CHAPITRE XXXI
TOUTES LES ESCOUADES RENTRÉES A BORD RETOUR EN
NOUVELLE-ZÉLANDE
Le Nimrod rallie les quartiers d’hiver. – Sans nouvelles du groupe du Sud. – Harbord et ses compagnons en péril. – La prévision de Mackintosh. – Vers la Terre Adélie. – Les adieux aux quartiers d’hiver. – Retour en Nouvelle-Zélande. – Une journée merveilleuse.
Le 11 Février, le Nimrod, ayant à bord l’escouade du Nord, rallie les quartiers d’hiver où il débarque Mawson. Les seuls habitants de la station à cette date sont Murray, Priestley, Mawson, Day et Roberts. Aucune nouvelle n’est encore parvenue du groupe du Sud, et le détachement envoyé pour le ravitailler n’est pas encore de retour. Le navire mouille la plupart du temps derrière la Langue du Glacier, poussant de temps à autre une pointe jusqu’à la hutte de la Discovery, pour surveiller le retour des absents. Le 20 février, on apprend que l’escouade de ravitaillement est restée à la pointe de la Hutte, sans avoir vu le groupe du Sud. La température baisse et les blizzards deviennent plus fréquents.
Mes instructions portaient que, si nous n’étions pas de retour le 25 février, on devait débarquer à la pointe de la Hutte un détachement avec un attelage de chiens, lequel partirait à notre recherche le 1er mars. Le 21 février, Murray et le capitaine Evans commencèrent les préparatifs pour le débarquement de cette escouade de secours. Le Nimrod se rendit d’abord au cap Royds pour embarquer Mawson. J’avais exprimé le désir que le commandement du groupe lui fût offert. Immédiatement, il accepta cette nouvelle mission. Ce détachement était exposé à passer un second hiver dans l’Antarctique, le navire ne pouvant attendre son retour. Bien que la perspective ne fût pas engageante, les volontaires ne manquèrent pas. Une fois ces arrangements terminés, la plupart des membres de l’Expédition débarquèrent pour achever l’emballage du matériel et tenir tout paré pour le départ. Le Nimrod était mouillé sous la Langue du Glacier, quand j’arrivai à la pointe de la Hutte avec Wild, le 28 février. Après mon débarquement avec le groupe de secours pour aller chercher Adams et Marshall, le navire se rendit au cap Royds pour y prendre ceux de nos camarades qui y étaient encore, ainsi que des collections et des vivres.
Le Nimrod, mouillé près du rivage, mit deux canots à l’eau. Le seul point convenable pour embarquer, situé à proximité du navire, était une falaise de glace peu élevée dans la baie Backdoor. Du haut de cet escarpement il fallut descendre tous les bagages dans les embarcations à l’aide de cordes !
Une forte brise gênait la manipulation des colis ; enfin, vers 6 heures du matin, le 2 mars, il ne restait plus à embarquer que les hommes et les chiens. La descente des chiens un à un dans les canots fut naturellement très lente ; pendant cette opération, le vent tourna au blizzard, tandis que la mer commençait à lever. Les vagues ayant profondément érodé le pied de la falaise de glace, sa partie supérieure se trouvait par suite en surplomb. Une première embarcation, conduite par Davis, réussit à regagner le Nimrod sans accident. La seconde, dirigée par Harbord, lourdement chargée de douze hommes et d’une quantité de chiens, n’eut pas la même chance. Elle était arrivée à quelques mètres à peine du bord, lorsqu’un aviron se brisa.
A ce moment, le Nimrod est obligé de prendre le large pour éviter d’être drossé sur les rochers. Une tentative pour lancer une bouée de sauvetage au canot échoue. Pendant quelque temps, Harbord et ses compagnons sont en péril : la hauteur de la mer les empêche de sortir de la baie, et la corniche de glace surplombante leur interdit l’approche du rivage. L’embrun soulevé par la tempête les recouvre d’une carapace de glace et ils ont les mains gourdes, à moitié gelées. Après une heure de lutte, le vaillant équipage parvient à saisir une ligne amarrée à une ancre, mouillée à quelques mètres de la falaise et que les hommes demeurés sur la côte tiennent tendue de toutes leurs forces. La situation est encore très critique ; néanmoins tous les canotiers et les chiens peuvent être hissés au haut de la falaise avant que l’embarcation ne soit engloutie. Des boissons brûlantes les attendent à la station ainsi qu’un bon feu. Presque tout le matériel de couchage a été embarqué et la température est très basse dans la maison ; mais c’était déjà beaucoup que tout le monde fût sauvé.
Le lendemain matin 3 mars, un vent piquant souffle. Le Nimrod, qui est allé s’abriter derrière la Langue du Glacier, revient au cap Royds. La houle est encore forte, mais on trouve à l’abri du cap un nouvel embarcadère, et bêtes et gens peuvent être définitivement amenés à bord. Le navire retourne alors à son ancrage de la Langue du Glacier, pour y attendre le retour du groupe de secours.
Vers 10 heures, cette nuit-là, Mackintosh arpentait le pont du navire en causant avec quelques camarades. Tout à coup il s’arrête, en proie à une vive agitation, et s’écrie : « Je sens que Shackleton est arrivé à la pointe de la Hutte. » Et il exprime de suite le désir que le navire soit mis en route vers ce point ; mais personne ne prend au sérieux sa prédiction.
Dunlop lui conseille alors, puisqu’il est si sûr de son fait, de grimper dans le nid de corbeau pour voir s’il aperçoit un signal quelconque. Immédiatement, Mackintosh monte et il découvre alors notre signal lumineux à la pointe de la Hutte. Le navire se dirige aussitôt vers la cabane et y arrive à minuit. Le 4 mars, à 2 heures du matin, l’Expédition tout entière se trouvait réunie à bord, saine et sauve.
Il n’y avait pas de temps à perdre si nous voulions essayer d’achever notre tâche. La saison était très avancée et l’état de la glace inquiétant ; toutefois grand était mon désir de tenter avec le navire une exploration à l’est, vers la Terre Adélie, afin de dresser la carte de la côte dans cette direction. Donc, aussitôt que tous les membres de l’Expédition furent embarqués, je donnai l’ordre de faire route vers le nord. Très certainement, d’ici quelques heures, la mer dans ces parages sera prise ; quoique j’aie prévu l’éventualité d’un second hivernage, nul de nous ne sourit à cette possibilité.
Tout d’abord je veux doubler le cap Armytage afin de recueillir les échantillons géologiques et le matériel qui a été laissé à la pointe Pram ; l’approche de vastes bancs de glace venant du sud me fait craindre que le navire ne soit pincé pendant quelques heures. Je décide donc d’aller abriter le Nimrod sous la Langue du Glacier, dans l’espoir que le vent de sud, qui amène cette glace, cessera, et que nous pourrons alors aller chercher le dépôt. Nous sommes au 4 mars, 2 heures du matin. Mes compagnons et moi allons alors prendre un repos bien gagné et dont nous avons grand besoin.
Le 4, à 8 heures du matin, nous redescendons le sound Mc Murdo. De la jeune glace se forme à la surface de la mer, qui est maintenant calme. Nous n’avons pas de temps à perdre si nous voulons nous échapper.
Le Nimrod est amené tout contre la pointe Pram, et je montre à Mackintosh la position du petit dépôt sur le versant de la colline. Immédiatement il part avec quelques hommes, tandis qu’un autre groupe se dirige vers la rookery des phoques, afin d’essayer d’y capturer un de ces animaux que, la nuit précédente, nous avons observé, et qui nous a paru intéressant. Ce phoque est, soit une nouvelle espèce, soit la femelle du phoque de Ross. C’est une petite bête, longue de 1 m. 40 environ, avec une large bande blanche s’étendant, de la gorge à la queue, sous le ventre. Si nous avions eu des couteaux, la nuit précédente, nous l’aurions expédiée. Il fut impossible de retrouver la trace de cet animal ; aussi bien, comme la mer commence à geler derrière nous, je fais rappeler tout le monde à bord, dès que le dépôt est embarqué, et le Nimrod reprend la marche vers le nord.
Une brise de sud souffle bientôt. En passant devant nos quartiers d’hiver, nous montons tous sur le pont pour les saluer d’un triple hourrah et regarder une dernière fois ce lieu où nous avons passé tant de jours heureux. Notre maison n’était certes pas un palais ; durant notre séjour nous y avons supporté maints inconvénients, pour ne pas dire maintes privations ; mais elle a été notre home pendant une année dont le souvenir ne s’effacera jamais de nos mémoires. Notre petite communauté y avait vécu en harmonie, et, en somme, très agréablement. Souvent, au cours de nos explorations, son souvenir nous apparaissait comme une sorte de ville sainte, vers laquelle se tournaient nos espérances et nos rêves. C’est avec un véritable sentiment de tristesse que nous voyons cette petite maison s’effacer dans le lointain ; tous, nous caressons l’espoir de pouvoir y revivre des journées de lutte à l’ombre du majestueux Erebus.
Je laisse aux quartiers d’hiver des vivres en quantité suffisante pour quinze hommes pendant un an. Les vicissitudes de la vie dans l’Antarctique sont telles que cet approvisionnement pourra être très utile à une expédition ultérieure. La maison a été fermée et la clef pendue extérieurement à un endroit où elle pourra être aisément trouvée. A l’intérieur j’ai déposé une lettre faisant connaître sommairement nos travaux et donnant quelques informations de nature à intéresser les explorateurs qui viendront à passer par là. Les approvisionnement laissés à la station comprennent du pétrole, de la farine, des confitures, des légumes secs, des biscuits, du pemmican, du plasmon, des allumettes, des conserves de viande, du thé, du cacao, et les objets d’équipement nécessaires. Si une expédition a, dans l’avenir, à faire usage de notre maison, elle y trouvera le nécessaire.
Le vent fraîchissant toujours, le Nimrod fait route, couvert de toiles et avec toute la vitesse que peut développer sa machine. Cette agitation de la mer nous est très favorable en présence de la rapidité avec laquelle la jeune glace épaissit ; avec cela, des masses éparses de vieux pack se trouvent sur notre route. Désirant recueillir un dépôt d’échantillons géologiques qui a été laissé par le groupe du Nord sur l’île du Dépôt, je fais venir dans l’ouest. Le vent forçant toujours et les glaces devenant de plus en plus épaisses, à mesure que nous approchons de la côte, je renonce à ce projet. Autour de l’île il n’y a aucun abri et le moindre retard pourrait avoir de très graves conséquences. Par suite, je donne l’ordre de reprendre la pleine mer.
Poussés par un bon vent arrière, le 6 mars, nous sommes au large du cap Adare. Je veux passer entre les îles Balleny et le continent et essayer ensuite de suivre la côte à partir du cap Nord vers l’ouest, afin d’examiner les relations entre la Terre Victoria et la Terre Adélie. Aucun navire n’a encore réussi à pénétrer à l’ouest du cap Nord ; un pack considérable a arrêté toutes les tentatives dans cette direction. La Discovery s’est glissée entre les Balleny et a navigué dans une région que les cartes représentent comme occupée par la Terre Wilkes. Peut-être cette terre existe-t-elle plus au nord ou plus au sud ?
Nous longeons le pack, qui devient très épais. Bien que nous n’ayons pas réussi à faire tout ce que j’avais espéré, nous avons la satisfaction de pousser le Nimrod jusqu’au 166° 14’ de longitude est par 69° 47’de latitude sud, point qui n’a pas encore été atteint. Le 8 au matin, au delà du cap Nord, nous découvrons une ligne de côtes s’étendant d’abord dans le sud, puis dans l’ouest sur plus de 45 milles. Nous en relevons les divers points, tandis que Marston dessine le profil de cette terre. Nous sommes trop loin pour en prendre des photographies, mais les esquisses exécutées par le peintre de l’Expédition montrent très clairement le caractère de cette côte. Le professeur David la considère comme l’extrémité septentrionale du plateau antarctique. La côte semble formée de falaises, découpées au loin par de rares baies.
La route vers l’ouest est entièrement fermée ; de plus, la jeune glace, se forme entre le pack de l’année précédente et la terre ; nous courrons donc le risque d’être emprisonnés l’hiver dans un endroit sans grand intérêt. Nous nous dirigeons alors vers le nord, le long de la lisière du pack, en venant dans l’ouest le plus possible, vers les îles Balleny. J’espère encore qu’il nous sera possible de les doubler et de découvrir la Terre de Wilkes. La navigation est singulièrement difficile ; parfois, étroitement serré de tous côtés, le navire peut à peine se mouvoir.
Finalement, le 9 mars, vers minuit, il devient nécessaire de nous diriger franchement vers le nord. De ce côté la banquise nous ferme également la route, et nous réduit à l’immobilité.
La situation semble fort compromise, quand nous découvrons un canal d’eau libre. Dans l’après-midi du 10, nous nous trouvons dans des eaux assez dégagées ; de temps à autre il faut donner de vigoureux coups de bélier pour passer au travers des delts de pack. C est le dernier effort et bientôt nous atteignons la mer libre.
La traversée jusqu’en Nouvelle-Zélande fut rapide et le 22 mars, nous jetions l’ancre à l’embouchure de la rivière du Seigneur, sur la côte méridionale de l’île Stewart. Je ne gagnai pas de suite un port, voulant faire parvenir à Londres une relation sommaire de l’Expédition, avant d’affronter les assauts énergiques des reporters.
Ce fut pour nous tous une journée merveilleuse. Depuis plus d’un an, nous n’avions vu que des rochers, de la glace, de la neige et la mer. Depuis ce temps aucune végétation n’avait réjoui nos yeux et aucun chant d’oiseau n’avait charmé nos oreilles. Nous avions accompli notre tâche, mais nous avions été privés de la plupart de ces accessoires qui font la vie digne d’être vécue. Il faut avoir passé une période de sa vie dans les « sombres et mornes solitudes qui gardent le Pôle », pour comprendre ce que les arbres et les fleurs, le gazon ensoleillé et les ruisseaux gazouillants représentent de joie pour une âme humaine.
Nous débarquons sur la plage, puis, comme des enfants, nous allons gambader dans la forêt.
Je ne voulais pas envoyer des câblogrammes de la baie de la Demi-Lune (Halfmoon-Bay) avant une certaine heure préalablement fixée. En attendant, nous nous ébattons sur le sable de la plage, prenons des bains de mer et grimpons aux arbres. Nous allumons du feu et faisons le thé sur la grève. Pendant que nous mangeons, les wekas, ces curieux oiseaux qui ne peuvent voler et qui n’existent qu’en Nouvelle-Zélande, sortent du fourré et viennent nous demander leur part de festin. Ces étranges oiseaux, au long bec, au plumage brun, aux yeux vifs et curieux, n’ont aucune peur des hommes. Leur familiarité nous semble comme l’accueil aimable de cette terre qui nous a toujours traités avec une si franche cordialité. Du haut des arbres descendent les notes claires et harmonieuses des autres oiseaux ; il ne nous manque plus que des nouvelles des nôtres pour que notre bonheur soit complet.
Le lendemain matin, à 10 heures, nous entrons dans la baie de la Demi-Lune. Je me rends aussitôt à terre pour expédier mon câblogramme. C est, en vérité, une chose étrange de voir de nouvelles figures sur le débarcadère après quinze mois de solitude. De retour à bord, je fais mettre le cap sur Lyttelton, le port d’où nous sommes partis le premier jour de l’année précédente. Nous y arrivons le 25 mars dans l’après-midi.
La population de la Nouvelle-Zélande qui s’intéresse tout particulièrement à l’exploration antarctique, nous aurait certainement accueillie avec joie, quel qu’eût été le résultat de nos efforts. Lorsqu’elle connut la nouvelle de ce que nous avions réussi à faire, son enthousiasme éclata en manifestations empreintes de la plus profonde et de la plus vraie sympathie.
Aussitôt que le Nimrod fut entré dans le port, nos amis le prirent pour ainsi dire d’assaut, et, lorsque notre petit vapeur accosta, il fut instantanément couvert d’une foule si dense qu’il devint presque impossible d’y faire le moindre mouvement. On me tendit alors de grands paquets de lettres et de câblogrammes. Tous ceux qui me sont chers allaient bien, le monde était satisfait de notre œuvre, et il semblait qu’il ne dût plus y avoir jamais pour nous que du bonheur dans la vie.