Ce silence leur sembla bien pire que tout ce qu’ils avaient pu connaître jusqu’alors. Pâle comme la neige sur un cimetière, César fit deux pas en direction de la porte. Mais Rulfo le retint.

Je vous suggère de

— Attends, ne…

ne plus regarder, signor Milton.

Son ancien professeur répliqua une chose inintelligible ; une chose qui, si étrange fût-elle, n’avait rien à voir avec Rauschen mais avec la poésie. Ensuite, d’un geste violent, il écarta Rulfo de son chemin, s’approcha de la porte et la poussa. Rulfo soupçonna que ce n’était plus le destin de Rauschen qui importait à César : il voulait continuer à descendre, il souhaitait contempler l’abîme du bord, cet abîme d’où il lui avait parlé et, peut-être, s’y jeter tête la première.

 

Vide

 

Il le vit alors s’arrêter et regarder à l’intérieur de la pièce éclairée tout en portant la main à sa bouche pour réprimer un cri ou un vomissement, et il sut avec une certitude totale que contempler ce qui se trouvait au-delà, ce qui arrivait à Herbert Rauschen (dont le silence compact lui devenait presque plus insupportable que la vision de son cadavre animé) était une autre façon de mourir. Il se rendit cependant compte, aussi, que toute tentative de sa part d’éviter de regarder serait inutile.

Il était condamné

 

vide, obscurité

 

pour toujours, de même que César.

 

Vide. Obscurité.

— Écoute : on doit protéger Susana. Tu avais raison. On doit la protéger. J’inventerai quelque chose… Je lui dirai quelque chose qui lui fera du mal. Je l’obligerai à me quitter.

L’avion qui les emmenait à Madrid à l’aube était presque plongé dans l’obscurité. Les passagers en profitaient pour dormir avant d’affronter la ville, mais eux se sentaient incapables de fermer les yeux.

Ils ne pouvaient pas, car ils savaient que sous leurs paupières les attendait Herbert Rauschen.

Rulfo soupçonnait qu’il resterait éternellement là, dans l’obscurité organique de leurs pupilles, dans les recoins et les plis de leurs cerveaux, attendant chaque nuit l’instant définitif où le sommeil les vaincrait pour renaître, avec ses tristes gémissements et sa douleur de réprouvé, de condamné pour l’éternité.

— Tu avais raison… répéta César. On doit la tenir à l’écart de tout ça.

Assis à côté de Rulfo, un inconnu.

L’ex-professeur, l’ex-ami, l’ex-diable.

Le César qui jouait à Sade, qui s’amusait à blasphémer dans des cérémonies avec de la drogue et des couples interchangeables dans l’obscurité, qui souriait avec des flammes dans les yeux en se sentant "élu". Le César des mystères et des prodiges, à l’athéisme facile, au sadisme d’alcôve. Cet individu avait soudain disparu. L’homme qui était maintenant assis à côté de lui avait l’air exsangue des victimes qui défaillent à des moments inattendus : pendant l’amour, en pleine rue, en rentrant à la maison. Sur ses cheveux et son visage le temps avait lancé, d’un coup, la neige froissée de dix années supplémentaires.

— Et toi, qu’est-ce que tu vas faire ? demanda Rulfo.

César le regarda comme si la question lui semblait inexplicable.

— — Moi ? Comme toi, je suppose : tenter de me défendre… J’ai rapporté de chez Rauschen le CD où j’ai enregistré tous les dossiers que j’ai pu extraire de son disque dur. Le châtiment auquel on l’a condamné… Ce terrible châtiment, c’est la preuve, ça doit l’être, qu’il est devenu un danger pour elles… Pourquoi ? Je vais essayer de le découvrir. Je trouverai peut-être la façon de… Je ne sais pas… J’essaierai

d’être une épine dans le pied, bien que je ne croie pas qu’elles s’en soucient tellement… – Sa voix s’affaiblit, devint presque un murmure. Ce ne sont pas des êtres humains, Salomón. J’ignore si elles en furent un jour, mais elles ont perdu cette qualité. Elles peuvent être très belles et danser sous le soleil de Toscane, mais ce ne sont pas des femmes, ni des hommes, ni des choses vivantes…

— Que sont-elles ?

César sembla considérer gravement cette question.

— Des sorcières, murmura-t-il. On pourrait peut-être les appeler ainsi. Elles n’ont rien à voir avec le culte du diable, mais il se peut que ce nom les définisse avec exactitude. "Muses" me semble plus terrifiant. Non, non… – Il secoua la tête de gauche à droite, avec force. Je ne peux penser à elles comme à des "muses"… Et pourtant… maintenant je suis sûr que la poésie nous a trompés…

La voix de la chef de cabine annonça qu’ils approchaient de Madrid, mais ni César ni Rulfo ne la crurent. Pour eux, cette information était erronée. Ils n’approchaient de nulle part : ils restaient dans l’obscurité, dans l’espace irrespirable.

Ils contemplaient toujours Rauschen debout dans cette piscine carrelée. Et ils voyaient les ciseaux et les bistouris se détacher comme des tiges de ses jambes et les hématomes et les blessures se refermer jusqu’à disparaître. Ses os recrachaient les clous qui les transperçaient et les orifices se refermaient derrière eux. Son cœur battait à nouveau, le sang coulait et s’évacuait par le siphon, et la peau se refermait sur le sang comme une écoutille au-dessus de la houle. La langue coupée revenait à sa base dans la bouche avec des mouvements de couleuvre. Les poumons, avec un souffle de tourbillon de feuilles mortes, respiraient à nouveau. Et Herbert Rauschen, après l’impénétrable silence de sa énième mort, retrouvait la voix et pouvait, enfin,

gémir

il regagnait son lit et s’étendait sur le dos avant de plonger dans la rigidité du nouveau jour.

Ce n’était pas la première fois qu’elles le torturaient, ils l’avaient compris soudain. Ce n’était pas la première fois qu’elles le tuaient.

Plongé dans le désespoir, Rulfo avait tenté de faire quelque chose, mais César l’avait empêché de placer l’oreiller sur le visage du vieil homme. "Tu ne pourras pas le tuer, lui avait-il dit. C’est-à-dire, si, tu l’asphyxieras… et le vers de Milton le fera revivre, encore et encore, tu ne comprends pas ?"

Encore et encore. Avec la conscience. Avec le courage. La sensibilité de chacune des cellules. Prêtes à être dévorées à nouveau.

Que ressent-on quand un vers vous détruit sans limites ?

— La poésie nous a trompés, poursuivit César de sa voix atone. Pense à des enfants qui joueraient avec un missile sans savoir à quoi il sert. Ils diraient par exemple : "Quelles belles couleurs il a." A partir de ce jour, ils construiraient des objets semblables. Ils continueraient à ignorer le danger réel qu’il représente, mais cela ne les dérangerait pas. Bien au contraire, ils trouveraient merveilleux de jouer avec de si jolies machines. – Il fit une pause. L’avion amorça sa descente. Les enfants s’appelèrent, entre autres, Virgile, Dante, Shakespeare, Milton, Hôlderlin, Keats… Elles les voyaient jouer et les encouragèrent à continuer… parce que, soudain, l’un de ces engins fonctionnait… Et l’enfant qui l’avait fabriqué ne le savait pas… Oui, même mon grand-père les intéressa, sans doute… Les vers de pouvoir doivent-ils être les plus esthétiques, les meilleurs… ? Non. Nous travaillons avec la mort chaque fois que nous faisons de la poésie. Nous flirtons avec l’horreur chaque fois que nous parlons… Des paroles et des paroles dites au hasard. Imagine combien : celles d’un fou, celles d’un enfant, celles d’un acteur au théâtre, celles d’un criminel, celles de sa victime… Des paroles formant la réalité… Des sons qui peuvent détruire ou créer. Un tapis de sons, un monde de sons où la poésie constitue le plus grand pouvoir… Que se passerait-il si toi ou moi étions capables de contrôler ce monde si fragile, Salomón… ? Cela revient presque à nous demander ce qu’il se passerait si nous devenions des dieux. Et c’est ce qu’elles sont. – Une légère secousse leur indiqua qu’ils avaient atterri. La voix de César, cependant, resta dans l’air un instant de plus. Tu sais quoi… ? Ceux qui croyaient que la poésie était un don des dieux avaient raison…

Le rendez-vous avait lieu dans trois jours, mais il ne le lui avait pas dit. Il lui avait même laissé entendre, en le quittant à l’aéroport, qu’elles ne s’intéresseraient peut-être plus à lui. Mais il savait que César ne l’avait pas cru.

Il passa le reste du samedi enfermé dans son appartement. Dans l’après-midi, il se mit au lit la bouteille de whisky à la main, tout en se levant à plusieurs reprises, titubant, pour fouiller dans la poche de sa veste et s’assurer que la figurine s’y trouvait toujours. Il ne s’en séparait jamais : il pensait que c’était la seule chose qui. pouvait le sauver.

Elles ne pourront la récupérer que si nous la leur remettons.

Et s’il ne le faisait pas ? Et s’il l’utilisait comme monnaie d’échange pour obtenir de ces créatures qu’elles le laissent en paix ? Qui plus est : s’il n’allait pas au rendez-vous ?

Elles vont nous tuer. Mais elles prendront leur temps.

Que ressent-on quand un vers vous détruit sans limite ?

Et s’il rejoignait Raquel et qu’ils fuyaient ensemble en emportant l’imago avec eux ? Et s’il les menaçait de détruire la figurine ? Mais combien de temps pourrait-il résister ainsi ?

Ce ne sont pas des êtres humains. Ce sont des sorcières.

Il porta à nouveau la bouteille à ses lèvres. Le monde prenait une agréable couleur ambrée.

Si tu vas à ce rendez-vous, elles te tueront.

Et s’il se battait ? Et s’il leur opposait de la résistance ? Et s’il les affrontait ? Mais, mon Dieu, comment ? Un vers quelconque pourrait le laisser sans défense. Pourquoi Lidia Garetti ne l’aidait-elle pas maintenant ?

Rauschen. Ses recherches. Ce qu’il avait peut-être découvert, la raison pour laquelle il avait été condamné à ce tourment… César le lui avait dit : leur seule possibilité était de trouver la même chose que Rauschen, mais de mieux l’utiliser. Maintenant, tout dépendait du fait que son vieux professeur pût trouver une piste dans ces dossiers.

Il ferma les yeux avec espoir.

 

Il s’agissait certainement d’une clinique privée. Ses portes en verre étaient flanquées de deux petits arbres qui ressemblaient à des sapins de Noël et s’ouvraient sur ordre silencieux d’une cellule photoélectrique. Rulfo les franchit et entra dans le vestibule. Une autre silhouette entra en même temps. Il regarda dans cette direction et se vit lui-même reflété dans un grand miroir. Il constata qu’il se trouvait complètement nu, mais cela ne l’étonna absolument pas. Je suis en train de rêver, se dit-il.

Il arriva dans le fond du vestibule et choisit un couloir. Il s’arrêta devant la porte de la chambre n° 13 (le numéro était écrit dessus). Il l’ouvrit.

C’était une petite pièce. La lumière provenait d’un lieu indéterminé du faux plafond. Il n’y avait ni meuble ni aucune décoration. Il faisait froid. Un froid étrange, glacé, qui augmenta quand il eut fait quelques pas. Pourquoi cette chambre, nue comme lui, lui causait-elle tant d’appréhension ? Il se douta que cela ne provenait pas uniquement de la température, mais il ne put remarquer une autre raison évidente. Elle était vide et ne semblait pas menaçante.

Un miroir fixé au mur renvoyait son image. Il se frotta les bras, et le Rulfo du mercure l’imita. Des nuages de vapeur jumeaux sortirent de leurs bouches.

Il s’approcha du miroir et se plaça si près du verre, qu’à un moment donné son haleine effaça ses propres traits avec une buée de platine pur. Il retint sa respiration, et la tache de brouillard se réduisit mais, après elle, ce ne fut pas son visage mais celui de Lidia Garetti qui apparut. Elle portait la robe tubulaire à revers fuchsia de son portrait et l’araignée dorée brillait dans la douce ondulation qui séparait ses petits seins.

— Le patient de la chambre n° 13 le sait, dit-elle, regardant fixement Rulfo. Ses yeux bleus dégageaient une telle lumière qu’ils semblaient faire partie du verre.

— Lidia… – Rulfo tendit la main. Ses doigts ne palpèrent pas de peau mais l’obstacle impénétrable d’une surface vitrée.

— Le patient de la chambre n° 13, répéta-t-elle, en reculant. Cherche-le.

— Attends… ! Qu’est-ce que tu veux dire… ? Lidia Garetti s’éloignait dans l’obscurité, au fond du miroir.

Soudain, Rulfo comprit qu’elle aurait souhaité rester et être plus explicite, mais quelque chose l’en avait empêchée. Une présence qui se trouvait là, dans son dos, dans la chambre.

La crainte s’accrocha à ses muscles. Il avait tellement peur qu’il ne pouvait tourner la tête. Il se sentait incapable de regarder derrière lui. Il y a quelqu’un. Le patient de la chambre n° 13. Derrière moi.

 

un sanglot

 

Il sentit alors comme si une main lui avait touché l’épaule avec des doigts glacés.

 

Un violent sanglot.

 

Il se retourna et vit ce qu’il y avait derrière lui.

 

Un violent sanglot.

Il se trouvait dans sa chambre. La bouteille de whisky à moitié vide avait roulé à terre.

Il ne douta absolument pas que cela n’eût été qu’un rêve, pas plus que la maison avec un péristyle ne l’avait été.

Lidia Garetti lui avait envoyé un nouveau message.