CHAPITRE X
EQUIPEMENT DES TRAINEAUX – PONEYS ET CHIENS
DÉTAILS DE CONSTRUCTION DES TRAINEAUX. – APPAREIL DE CHAUFFAGE ET vaisselle. – Tente et sacs de couchage. – Costume de l’explorateur polaire. – Le chapitre des chapeaux. – L’alimentation en expédition. – Mort de quatre poneys. – Intelligence des poneys et des chiens. – Dressage des chiens.
Je compléterai maintenant les indications générales données sur notre outillage au début de ce livre.
Le plus important article de l’équipement d’une expédition polaire est le traîneau. Le modèle dont nous nous sommes servis est le résultat de nombreux et longs perfectionnements. Rappelons à ce sujet que les modifications les plus essentielles et les plus pratiques qui ont abouti au type actuel, si excellent à tous les points de vue, sont l’œuvre de Nansen. L’expédition de la Discovery avait des traîneaux de 2 m. 10,2 m. 70,3 m. 30, et, 3 m. 60. D’après l’expérience acquise au cours de cette première exploration, celui de 3 m. 30 me parut le meilleur à tous les points de vue. J’en pris néanmoins plusieurs autres de 3 m. 60, destinés à être tirés par les poneys.
Un bon traîneau doit posséder deux qualités qui semblent incompatibles : il doit avoir des montants et des traverses très rigides, et en même temps être suffisamment souple pour pouvoir épouser toutes les inégalités du sol, de telle sorte qu’au passage des sastrugi, par exemple, la tension ne se répercute pas sur l’ensemble de l’appareil. Quand un véhicule bien construit file sur une surface bossuée, il semble avoir une allure ondulatoire comme celle du serpent. Atteindre cette souplesse sans nuire à la solidité, c’est le point délicat de la construction. A cet égard, les nôtres nous donnèrent toute satisfaction. Les patins, larges de 0 m. 10, étaient en noyer d’Amérique, fendu dans le sens du bois et non pas scié. Ce procédé de fabrication permet d’obtenir une grande flexibilité. Avant d’être employés, les bois furent soumis à un examen minutieux, et tous ceux qui ne parurent pas de première qualité furent rejetés.
En marche, il importe de faire glisser le véhicule dans le sens des fibres du bois ; la différence qui se manifeste dans le rendement de la traction, suivant que l’on observe ou non ce principe, est très appréciable. Le châssis doit être peu élevé au-dessus de la neige, afin de diminuer les chances de chavirement sur les terrains accidentés. Une hauteur de 0 m. 15 suffit généralement et c’est celle qui fut donnée à nos traîneaux. Les montants de nos traîneaux ne traversaient pas les patins, et étaient simplement coincés dans des trous ménagés à leur partie supérieure et assujettis par des lanières passant dans des œillères. Les entretoises étaient fixées au moyen de merlins et de courroies et liées aux montants par de petites pièces en fer, les seules parties absolument rigides des appareils. Si le constructeur a été habile et si les procédés employés pour assembler les diverses parties sont bons, après le passage d’un obstacle, le traîneau doit reprendre sa forme normale.
Les montants portaient deux longerons ayant une section d’environ 6 centimètres carrés ; ils étaient reliés entre eux par des barres transversales solidement fixées au moyen de courroies extra-solides ; le tout constituait la plate-forme destinée à porter les bagages. L’avant était formé par une pièce de bois recourbée en demi-ellipse et dont les extrémités étaient reliées à celles des patins et aux montants de la partie antérieure. Cette disposition permet d’attaquer facilement les accidents de terrain et empêche l’avant du traîneau d’enfoncer dans la neige. L’arrière était également légèrement relevé. Aux deux extrémités du traîneau était fixé un anneau, formé par la réunion de deux cordes solidement attachées autour des premiers montants, et dans lequel passait le trait principal. Quand les traîneaux avancent en file indienne, le halage est singulièrement plus facile si les véhicules emboîtent la trace de celui qui marche en tête.
Avec une charge de 300 kilos, un traîneau de 3 m. 30 donne le maximum de rendement comme vitesse et comme facilité de halage. Pendant la période du débarquement, les nôtres ont porté sans dommage jusqu’à 450 kilos. A la suite de ma première campagne dans l’Antarctique, les patins en métal m’avaient paru complètement inutiles ; aussi, cette fois-ci, je n’emportai que quelques minces plaques d’acier, destinées à être mises en place dans la traversée des zones dépouillées de neige ou des surfaces de glace rugueuse.
Sur les véhicules, les charges étaient assujetties au moyen de courroies attachées aux supports.
Le fourneau et son bouilleur constituent un second article d’équipement d’une importance vitale. C’est également à la merveilleuse ingéniosité de Nansen que l’on doit l’excellent fourneau à essence connu sous le nom de Primus et qui est aujourd’hui adopté par tous les explorateurs polaires. Son rendement est très élevé, si bien qu’en procédant avec économie, quatre litres et demi d’essence suffisent pour chauffer les trois repas quotidiens de trois hommes pendant dix jours. Ce résultat provient en grande partie de la disposition judicieuse du bouilleur. Le nôtre se composait d’un récipient en aluminium, tout d’une pièce, dans lequel s’en trouvait un second, de forme annulaire, pour permettre à l’air chaud de circuler autour. A l’intérieur de ce second récipient était placée la marmite centrale destinée aux aliments. Ces trois pièces se plaçaient sur un plateau concave en aluminium au-dessus de la lampe. Avec cet appareil, environ 92 pour 100 de la chaleur fournie par le foyer se trouvent utilisés. C’est là un point capital quand il faut emporter l’essence sur les traîneaux. Par des froids de 40°à 45°en dessous de zéro, une demi-heure suffisait pour fondre la neige ou la glace placée dans le bouilleur, et qui généralement possédait la température de l’air, en même temps que pour chauffer suffisamment le repas. Fourneau et récipient ne pesaient pas plus de 6 kilos 3/4. En route, on plaçait dans le bouilleur la vaisselle, consistant en gamelles et en cuillers. Chacun de nous avait deux gamelles en aluminium, qui s’emboîtaient l’une dans l’autre ; l’une destinée au thé ou au cacao et, à cet effet, munie d’anses, l’autre aux aliments épais.
En expédition il était inutile de laver la vaisselle ; avec nos appétits voraces, les cuillers étaient soigneusement léchées et les gamelles raclées à fond.
Le matériel culinaire décrit, passons à l’habitation. Les escouades d’exploration étant généralement fortes de trois hommes, nos tentes furent établies pour loger cet effectif. Elles étaient en coton fin Willesden, avec une bordure inférieure d’un tissu plus épais sur laquelle on entassait de la neige pour assurer la fermeture de l’abri au niveau du sol. Elles étaient dressées sur cinq montants en bambou, longs de 2 m. 55, réunis au sommet par une chape. La porte, que l’on prenait soin de tourner toujours contre le vent, était close par une manche en Burberry avec une fermeture intérieure. Afin que les sacs de couchage ne fussent pas en contact direct avec la neige, un plancher en toile imperméable Willesden recouvrait le sol. Ces tentes, très solides, résistèrent aux plus violents blizzards et n’éprouvèrent jamais aucune avarie.
Contrairement à l’opinion générale, dans les régions polaires, les fourrures ne sont pas du tout nécessaires, sauf pour les chaussures, les gants et les sacs de couchage.
L’expérience que j’ai acquise pendant mes deux expéditions dans les régions antarctiques, dont le climat est beaucoup plus terrible que celui de l’Arctique, est à cet égard probante. Nos sacs, comme je l’ai déjà indiqué, étaient en peau de jeune renne, la meilleure pelleterie pour cet usage, en raison de sa toison courte et épaisse. Le terme sac est très exact. C’est, en effet, un sac profond dans lequel on s’introduit par une ouverture ménagée à l’extrémité supérieure et que l’on ferme par-dessus soi au moyen d’une langue assujettie par une courroie. Dans cet abri, on peut dormir plus ou moins bien, suivant la température.
Le costume généralement adopté pour les excursions consistait en épais vêtements de dessous Jaeger, en un pantalon de gros drap pilote, une veste pyjama Jaeger, le tout recouvert par un bourgeron et un pantalon en Burberry. Nous portions des gants de laine, et, pardessus des moufles en fourrure, et, aux pieds, des mocassins lapons renfermant plusieurs paires d’épais chaussons en laine. Quoique très léger, le tissu Burberry ne laisse passer ni le froid ni le vent ; de plus, sur toutes les autres étoffes il a l’avantage d’arrêter complètement la poussière de neige que les blizzards chassent devant eux. Pendant l’hiver, plusieurs d’entre nous portèrent simplement un pantalon en Burberry par-dessus leurs caleçons, sans sentir le besoin d’un second pantalon en drap.
Les avis sont très partagés concernant le meilleur modèle de coiffure.
Le plus fréquemment on porte une casquette de voyage munie d’un passe-montagne et complétée par un cache-nez très épais et très haut, afin de protéger le menton et les oreilles. Par les temps de blizzard on enlevait le cache-nez ; on plaçait par-dessus le bonnet de laine, on en passait un second en Burberry, garni d’un rabat boutonné sur les vêtements. La coiffure et les moufles en fourrure étaient solidement fixées à une bande enroulée autour du cou pour permettre de les quitter momentanément, sans craindre de les perdre. Ainsi équipé, on peut braver le froid dans les circonstances ordinaires. Si la température est très basse ou s’il souffle une brise assez fraîche, les explorateurs doivent sans cesse surveiller mutuellement leur figure pour pouvoir découvrir de suite les premiers symptômes de congélation. En pareil cas, dès qu’une plaque blanche apparaît sur le visage de son voisin, une action énergique et rapide s’impose.
De l’outillage passons à l’alimentation. Après une marche de cinq heures par une basse température, vous avez un appétit dont le commun des mortels ne peut se rendre compte. A cet égard, l’explorateur a lui-même des surprises. En effet, après avoir fini sa ration, il se sent aussi affamé que s’il n’avait rien mangé. On a beaucoup écrit sur l’alimentation dans les régions polaires ; la relation de l’expédition de la Discovery par le capitaine Scott ayant pour ainsi dire épuisé la matière, inutile de revenir sur ce sujet. Pour le choix des approvisionnements destinés aux escouades d’exploration, guidé par l’expérience de ma précédente campagne, je me suis attaché à ne prendre que des denrées renfermant le maximum de principes nutritifs. En expédition, la cuisine n’est pas précisément variée, mais un appétit ouvert n’y regarde pas de si près. En pareille circonstance, ce que l’on désire avant tout, c’est la quantité ; or, c’est justement ce que l’on ne peut emporter, si l’on veut aller loin. Le repas terminé, ou une heure après au plus, vous vous sentez aussi affamé qu’auparavant ; vous avez, en revanche, la maigre consolation de savoir que les aliments absorbés contiennent en quantité suffisante les principes nutritifs nécessaires.
Nos menus, en exploration, comprenaient principalement du pemmican dont j’ai donné plus haut la composition. Nos biscuits étaient plus épais que le modèle habituel et additionnés de 24 pour 100 de plasmon, une préparation lactée, qui les rendait plus nourrissants et en même temps moins cassants que les articles ordinaires. Dans notre ration quotidienne, le biscuit entrait réglementairement pour 450 grammes, mais pendant les expéditions vers l’extrême sud et vers le Pôle magnétique, cette quantité fut singulièrement réduite, une fois que les vivres commencèrent à manquer. En route, nous prenions du thé aux deux déjeuners et du cacao au dîner. Le sucre étant un aliment hydrocarboné de premier ordre, la ration en comprenait 150 grammes par homme. Nous emportâmes également du chocolat, du fromage et de la farine d’avoine.
Aux quartiers d’hiver, notre ordinaire était plus varié qu’en excursion.
L’expédition de la Discovery entreprit la première reconnaissance à grand rayon qui ait été exécutée sur la Barrière. Lorsque le bâtiment quitta l’Angleterre, on croyait généralement, même dans les cercles géographiques, que cette mission ne pourrait accomplir à terre que de courtes excursions et qu’elle exécuterait sur mer ses principales opérations. Quoi qu’il en soit, toutes les mesures avaient été prises pour effectuer un débarquement. Le capitaine Scott disposait d’excellents traîneaux et de tout l’outillage nécessaire ; mais, comme moyen de traction, il n’avait que vingt chiens. Sur la Barrière, ces animaux ne rendirent pas du tout les services qu’on en attendait. La connaissance que j’acquis alors de ce glacier me suggéra l’idée d’employer des poneys de Sibérie ou de Mandchourie comme bêtes de trait. Dans ces pays d’Asie, m’avait-on raconté, existe une race de petits chevaux très vigoureux et très résistants, que les indigènes attellent à des traîneaux et font travailler par de très basses températures. Sur une piste difficile, m’assurait-on, un poney de Mandchourie tire une charge de 550 kilos, à raison de 35 à 45 kilomètres par jour. D’aucuns prétendaient même que ces animaux pouvaient haler jusqu’à 800 kilos, mais cela me parut exagéré. C’était une entreprise hasardeuse que d’amener des poneys de l’extrême-nord dans la zone tropicale et ensuite de leur faire accomplir une traversée de plus de 2000 milles (3700 kilomètres) sur une mer tempétueuse, à bord d’un très petit bateau. Mais le jeu en valait la chandelle, car, comparé au chien, le poney donne un rendement de beaucoup supérieur.
Un mois après notre débarquement au cap Royds, nous eûmes le malheur de perdre quatre poneys. Trois d’entre eux moururent pour avoir absorbé du sable sur la plage où nous les avions mis au piquet dès notre arrivée. J’avais oublié de leur donner du sel ; or, le sable volcanique qu’ils piétinaient ayant une saveur salée due aux embruns, les chevaux en avalèrent à diverses reprises. Tous en mangèrent ; quelques-uns, en ayant sans doute absorbé plus que les autres, tombèrent malades. Nous ne savions à quelle cause attribuer le dépérissement de nos animaux jusqu’à ce qu’une autopsie eût été pratiquée. L’estomac de Sandy, le premier cheval qui mourut, renfermait plusieurs livres de sable ! Dès lors, les survivants furent attachés sur un autre terrain, et les soins les plus attentifs furent prodigués aux deux malades, mais sans pouvoir empêcher un dénouement fatal. Le quatrième poney que nous perdîmes fut victime de la voracité naturelle à ces animaux ; ayant découvert des copeaux qui avaient servi à l’emballage de produits chimiques, il les dévora et fut empoisonné, comme le révéla l’autopsie.
La disparition d’une partie de notre cavalerie était une lourde perte. Nous ne possédions plus que quatre poneys, Quan, Socks, Grisi et Chinaman. Tous les survivants avaient des robes blanches ou légèrement colorées ; les animaux à robe noire avaient, au contraire, succombé.
Pendant l’hiver, nous veillâmes sur nos chevaux avec la plus vigilante attention. Tous les jours nous les menions à la promenade. Au début de l’hivernage, nous allions sur les collines voisines de la station ; la plage de sable, où ils aimaient à se rouler, était aussi fréquemment le but de nos sorties ; le retour s’opérait par le lac Bleu et par la baie de Derrière-la-Porte. Quelquefois, pour changer, on gravissait les premières pentes neigeuses de l’Erebus. Plus tard, lorsque l’absence de lumière interdit d’aventurer les chevaux sur des terrains accidentés, nous leur fîmes prendre de l’exercice de long en large sur le lac voisin du baraquement.
Pendant ces promenades, les conducteurs apprirent à connaître le caractère de leurs élèves. Ces poneys, en général plus rusés et plus intelligents que les chevaux ordinaires, mettaient tout en œuvre pour arriver à leurs fins. Quan était le plus grand diable de la bande. Son plaisir favori était de ronger sa longe et de s’attaquer aux balles de fourrage entassées derrière lui. Dans la pensée de mettre un terme à, ses méfaits, nous remplaçâmes la longe par une chaîne, mais alors il se plut à l’agiter contre le mur de la maison, comme s’il eût pris plaisir à troubler notre sommeil. Ces animaux rongeant les cordes, nous les attachâmes dans l’écurie à un câble en fil de fer. Que fit alors Quan ? Il le tendait en arrière le plus possible, puis le lâchait brusquement. Ce choc du câble contre les plaques de tôle qui recouvraient le mur de la maison devant lequel les stalles étaient placées, produisait un vacarme épouvantable. On essaya alors d’un autre système : on enferma la tête de Quan dans une musette. Quelques heures après, le poney l’avait trouée et recommençait de plus belle son manège. Quand vous arriviez à l’écurie pour arrêter le cours de ses exploits, immédiatement votre colère tombait devant l’air intelligent du délinquant ; il vous regardait fixement d’un œil souriant, en ayant l’air de vous dire : « Eh bien ! je vous ai encore joué un tour ! » Pour obtenir le calme, notre seule ressource fut d’entraver Quan avec une chaîne. Ce poney avait, lui aussi, mangé du sable, il en était même très friand, et dehors nous devions toujours veiller à ce qu’il ne happât pas au passage quelques cailloux volcaniques.
Gris pommelé, Grisi était le plus beau de la bande et celui qui se présentait le mieux. Très méchant à l’égard de ses camarades, il dut être installé dans un box particulier ; avec cela, il ruait dès qu’on l’approchait. Grisi devint encore plus nerveux pendant la nuit hivernale, bien que l’écurie fût constamment éclairée par une lampe. Socks était également une jolie petite bête, en même temps très dure à l’ouvrage. Quant à Chinaman, il avait pour caractéristique principal un air désagréable et maussade.
D’après ce que m’avaient dit des Sibériens, je pensais que les poneys pourraient passer l’hiver sans abri. Après le premier blizzard, je dus renoncer à cette idée et entreprendre de suite la construction d’une écurie.
Toutes les deux heures, le veilleur de nuit passait l’inspection du quartier de cavalerie ; si, dans l’intervalle, il entendait des bruits suspects, immédiatement il devait aller voir ce qui se passait. Quelques mois plus tard, ces précautions devinrent superflues. Nos jeunes chiens s’étant installés avec les chevaux, dès qu’un poney s’échappait, immédiatement ils aboyaient furieusement et donnaient l’alarme. Une nuit, Grisi s’étant détaché et ayant décampé au grand galop, la meute se mit à ses trousses jusqu’au Parc de la Verdure et là fit cercle autour du fugitif jusqu’à ce que Mackay arrivât à l’appréhender. Au retour, toute la troupe canine suivait fièrement le déserteur, comme si elle eût conscience d’avoir accompli son devoir.
Nos neuf chiens, cinq femelles et quatre mâles, furent très prolifiques. Avant le milieu de l’hiver, leur nombre s’était déjà augmenté de neuf unités ; plusieurs autres naissances eurent lieu ensuite, malheureusement suivies de décès. Chez ces chiennes, l’instinct maternel était très inégalement développé. Ainsi, tandis que Gwendoline ne prenait aucun soin de sa progéniture, une autre bête allaitait non seulement ses propres petits, mais encore un appartenant à cette mère coupable, le seul survivant d’une nichée dont l’indifférence de Gwendoline avait déterminé la mort. Aucun des chiens nés aux quartiers d’hiver n’atteignit la taille de ceux qui virent le jour à bord, pendant la traversée de la Nouvelle-Zélande à la Terre Victoria. Faut-il voir dans ce fait une influence climatique, ou un caractère atavique ? Je ne puis me prononcer.
Les chiens adultes étaient toujours à l’attache pour les empêcher de chasser les pingouins et les phoques et, en second lieu, pour éviter les batailles. Deux de mes meilleures bêtes étaient ennemies jurées, et, dès quelles le pouvaient, elles se jetaient l’une sur l’autre. Un jour, au bruit du combat, les jeunes chiens et quelques femelles arrivèrent au galop et se rangèrent en cercle autour des lutteurs, suivant avec le plus vif intérêt les incidents de la bataille. Selon toute vraisemblance ; ces luttes étaient livrées pour s’assurer les faveurs des belles.
Nos chiens animaient les quartiers d’hiver et, par leurs ébats, égayaient les promenades. D’autre part, les soins que réclamaient les jeunes constituaient un passe-temps, et l’observation de leurs caractères nous amusait. Un de ces animaux aimait la société et la chaleur du poêle ; aussi guettait-il toujours la porte de l’habitation, et, dès qu’il la trouvait ouverte, immédiatement il se précipitait à l’intérieur. Un autre avait coutume de suivre Priestley, quand il allait creuser des trous à travers la glace. Pendant la durée de l’opération, la bête restait couchée près de l’orifice. En récompense elle recevait généralement un biscuit, quand notre camarade, au lieu de revenir déjeuner à la maison, prenait son lunch en plein air.
Tous les jeunes chiens étaient blancs, ou du moins auraient été blancs s’ils n’avaient eu la mauvaise habitude de se coucher tous les soirs dans la boîte où nous vidions les cendres chaudes du poêle. Lorsque le temps était froid, ils recherchaient la lumière et la chaleur de l’écurie ; si, au contraire, le thermomètre marquait seulement 17°en dessous de zéro environ, ils préféraient dormir en plein air dans la boîte à ordures ou dans des caisses vides. Souvent nos amis éprouvaient à leurs dépens la vérité de l’apophtegme ancien :
Such are the perils thats environ
The man who meddles with cold iron 17.
Fréquemment, en effet, nous entendions un hurlement de détresse. C’était un de nos élèves qui, en voulant atteindre quelques débris laissés au fond d’une vieille boîte de conserves, avait la langue figée au fer-blanc par la gelée.
Les jeunes chiens montaient une garde vigilante, non seulement autour des poneys, mais encore de leurs congénères adultes. Dès qu’un chien à l’attache s’échappait, immédiatement toute la bande folâtre le poursuivait et, par ses jappements nous donnait l’éveil. Une fois que les plus âgés des jeunes furent enchaînés à leur tour, les plus petits les surveillèrent ensuite avec la même attention. Après des mois de liberté, ce fut un coup terrible pour cette troupe joyeuse, lorsqu’elle fut enchaînée. Les premières séances de dressage au traîneau furent singulièrement laborieuses. Les bêtes se couchaient et refusaient d’avancer. A force de patience, nous pûmes cependant les habituer à tirer et les employer ensuite autour des quartiers d’hiver. Une de nos excursions favorites était le cap Barnes, situé à environ 3 kilomètres et demi du baraquement. Ordinairement les attelages accomplissaient en une heure ce trajet aller et retour.
J’étais revenu de l’expédition de la Discovery très prévenu à l’égard des chiens comme bêtes de trait. Aussi n’en avais-je emmené que pour le cas où les poneys nous manqueraient. Ne possédant plus que quatre chevaux, je dus envisager l’éventualité d’employer la meute sur la Grande-Barrière. Le récit des expéditions de Peary montre que, dans les régions arctiques, les chiens peuvent parcourir de grandes distances très rapidement. Une fois, les attelages de l’explorateur américain ont couvert 145 kilomètres en vingt-trois heures. Ce parcours fut évidemment accompli, soit sur de la glace de mer unie, soit sur une surface glacée dépourvue d’accidents. Un tel exploit, en tout cas, eût été impossible sur la Grande-Barrière, tantôt hérissée de sastrugi, tantôt couverte de neige molle. Comme bêtes de trait, nos chiens nous réservèrent une surprise agréable. Leurs ascendants avaient pourtant quitté la région polaire depuis 1899, et eux-mêmes n’avaient jamais affronté auparavant ni les rigueurs du climat polaire, ni les marches sur la glace. L’un de nos animaux avait été chien de berger, et, de son ancien métier, avait conservé l’habitude de rassembler ; quand il sortait avec ses camarades, il les poursuivait toujours pour les grouper. Aussi bien, la meute semblait fuir la société de ce gêneur.
Après notre première tentative avec l’automobile sur la banquise, nous fîmes ultérieurement plusieurs essais sur la côte, par une température de -23°. Si le moteur fut toujours mis en marche très facilement, en revanche les roues motrices nous donnèrent de gros ennuis ; elles enfonçaient dans la neige et tournaient sans avancer. En revanche, sur le sol dépouillé de neige, la voiture marchait parfaitement, même sur les pentes très raides ; aussi fut-il décidé qu’on modifierait ultérieurement les roues. Si l’auto avait pu rouler sur la Barrière, toutes les difficultés de mon entreprise eussent été écartées, car certainement on eût pu effectuer des étapes de 160 kilomètres.