CHAPITRE XX
TERRES VIERGES
Le précédent record vers le sud dépassé. – En vue de terres nouvelles. – Les poneys atteints d’ophtalmie. – Pics de 4 500 mètres. – Sacrifice de deux poneys. – Splendides journées. – Chaleur relative. – Sacrifice d’un troisième poney. – Une ascension mouvementée. – Découverte DE LA ROUTE DU PÔLE. – MAGNIFIQUE PANORAMA.
26 novembre. – Une journée inoubliable. Nous avons franchi le parallèle que l’homme n’avait point encore dépassé vers le sud. Ce soir, nous sommes par 82° 18’ 30’ sous le 168°de longitude est. Nous avons atteint cette latitude en beaucoup moins de temps qu’en 1902, avec le capitaine Scott pour arriver au 82° 16’ 30” 26.
Ce matin départ, par un temps exquis. Température : -7°, 2. Dans la journée, elle s’élève à -6°, 6. Nous profitons de cette chaleur relative pour faire sécher nos sacs.
Au départ, Quan nous inquiète. Il est en proie à de violentes coliques déterminées certainement par l’absorption de bouts de corde et de fermoirs en métal qu’il préfère à la nourriture que nous lui donnons. Heureusement, il se remet rapidement et à 7 h. 40 nous démarrons.
Piste très molle. L’orientation des sastrugi vers le sud-est indique la fréquence des vents de cette direction en hiver. A la surface de la Barrière, on rencontre de grands cristaux de neige ronds, durs et cassants. Leurs innombrables facettes reflètent la lumière solaire en un éblouissant scintillement très désagréable pour la vue.
A mesure que nous avançons vers le sud, ce sont de nouvelles découvertes dans l’ouest. Au fond de l’inlet Shackleton, se montre une grande chaîne, et, plus loin, d’autres pics. A l’ouest du cap Wilson, une autre crête, hérissée de pitons de 3 000 mètres environ, est visible ; elle s’étend au nord, au delà du cap des Neiges, et dans cette direction prolonge le massif A. Markham. Au sud-est, on aperçoit encore d’autres montagnes. J’espère que la route vers le Pôle ne sera pas barrée par une terre.
Nous avons célébré notre victoire sur le précédent record en vidant un minuscule flacon de curaçao, don d’un de nos amis. La part de chacun ne dépasse pas deux cuillers à thé ; après cela, avant de nous coucher, nous fumons et taillons une bavette.
Quel sera notre sort le mois prochain ? Si tout va bien, nous devrons être près du but.
Rares sont aujourd’hui les hommes qui ont le privilège de découvrir des terres, et, c’est avec un sentiment d’ardente curiosité mêlée d’effroi que nous voyons de nouvelles montagnes se dresser les unes après les autres au-dessus de l’immensité mystérieuse qui nous enveloppe. Ce sont des pics superbes, couverts, à leur base, de neiges éternelles et élevant haut au ciel leurs cimes rébarbatives. Que découvrirons-nous au cours de cette marche vers le sud ? Dans cette direction, sans cesse nos pensées s’envolent sur l’aile de l’imagination jusqu’à ce qu’une chute, ou les affres de la faim, nous rappellent à la sévère réalité. Les jours passent ; toujours apparaissent de nouvelles montagnes, plus imposantes les unes que les autres, et la conscience de notre néant devient plus profonde. Que sommes-nous ? Sinon de petites fourmis noires peinant durement à travers une vaste plaine blanche.
Comment osons-nous, pygmées que nous sommes, avoir la prétention de pénétrer les secrets de cette nature demeurée inviolée depuis les âges infinis de la terre ? Le désir de déchiffrer ce mystère et la curiosité qu’éveille l’apparition constante de nouvelles cimes sauvent de la monotonie ces longues journées de marche sur le glacier.
27 novembre. – Départ à 8 heures du matin. Quoique la neige ne porte pas, les chevaux tirent bien. Temps clair avec mirage qui situe le paysage plus haut qu’il n’est en réalité.
Toute la journée surgissent des montagnes inconnues. De plus en plus elles inclinent dans l’est ; peut-être sera-t-il nécessaire de modifier notre route vers le sud ? Ces reliefs sont heureusement encore loin. A quoi bon s’inquiéter à l’avance ?
Les chevaux sont, je crois, fatigués, eux aussi, de la monotonie de cette plaine. Pauvres bêtes, elles ignorent heureusement le sort qui les attend.
Au déjeuner, j’ai pris la photographie du campement, avec, comme fond, le mont Longstaff, et au premier plan les traîneaux pavoises en l’honneur de notre victoire sur le dernier record antarctique.
Le long cap neigeux, que la carte place près du mont Longstaff, n’est pas relié à ce massif, comme l’indique ce document, mais à un avant-mont, sis au nord de ce relief. Le piton le plus septentrional du Longstaff domine à pic la Barrière ; de cette longue crête descendent des glaciers escarpés et crevassés. Les promontoires que les montagnes semblaient projeter disparaissent. Plusieurs cependant existent, sur lesquels nous prenons des relèvements. Dans l’après-midi, encore de nouvelles cimes !
Le thermomètre, qui dans la journée est monté à -5°, 5, descend ce soir à -10°, 5. Dans l’après-midi, nous avons profité du soleil pour faire sécher les sacs et dégeler la viande de cheval. Souhaitons que cette viande nous préserve du scorbut.
Aujourd’hui, Quan va mieux ; en revanche, Grisi paraît malade. Il semble, lui aussi, souffrir de l’ophtalmie des neiges. Distance parcourue : 26 Km 8.
28 novembre. – Départ à 7 h. 50 du matin par un temps radieux. Neige très molle ; les chevaux enfoncent à chaque pas, par contre les traîneaux glissent bien.
Température variant de -8°, 3 à -6°, 6. A midi, latitude observée : 82° 38’.
Traversé de longues ondulations s’élevant à des intervalles de 2400 mètres avec des pentes d’environ 1 pour 100. Leur existence nous a été révélée par la disparition subite du tertre de neige élevé ce matin pour marquer l’emplacement du camp, après un parcours de seulement 400 mètres.
Dans la matinée brise froide ; pendant l’après-midi le temps se réchauffe. Marshall, ainsi que deux poneys souffrent d’ophtalmie. Au bivouac, nous abattons Grisi, qui est fourbu et à moitié aveugle.
Nous laisserons ici un nouveau dépôt (dépôt C), formé avec la viande de ce poney, des vivres et de l’huile pour une semaine, bref les approvisionnements nécessaires pour atteindre le dépôt B.
Demain nous partirons avec neuf semaines de vivres, soit un poids de 543 kilos. Pour soulager les chevaux, nous devrons tirer avec eux.
Lorsque ces divers préparatifs sont terminés, il est 11 heures du soir, et, demain il faut se lever à 5 h. 30, comme d’habitude.
Distance parcourue aujourd’hui : 25 Km 5.
29 novembre. – Départ à 8 h. 45 du matin. La charge de chaque traîneau est de 283 kilos. Lorsque les poneys nous voient attelés à côté d’eux, ils refusent d’avancer ; force nous est donc de les laisser tirer seuls.
La piste est très molle ; dans la matinée, elle devient parfois meilleure avec des sastrugi durs, orientés vers le sud-sud-est. La terre inclinant au sud-est quart est, route au sud-sud-est.
Aujourd’hui, encore de nouvelles montagnes dans le sud-est. En même temps dans l’ouest apparaissent d’énormes pics, dont l’altitude doit varier entre 3 000 et 4500 mètres. Cette terre paraît constituée par un entassement de crêtes très élevées.
Les dépressions qui séparent les ondulations de la Barrière nous imposent de terribles fatigues. Dans la neige molle qui les remplit, les poneys enfoncent parfois jusqu’au ventre et les traîneaux ne peuvent être déhalés qu’au prix d’efforts épuisants. A 5 h. 45 les chevaux sont à bout, notamment le vieux Quan.
Temps calme et clair, très chaud, par suite très fatigant pour les gens comme pour les bêtes.
Afin de pouvoir pousser aussi loin que possible vers le sud, les rations seront désormais réduites.
… L’origine de ces ondulations orientées est quart sud-est nous intrigue. A mon avis, ces protubérances ne doivent pas être engendrées par la confluence des glaciers des montagnes voisines ; ils sont pour cela trop petits, eu égard à l’étendue colossale de la Barrière.
Le pied de la chaîne que nous longeons est constitué par d’énormes escarpements de granité, hauts de 1200 à 1800 mètres, complètement dépouillés de neige. Les massifs rocheux, libres de neige, les plus étendus, semblent être des schistes semblables à ceux des montagnes à l’ouest de nos quartiers d’hiver ; pour nous prononcer à cet égard avec certitude, nous en sommes trop loin.
Sur les cimes situées plus au sud, la raideur des escarpements empêche également la neige de se maintenir ; leur altitude n’est pas inférieure à 2400,2700 mètres. En vérité, c’est une terre étrange. Vers l’est, pas le moindre pointement rocheux, rien que l’infini horizon blanc de la Barrière.
Aujourd’hui, étape de 23 Km 3, très fatigante en raison de l’état de la neige ; à chaque pas, nous enfonçons jusqu’à la cheville.
Quoi qu’il en soit, nous faisons route vers le sud et chaque kilomètre parcouru est un gain sur l’inconnu. En moins d’un mois, nous nous sommes rapprochés de 482 kilomètres du but final.
30 novembre. – Ce matin, Quan tient à peine debout. De plus, la pauvre bête est aveugle, comme d’ailleurs Socks. Pour protéger les chevaux contre la réverbération de la neige, nous fixons des espèces d’écrans autour de leurs yeux. A tour de rôle, toutes les heures, nous nous relayons deux par deux pour aider au halage du traîneau de Quan.
Marche très lente, seulement 20 Km 6. A 5 h. 45, l’état d’épuisement de Quan nous oblige à camper. Les chevaux ne mangent pas entièrement l’abondante pitance que nous leur avons donnée, afin de les remettre sur pied.
Aujourd’hui encore, une terre nouvelle devient visible dans le sud. Il est maintenant évident que ces montagnes s’étendent dans l’est et qu’à une date plus ou moins prochaine, nous devrons les escalader pour poursuivre notre route vers le Pôle. Pourvu seulement que les poneys puissent aller jusqu’au prochain dépôt que nous comptons établir par 84°de latitude sud.
Une belle soirée calme et claire. Jusqu’ici, nous avons été singulièrement favorisés par le temps. Grâce à cette circonstance, Marshall a pu prendre tous les relèvements nécessaires à l’établissement de la carte de ces terres vierges.
Notre petite troupe est en excellente santé et notre appétit devient féroce. C’est inquiétant pour l’avenir.
Une grande partie de la haute terre que nous longeons est, semble-t-il, composée de grands massifs de granité. Entre les montagnes s’écoulent de nombreux glaciers crevassés, issus peut-être d’un inlandsis semblable à celui de la partie nord de la Terre Victoria. Toutes ces cimes présentent les mêmes silhouettes et ne paraissent pas renfermer d’appareils volcaniques.
Dans la journée, le thermomètre a varié de -11°, 1 à -8°, 8. Le soleil donne l’impression d’une température beaucoup plus chaude.
1er décembre. – D’heure en heure, Quan s’affaiblit ; nous tirons pour ainsi dire son traîneau. Dans l’après-midi, nous ne parvenons à couvrir que 6 Km 4. Wild soutient Quan et en même temps conduit Socks, tandis qu’Adams, Marshall et moi, halons un traîneau chargé de 271 kilos sur une neige terriblement molle.
Ce soir, nous abattons Quan. La pauvre bête était complètement fourbue. C’est pour moi un véritable chagrin. Malgré son caractère fantasque, je l’aimais à cause de sa vive intelligence. Il ne nous reste plus qu’un cheval et nous ne sommes qu’au 83° 16’ de latitude sud.
Droit devant nous la terre s’étend vers l’est, traversée par une longue ligne blanche, qui paraît être une nouvelle Grande-Barrière. Également en avant de notre route, mais plus près, on entrevoit une surface blanche très accidentée, comme si le glacier était hérissé de crêtes de pression. Il semble que nous touchions à la fin de la Barrière et au seuil d’une terre nouvelle.
… Nos menus sont maintenant composés presque uniquement de cheval. Lorsque nous sommes altérés par une marche en plein soleil, nous nous rafraîchissons en suçant une tranche de cette viande gelée. Aujourd’hui, pendant quelque temps il souffle une légère brise froide qui vous glace sur le dos les vêtements trempés de sueur. Malgré les lunettes, journée très pénible pour les yeux. Pas un nuage au ciel ! A la surface de la Barrière, étincellent des millions de petits cristaux de glace ; ils forment une nappe différente de la couche de neige habituelle.
Encore de nouveaux pics. La carte s’augmente sans cesse de chaînes jusque-là inconnues. Un instant nous nous absorbons dans la contemplation de ce spectacle grandiose, puis, tenaillés par la faim, nous rêvons de choses moins nobles. Nous nous amusons à élaborer le menu du repas que nous ferions, si nous nous trouvions transportés soudain dans un bon restaurant. Mais il faut nous habituer à l’abstinence ; ce sera notre régime pendant trois mois encore.
L’un des pics de granité dont nous approchons dépasse certainement 1800 mètres. Sur ses flancs, de larges surfaces rocheuses sont dépouillées de neige, sans doute par suite de la fusion que détermine le soleil qui nous inonde depuis quelque temps.
Aujourd’hui : -8°, 8. Il fait très chaud sous la tente.
2 décembre. – Tous les quatre, nous halons un traîneau, suivis par Socks qui tire le second. Il accorde son pas au nôtre et tout se passe à merveille, en dépit d’une neige très molle le matin. Sous un soleil tombant d’aplomb sur nos têtes nous transpirons abondamment, quoique vêtus seulement d’une chemise et d’un pyjama ; en revanche, piétinant constamment dans la neige, nous avons les pieds glacés.
A 1 heure, halte pour avaler un morceau de Quan. Cette vieille bête est atrocement dure.
Socks s’ennuie de sa solitude. Toute la nuit, il hennit pour appeler son compagnon.
Au déjeuner, nous reconnaissons que la région accidentée aperçue la veille en avant de notre route est formée d’énormes monticules de pression avec de larges crevasses. Cette zone disloquée s’étend dans l’est ; par suite, impossible de continuer plus loin vers le sud, sur la Barrière. Dans ces conditions, après le déjeuner, nous nous dirigeons vers la terre située dans notre sud-est. A 6 heures du soir, nous en sommes tout près.
Il y a là un sommet rouge, haut de 900 mètres que nous escaladerons demain pour avoir une vue d’ensemble sur le pays. Ensuite, nous tâcherons de gravir, avec notre dernier poney, un glacier voisin pour atteindre l’inlandsis et ensuite le Pôle si tout va bien. Le temps est pour nous singulièrement précieux et les provisions encore plus. Il est donc de la plus haute importance que nous trouvions une route facile à travers les montagnes.
Maintenant que nous voici tout près de terre, nous pouvons nous orienter au milieu de l’océan de chaînes et de pics situés à l’ouest. A partir du mont Longstaff, vers le sud-est, les glaciers semblent encore plus puissants qu’au nord, et, comme leurs vallées sont abruptes, ils sont très crevassés. Ces appareils convergent dans la direction du nord-est vers la Grande-Barrière. Les escarpements situés juste en face du campement, semblent avoir été débarrassés de neige par le vent.
La cime que nous avons l’intention d’escalader demain est constituée par un granité très altéré, si bien qu’à distance il revêt l’aspect d’une roche volcanique, mais de près, on ne peut s’y tromper. Les formes moutonnées et arrondies, très fréquentes dans le paysage, indiquent qu’une carapace de glace a dû recouvrir cette région.
Les énormes monticules de pression situés au sud de la montagne, en face de nous, n’ont pu être engendrés que par un glacier encore plus grand que tous ceux que nous avons rencontrés jusqu’ici. La nappe de glace qui remplit L’inlet Shackleton, d’ailleurs relativement courte, ne détermine pas dans la Barrière des dislocations aussi importantes. Si demain nous atteignons le sommet de notre montagne, nous pourrons distinguer les massifs situés au sud-est. Il aurait été très intéressant de suivre la Barrière dans cette direction et de déterminer l’alignement des diverses chaînes ; mais cette étude géographique n’entre pas dans notre programme. Ah ! si nous avions du temps et des provisions à discrétion, nous pourrions pénétrer le mystère de cet immense continent ! Un examen approfondi de ces montagnes fournirait d’importants résultats géologiques. Peut-être aurions-nous la bonne fortune de découvrir des fossiles, ou tout au moins de rapporter des échantillons, qui permettraient de déterminer l’âge de ces terrains et de connaître le point de départ des blocs de granité qui se rencontrent sur les pentes de l’Erebus et du Terror.
Position : 83° 28’ de latitude par 171° 30’ de longitude est de Gr.
Parcouru aujourd’hui 19 kilomètres ; un excellent résultat, étant donné que chacun de nous hale 81 kilos et que le terrain a été détestable.
Toujours beau temps.
4 décembre. – Une nouvelle attaque d’ophtalmie m’a empêché d’écrire hier le journal. Ces deux dernières journées ont été les plus intéressantes depuis notre départ des quartiers d’hiver.
Hier, à 9 heures du matin, nous partions en reconnaissance, emportant chacun quatre biscuits, quatre morceaux de sucre et 31 grammes de chocolat. A 100 mètres du camp, bâille une première crevasse ; dès lors nous n’avançons plus qu’en file indienne, attachés à la corde et solidement appuyés sur les piolets. Au début, afin de distinguer les fentes qu’un jour blanc empêche de voir nettement, j’enlève mes lunettes. Le soleil perce bientôt les nuages ; résultat, une belle et bonne ophtalmie. Après avoir traversé plusieurs crevasses en grande partie remplies de neige, larges de 3 à 6 mètres, nous sommes arrêtés par un véritable gouffre ; d’un bord à l’autre, il mesure 24 mètres environ et sa profondeur atteint 90 mètres. Cette énorme déchirure du glacier ressemble à celle que l’expédition Scott a rencontrée par 80° 30’ de latitude sud en 1902. Grâce à un pont, nous réussissons à dépasser cet obstacle. La montagne qui paraissait tout près est en réalité éloignée de plusieurs kilomètres.
Plus loin une suite de chaînes de monticules de pression, puis de nouveau de très nombreuses crevasses ; finalement à midi et demi nous atteignons une zone de glace bleue, dans laquelle sont enchâssés plusieurs blocs arrondis de granité. Là nous buvons une eau délicieuse produite par la fusion de la glace sous l’ardeur du soleil.
A environ 1 800 mètres du cap nous arrivons au pied de notre pic. Il est constitué par du granité dont la coloration rougeâtre est due à la présence de particules de fer. Nous déjeunons d’eau claire et de biscuits, puis commençons l’ascension. La montagne n’est qu’une ruine. D’énormes blocs, soutenus seulement par de petits cailloux, semblent prêts à se détacher. Ces roches branlantes gravies, une pente de neige douce nous amène au pied d’un piton dont l’ascension est relativement facile. De ce premier sommet nous découvrons notre route vers le Pôle ; elle est tracée par un grand glacier orienté nord-sud entre deux chaînes de montagnes. A perte de vue, sauf à son extrémité inférieure, il paraît uni ; la distance nous empêche toutefois de reconnaître distinctement l’aspect de sa surface. Continuant l’ascension, nous sommes bientôt au sommet du pic. D’après l’hypsomètre et le baromètre, son altitude serait de 1000 mètres. De cet observatoire, la vue embrasse le glacier que nous devrons remonter et qui rejoint la Barrière. Vers le sud il s’allonge sur une énorme distance et paraît descendre d’un inlandsis. Dans la zone de confluence, la Barrière est accidentée d’énormes vagues de pression et disloquée sur une étendue de plusieurs kilomètres. Ce sont ces monticules que nous avons aperçus quelques jours auparavant. Au sud-est, jusqu’au 86°parallèle sud, la Barrière apparaît encerclée par un énorme relief qui s’étend encore plus loin dans cette même direction. Sur les cimes exposées à l’ouest, la glaciation semble plus intense que sur celles tournées à l’est. Dans le sud-sud-est, vers le réservoir du glacier, huit ou neuf cônes noirs sont en vue, puis encore plus loin des pitons de granité rouge surmontés d’aiguilles et de pinacles fantastiques. Dans le sud, les montagnes ont des formes lourdes et présentent des lignes de stratification horizontale. Ce massif s’étend, semble-t-il, jusqu’à une centaine de kilomètres ; au delà, dans un lointain vaporeux apparaissent d’autres montagnes. Les massifs situés à l’est sont arrondis et couverts d’énormes quantités de glace. Au loin, je crois discerner un volcan actif dans une haute cime surmontée d’un nuage qui a tout l’air d’un panache de fumerolles. Ce serait curieux de découvrir un centre éruptif si près du Pôle sud.
Après avoir relevé les alignements des montagnes en vue de la Barrière et du glacier que nous allons suivre, puis photographié une partie du panorama, nous dévorons notre frugal repas.
A 4 heures commence la descente. Une heure plus tard nous sommes sur la Barrière, et, à 7 heures, rallions le camp, fatigués et affamés.
Aujourd’hui, 4 décembre, départ à 8 heures du matin, nous dirigeant droit vers la terre. Sur le Grand Glacier du Sud, nous allons nous trouver aux prises avec des difficultés, que nous n’avons pas rencontrées sur la Barrière, mais cette nappe ne pourrait nous conduire au delà du 86°de latitude ; ensuite il faudrait, comme ici, escalader les montagnes, afin de continuer vers le Pôle.
Sur la route que nous allons suivre, le poney sera une source de difficultés et de dangers ; en second lieu, nous ne pourrons haler en une seule fois tous nos bagages.
Adams, Marshall et moi, tirons un traîneau chargé de 300 kilos, tandis que Wild suit derrière avec Socks. Si une crevasse se présente, nous pourrons ainsi arrêter l’attelage à temps. Jusqu’aux approches de la terre, tout marche à souhait. Là, Marshall crève un pont de neige ; seule la vigueur de ses poignets le sauve d’une chute dans un abîme sans fond.
Le déjeuner avalé, nous commençons l’ascension de la pente de neige qui, pensons-nous, nous amènera dans l’intérieur du massif et, de là, sur le glacier. Après avoir peiné tout l’après-midi sur cette longue déclivité, nous atteignons, à 5 heures du soir, le sommet du col, à l’altitude de 600 mètres. De là, une nouvelle pente douce conduit à notre glacier. A 6 heures du soir, campé près d’une plaque de glace bleue, renfermant des blocs de granité ; aux environs se trouvent de petites mares.
Ce soir, temps admirable ; un soleil clair et pas un souffle de vent. A midi, le thermomètre est monté à -5°, 5 ; maintenant il ne descend pas en dessous de -7°, 7.
Deux énormes pitons de granité, hauts de 600 mètres, flanquent de chaque côté le col que nous avons gravi, formant, comme un arc de triomphe, à l’entrée de la haute route vers le Pôle sud. Ici, tout prend des proportions gigantesques. Pour la première fois de notre vie, la nature se révèle à nous sous ses aspects les plus formidables. Après notre passage, cette terre étrange retombera ensuite dans son isolement millénaire.
Socks ne va pas bien ; son manque d’appétit provient peut-être de ce qu’il s’ennuie, maintenant qu’il n’a plus de compagnon. Ce soir, nous lui donnons de l’eau d’une mare voisine du glacier. Il ne paraît point apprécier ce régal et préfère manger de la neige.