CHAPITRE III

DE NOUVELLE-ZELANDE AU CERCLE ANTARCTIQUE

 

En remorque. – Très gros temps. – Superstition des matelots. – Situation critique. – Nouvel ouragan. – La vie à bord. – Le premier iceberg. – Nous nous séparons du koonya. – A travers une assemblée d’icebergs.

 

Une fois la remorque solidement frappée, le signal de départ est donné et lentement nous prenons le large. La mer est simplement ridée par un clapotis. Moins d’une heure plus tard, l’eau commence à inonder le pont. C’est de bien mauvais augure, si le Nimrod embarque par un si beau temps. Que sera-ce quand nous rencontrerons un fort vent de sud ? Surchargé par le poids de la remorque qui le fait piquer le nez dans la vague, notre pauvre bateau ne parait avoir aucune vitalité ; il fend l’eau derrière le Koonya comme un enfant qu’on traîne malgré lui à l’école.

A la nuit tombante, on ne voit plus de la Nouvelle-Zélande qu’une falaise à moitié noyée dans l’obscurité. Après un dîner sommaire dans le carré, les habitants de l’Allée des Huîtres essaient de mettre un peu d’ordre dans le chaos de leurs cabines. Leurs efforts sont de temps à autre arrêtés par de soudaines attaques du mal de mer. Seul l’estomac d’un vieux loup de mer eut pu résister au mouvement de casserole du navire, dans l’atmosphère lourde de ces logements. Plusieurs de leurs habitants préfèrent dormir sur le pont.

L’un d’eux fut particulièrement éprouvé par le mal de mer. Pendant trois jours et trois nuits il resta couché au milieu de tas de légumes et de caisses de beurre et de carbure. Ce n’est qu’à l’heure des repas qu’il revenait à la vie ; comme son gîte se trouvait juste au-dessus de la cuisine, il soulevait alors ses couvertures mouillées et tendait la main, en demandant d’une voix suppliante un morceau quelconque pour remplir le gouffre béant de son estomac.

Le carré du Nimrod mesure environ 3 m. 60 sur 2 m. 70 de large ; or, nous sommes vingt-deux convives ! On finit cependant par se caser tant bien que mal en installant plusieurs couverts dans les cabines voisines. Lorsque les plats arrivent, ils passent d’abord dans les annexes, puis à la table principale. Le premier soir, la mer étant calme, tout va bien ; plus tard, pendant les gros temps, ce fut le plus effroyable désarroi que l’on peut imaginer.

Durant les deux semaines qui suivirent notre départ, jamais nous ne nous déshabillâmes ; tout ce temps, nous conservâmes sur le dos les mêmes vêtements trempés par la mer.

A peine arrivés au large, voici que la tempête se lève. Dès le matin du 2 janvier, le vent commence à fraîchir du sud-ouest, et bientôt les deux navires tanguent durement, n’obéissant plus que très mal. Le Koonya nous signale alors de filer trente nouvelles brasses de câble. Avec le vieux cabestan du Nimrod, cette manœuvre est singulièrement difficile et pénible. Pendant qu’elle s’accomplit, je suis étreint par une profonde angoisse. A chaque seconde, je redoute un accident. Combien alors je déplore que la plus stricte économie m’ait été imposée dans l’équipement de l’Expédition ! Combien je regrette de n’avoir pas un beau et bon navire, tout battant neuf comme la Discovery !

 

Durant l’après-midi, le vent force et la mer devient très grosse. Sous les coups de tangage de plus en plus violents, tout ce qui n’est pas solidement saisi roule bord sur bord ; en même temps des paquets de mer embarquent sans relâche et nous trempent jusqu’aux os. L’embrun saute jusque sur les voiles d’étai. Pour éviter des chutes qui pourraient être fatales, il devient nécessaire d’établir sur le pont des cordes de roulis.

 

Les poneys m’inquiètent particulièrement. Supporteront-ils la douche constante qu’ils reçoivent ? Quand je songe à ces jours terribles, je me demande comment ces pauvres bêtes ont pu résister. Désormais, un service de garde des chevaux est organisé et confié au corps de débarquement. Ce poste de veille est dénommé le Club de la Cavalerie. Pendant les gros temps mes compagnons y passèrent plus d’un mauvais quart d’heure. Une dure épreuve que cette garde, dans la nuit, à la lueur tremblante du fanal de tempête, sous un vent glacial et des trombes d’eau qui vous bousculaient rudement ! Souvent la scène était véritablement terrifiante, avec le rugissement de l’ouragan, le sifflement strident du vent dans le gréement, les craquements sinistres des boiseries et des superstructures, au milieu des paquets de mer et des fusées d’embruns.

 

Effrayées par ce fracas épouvantable, les bêtes hennissaient et se débattaient désespérément pour ne pas perdre pied dans l’eau qui envahissait leurs écuries mouvantes. De temps à autre une vague plus haute que les autres balayait le pont, arrachait les paillassons sur lesquels reposaient les pieds des poneys, et roulait les hommes jusque sous les animaux affolés. Une fois la trombe d’eau passée, il fallait aller rechercher les paillassons, puis les remettre en place. Pendant quelques instants, ensuite, les deux gardiens pouvaient reprendre leurs sièges, formés d’une balle de fourrage saisie autour du rebord du panneau. Après deux heures de ce métier, combien on était heureux de pouvoir se reposer !

 

L’Allée des Huîtres était loin d’être confortable avec sa literie humide et sa ventilation insuffisante. Malgré cela, on y dormait profondément, une fois qu’on avait pris soin de se caler dans sa couchette, pour ne pas être jeté en bas par un mouvement désordonné du navire.

 

La seconde nuit, le temps est si mauvais que la marche doit être réduite. Le lendemain matin nous retrouve tanguant et roulant sans merci sur une mer très grosse. Le ciel a pris une teinte d’un gris sale qui n’annonce rien de bon. Notre vitesse n’est plus que d’un mille à l’heure et la forte tension que le Nimrod subit à l’avant paraît le fatiguer. L’après-midi, le vent ayant un peu molli, nous signalons au Koonya d’augmenter la vitesse.

 

4 janvier. – A environ 300 milles de terre, nous lâchons un pigeon voyageur emporté par un matelot néo-zélandais. L’oiseau une fois en liberté décrit un ou deux larges cercles autour du navire, puis s’envole en droite ligne vers son colombier. Jamais notre messager n’arriva à destination. En route il fut sans doute la proie des albatros.

Dans l’après-midi, de nouveau la brise force et la mer grossit à vue d’œil. Deux heures plus tard, une furieuse tempête soumettait le Nimrod à une dure épreuve ; il en sortit à son honneur. A mesure que le vent augmente, notre vieux navire semble s’éveiller de sa léthargie, on pourrait presque dire de la mauvaise humeur qu’il a jusque-là manifestée, en se sentant, pour la première fois de sa longue et laborieuse carrière, amarré à une remorque. Maintenant que, dans la fureur de la tempête, cette remorque ne sert plus qu’à l’affermir, le Nimrod se dirige lui-même. C’est merveille de voir comme il évite les énormes vagues qui fondent sur lui. Tantôt il monte dessus, et, alors du haut de la colline d’eau, nous apercevons le vaillant Koonya fonçant droit à travers les flots ; tantôt, au contraire, il plonge dans le creux des lames, et, perdus au fond de ces vallées de la mer, nous ne distinguons plus de notre convoyeur « qu’un tuyau de cheminée et un mât faisant des embardées à travers l’embrun ».

Tous ceux qui ne sont pas cloués par le mal de mer demeurent sur le pont pour admirer ce spectacle grandiose. Des heures, notre ami Buckley reste debout à l’arrière, ne pouvant détacher ses yeux du déchaînement des éléments. La manière dont se comportent les deux navires intéresse au plus haut point ce yachtman accompli. Cramponné au bastingage et tout dégouttant d’eau, le professeur David est, lui aussi, fasciné par l’horreur de la scène. Dans l’intervalle des rafales, nous causons ensemble de nos poètes favoris et répétons les beaux vers de Browning.

La nuit s’écoule, morne et sombre, sans autre lumière que le feu au sommet du mât du Koonya, sur lequel nous nous gouvernons. Il me semble voir, sur sa passerelle balayée par les embruns, le capitaine Evans, un des plus merveilleux loups de mer que j’aie jamais rencontrés, calme et l’œil au guet, toujours préoccupé de faciliter la tâche à la coquille de noix qu’il traîne derrière lui. Durant toute la nuit, le vent souffle plus fort que jamais.

Le 5 au matin, nous signalons au Koonya de filer de l’huile pour nous soulager. La manœuvre réussit jusqu’à un certain point, pas assez, cependant, pour empêcher les plus fortes vagues de venir briser sur notre avant.

Loin d’avoir atteint son maximum la veille, comme je l’avais espéré, la tempête redouble de violence. L’angle de roulis dépasse 50°sur chaque bord : de combien, je ne saurais le dire, l’indicateur étant gradué seulement jusqu’à 50°. Que le lecteur tienne un crayon droit sur une table et l’incline alternativement de 50°à droite, puis à gauche, il se rendra compte de la longueur de l’arc décrit par les mâts et le pont du Nimrod. Donc rien de surprenant que, dans une pareille agitation du navire, nos poneys soient épuisés par les efforts qu’ils font pour ne pas perdre pied. Il n’y a pas à songer à ligoter ces bêtes indomptées : l’une d’elles, lorsque nous tentons de lui passer une sangle, s’affole. Tout ce que nous pouvons faire, c’est d’essayer de les calmer à la voix ; dans cette tâche, Buckley obtient un succès remarquable. Nos intelligents petits chevaux semblent comprendre que notre ami veut les rassurer.

De temps à autre, à l’est et au sud, des pans de ciel bleu apparaissent dans l’intervalle des grains.

 

5 janvier. – Il tombe du grésil ; le vent souffle tantôt de l’ouest, tantôt du sud, tantôt encore du sud-ouest ; il est glacial pour cette époque, le milieu de l’été ! La température de l’air est seulement de + 7°, 7 un peu au nord du 50°de latitude, parallèle correspondant à celui du sud de l’Angleterre.

Nous rencontrons de grandes nappes d’algues, probablement arrachées aux îles qui se trouvent au sud-ouest.

Désirant entrer dans la glace, aux environs du 178°de longitude est de Greenwich, je mets la route droit au sud. Dans cette région, la banquise paraît être moins épaisse que plus à l’ouest.

Vers neuf heures du soir, à la suite d’un coup de roulis particulièrement violent, un poney glisse et s’abat sur le côté ; avant qu’il ait pu se relever, il est retourné sur le dos par le coup de roulis suivant. Gênés dans nos mouvements par l’étroitesse de la stalle, n’y voyant goutte, et bousculés par les vagues qui s’abattent sur nous, tous nos efforts pour relever la pauvre bête demeurent inutiles. Dans ce déchaînement, impossible de faire sortir les autres chevaux des stalles adjacentes, pour permettre d’enlever la cloison et de donner ainsi à l’animal tombé du champ pour qu’il puisse se relever lui-même. Force est donc d’attendre le jour. Peut-être d’ici-là la mer sera-t-elle moins haute ? En dépit de sa position gênante, et des douches d’eau glaciale qui constamment giclent sur lui, le poney mange avec appétit les poignées de foin que nous lui tendons : cela en dit long sur sa vitalité ! A diverses reprises il fait des efforts désespérés pour se redresser, mais en vain. Avant le jour, ses forces paraissent diminuer.

Le 6, au lieu de l’embellie attendue, c’est l’ouragan ; de tous côtés, des montagnes d’eau !

Vers dix heures, après une dernière et inutile tentative pour relever le cheval, voyant qu’il est épuisé, je donne l’ordre de l’abattre. Une balle d’un lourd revolver d’ordonnance met fin à ses souffrances.

Dans la matinée, un peu d’accalmie enfin. A midi, nous sommes par 50° 58’ de latitude sud et 175° 19’ de longitude est de Greenwich.

 

6 janvier. – L’après-midi, de nouveau le vent force. Les grains acquièrent la violence d’un ouragan ; en même temps la brise vire entre l’ouest et le nord-ouest. Malgré ce temps épouvantable, le Koonya avance. Nous avons maintenant la brise et la mer sur le côté ; dans ces conditions notre remorqueur peut marcher moins difficilement que lorsqu’il recevait les lames par l’avant, alourdi et gêné qu’il est par le poids de la remorque et celui du Nimrod.

La température de l’air s’élève à + 9° 4, tandis que celle de l’eau tombe à + 6° 7.

L’équipage attribue la tempête à ce que le deuxième jour nous avons capturé un albatros. Les matelots croient que la malchance frappe tous ceux qui abattent cet oiseau. Le meurtre que nous avons commis l’ayant été dans un but scientifique et non pour le seul plaisir de tuer, comme l’avait fait l’Ancien Marinier, les superstitieux doivent chercher une autre explication de ce mauvais temps.

Les membres de l’état-major scientifique, maintenant guéris du mal de mer, s’emploient à faire, toutes les heures, des observations météorologiques, à l’exception de ceux qui sont de garde auprès des poneys. Peut-être quelques-uns ont-ils évalué simplement la température de la mer d’après celle de la douche qu’ils recevaient. Pour l’honneur de notre corps scientifique, je dois ajouter que le météorologiste en chef fait ses observations selon les règles de l’art, en tirant lui-même un seau d’eau par-dessus le bord. L’opération n’est pas facile dans les conditions où nous sommes et, souvent, avant de lire son thermomètre, Adams peut apprécier par contact direct la température de l’eau, avec une certaine approximation, il est vrai.

 

Ce jour-là, l’action exercée par la remorque sur notre vieux navire se révèle singulièrement préoccupante. Depuis plusieurs jours déjà, à la suite de suintements survenus dans la partie avant, le poste était devenu très humide. Mais lorsque le premier mécanicien m’annonce que le bateau fait trois pieds d’eau à l’heure, je ne puis me défendre d’un moment d’effroi. Certes je pensais bien qu’un vieux navire comme le nôtre fatiguerait, mais trois pieds d’eau en une heure, c’est inquiétant ! Immédiatement la pompe à bras est armée pour soulager les pompes à vapeur et empêcher l’eau de monter, et sa manœuvre confiée au corps de débarquement. Comme le professeur le fait remarquer, les naturalistes vont apprendre le maniement d’un instrument scientifique nouveau pour eux.

 

Et toujours la mer grossit. Vers minuit, c’est un ouragan. De temps à autre, les pommes des mâts du Koonya disparaissent dans le creux des vagues. Le fanal du remorqueur, sur lequel nous gouvernons, luit quelques secondes, puis disparaît derrière une muraille d’eau qui se dresse entre les deux bateaux. La hauteur des lames atteint pour le moins 12 à 13 mètres. Pendant les grains qui sont accompagnés de grêle et de grésil, le vent coupe net la crête des vagues et nous lance une pluie d’embrun. Les lames vertes se dressent si hautes qu’elles semblent devoir engloutir le navire ; mais le Nimrod se comporte admirablement. Il monte gaillardement sur l’énorme masse qui un instant auparavant le menaçait d’écrasement, puis reste un moment immobile sur l’autre versant de la montagne d’eau, tandis que celle-ci s’éloigne, bouillonnante et écumante, frustrée de sa proie.

 

7 janvier. – Toute la nuit et toute la matinée, une succession de rafales d’une violence terrifiante. Les lames sont de plus en plus fréquentes et de plus en plus terribles ; tout ce qui, sur le pont, n’a pas été solidement saisi ou tout ce qui a été déjà démoli est balayé. Un sac de pommes de terre est éventré et son contenu éparpillé dans deux ou trois pieds d’eau. Juste à ce moment j’entends un matelot chanter : « Here we go gathering nuts in May » (Ici nous allons cueillir des noisettes en mai).

A midi, nous sommes par 53° 2’ de latitude sud et 175° 39’ 30” de longitude est de Greenwich.

Dans l’après-midi, légère accalmie. Les albatros deviennent beaucoup plus nombreux, surtout l’espèce noire. C’est la mort d’un oiseau de cette espèce, au cours du voyage de Shelvoche, qui a donné naissance au célèbre poème de Coleridge. En volant bas entre les deux navires, un de ces oiseaux heurte la remorque au moment où brusquement elle émerge dans un coup de tangage du Koonya. Durant la nuit, le temps devient moins mauvais.

 

8 janvier. – Pluie toute la matinée, mais elle n’abat pas beaucoup la mer. Vers le soir, le vent vire au sud-sud-ouest et la tempête recommence. La mer est tellement grosse que nous devons signaler au Koonya de mettre en panne. Tout à coup une énorme vague se lève menaçante ; on a l’impression qu’elle va nous submerger. Heureusement le vieux Nimrod se montre à la hauteur des circonstances ; il grimpe prestement sur la montagne d’eau et la plus grande partie de la trombe passe par dessous lui. N’empêche que nous recevons un gros paquet qui balaye tout le pont. Une partie du bastingage de tribord et une petite superstructure ont été enlevées et le dalot de bâbord enfoncé. Maintenant l’eau peut pénétrer librement sur le pont. En même temps, les solides barres de bois de l’arrière auxquelles nous étions cramponnés sont fendues ou déplacées : mais aucune partie vitale du navire n’est atteinte. La cuisine a été envahie et le fourneau éteint. Cela est déjà arrivé plus d’une fois. Quoi qu’il en soit, grâce au zèle des cuisiniers, durant cette mauvaise période, toujours nous avons eu des plats chauds. Et cela veut dire plus qu’on ne croit, car la cuisine n’a que 2 mètres carrés et le coq doit pourvoir aux appétits extraordinairement ouverts de trente-neuf convives. Pour une large part, nous sommes redevables à Roberts de ces repas chauds – que je me permettrai d’appeler les trois oasis de joie dans le désert quotidien de l’incommodité. Non content d’être zoologiste-adjoint, le chef du corps de débarquement fit l’honneur de déployer ses talents culinaires en ces circonstances difficiles. Voyant que le coq du bord ne pouvait suffire à la lourde tâche qui lui incombait, il offrit sa collaboration à son collègue. Grâce à cet acte de dévouement, jamais nous ne manquâmes ni de pain frais ni de thé. Malgré l’inondation qui emplissait constamment leur domaine, les cuisiniers étaient toujours au travail.

Durant la tempête, les maîtres d’hôtel se montrèrent non moins zélés. Dans le transport des plats à travers la zone dangereuse s’étendant entre la cuisine et le carré, de quelle agilité et de quelle adresse ne firent-ils pas preuve ? Si généralement ils arrivaient à destination sans encombre, quelquefois ils étaient atteints par une lame ; lorsque l’eau se retirait, ils réapparaissaient, les vêtements, les cheveux et la figure couverts des aliments qu’ils portaient. En général, les accidents se produisaient dans le carré. Après deux ou trois jours de service, la nappe avait pris une teinte jaune, due à de fréquentes aspersions de thé et de café. Faute de place, une partie des convives avalaient leur repas debout ; dans cette position, par un fort roulis, il ne fallait manquer ni d’habileté, ni d’expérience, pour tenir en équilibre une assiette de soupe. A presque tous les repas, une trombe d’eau pénétrait dans le carré, soit par la porte, soit par la claire-voie, et roulait ensuite sur le plancher d’un bord à l’autre, jusqu’à ce que l’on se fût levé de table. Alors les infatigables maîtres d’hôtel arrivaient avec des fauberts et réparaient prestement le désordre. Dans une de ces inondations, je sauvai une petite boîte contenant une préparation brevetée pour l’extinction des incendies.

Les cabines des officiers de navire qui ouvrent sur le carré, sont également toutes ruisselantes d’eau. Quand un de nos amis, une fois son quart fini, vient chercher un repos bien gagné, il ne fait guère que changer des effets entièrement trempés contre d’autres un peu moins humides.

Ce régime hydrothérapique n’exerçait aucune action réfrigérante sur l’entrain des membres de l’Expédition. Presque tous les soirs un concert était organisé, et, jusqu’à une heure avancée, le carré résonnait de bruyants éclats de rire.

A la mer, il est de règle, chaque samedi soir, de porter la santé des amis absents, des femmes et des fiancées. A ce moment-là, j’étais généralement dans la cabine du capitaine ou sur la passerelle ; si j’avais oublié la cérémonie, on venait me rappeler délicatement mes devoirs en entonnant la chanson populaire : Fiancées et Épouses, dont le refrain était gaiement repris en chœur par tous. Immédiatement je réparais ma négligence en donnant la bouteille désirée.

 

10 janvier. – Ciel clair jusqu’à 10 heures du matin, ensuite fraîche brise d’ouest accompagnée de pluie.

Profitant du calme relatif du bateau, nous nous lavons et nous peignons pour nous débarrasser du sel qui incruste notre peau et nos cheveux. Vers minuit, légère brise de nord-nord-est. La pluie continue de ces dernières heures a considérablement abattu la mer.

 

11 janvier. – A midi, position : 57° 37’ de latitude sud et 178° 53’ de longitude est de Greenwich. Pendant la journée, de nouveau la mer lève et le vent augmente de la partie nord-ouest. Avant minuit la tempête a repris sa violence habituelle.

A 2 heures du matin, à travers de lourds tourbillons de neige, à la faible lueur de l’aube, je distingue une énorme lame indépendante des autres, qui avance droit sur nous. Heureusement, seule sa crête s’abat sur le navire ; elle suffit cependant pour emporter le bastingage de tribord avant, à hauteur des stalles des poneys. Désormais la mer a le passage libre à travers l’écurie. Au départ de Lyttelton, nous nous demandions comment nous pourrions nettoyer cette partie du navire. L’océan a renouvelé ce travail d’Hercule ; le difficile maintenant est d’arrêter son zèle.

Ce ne fut pas le seul méfait de cette vague. Elle entraîna la pesante baleinière de tribord jusqu’au milieu du navire et éparpilla plusieurs balles de fourrage au milieu de barils d’huile et de caisses de carbure qu’elle avait arrachés à leurs amarres.

 

A midi, position : 59° 8’ de latitude sud, et 179° 30’ de longitude est. Plus tard, temps relativement clair, avec un ciel pommelé, indice de la direction générale des courants supérieurs.

 

Pendant l’après-midi, le contingent de l’expédition s’accroît de plusieurs unités par la naissance de six petits chiens. La mère et les nouveau-nés sont installés bien au chaud, au milieu de caisses près de la claire-voie de la chambre des machines. Ensuite nous signalons l’heureux événement au Koonya et recevons en retour les congratulations du capitaine du remorqueur.

 

12 janvier. – Jolie brise d’est. Le lourd ciel gris tourne au bleu, avec çà et là de légers cirrus. C’est la journée la plus agréable depuis le départ de Lyttelton, mais la température de l’air et celle de la mer ne sont pas précisément chaudes, + 1°, 6 et + 2°, 7. A la vue de ce clair soleil, quelques passagers, restés jusque-là tapis dans les logements, sortent de leurs repaires. En même temps, tout le monde profite de cette douce tiédeur pour faire sécher ses bagages, et, bientôt couvertures, vêtements, pyjamas se balancent au vent sur les cartahuts. Seuls quelques vieux loups n’ont rien à faire sécher, l’expérience leur ayant appris cette vérité indiscutable que moins on expose de choses à l’eau, moins on a ensuite d’effets à mettre au sec. C’est pour obéir à ce principe qu’Adams garde le pantalon de flanelle avec lequel il s’est embarqué à Lyttelton, le laissant sécher sur lui chaque fois qu’il est trempé. Il le conserva également au milieu de la banquise et pendant le déchargement. Très certainement, si le pantalon ne l’avait quitté auparavant, il l’aurait encore porté lorsqu’il partit pour l’ascension de l’Erebus.

 

Le beau temps invite quelques intrépides à prendre un bain, mais ils n’y restent pas longtemps. La température de l’eau est seulement de + 1°, 1 !

Nous sommes maintenant sur le qui-vive, guettant la première apparition des icebergs et des glaces flottantes.

J’ai donné une route aussi orientale que possible, espérant trouver de ce côté une mer relativement dégagée, et pouvoir ainsi regagner en partie le temps que les tempêtes nous ont fait perdre.

Une fois en vue du pack 6, le Koonya doit nous quitter, et rapatrier en même temps Buckley. Ce brave garçon s’est fait aimer de tous à bord, du plus grand au plus petit ; avec cela il nous a été d’un grand secours en s’occupant des poneys.

 

13 janvier. – Position à midi : 61° 29’ de latitude sud, et 179° 53’ de longitude est de Greenwich.

Durant l’après-midi, le temps se maintenant au beau, nous établissons les huniers. Pendant la tempête, à plusieurs reprises, nous avions hissé des voiles d’étai : chaque fois le vent les avait emportées. Le Koonya en avait fait autant, sans meilleur résultat.

Ce soir, grand dîner en l’honneur de Buckley ; nous ne nous couchons qu’à l’aube.

 

14 janvier. – Le premier iceberg en vue ! Nous le rangeons à une distance de deux milles et demi. Il a cette forme tabulaire et cette blancheur mate caractéristiques des icebergs antarctiques.

Dans la matinée apparaît une très curieuse bande de nuages dont la direction indique celle du courant supérieur. D’après les mesures prises par David, sa limite inférieure se trouverait à une hauteur de 3900 mètres. Ces nuages filent dans l’est-nord-est, à la vitesse d’environ 14 milles à l’heure. En même temps, à la surface de la mer, souffle une légère brise d’ouest.

A midi, position : 63° 59’ de latitude sud et 179° 47’ de longitude ouest de Greenwich. Nous avons donc passé le 180°méridien.

L’après-midi, rangé deux nouveaux icebergs suivis de leur cortège habituel de débris. En même temps, la couleur de la mer passe du bleu sombre au vert grisâtre.

Les albatros ne sont plus aussi nombreux : presque tous ceux qui nous suivent appartiennent à l’espèce noire. De temps à autre des pigeons du Cap et des pétrels de Wilson, ainsi qu’un petit oiseau gris qu’on trouve généralement à l’approche de la glace et dont j’ignore le nom.

Un autre indice de la proximité de la glace est la température de l’air. Le thermomètre marque 0°et la mer est aussi froide que l’air. D’un moment à l’autre, la banquise va paraître. En conséquence, je signale au capitaine Evans de faire tuer et dépouiller les moutons qu’il a à son bord et qui nous sont destinés.

Le lendemain matin, vers 9 heures, à travers une épaisse brume coupée de giboulées, des glaces flottantes apparaissent entre le sud-ouest et le sud-est. C’est l’avant-garde du pack. Après un voyage de 1510 milles, le moment est donc arrivé de nous séparer du Koonya. Jamais auparavant un navire n’en a remorqué un autre en pleine mer sur une aussi longue distance. Dans cette traversée, le Koonya a battu encore un autre record : c’est le premier navire en fer qui ait passé le Cercle polaire antarctique.

A 10 heures, le capitaine England et Buckley poussent du bord pour s’embarquer à bord de notre conserve, emportant nos lettres toutes munies du timbre spécial qui nous a été donné par le gouvernement néo-zélandais.

La mer est grosse ; ce n’est qu’au prix d’une rude nage de vingt-cinq minutes que la baleinière accoste le Koonya. De minute en minute, la brise se fait, soulevant des vagues de plus en plus hautes. Aussi quel soulagement j’éprouve, lorsque l’embarcation revient ! Pour faciliter l’accostage le long du Nimrod, je fais filer de l’huile ; un instant après le canot était lestement enlevé sur les pistolets.

Ensuite les deux navires se rapprochent et, au moyen d’une haussière apportée par la baleinière, un va-et-vient est établi pour envoyer à notre bord les carcasses de moutons embarquées sur notre conserve. Malheureusement, une rupture de câble entraîne la perte du second envoi.

A 1 heure moins un quart, la remorque est coupée. Désormais, nous voici réduits à nos seules forces sur le tempétueux océan Antarctique. Le Koonya vire, en passant devant nous, au milieu des acclamations des deux équipages ; et, mettant le cap au nord, il disparaît bientôt dans la brume neigeuse.

Tout l’après-midi est consacré à relever péniblement les 300 mètres de la remorque. Après quoi, nous remettons en route au sud ; maintenant, il va falloir nous frayer un passage à travers la banquise qui défend l’approche de la mer Ross.

Sans encombre, nous traversons la glace aperçue ce matin, un champ désagrégé, formé, semble-t-il, de land-ice 7 épaisse. Ensuite ce sont plusieurs autres trains semblables de glaçons, puis de petits icebergs dont le sommet est accidenté. Ces derniers blocs ont généralement de 12 à 15 mètres de haut ; quelques-uns, par exception, atteignent 30 mètres.

 

16 janvier. – Vers 2 heures du matin, les icebergs deviennent plus nombreux. Peut-être est-il exagéré de donner ce nom à des glaces qui, en moyenne, ne dépassent pas 6 à 7 mètres de haut. D’après ce que j’ai vu ultérieurement, ils doivent provenir pour la plupart d’un icefoot 8, formé le long d’une terre. La glace rencontrée dans ces parages est très différente du pack habituel.

Une heure plus tard, nous entrons au milieu d’une assemblée d’icebergs tabulaires, de 25 à 45 mètres de haut. Pendant toute la matinée, nous naviguons dans les canaux d’une Venise en glace. La plume, comme la parole, est impuissante à décrire la féerie d’un pareil paysage. A perte de vue du haut du nid de corbeau, dans l’est, l’ouest et le sud, la mer est couverte d’énormes blocs blancs, séparés par des avenues d’eau d’un magnifique bleu foncé. Un calme étrange enveloppe cette ville blanche. Seuls de petits pétrels des neiges animent par moments cette solitude. Se confondant avec la glace, lorsqu’ils passent devant les icebergs, ils deviennent visibles seulement quand ils volent au-dessus de la nappe sombre de l’eau.

Sous le choc de notre sillage, les icebergs, dérangés dans leur équilibre, laissent tomber d’énormes pans en bruyants éboulements.

Plusieurs de ces montagnes de glace présentent les formes accidentées particulières aux icebergs arctiques.

D’un moment à l’autre, ce magnifique spectacle peut devenir très dangereux. Qu’une fraîche brise nous surprenne au milieu de cette réunion de blocs monstrueux, il ne sera pas facile d’échapper à leur étreinte. Déjà un nuage noir de mauvais augure apparaît dans le nord, et quelques flocons de neige annoncent la venue prochaine d’un vent de cette partie. Aussi, grande est ma satisfaction lorsque, vers 3 heures de l’après-midi, la mer devient libre devant nous. Encore quelques tours et détours à travers des canaux sinueux et nous entrons dans la mer de Ross. Elle est débarrassée de glace ! Pour la première fois, un navire atteint cette mer, sans avoir été retenu plus ou moins longtemps par le pack. Ce succès est dû, je crois, à ce que nous avons passé dans l’est de la masse de glace, que la dérive pousse au nord-ouest de la terre et de la Grande-Barrière. D’après mon expérience, cette route orientale est la meilleure. Derrière nous s’étend une énorme masse d’icebergs, large de plus de 80 milles marins dans le sens du méridien ; dans l’est comme dans l’ouest, son extension demeure inconnue ; en tout cas, il y a là des milliers et des milliers de ces énormes glaçons. Peut-être proviennent-ils d’une barrière située à l’est de la Terre du Roi Edouard VII et peu éloignée de notre route ? Si cette hypothèse est exacte, le front de ce glacier doit être beaucoup moins élevé au-dessus de la mer et beaucoup moins accidenté que celui de la Grande-Barrière. La grande majorité des blocs que nous avons longés n’ont pas, en effet, plus de 40 mètres de haut et paraissent avoir pour la plupart la même épaisseur.

Les jeux de lumière et d’ombre, sur les montagnes de glaces flottantes situées dans l’est, leur donnent l’aspect d’apparences de terres ; comme dans cette direction ces glaces forment une masse très dense, nous nous gardons d’y aller voir. L’absence de traces d’érosion sur leurs flancs indique que ces icebergs proviennent d’un vêlage 9 récent. S’ils étaient à flot depuis quelque temps, la couche de neige molle, épaisse de 4 m. 50 à 6 mètres, qui les surmonte, aurait porté des traces de l’action des agents atmosphériques.

Ces icebergs ne transportaient ni blocs ni matériaux détritiques d’aucune sorte.

Ce jour-là, position à midi : 68° 6’ sud et 179° 21’ de longitude ouest de Greenwich.

Deux phoques furent signalés sur les trains de glaces rencontrés en avant. Je ne les vis pas moi-même ; d’après la description qu’on m’en fit, l’un devait être un crabier, l’autre un phoque de Weddel. On observa également plusieurs pingouins d’Adélie. La singularité de leur démarche, non moins que leur curiosité, amuse beaucoup mes compagnons. La vue du navire éveille chez ces oiseaux le plus vif étonnement. Leur démarche solennelle, leur air d’importance, leurs conciliabules accompagnés de petits cris effarouchés, divertissent fort Marston. Avec la plus vive attention, notre peintre étudie leurs mouvements, si bien qu’il arriva par la suite à les imiter dans la perfection.

Une fois hors des icebergs, la houle se lève du sud. Pour la première fois, elle est accueillie avec joie : elle annonce, en effet, que la mer est libre en avant. Je suis persuadé que nous avons réussi à éviter le pack. Avec un navire solide et bon marcheur, la route que nous avons prise au milieu des icebergs est préférable à celle suivie habituellement plus à l’ouest et qui traverse la banquise. Mais, sauf si j’étais pressé et à court de charbon, j’hésiterais une seconde fois à engager au milieu de ces gigantesques glaçons un vieux bateau, mauvais marcheur, comme le Nimrod. Peut-être un jour, une expédition trouvera-t-elle cette partie de l’océan Antarctique entièrement dégagée, et, suivant une route encore plus orientale, pourra-t-elle reconnaître si une terre existe dans ces parages ?

Un peu plus tard dans l’après-midi, le vent de nord prend de la force, et une brume épaisse, fondant en giboulées de neige, masque bientôt toute vue. Aussi, combien nous nous félicitons d’être sortis de la glace !

La température de l’air étant de 0°, la neige fond dès qu’elle touche le pont ; de 2 heures de l’après-midi à minuit, il en tombe environ 0 m. 025. Jusqu’au lendemain matin (17 janvier, 8 heures), nous ne rencontrons qu’un petit iceberg. Le vent ayant viré au sud-est, l’horizon devient clair. Partout, la mer libre !