CHAPITRE XI
LA CONQUETE DE L’EREBUS
Origine du nom de la montagne. – Difficultés de l’ascension. – Traces d’une ancienne extension glaciaire. – Manifestations volcaniques actuelles. – Sastrugi. – Péripéties de l’ascension. – Froid intense. – Un blizzard. – Effets de la raréfaction de l’air. – Cas grave de congélation. – Singuliers évents. – Arrivée au sommet du cratère actif. – Descente mouvementée.
Jusqu’au 3 mars, nous sommes occupés par l’achèvement de notre installation, la construction de l’écurie et de l’observatoire météorologique, enfin par le rassemblement des approvisionnements dispersés le long de la côte. Ces travaux terminés, nous pouvons tourner notre activité vers l’exploration de la région environnante.
Je me propose d’établir dans le sud un dépôt de vivres en vue de l’expédition projetée l’été prochain vers le Pôle ; mais actuellement la nappe d’eau libre, qui nous sépare de la pointe de la Hutte interdit toute excursion dans cette direction. Pour la même raison, nous ne pouvons nous diriger vers les chaînes de l’Ouest, dont l’exploration géologique sera certainement féconde. Une seule entreprise s’offre à notre activité, très difficile il est vrai, mais par cela même singulièrement attrayante ; c’est l’ascension du mont Erebus. A plusieurs points de vue, cette expédition présente un grand intérêt. D’abord elle permettra de faire des observations, sur la température de l’air et la direction des courants aériens au sommet de la montagne, qui seront très importantes pour la connaissance encore si incomplète des mouvements de la haute atmosphère. En second lieu, elle fournira aux géologues une abondante moisson de faits et d’échantillons. Enfin, en dehors de toute considération scientifique, l’ascension d’une montagne de 4000 mètres, située à pareille latitude, est une excursion peu banale.
Après mûre réflexion, je choisis le professeur David, Mawson et Mackay pour cette mission. Une escouade de soutien, composée d’Adams, de Marshall et de Brocklehurst, les suivra aussi loin que possible. Adams aura la direction des deux groupes jusqu’au moment où il jugera devoir battre en retraite ; le professeur David prendra alors le commandement des ascensionnistes.
La première escouade emporte dix jours de vivres. Bien qu’Adams et ses compagnons eussent un équipement moins complet que leurs camarades et qu’ils ne fussent approvisionnés que pour six jours, ils poussèrent jusqu’au sommet de la montagne. Je leur en avais d’ailleurs donné l’autorisation, s’ils jugeaient la chose possible.
Une fois l’expédition décidée, une activité fiévreuse règne dans la cabane. Les uns fabriquent des crampons à glace, les autres manutentionnent des vivres ; d’autres préparent le matériel de campement, les piolets, ou cousent aux sacs de couchage des courroies pour les transformer en havresacs, lorsque la pente du terrain interdira l’emploi des traîneaux. Grâce au concours de tous, le 5 mars, à 8 h. 30 du matin, la caravane est prête à partir.
A leur retour, Adams et le professeur David me remirent un rapport complet, à l’aide duquel je vais présenter une relation de cette expédition, la première de notre campagne antarctique.
Le mont Erebus porte un nom fameux dans l’histoire de l’exploration polaire. Il lui fut donné le 28 janvier 1841, par Sir James Clark Ross, pour rappeler le souvenir du navire qu’il montait. Plus tard, dans l’Arctique, avec Sir John Franklin, l’Erebus et sa conserve la Terror acquirent une lugubre renommée.
Se dressant sur le front de la Grande-Barrière de Glace, à 4000 mètres environ à pic au-dessus de la mer, l’Erebus est une cime grandiose. A son sommet, une immense dépression dessine l’emplacement de l’ancien cratère sur le flanc duquel s’élève le cône actuellement en activité.
Dans n’importe quelle partie du globe, l’ascension d’un pic de cette hauteur serait difficile et nécessiterait le concours de guides expérimentés. Combien plus laborieuse sera l’escalade d’une telle montagne, soumise à un climat extrêmement rigoureux, en raison de sa proximité d’un pôle !
De nos quartiers d’hiver, on distingue sur les flancs de l’Erebus les vestiges de trois cratères. Du niveau de la mer jusqu’à la cote 1650 environ, le volcan s’élève en pentes douces ; puis la déclivité augmente régulièrement vers la base du premier cratère. Ces pentes sont presque entièrement recouvertes de neige et de nappes de glace, lesquelles, tantôt se terminent par des escarpements, tantôt se prolongent en mer comme c’est le cas pour la Langue du Glacier, qui s’étend au large sur une longueur de cinq milles.
Près du cap Royds, et jusqu’à une altitude de 300 mètres, s’observent de longues levées d’alluvions glaciaires et d’anciennes moraines, la plupart dépouillées de neige. Ces dépôts sont entremêlés de blocs volcaniques noirs.
Au-dessus, jusqu’à la cote de 1500 mètres environ, les versants de la montagne sont tapissés de glace et de neige ; çà et là seulement émerge un fragment de courant de lave sombre, ou un cône parasite noir, dont la silhouette se détache en vigueur sur le fond blanc du sol ou sur le ciel.
A l’altitude de 1800 mètres environ, un énorme escarpement de roc marque l’emplacement du cratère le plus ancien et le plus bas. Immédiatement au-dessus, le cône principal s’élève en dessinant sur le ciel la courbe élégante, d’abord concave, puis connexe, caractéristique des volcans. Ces pentes, accidentées de massifs de roches, séparés par des champs de neige très inclinés, conduisent au second cratère ou caldeira 18 situé à la cote 3420. Ce deuxième cratère est dominé à son tour, dans sa partie méridionale, par un troisième, toujours surmonté d’un énorme panache de fumerolles. A l’époque de l’expédition de Ross, ce nuage rougeoyait de la réverbération de laves en fusion et des courants de lave auraient coulé sur les flancs du cône, d’après la description laissée par ce célèbre explorateur. Lors du voyage de la Discovery, une ou deux fois seulement l’hiver, des lueurs furent aperçues au sommet de l’Erebus. Peut-être ces manifestations ont-elles été plus fréquentes et peut-être ont-elles échappé plusieurs fois à notre attention ? Cela est d’autant plus possible que notre mouillage était éloigné de 28 milles du cratère et que pour apercevoir la montagne que nous cachaient des avants monts, nous devions aller à 200 ou 300 mètres du navire. Nos quartiers d’hiver sont plus avantageusement situés que ceux de la Discovery pour la surveillance des phénomènes éruptifs de l’Erebus. D’abord, ils ne sont distants du volcan que de 15 milles environ, ensuite ils embrassent la vue presque entière de la montagne. Le météorologiste, à chacune de ses observations bi-horaires, relève toujours la direction du panache de fumée qui indique celle des courants aériens supérieurs. Dans ces conditions, aucune manifestation volcanique n’échappa à notre attention. Pendant l’hiver, nous pûmes suivre toutes ses variations d’intensité et toutes ses modalités. Durant les mois d’obscurité, des lueurs intenses furent fréquemment visibles au sommet de l’Erebus. A certains moments, elles étaient beaucoup plus vives qu’à d’autres. Tel fut le cas lors d’une période de très grande dépression barométrique. A cette époque les reflets passaient tous les quarts d’heure par des phases de croissance et de décroissance. A d’autres dates des flammes furent projetées au-dessus du cratère.
Parfois, l’énorme colonne de fumée flottant au-dessus du cône, s’élevait verticalement à une hauteur de 900 à 1200 mètres, avant de suivre la direction des courants aériens. Lorsque la lune, à son lever, se trouvait derrière le sommet de la montagne, les détails de ce panache devenaient très apparents ; on vit alors des bouffées colossales, violemment chassées en l’air par un paroxysme.
La réverbération rouge, très vive, observée à certains moments sur le nuage de fumerolles, indiquait, semble-t-il, que la lave en fusion était sur le point de déborder hors du cratère. Ces soudaines poussées, déterminées par des explosions gazeuses à l’intérieur de l’appareil, prouvent que l’Erebus possède encore une activité considérable.
Le 5 mars, après toute une journée et toute une nuit consacrées à l’achèvement des préparatifs, les ascensionnistes se mettent en route. A 6 heures du matin, le déjeuner est servi, et le traîneau chargé ; son poids est de 250 kilos. A 8 h. 45, l’ordre de départ est donné. Tous, nous accompagnons les voyageurs pour les aider à porter leurs bagages par-dessus l’arête rocheuse située derrière la maison et à les haler ensuite sur les premières pentes. Après lui avoir souhaité bon voyage, nous laissons la caravane au moment où elle s’engage sur une nappe de neige, afin d’éviter les glaciers crevassés.
A 1600 mètres de là, et à l’altitude de 120 mètres, une ancienne moraine lui barre le passage et l’oblige à un nouveau portage. Au delà, sur une pente de glace et de névé, le traîneau chavire. Alors une neige légère commence à tomber, accompagnée d’une faible brise.
Plusieurs passages présentent de grandes difficultés. C’est d’abord un petit glacier très incliné, dont la glace bleue est recouverte d’une mince couche de neige. Sur cette surface glissante les explorateurs doivent s’escrimer des mains et des genoux pour se hisser eux et leurs bagages. Ensuite, ce sont de gros sastrugi. Ces vagues de neige sont engendrées par le vent, principalement dans les endroits où des affleurements rocheux arrêtent sa libre expansion. La profondeur des sillons atteint 0 m. 50,0 m. 80 et 0 m. 90 centimètres, même 1 m. 20, selon la position des arêtes rocheuses voisines et selon la force du vent qui les a façonnés. Les crêtes dressées entre les dépressions constituent un obstacle pour les traîneaux, surtout quand elles sont orientées parallèlement à la direction suivie par la colonne. Malgré les nombreux ennuis qu’ils causent au voyageur, les sastrugi lui rendent parfois service en lui permettant de suivre sa route, lorsque le temps est couvert. Sur des surfaces étendues, ces vagues gardent, en effet, une orientation à peu près constante ; il suffit donc au début de relever leur direction et de les couper ensuite toujours à peu près sous le même angle. De temps à autre, on a simplement à opérer une vérification.
Sur les sastrugi de l’Erebus, nos camarades eurent beaucoup de mal à conserver leur équilibre, et encore plus à garder leur belle humeur. On n’entendait, qu’imprécations contre ces maudites vagues de neige.
A 6 heures du soir, l’expédition bivouaqua près d’un petit nunatak 19 noir, à l’altitude d’environ 825 mètres et à 11 kilomètres des quartiers. Après un bon dîner chaud, nos amis se glissèrent dans leurs sacs sous les tentes.
Le lendemain matin, au réveil, le thermomètre marquait -20°, 3, alors que, à la même heure, il n’était qu’à -17°, 8, à la station.
Au-dessus du premier camp la pente devint plus raide et atteignit 20 pour 100 ; en même temps, des sastrugi orientés obliquement à l’itinéraire de la caravane déterminèrent fréquemment le chavirement du traîneau. Par suite le halage fut très pénible et obligèrent les ascensionnistes à des efforts qui les empêchèrent de sentir le froid.
La distance couverte pendant cette seconde journée fut seulement de 4800 mètres ; en revanche, en altitude, le gain s’éleva à 840 mètres ; ce soir là, la température descendit à – 33°, 3.
Le deuxième campement fut installé à hauteur du plus ancien rempart cratériforme de l’Erebus. L’examen du terrain conduisit le professeur David à penser que tout récemment une émission de lave s’était produite dans ce cratère.
Le troisième jour, avant le départ, Adams décida que l’escouade de soutien essaierait d’atteindre le sommet, bien qu’elle ne fût pas aussi bien équipée que la première et qu’elle fût dépourvue de crampons. David, ayant reconnu que des bandes de cuir placées sous la semelle des chaussures remplaçaient avantageusement ces engins, prêta les siens à Marshall. Adams et David portaient des brodequins, comme plusieurs de leurs compagnons, tandis que d’autres avaient des mocassins lapons.
Laissant au second camp leur traîneau et une partie des approvisionnements et du matériel, les explorateurs continuèrent la montée, chacun avec une charge de 18 kilos sur le dos. Ils emportèrent simplement les sacs de couchage, deux tentes, les ustensiles de cuisine et trois jours de vivres.
« … A mesure que l’on avance, la pente devient de plus en plus accentuée. Tandis qu’à coups de piolet il taille des pas dans une neige très dure, Mackay perd l’équilibre et roule sur la neige jusqu’à une trentaine de mètres en contrebas, où il est arrêté par un renflement de terrain. »
Le troisième jour, soit le 7 mars, le camp est établi à l’altitude de 2625 mètres. Le thermomètre marque -28°, 8.
Vers 9 ou 10 heures du soir, une brise très fraîche commence à souffler ; le lendemain matin, elle est devenue un violent blizzard de sud-est. D’heure en heure, la force du vent augmente ; tellement épais sont les tourbillons de neige soulevés par l’ouragan et si bruyant est le sifflement de la tempête, que les deux escouades campées à 9 ou 10 mètres l’une de l’autre, ne se voient ni ne s’entendent. Les montants des tentes ayant dû être laissés au dépôt, les toiles sont simplement étendues sur les sacs de manière à protéger leurs ouvertures contre l’invasion de la neige. Malheureusement cette précaution n’est guère efficace.
Dans l’après-midi, au moment où Brocklehurst se glisse hors de son sac, le vent lui arrache un de ses gants en peau de loup. Ayant voulu le rattraper, il est culbuté et roulé dans un ravin. Adams, sorti en même temps, est à son tour renversé en voulant secourir son camarade. Marshall, resté seul dans le sac a alors toutes les peines du monde à résister à la rafale et à ne pas être emporté avec le sac, la tente et tout le matériel. Au prix d’efforts désespérés et se traînant à quatre pattes, Adams et Brocklehurst réussissent à regagner leur gîte, ce dernier à bout de forces.
Pendant la sortie d’Adams et de Brocklehurst, une grande quantité de neige avait pénétré dans le sac ; à deux reprises ses habitants essayèrent sans résultat de s’en débarrasser. Il n’y avait donc qu’à rester couchés jusqu’à la fin de l’ouragan. De temps à autre, nos explorateurs grignotaient un biscuit ou du chocolat ; mais de toute la journée non plus que la nuit suivante, ils ne purent boire par suite de l’impossibilité d’allumer un fourneau pour faire fondre de la neige.
Le lendemain matin, à 4 heures, le vent est tombé et à 5 h. 30 la caravane se met en marche. La pente est maintenant extrêmement raide, 34°, soit 66 pour 100. Comme il serait trop long de tailler des gradins dans la neige, la colonne s’engage sur des rochers. Arrivée à l’extrémité supérieure de ce promontoire, elle traverse ensuite une pente de neige en diagonale, en creusant des pas, se dirigeant vers une autre arête qui semble s’étendre jusqu’à une assez grande hauteur. Sur ces entrefaites, Brocklehurst, qui porte des brodequins, commence à se sentir les pieds très froids, néanmoins il ne juge pas nécessaire de prendre ses mocassins.
A midi, à environ 240 mètres en dessous de l’ancien cratère, trouvant un emplacement convenable pour camper, les explorateurs font halte et préparent le thé. Le froid est devenu très intense, en même temps que les effets de la raréfaction de l’air commencent à se faire sentir.
De là, au milieu d’une mer de nuages, on découvre un magnifique panorama sur la côte et sur la Barrière, mais ce n’est pas le moment de se livrer à la contemplation du paysage, si beau qu’il soit. Après un repas rapide, l’ascension est reprise.
En dessous du cratère principal, au lieu de suivre les rochers, Mackay s’aventure seul sur un névé très escarpé. Tout à coup, ses camarades l’entendent appeler au secours : épuisé, le malheureux se sentait défaillir. Rapidement, David et Marshall gagnent le sommet de la crête, et, de là, se laissant couler, rejoignent leur compagnon en détresse. A peine l’ont-ils amené en lieu sûr qu’il s’évanouit. Cette indisposition est évidemment la conséquence de la haute altitude à laquelle se trouvent les explorateurs. Brocklehurst, lui aussi, souffre du mal de montagne.
Rencontrant un endroit abrité près du bord de l’ancien cratère, la caravane y abandonne ses charges. Ce rempart est formé par un escarpement de roche noire, presque partout vertical, surplombant même en certains endroits, haut de 25 à 30 mètres, et dominant la plaine de neige qui recouvre la caldeira. Dans l’épaisseur de cette neige, à la base de l’escarpement s’ouvre un fossé profond de 9 à 12 mètres, évidemment creusé par les blizzards. Le vent de sud-est, frappant avec une extrême violence le rempart de l’ancien cratère éprouve, au pied de cette falaise, un remous qui a pour effet de chasser la neige. Aux environs de nos quartiers d’hiver, autour de chaque rocher isolé exposé au sud-est, s’observe la même cavité. Au delà du fossé en question, s’étend une nappe de neige considérable, dominée par le cône en activité que surmontent d’énormes panaches de fumerolles. Au milieu de cette plaine blanche apparaissent des monticules isolés de forme étrange : les uns ont l’aspect de tonnelles et de hautes cheminées, tandis que les autres affectent la forme d’animaux.
Pressés par la faim, les explorateurs remirent à plus tard le soin d’étudier l’origine de ces curieuses formations.
Des quartiers d’hiver nous vîmes la silhouette de nos amis se détacher sur le ciel lorsqu’ils parvinrent au sommet du rempart. Pendant les deux premiers jours, Armytage avait suivi la caravane avec sa lunette, puis l’avait perdue de vue une fois qu’elle s’était engagée sur les rochers.
Avant le déjeuner, Brocklehurst se plaignant d’avoir les pieds insensibles depuis quelque temps, Marshall s’empressa de les examiner. Notre camarade avait les deux orteils déjà noirs et tous les autres doigts également atteints, quoique moins gravement. Evidemment la morsure remontait à plusieurs heures. Marshall et Mackay s’employèrent immédiatement à rétablir la circulation dans les pieds de notre ami. Ils y réussirent sans trop de peines, mais il était évident que la guérison complète serait longue et douloureuse. Une fois que Brocklehurst fut réchauffé, on lui passa des chaussons secs et des mocassins bien remplis de sennegrœss, puis on déjeuna. Il était alors 3 h. 1/2 de l’après-midi. Pour avoir marché pendant neuf heures avec les pieds dans un tel état, Brocklehurst a fait preuve d’un courage et d’une endurance remarquables.
Après le repas, on l’installa dans un sac de couchage et les cinq autres membres de l’expédition se dirigèrent vers la caldeira par une brèche du rempart.
Arrivée sur la neige du cratère, la caravane s’encorda, et, avançant avec précaution pour éviter les crevasses, s’achemina vers les monticules dont il a été question plus haut, puis vers un cône adventif situé à environ 300 mètres au-dessus du camp et à 1600 mètres environ en distance linéaire.
Au-dessus de la neige affleuraient des fragments de lave, de grands cristaux de feldspath, longs de 0 m. 03 à 0 m. 08, et des ponces ; feldspaths et ponces portaient fréquemment des cristallisations de soufre.
Au retour, les explorateurs visitèrent un des monticules de glace, dont la silhouette présentait une vague ressemblance avec un lion couché et duquel paraissait s’échapper de la fumée. Un rapide examen permit au professeur David de se rendre compte de la genèse de ces tertres.
Dans les pays tempérés, les évents volcaniques émettent des fumerolles chaudes, comme on peut le constater en passant la main à travers le nuage qu’elles forment. Ici, en raison du climat rigoureux de l’Antarctique, ces exhalaisons, aussitôt qu’elles arrivent à la surface, se transforment en glace. L’entassement progressif de ces dépôts a engendré des monticules qui sont semblables à ceux créés par les geysers de Nouvelle-Zélande, d’Islande et du parc de la Yellowstone. En les étudiant, Mackay et Marshall enfoncèrent dans deux de ces tertres jusqu’au dessus du genou. Sans leurs piolets, ils seraient descendus plus bas.
A leur retour au camp, nos amis trouvèrent Brocklehurst aussi bien que possible. Après le dîner, assis sur les rochers, ils eurent l’occasion de contempler un merveilleux panorama vers l’ouest. A leurs pieds s’étendait une mer de nuages, tandis que le soleil couchant illuminait les chaînes de l’Ouest. Le lendemain, au réveil, à 4 heures du matin, le spectacle ne fut pas moins beau. Projetée par le soleil levant, l’ombre de l’Erebus se détachait sur les cumulus amoncelés en dessous de la cime avec une netteté si parfaite que tous les détails de la montagne était visibles.
L’observation de l’hypsomètre, combinée avec la moyenne fournie par les baromètres, donna 3475 mètres pour l’altitude du rempart de la caldeira.
A 6 heures du matin, l’escouade partit pour escalader le cône en activité. Dans la traversée de l’ancien cratère, Mawson prit diverses photographies. La contraction que le froid intense avait fait subir à l’obturateur rendit cette opération singulièrement difficile.
Gravissant des pentes formées de couches stratifiées de neige, de ponces et de grands cristaux de feldspath très réguliers, la caravane arriva au pied du cône principal. A partir de là, ses progrès furent lents et pénibles en raison de la raréfaction de l’air.
Le cône actif de l’Erebus est constitué principalement de ponces, dont le diamètre varie de quelques centimètres à plusieurs pieds. A l’extérieur, elles sont grises, souvent jaunes en raison de la présence de cristaux de soufre, tandis qu’à l’intérieur, elles ont une teinte brune.
Vers 10 heures du matin, le 10 mars, la caravane atteignit le sommet du cratère. Pour la première fois l’Erebus, peut-être la plus remarquable montagne du monde, était vaincue.
L’ascension de cette dernière partie du volcan, élevée de 609 mètres au-dessus du rempart de la caldeira, exigea plus de quatre heures.
Le rapport des explorateurs décrit en termes saisissants le spectacle magnifique et terrifiant qui s’offrit à leur vue du haut du cône :
« Nous étions, écrivaient-ils, sur le bord d’un vaste abîme, dont le fond et les bords opposés étaient masqués par un énorme nuage de vapeurs qui s’élevait à une hauteur de 150 à 300 mètres. C’était d’abord, pendant quelques minutes, un sifflement sonore, puis un grondement étouffé roulant dans les profondeurs de la montagne, suivi par la projection d’énormes globes de fumerolles qui allaient rejoindre le panache blanc flottant au-dessus du cône. Une pénétrante odeur de soufre prenait aux narines.
« … Soudain, une légère brise de nord vient refouler la fumé et l’intérieur du cratère nous apparaît dans toute son étendue. D’après les observations angulaires prises par Mawson, sa profondeur serait de 270 mètres et sa plus grande largeur d’environ 800 mètres. Au centre, trois fentes, semblables à l’orifice de puits, livraient passage aux fumerolles. Le bord sud-ouest du cratère était coupé par une fente profonde de 100 à 120 mètres. Sur la paroi du cratère opposée à celle où nous nous trouvions, des lits de ponce noire alternaient avec des couches de neige. Nous ne pouvons dire si ces neiges reposaient ou non directement sur de la lave. Du sommet d’une des nappes de ponce les plus épaisses, dans sa zone de contact avec la neige, sortaient de petits jets de vapeur disposés en file. Ils étaient trop nombreux et trop rapprochés pour être autant de fumerolles indépendantes. Suivant toute vraisemblance, ils étaient produits par la volatilisation de la neige qui se trouvait là en contact avec des assises chaudes. » D’après les indications fournies par les anéroïdes, combinées avec celles données par l’hypsomètre pour le sommet du rempart de la caldeira, l’altitude du cône actif de l’Erebus peut être fixée à 4 075 mètres.
Après cette ascension, la caravane regagna son campement et commença immédiatement la descente. Malgré son état, Brocklehurst tint à l’honneur de ne pas laisser porter son sac par d’autres.
Pour le retour, on prit un itinéraire un peu à l’ouest de celui suivi à la montée. A plusieurs centaines de pieds plus bas, après de nombreuses chutes sur des éboulis mobiles, l’escouade arriva au sommet d’une pente de neige extrêmement raide. Pour franchir cet obstacle, trois routes s’offraient au choix des voyageurs : ou revenir sur leurs pas jusqu’au raccord de la crête, sur laquelle ils se trouvaient, avec l’arête principale ; ou descendre la pente en taillant des pas, ou bien encore se laisser glisser jusqu’à un replat rocheux situé à 150 ou 180 mètres, en contrebas. Très fatigués, mes camarades donnèrent la préférence à la glissade.
Sur ces entrefaites, l’un d’eux s’aperçut qu’une boule de neige placée sur le rocher, fondait sous l’action des rayons solaires ; grâce à cette circonstance, nos amis purent étancher leur soif ardente.
Après cela, les explorateurs firent dévaler leurs sacs, qu’ils avaient au préalable solidement fermés ; puis à leur tour ils se lancèrent sur la pente, appuyés sur leurs piolets. Tous les autres champs de neige furent ensuite franchis en glissant. Lorsque filant à toute vitesse, on rencontrait des sastrugi durcis, une culbute s’en suivait. Ces chutes ne furent pas sans dommage pour le matériel. Un anéroïde fut perdu et un thermomètre de l’hypsomètre brisé. Finalement la déclivité s’adoucit près de la terrasse sur laquelle se trouvait le dépôt. En quatre heures l’escouade avait descendu 1525 mètres !
Le blizzard du 8 avait bouleversé le campement. Le traîneau gisait renversé, une partie de sa cargaison éparpillée et enfouie sous la neige.
Le lendemain, dès 5 heures du matin, le signal du départ fut donné.
Les sastrugi engendrés par la tempête affectaient une direction oblique à celle suivie par la caravane et atteignaient une hauteur de 1 m. 20 à 1 m. 50.
La manœuvre du traîneau sur ces pentes accidentées fut extrêmement pénible ; tandis que deux hommes le tenaient en avant, deux le soutenaient de chaque côté et deux autres le retenaient. En guise de frein, on avait entouré les patins de corde. Malgré ces précautions, le véhicule fut une source de dangers et de difficultés. Tantôt il versait, tantôt il s’arrêtait brusquement, tantôt, au contraire, il filait trop vite, et, venant heurter par derrière les hommes qui le traînaient, les renversait. En même temps, ceux des ascensionnistes qui n’avaient pas de crampons ou de chaussures munies de bandes de cuir culbutaient à chaque pas.
Deux heures de cette marche difficile amenèrent la caravane au nunatak, situé à 10 Km 800 du cap Royds, près duquel le premier campement avait été établi.
Les apparences du ciel annonçaient l’approche d’un nouveau blizzard. Déjà des rafales commençaient à soulever la neige. Les hommes étaient fatigués, la provision de pétrole presque épuisée, la tente trouée par une brûlure et un fourneau brisé. Aussi bien Adams prit le parti d’abandonner les bagages et de filer rapidement vers la station.
Trompés par la lueur falote d’un jour gris, nos camarades ne pouvaient distinguer les sastrugi et, à chaque instant, s’abattaient contre ces crêtes de neige. Après d’innombrables chutes, voici la nappe brillante du lac Bleu ; le but est proche, encore 800 mètres à peine et l’on atteindra la station. Mais combien pénible fut ce court trajet ! C’est littéralement fourbus que nos camarades arrivèrent aux quartiers d’hiver.
Vers 11 heures du matin, j’étais sorti, lorsque subitement je vis devant moi six formes humaines qui marchaient pesamment comme des gens épuisés. Immédiatement, je me précipite au-devant d’eux, leur demandant s’ils sont parvenus au sommet de la montagne. Aucune réponse. Je renouvelle ma demande. Telle est leur fatigue qu’ils peuvent à peine parler.
Pour fêter la victoire des explorateurs, nous débouchons le champagne. Quelques minutes après, le cuisinier déposait devant nos amis une grande casserole de bouillie d’avoine. En quelques instants, elle disparut ; après cela un jambon presque entier, accompagné d’énormes tranches de pain beurré, subit le même sort. Mes camarades rapportaient de leur expédition le magnifique appétit que procurent les explorations polaires.
Quelques jours plus tard, une escouade alla rechercher les bagages abandonnés en arrière. La montée fut rude sur une neige qui ne portait pas et par une température de -28°, 8 à midi. A la descente, le traîneau fut laissé sur les bords du lac Bleu, où le lendemain deux poneys allèrent le chercher et le ramenèrent aux quartiers.