abandonnes le corps de Susana et que tu la laisses partir.
Il entendit un battement de paroles. Un très doux vers (peut-être de Mallarmé, il ne parvint pas à l’identifier) se glissa vers lui comme un aspic, beau, français, ondulant. Avant qu’il eût pu se rendre compte de ce qui arrivait, la figurine en cire sortit à toute vitesse de sa poche et tomba dans la main de Susana, qui referma le poing. Rulfo fit un pas en avant, éperdu.
Tu ne peux pas me la prendre… Tu ne peux pas avoir l’imago si je ne te la donne pas !
— C’est vrai. – La chose qui parlait par la bouche de Susana ouvrit la main : une petite flamme brûlait la figurine. Mais ceci n’ est pas l’ imago.
A la lumière de cette flamme, Rulfo put distinguer la cire qui fondait.
Et, tandis que le monde se délitait entièrement pour lui, il contempla la figurine qui apparut dessous. en tout point semblable à un soldat en plastique.