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— Barbara, dis-je, Barbara, je suis complètement noué à l’intérieur. Est-ce que tu m’aimes vraiment ?

— C’est une question stupide.

Nous étions au lit, chez elle.

— Non, ce n’est pas stupide. Tu es devenue bizarre, par un certain côté.

— Tu veux dire que tu doutes.

— Tu douterais toi aussi, si tu savais tout ce que je sais. Vraiment tout.

— Ah bon ? Qu’est-ce que c’est, « vraiment tout » ?

— Les choses qu’on ne peut pas encaisser chez les gens. La merde, le pus, les infections, qui sont le lot de tout le monde. Les maladies auxquelles il faut tenter de faire face chez les gens qu’on aime. La merde que tu vois et que tu essaies d’assainir en la corrigeant, les lubies de l’enfance, de l’échec, de la vieillesse. Tu me suis ?

— Comme de laisser une vieille tapette te frapper pour de l’argent, par exemple ? (Elle étouffa un bâillement.) Je l’ai fait. Tu le frappes, il jouit, le pauvre vieux, et puis tu as du mal à récolter l’argent, et ça finit pour tout le monde par une gueule de bois. C’est ça que tu veux dire ?

— Oui, en gros.

— Rien de tout ça ne m’atteint. Ce n’est pas pire que d’être receveur dans un bus, c’est juste un service.

— C’est ça que tu faisais pour Charlie ?

— Plus ou moins, mais il ne pouvait pas payer. Quelqu’un le saignait déjà à blanc ; avant que j’entre en scène.

— Qui ça ? Quelqu’un de sa famille ?

— Écoute, dit-elle, l’ennui avec toi, c’est que tu es toi-même un peu comme Charlie, dans ton genre. Quand tu t’attaques à quelque chose, tu ne lâches jamais, et je suis vraiment fatiguée, mais tu ne veux pas qu’on baise avant que je tombe de sommeil ? (Elle se tourna vers moi avec une expression de franchise.) Tu ne peux pas savoir ce que c’est pour moi de baiser un bon coup, sans histoires pour changer, avec un homme qui est un homme. Ça te va, comme déclaration d’amour ? C’est ce que je peux faire de mieux.

— Ce n’est pas mal.

— Je suis bien contente. Si tu étais à ma place, tu verrais qu’il n’y a pas de gens bons ou mauvais.

— J’ai été à ta place, et je le vois bien.

— Aime-moi, fit-elle d’une voix somnolente, même si tu n’es pas tout à fait l’homme que je croyais avoir rencontré au 84.

— Peut-être que je ne l’ai jamais été.

On eut une scène au milieu de la nuit. Je pensais au fouet sur la table de Harvey et je lui dis :

— Je crois que tu es vraiment dérangée, chérie. (Je pensais que je ferais aussi bien d’en finir et de cesser la comédie et j’ajoutai :) Allons, assieds-toi, saleté, tu t’y connais, en fouets ?

Elle se mit à crier.

— Pourquoi crois-tu que je m’y connais en fouets ?

— Tu t’y connais très bien.

— Eh bien, t’as qu’à te fouetter avec, putain ! (Elle continua à hurler, et se mit à me marteler le visage.)

C’était déjà le matin, et peu après elle dit :

— Il va falloir que tu partes.

— Pour de bon ?

— Oui, je crois que tu ferais mieux de déménager ce matin, et de retourner à Earlsfield. Tu ne m’as pas laissé le choix. Tu cherches à en savoir trop.

— Les gens amoureux cherchent toujours à savoir.

— Tant pis pour eux. Ils ne devraient pas. Ils devraient accepter, c’est tout. De toute façon, tu ne m’aimes pas, tu fais simplement semblant. Tu es tordu.

— Bah, les tordus se repèrent mutuellement.

— Allez. Sors du lit. Habille-toi. Remue-toi. Je parle sérieusement.

J’étais déjà sorti du lit ; je commençai alors à m’habiller.

— On se rencontrera peut-être encore au 84.

— Je n’y travaillerai plus.

— Ben, on pourrait tomber l’un sur l’autre, comme ça. Où est-ce que tu vas travailler ?

— Ça ne te regarde pas ; tu veux toujours en savoir trop, tu es casse-pieds.

— Oh, voyons.

— Je n’en sais rien, une boîte africaine, sans doute. Il y a des fois où j’aime être entourée d’une bande d’Africains. Ils ne donnent pas dans la gamberge, ils parlent d’eux tout le temps, et le résultat c’est qu’ils ne posent jamais de questions, comme toi.

— On ne va pas se revoir du tout ? fis-je d’un ton implorant. On ne pourrait pas juste prendre un pot quand tout ça sera passé, au pub par exemple, et puis se payer une petite séance au pieu, comme ça, en amis, sans que ça nous engage ?

Elle me considéra, la tête penchée de côté.

— Je sais pas. Je verrai. Mais sans doute pas, ça serait pas très marrant. Tu t’es démantibulé entre mes mains comme tous les autres, comme un outil bon marché ; j’ai perdu mon respect pour toi, mais je vais y réfléchir. En attendant, j’aimerais récupérer ma clé, la clé de l’appartement que je t’ai donnée.

— Je suis désolé. Je l’ai laissée chez moi à Earlsfield.

— Eh bien, j’aimerais la récupérer.

— Je te la redonnerai. Écoute, mieux, Barbara, je vais te la rapporter. J’appellerai et puis on pourrait fixer la date.

— Tu ne pourras plus appeler. Je change de numéro aujourd’hui.

— Oh, sois raisonnable, dis-je.

Du poste de radio dans la cuisine du voisin, sortait une voix de femme qui chantait : « Comme un rondin qui tombe et roule sur le côté, je suis si lourde, si fatiguée…»

— Je ne peux pas y croire, dis-je. Repartons de zéro.

— Tu ferais mieux de partir.

— Je suis presque habillé. C’est cette conversation sur les fouets qui a tout déclenché, hein ?

Elle saisit un gobelet à café et me le jeta dessus. Je l’évitai facilement.

— Je ne connais rien sur les fouets !

— Est-ce que tu connaissais Harvey Fenton ? lui demandai-je. Un gros bonhomme. Dur à mater.

— Espèce de salaud.

— Il est proprio d’une part du 84.

Elle respira à fond.

— Va-t’en, c’est tout, dit-elle, va-t’en. J’attends quelqu’une d’une minute à l’autre.

— Quoi ? Un nouvel homme ?

— Un type qui veut me donner du travail.

— Quel genre de travail ?

— Du travail, c’est tout. Maintenant va-t’en.

— C’est Harvey Fenton qui vient ?

— Je ne sais pas. Non. T’es flic ?

— Je suis un homme qui a une mission, ça certainement.

— Eh bien, fous le camp d’ici avec ta mission à la con ! Et cesse de poser des questions ! Toujours tes foutues questions, sale petit sournois ! Maintenant fiche le camp d’ici ! Va-t’en !

— Tu crois qu’il y a jamais rien eu entre nous, Barbara ?

— Non, putain, non ! En tout cas, s’il y a eu quelque chose, c’est fini. Mort. Tu comprends ? Mort.

— Bah dis donc, ça paraît définitif, à la façon dont tu le dis.

— C’est définitif. Maintenant tire-toi. Tu comprends pas l’anglais ? J’ai dit dehors, ouste. Dehors, dehors !