CHAPTIRE VII
UN BLIZZAR – LE DEPART DU NIMROD
Le nimrod envahi par la glace. – Vingt-cinq degrés en dessous de zéro en été – Nos approvisionnements enfouis sous 1m. 80 de glace. – Seuls sur le continent antarctique. – Extraction des approvisionnements enfouis sous la glace. – Provision de viande fraîche pour l’hiver.
18 février. – Vers 5 heures, la neige commence à tomber, accompagnée d’une légère brise de nord. Durant les grains, le temps se couvre complètement et le vapeur disparaît derrière les tourbillons. Aussi je donne l’ordre aux canotiers qui transbordent le charbon d’attendre toujours une éclaircie avant de pousser du navire.
A 6 heures, tandis que la baleinière prend à bord un nouveau chargement, tout à coup la brise vire au sud-est, en fraîchissant très rapidement. Au plus vite, on hisse l’embarcation sur les pistolets et le Nimrod s’éloigne de la côte, en traversant plusieurs grosses masses de glace. Au passage, l’hélice heurte un de ces blocs, heureusement sans dommage. Une demi-heure plus tard éclate un furieux blizzard, poussant un effroyable chasse-neige. Dans toutes les directions, la terre est complètement masquée.
Le Nimrod fait aussitôt route au sud, vers la glace fixe. Mais contre ce vent furieux et une mer très haute et très courte, il n’avance guère. Pour économiser le charbon, je fais prendre la cape sous vapeur, sachant bien toutefois que nous dérivons dans le nord.
Toute la nuit, la tempête fait rage. Pendant les grains, la vitesse du vent atteint 160 kilomètres à l’heure. Les crêtes des lames, coupées par la brise, retombent sur le pont et sur le gréement en une pluie d’embruns qui se congèlent immédiatement ; en même temps, l’étrave et les flancs du navire sont ceinturés d’une épaisse couche de glace. Bientôt, à leur tour, les caisses et les traîneaux qui se trouvent sur le pont sont enveloppés d’une gangue solide.
La température tombe à -17°, 8. Si intense est le froid que l’officier de quart, après s’être servi de son sifflet pour donner des ordres, a toutes les peines du monde à le décoller de ses lèvres.
19 février. – A 8 heures, le vent est encore plus terrible que la veille. Dans la matinée, le thermomètre marque – 26°, 8 et se maintient ensuite à – 24°, 4.
Bien qu’agité de mouvements violents et saccadés, le Nimrod est relativement stable, étant donnés l’état de la mer et son arrimage incomplet. Cette assiette est due pour une part à ce qu’il y a quelques jours, les mâts de perroquet ont été dépassés.
Dans les bonds du navire, le gouvernail sort de l’eau à chaque instant, et reçoit ensuite le choc des vagues qu’il transmet à la roue. Tellement violentes sont ces secousses qu’elles renversent le timonier. Pour éviter le retour de cet incident, deux hommes sont placés à la barre. Un moment, une accalmie se produit et les lames battent moins rudement le gouvernail. Alors nous avons à faire face à une autre difficulté. Le puits, n’étant plus aussi fréquemment rincé, se remplit de glace ; par suite, il devient impossible de faire tourner la barre. Pour la dégager, un homme s’arme alors d’un long croc en fer et gratte les dépôts qui se forment autour du gouvernail.
Aucune vue au delà d’un rayon de quelques mètres. Tout à coup, à travers les tourbillons de neige, on distingue sous le vent un énorme iceberg arrivant droit sur nous ; par bonheur, le gouvernail est paré à manœuvrer et le choc fatal peut être évité.
L’ouragan dura quatre jours.
De temps à autre, une éclaircie permet d’apercevoir à droite et à gauche des bouts de côte, mais, leurs sommets demeurant cachés par les nuages, nous ne pouvons repérer notre position.
Le 21, vers minuit, tandis que le navire abat, une énorme lame déferle sur lui. Tous les dalots sont obstrués par de la glace ; l’eau, ne trouvant plus d’issue pour s’écouler, commence à geler sur le pont déjà couvert d’une couche de glace de plus de 0 m. 30. Une telle surcharge menace de transformer le Nimrod en une baille flottante. Les manœuvres qu’entoure une gaine de glace formée par la congélation de l’embrun, seraient alors toutes confondues en un même bloc solide. Pour nous débarrasser de cette eau, une mesure énergique s’impose, et, à coups de hache, nous lui ouvrons des issues à travers le bastingage.
La température est d’une vingtaine de degrés en dessous de zéro. Pendant cette nuit, aux approches de la côte est de l’île Ross, la surface de l’eau est couverte d’une pellicule d’un jaune brun, provenant des masses énormes de neige que le vent a enlevées sur les montagnes et qu’il a jetées à la mer. Dans une certaine mesure, cette pellicule empêche les lames de briser. Sans cette protection inattendue, l’embarcation de tribord aurait été enlevée.
Il est difficile de comprendre comment la mer peut devenir aussi haute dans un golfe relativement étroit comme le sound Mc Murdo. La brise est aussi forte que lors des tempêtes qui nous ont assaillis après le départ de la Nouvelle-Zélande ; toutefois, les vagues n’atteignent pas d’aussi grandes dimensions que celles de l’océan Austral, qui ont toute la rondeur terrestre pour se former.
A 2 heures du matin, le ciel s’éclaire. Quoique le vent soit toujours fort et souffle par rafales, sa violence paraît cependant épuisée.
En dépit de nos efforts pour nous maintenir en place, la tempête et le courant nous ont fait dériver à plus de 30 milles dans le nord. Dès que la mer tombe, nous revenons dans le sud et bientôt je débarque au cap Royds.
J’éprouve un véritable soulagement en apercevant la maison encore debout. Si la baraque est solide, en revanche elle n’est guère chaude. Bien que le poêle ait brûlé nuit et jour, il n’a pas donné la moindre chaleur. La construction est, il est vrai, inachevée ; le plancher n’est encore recouvert d’aucun tapis et les fenêtres sont simplement fermées par des masques. La défectuosité du poêle peut entraîner des conséquences singulièrement graves ; de cet appareil dépend, en effet, non pas seulement notre confort, mais notre existence même. Pendant la tempête, la cabane avait tremblé de la base au faîte ; si elle n’avait été dans une situation protégée, elle aurait été mise en pièces.
Au débarcadère principal, les effets du blizzard ont été terribles.
Plus trace de nos colis. Tout d’abord nous croyons caisses, ballots et charbon simplement ensevelis sous des amas de neige. Toute différente est la situation. Sous la poussée de l’ouragan qui fouettait en plein cette partie de la côte, des nappes d’embrun ont été jetées à plus de 400 mètres dans l’intérieur, et, en retombant, se sont congelées sur nos bagages.
Les approvisionnements se trouvent ainsi enfouis sous une carapace de glace, épaisse de 1 m. 50 à 1 m. 80. Peut-être, pour dégager le dépôt de cette gangue, des semaines de travail seront-elles nécessaires ? Peut-être aussi l’eau salée a-t-elle détérioré les fourrages et le contenu des caisses qui ne sont pas étanches ? Notre charbon est également recouvert d’une couche de glace. Ici cet accident a eu d’heureux résultats ; grâce à l’enveloppe qui enferme le combustible, le vent n’a pu emporter le menu. Plus tard nous extrairons les approvisionnements de ce toit cristallin ; pour le moment il importe avant tout de débarquer le reste de la provision de charbon, afin que le Nimrod puisse reprendre la mer vers la Nouvelle-Zélande. Grâce au dévouement de tous, cette opération est terminée le 22, vers 10 heures du soir.
Notre stock de charbon, réduit par la consommation du Nimrod pendant les allées et venues des dernières semaines, n’est que de 18 tonnes environ. La plus stricte économie sera donc nécessaire.
Au dernier canot nous confions nos lettres, et, à 10 heures du soir, nous voyons le Nimrod virer vers le nord. Poussé par un bon vent, il s’éloigne rapidement…
Les derniers liens qui nous rattachent au monde civilisé se trouvent définitivement rompus. Devant cette réalité, un instant, nous nous sentons le cœur serré. L’été prochain, nous recevrons des nouvelles ; mais jusque-là, combien rude et périlleuse sera la tâche que nous nous sommes imposée. Mais nous n’avons pas de temps à perdre en vaines réflexions.
Le navire parti, nous commençons par prendre une bonne nuit de repos. Le lendemain matin, nous nous mettons à dégager les approvisionnements de leur gangue de glace, puis les transportons près de nos quartiers d’hiver. Il est nécessaire que nous ayons tout à proximité, pour pouvoir prendre ce dont nous aurons besoin ; de plus, les caisses serviront à doubler les murs de l’habitation, afin de nous protéger contre le vent et le froid.
Le dégagement des colis exigea l’emploi du pic et de la barre. Ce conglomérat de caisses et de glace ressemblait à un gâteau aux amandes et l’extraction des caisses présentait autant de difficultés que si l’on eût voulu isoler les amandes de la pâte qui constitue cette pièce de pâtisserie. Quelquefois, en retirant un colis, on avait la chance de pouvoir sortir ensuite assez facilement un autre placé à côté ; le plus souvent, ce n’était qu’à coups répétés de pioches et de masses que l’on arrivait à un résultat.
Brocklehurst, grand amateur de chocolat, s’attaqua au sauvetage d’une boîte contenant, croyait-il, cette excellente denrée. Une fois la caisse sortie de la glace, afin de la mettre à l’abri de nouvelles mésaventures, notre camarade l’emporte lui-même à la maison. Là, il rencontre le professeur David qui, au premier regard jeté sur le colis, reconnaît une de ses caisses d’instruments scientifiques, que jusque-là il avait cherchée en vain. A la vue de ses instruments, le savant ne se tient pas de joie. La satisfaction de Brocklehurst est moindre. La pensée d’avoir contribué au sauvetage du matériel scientifique ne le dédommage pas de sa déconvenue.
Quatre jours d’un dur labeur furent nécessaires pour extraire la majeure partie des approvisionnements débarqués à la baie de la Porte-de-la-Façade, et ensuite pour les mettre en sûreté auprès de l’habitation.
Dix jours après le départ du navire, tout notre matériel, jusque-là épars en divers dépôts sur la côte, est rassemblé autour de la station, sauf le charbon. Entre temps, nous avons abattu une centaine de pingouins et les avons enterrés sous un amas de neige. Avec les moutons que nous ont donnés les fermiers de la Nouvelle-Zélande, notre provision en viande fraîche pour l’hiver est suffisante.
Finalement, le 28 février, l’organisation des quartiers est en grande partie achevée et nous pouvons commencer l’exploration de leurs environs immédiats.