CHAPITRE XV
EXCURSIONS DE PRINTEMPS

Difficultés des excursions au printemps. – Reconnaissance préliminaire de la Grande-Barrière. – La hutte de la Discovery. – État de la neige sur la Grande-Barrière. – 44 degrés en dessous de zéro. – Transport d’approvisionnements à la pointe de la Hutte. – École d’exploration ANTARCTIQUE. – VlTESSE d’ÉCOULEMENT d’un GLACIER. – Une ÉTAPE DE 37 KILOMÈTRES.

 

Après le solstice d’hiver, dès que les premières lueurs de l’aube, présage du retour du soleil, paraissent. Nous commençons les préparatifs de la campagne de printemps. Le plus tôt possible, il importe d’établir un dépôt de vivres dans le sud, en prévision de la marche vers le Pôle. Je voudrais l’installer à 160 kilomètres au moins de nos quartiers. Cette expédition nous permettra, en outre, de connaître l’état de la neige sur la Barrière en vue de l’emploi de l’automobile et servira à entraîner mes collaborateurs au pénible travail du halage des traîneaux. Cela est d’autant plus nécessaire que, si plusieurs de nous ont déjà la pratique de l’Antarctique, la plupart ne possèdent aucune expérience de la marche et du camping sur la neige ou sur la glace, par de très basses températures. Grâce aux exercices réguliers auxquels ils ont été soumis, et aux soins dont ils ont été entourés, les poneys sont maintenant en forme. Néanmoins, je ne les emmènerai pas dans les expéditions préliminaires. A quoi bon, sans nécessité, exposer nos précieux chevaux, alors qu’ils sont à peine suffisants pour le grand voyage vers le sud, d’autant qu’un froid intense et un temps toujours incertain, rendent très pénibles les excursions au printemps. Donc, pendant ces marches, nous halerons nous-mêmes les traîneaux.

Le Pôle, que nous nous proposons d’atteindre, est situé à 1415 kilomètres de nos quartiers d’hiver. Pendant le court été antarctique sera-t-il possible de couvrir cette distance aller et retour ? Pour éviter d’être pris par les glaces, le Nimrod ne pourra demeurer ici, après la fin de février. D’autre part, nos traîneaux ne peuvent porter plus de trois mois de vivres. Aussi bien, je fixe le départ pour le sud au 28 octobre. Avant, ce serait exposer les poneys au froid terrible des nuits ; par suite, il ne servirait de rien de partir tôt ; les chevaux pourraient être mis hors de service, avant d’avoir couvert une bonne distance. De plus, le halage déterminant une abondante sudation chez ces animaux, par des basses températures ils se trouveraient exposés à des refroidissements dangereux pendant les haltes.

Le 12 août, je me mets en route, accompagné du professeur David et de B. Armytage. Ultérieurement, l’un et l’autre doivent prendre la direction d’escouades d’exploration, le premier vers le Pôle magnétique, le second dans les montagnes de l’Ouest.

Le soleil n’a pas encore reparu et le froid est très intense ; mais l’expérience acquise pendant l’expédition de la Discovery a prouvé que, même dans ces conditions, une expédition est possible.

Ce n’est pas, je dois l’avouer, sans regrets que nous quittons notre petite maison chaude et bien éclairée, pour affronter des températures très basses et une demi-obscurité. Ce sentiment est, il est vrai, tempéré par la satisfaction que j’éprouve à entrer en campagne.

Nous avons des vivres pour une quinzaine et 13 litres 5 de pétrole, le tout chargé sur un traîneau. 4 litres 5 d’huile suffisent pour trois hommes, pendant dix jours, dans les circonstances ordinaires. En cas de besoin, nous trouverons d’ailleurs des approvisionnements à la pointe de la Hutte. Nous emportons trois sacs de couchage pour un homme. Les sacs pour deux ou trois personnes sont plus chauds, leurs habitants pouvant se réchauffer mutuellement ; en revanche, ils offrent le grave inconvénient d’exposer une escouade entière à un mauvais sommeil, si un seul de ses membres est agité. Le soleil ne devant pas apparaître avant une dizaine de jours, nous avons endossé des vêtements très épais.

Au départ, le poney Quan tire notre traîneau. Arrivé au glacier situé au sud du cap Barne, à 8 kilomètres environ de la station, le ciel devenant menaçant, je le renvoie pour ne pas l’exposer à une tempête. Après cela nous halons nous-mêmes nos bagages. A mesure que nous avançons, le temps devient de plus en plus mauvais et par suite la marche de plus en plus lente. A 6 heures du soir, nous campons près de la crevasse engendrée par la marée sur la face sud de la Tête-de-Turc. Malgré un froid d’environ -40°, nous dormons profondément.

Le lendemain matin, 13 août, après avoir traversé une large crevasse produite par une pression de la glace au nord de l’île de la Tente, nous nous dirigeons vers la Langue du Glacier. Sans difficulté, nous atteignons le sommet de cette digue par une pente de neige douce qui le relie à la banquise. Le dépôt établi par le Nimrod en ce point est en parfait état. Nous déjeunons sur le versant sud de la Langue, puis regagnons facilement la banquise. De ce côté, comme sur la face nord, s’ouvre une énorme crevasse. Elle est due à ce que la marée soulève davantage la glace de mer que cet appareil glaciaire et par suite détermine un décollement entre les deux masses.

Epuisés par le halage du traîneau auquel nous ne sommes pas encore habitués, nous devons nous arrêter à 6 Km 500 de la pointe de la Hutte, au nord du Roc-du-Château. Le thermomètre marque environ -43°. Par une pareille température, le maniement d’ustensiles en métal n’est ni facile ni agréable. Chaque contact occasionne une morsure de la gelée. Certaines personnes possèdent, il est vrai, une peau douée de propriétés particulières ; tel est le cas du professeur David qui peut toucher casseroles et fourneau sans dommage.

La lueur crépusculaire ne produisant aucune ombre, les aspérités de la glace demeurent invisibles ; aussi très nombreuses sont les chutes pendant cette marche.

Le 14 au matin seulement, nous atteignons les anciens quartiers d’hiver de la Discovery. J’éprouve un véritable plaisir à revoir ces lieux où j’ai vécu plus d’un an.

Voici le trou creusé dans la glace pour nous procurer les blocs nécessaires à l’approvisionnement en eau douce. Les traces des pics et des pelles sont encore très nettes sur ses bords. Voici plus loin une vieille caisse à moitié recouverte de glace. Je me souviens encore des circonstances dans lesquelles elle fut jetée par-dessus bord. Autour de la cabane, gisent des débris de toutes sortes : des peaux et des squelettes de phoques, des ossements de pingouins.

 

Nous montons ensuite à la Brèche d’où apparaît la seule nappe d’eau existant près de la pointe de la Hutte, une simple mare en comparaison des lacs du cap Royds. Au point de vue des études zoologiques et biologiques, l’emplacement de notre station est bien préférable à celle des quartiers d’hiver de la Discovery. Par la Brèche nous découvrons la Barrière, la longue route blanche que nous suivrons prochainement. Cet inconnu m’attire ; il me tarde de partir pour dissiper les mystères du Pôle.

 

De là, nous gagnons le sommet de la colline du Cratère. La présence de traces glaciaires très nettes à son point culminant indique que, lors du maximum de la glaciation, ce relief, élevé de 335 mètres, a été entièrement recouvert. Ensuite nous grimpons le long de l’arête vers le Roc du Château, sur une distance de 6 Km 4 dans la direction du nord, afin d’examiner la constitution géologique de ce massif. Après quoi, nous descendons à la hutte de la Discovery pour y prendre un solide repas et nous y préparer à l’excursion projetée sur la Barrière.

 

Cette cabane ne m’a jamais paru ni gaie, ni agréable, alors qu’elle était animée par le va-et-vient d’un nombreux équipage ; combien plus triste elle est maintenant après un abandon de six ans ! C’est un véritable capharnaüm dépourvu de propreté. Le sol est jonché de charbon mêlé à des débris de toutes sortes, avec, le long des murs, de gros tas de neige, tandis que dans un coin sont empilées des caisses de biscuits et de boîtes de viande, de thé et de café.

 

Pas moyen de se chauffer ; le poêle a été emporté lors de l’évacuation. Nous commençons par nettoyer un coin et, avec les caisses de conserves, construisons un réduit. Cette hutte sera le magasin général de l’expédition du Sud, et cela pour deux raisons. Au cas d’une débâcle soudaine dans le sound, il deviendrait très difficile de transporter du cap Royds à la Barrière les approvisionnements nécessaires à notre groupe. En second lieu, cette cabane se trouve à 32 kilomètres plus au sud que nos quartiers d’hiver.

Le lendemain matin (15 août), nous partons à 9 heures. Après avoir traversé la nappe de glace unie qui recouvre le port d’hivernage, nous doublons le cap Armytage, entouré de crevasses et de monticules de pression, ce qui indique un mouvement récent dans le front de la Barrière. 4 Km 8 plus loin, nous passons de la banquise sur ce grand glacier. Poursuivant dans le Sud, nous couvrons, en huit heures, 18 kilomètres depuis la pointe de la Hutte. La surface de la Barrière est généralement ferme, mais en certains endroits, gondolée de sastrugi et, dans d’autres, couverte de neige molle. Un pareil terrain ne me semble guère propice à l’emploi de l’automobile. Comme nous en avons déjà fait l’expérience, la machine ne peut parcourir sur la neige molle que quelques mètres au plus ; elle ne nous sera donc pas ici d’un grand secours. Le degré de consistance de la neige varie de kilomètre en kilomètre ; or, il serait trop long de changer les roues de l’auto, chaque fois que la nature de la piste change elle-même.

Quoique le temps soit beau, le froid est très intense. A 6 heures du soir, le thermomètre marque : -44°. Cette basse température transforme le pétrole en un liquide visqueux et blanchâtre. Dans la nuit, le thermomètre descend encore plus bas. Nous ne pouvons fermer l’œil, gênés par l’humidité dont les sacs sont pénétrés, une fois que nos corps les ont réchauffés.

Le lendemain matin (16 août), devant la menace d’un blizzard prochain, je décide de regagner rapidement la pointe de la Hutte pour ne pas nous exposer à quelque accident et compromettre le résultat final par une imprudence.

Nous prenons un déjeuner chaud, dont nous avons le plus grand besoin après une nuit passée à grelotter, et, à 8 heures du matin, nous partons. Marchant à toute allure afin de nous réchauffer, à 3 heures de l’après-midi nous arrivons à la cabane de la Discovery, heureux de retrouver ce gîte.

La Barrière, en hiver, ne nous dit rien qui vaille.

A peine de retour, le blizzard éclate et, pendant six jours, nous retient prisonniers. Nous employons nos loisirs à aménager la partie de la hutte où nous avons l’intention de nous installer ; avec un vieux balai découvert dans un coin nous nettoyons le sol, puis, au moyen de caisses empilées jusqu’au toit, nous construisons un réduit mesurant 6 mètres sur 3, dans lequel une table est installée. Au cours de cette excursion, mes deux compagnons ont fait leur apprentissage de la vie polaire et acquis une expérience qui leur sera précieuse par la suite.

Le 22 août, date de la réapparition du soleil, nous regagnons la station. En dépit d’une fraîche brise, agrémentée de rafales de neige, qui nous souffle dans le nez, nous parcourons sans arrêt 14 Km 400, jusqu’à la Langue du Glacier, où nous déjeunons. A 5 heures du soir, nous arrivons à la maison, ayant couvert 22 Km 5 dans l’après-midi.

Le principal résultat de cette excursion est de me convaincre que l’auto ne pourra nous rendre de grands services sur la Grande-Barrière et ne facilitera guère notre marche vers le Pôle.

Dans cette sortie, le professeur David et Armytage ont reçu le baptême du froid. Il importe qu’avant de se mettre en campagne, tous mes compagnons aient acquis quelque expérience de la tâche qui va leur incomber. Aussi, désormais, chaque semaine, une escouade se rendra à la pointe de la Hutte, avec un traîneau chargé. Ces voyages se ressemblèrent tous ; aussi je me borne à reproduire ici la relation d’une seule de ces petites expéditions.

Le 1er septembre, Wild, Day et Priestley partent pour la cabane de la Discovery, emportant environ 100 kilos de vivres destinés à l’approvisionnement de la caravane du Sud. Bien qu’une baisse barométrique annonce un changement de temps, je les laisse se mettre en route ; ils apprendront à se tirer d’affaires par la tempête. Après avoir déjeuné à l’île Inaccessible par un froid de -27°, nos camarades s’acheminent vers la Langue du Glacier. Le temps devient de plus en plus sombre ; en même temps un vent de nord très vif soulève des tourbillons de neige ; dans ces conditions ils prennent le parti de camper sur le revers méridional de la Langue. Le lendemain, en raison du mauvais temps, le départ ne put avoir lieu qu’à midi. Une heure et demie plus loin nos amis rencontrèrent de légers vents de sud coupés de calmes. Dans la zone de contact entre les brises de nord et celles de sud, la neige tourbillonnait en volutes, qui par moments atteignaient une hauteur de 12 mètres. A 4 h. 30 du soir, l’escouade parvenait à destination. Le thermomètre marquait alors : -40°.

Le lendemain matin, le retour ne pouvant être effectué en raison de la violence du chasse-neige, la petite troupe alla visiter le glacier de la Brèche sur lequel Ferrar et Wild avaient plantés, en 1902, des piquets pour mesurer la vitesse de l’écoulement de la glace. On constata alors que, durant ces six dernières années, ce mouvement avait été très faible. Le piquet du milieu s’était déplacé de 2 m. 40 et les deux autres, qui le flanquaient à droite et à gauche, de 1 m. 80 seulement. A midi, le vent ayant molli, l’escouade reprit la route du cap Royds, bien que le simoun neigeux fût encore très dense. Au retour elle retrouva, dans les mêmes parages qu’à l’aller, la limite entre la zone du vent de nord et celle du vent de sud. Craignant, avec ce temps couvert, de manquer la Langue du Glacier, nos amis prirent trop à l’est, si bien qu’ils arrivèrent à 2 Km 5 environ au delà du dépôt. Ils s’acheminaient dans sa direction, lorsque d’épais tourbillons de neige, chassés par un vent violent de sud-est, les enveloppèrent. Ils décidèrent alors de traverser la Langue ; l’entreprise n’était pas facile ; à un mètre ou deux devant soi, on y voyait à peine. Après avoir failli culbuter dans un trou profond, la caravane atteignit le rebord septentrional de cette digue de glace, à un endroit où il formait un à pic d’au moins 12 mètres. Avançant, en tâtonnant avec son piolet le long de la falaise, Wild finit par rencontrer une pente de neige qui semblait devoir conduire facilement jusqu’à la banquise située en contrebas. A peine l’escouade avait-elle commencé la descente qu’elle perdait pied et roulait au bas du talus. Après cet incident, nos amis campèrent. Bientôt un blizzard se leva et la température remonta rapidement. Les sacs de couchage devinrent alors tout humides ; Wild et ses compagnons n’en dormirent pas moins profondément. Le lendemain matin, le temps s’étant éclairci, ils ralliaient la station.

Ces excursions fournissaient matière à nombre d’anecdotes, aussi au retour la conversation devenait très animée ; on discutait les procédés de halage, on critiquait le vêtement, le matériel, etc.

Dans ces allées et venues entre la station et la pointe de la Hutte, toutes les escouades éprouvèrent de très mauvais temps ; néanmoins nous n’eûmes à déplorer aucun accident.

Au début de septembre, avec Adams et Marshall, j’essayai d’accomplir en une seule étape le voyage à la pointe de la Hutte, soit 36 Km 8. Partis à 8 heures du matin, nous touchions au but, lorsqu’un blizzard s’éleva. Heureusement, je connaissais admirablement les lieux et, après nous être allégés de tous les bagages qui n’étaient pas strictement indispensables, nous arrivions au but, à 10 heures du soir, fourbus et à moitié gelés. Une soupe chaude, puis une bonne nuit nous remirent sur pieds. Je mentionne simplement cet incident pour montrer combien capricieux sont les éléments dans cette région inhospitalière.

 

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