22

— Assieds-toi, dit Barbara lorsque nous fûmes entrés.

— Bien, dis-je en choisissant un fauteuil, nous voilà enfin seuls.

C’était un joli appartement, mais il avait quelque chose de neutre, d’impersonnel. Les meubles, la chaîne hi-fi étaient du genre qu’on achète à tempérament ; l’éclairage était direct et trop vif.

— Je te prépare un verre ? demanda-t-elle.

— Oui, merci. Pas beaucoup d’eau. Plein de glace.

Elle revint de la cuisine avec un scotch pour chacun, et s’assit sur la chaise en face de moi.

— Eh bien ? dit-elle. On commence par où ?

— À parler, tu veux dire ?

— C’est ça.

— Je ne sais pas, fis-je, pourquoi tu ne lances pas une question ? Mais rien de trop explosif.

— D’accord. Qu’est-ce que tu fais dans la vie ?

— Explosif, dis-je.

— Pourquoi ? Tu ne gagnes pas d’argent ? Ou tu en gagnes trop ?

— Cent livres net par semaine. Ça te paraît trop ?

— Non. Réglo-réglo ?

— Très explosif, enfin ça pourrait l’être. Mais ça ne l’est pas dans mon cas. Je les gagne honnêtement.

— Je ne veux pas être indiscrète, vraiment, c’est seulement que, vu d’où je viens, l’argent est un sujet qui compte, pour moi.

— D’accord, fis-je, eh bien disons que je me débrouille.

— Alors je tombe amoureuse d’un homme à mystère.

— Il n’y a pas de mystère, ça n’a aucun intérêt, c’est tout. (Je ne voulais pas lui en dire trop tout de suite. Je voulais laisser les événements décider tout seuls d’une histoire, je voulais me ménager plusieurs issues.) En tout cas, tu tombes amoureuse vachement vite.

— Trop vite ?

— Le feu au cul, ce n’est pas ce qu’on appelle la grande passion.

— Salaud ! cria-t-elle. (Elle se redressa sur sa chaise et m’envoya le contenu de son verre à la figure. Ce dernier suivit. Verre et contenu manquèrent la cible et atteignirent le rideau derrière moi.)

— Rien de cassé, fis-je, comme ça tu peux nous en préparer un autre. Mais ne gâchons pas le suivant.

Quand elle revint avec les nouveaux verres, elle s’était calmée.

— Tu es un drôle de mec, toi alors.

— Tu veux dire que tu ne m’avais pas vu comme ça dans la boîte ?

— C’est ça, en gros.

— Toi aussi, tu as des côtés cachés.

— Ça veut dire que tu ne me fais pas confiance ?

— Confiance ? (J’éclatai de rire.) Je n’ai pas la moindre confiance en toi. Comment veux-tu ?

— Alors on se plaît, et c’est tout ? (Je l’observais, essayant comme une malheureuse de jouer la fille qui vient de tomber amoureuse.)

— Bah, je me suis déjà fait avoir jusqu’au trognon par une femme, dis-je. Il y a longtemps, mais quand même.

— Je parie que tu le méritais.

— Peut-être bien que oui, peut-être bien que non. En tout cas, te voilà renseignée.

— Bon, il faudra que ça fasse l’affaire pour le moment.

— Je ne tiens pas à me brûler encore les doigts. Je suis sûr que tu as dû en mener en bateau plus d’un, dans le passé. Avec ton physique, ça me paraît fort probable.

— Écoute, pourquoi on ne va pas se coucher, tout simplement, pour voir comment ça marche. J’en ai assez d’échanger des demi-vérités.

— Je vais te dire pourquoi il n’en est pas question. (Je décidai de lui rentrer dans le chou.) C’est que tu commences à me débecter. (Je criai les derniers mots. Cela me coûta beaucoup, mais j’y parvins. Cela me coûtait beaucoup parce qu’elle avait légèrement écarté les cuisses et que, de l’endroit où j’étais assis, en face d’elle, mon regard remontait entre ses jambes jusqu’à son slip blanc, et que ça m’excitait considérablement.) Écoute, tu sais ce que c’est, dis-je plus calmement. Si toi et moi on baise juste une fois, tu n’auras plus envie de moi dans la minute qui suivra, tu le sais bien. N’est-ce pas, Babsie ?

— Ne m’appelle pas Babsie. (Elle dit ça avec indulgence.) C’est bon pour les michetons. Appelle-moi Barbara. Et je ne t’enverrai pas balader illico. C’est vrai que je fais ça, d’ordinaire. Mais pas avec toi, je ne crois pas.

— Pourtant, tu as eu beaucoup d’autres hommes.

— Oui, et alors ?

— Qu’est-ce qu’il est advenu d’eux ? Aucun d’eux n’a compté pour toi ?

— Ils n’étaient pas à la hauteur.

— Je vois. Où se situe la barre ?

— À ton niveau.

— Non. Je ne tiens pas à perdre la tête pour une femme et qu’elle me dise ensuite d’aller me faire voir. (Je me levai.) Je préférerais dire bonsoir et partir maintenant.

Au bout d’un moment, elle parla :

— Assieds-toi. Je veux un homme fort et tu l’es.

— Je ne suis pas fort. Je suis simplement réaliste.

— Même chose. Tout ce que je sais, c’est que tu me frappes là où je suis vivante.

— Tu ferais mieux de prendre un autre verre, alors.

— Je vais te chercher ça. Je sais où tout se trouve.

J’éclusai rapidement le verre suivant.

— Bon ? Et la séance au pieu alors ? (Je savais que, quoi que je fasse, je devais prendre avec elle le contre-pied de l’attitude de Staniland. Le plus possible. Il fallait la dominer si je voulais garder le terrain conquis avec elle. Je m’aperçus que ce n’était pas aussi difficile que Staniland l’aurait jugé.)

Elle aussi but son verre rapidement.

— D’accord, dit-elle, allons-y.

— Il va falloir que ce soit rapide, dis-je. Je dois être au travail à huit heures. (Je regardai ma montre ; il était cinq heures moins le quart.) Où va-t-on ?

— Tu es romantique, hein ? dit-elle. T’emballes les filles en cinq sec, à ta manière.

Il importait de la flatter.

— Je plains le type qui essaierait de t’emballer, dis-je. Il ne sortirait pas du ring, même à quatre pattes, après le premier round.

Elle rit ; elle ne put cacher son plaisir.

— C’est mieux, dis-je. Le rire c’est important, surtout si on est amoureux.

— Je ne savais pas.

— Tu as été aveugle jusqu’ici. Tu n’as pas découvert ce qu’est la passion. Tu as eu beaucoup d’hommes, mais tu n’as pas vraiment pris de plaisir avec eux.

— Tu n’es pas très loin de la vérité.

— Tu as déjà eu un orgasme ?

— J’en ai entendu parler. Je ne crois pas que j’en aie déjà eu.

— Si tu en avais eu un, tu l’aurais su. Ça se pourrait cette fois-ci.

— Bah, tiens.

— On verra.

Elle fut timide quand vint le moment de passer au lit. Ce n’était pas le genre de femme que l’on déshabille sous le coup de la passion, directement sur la carpette du salon. Lorsque je voulus défaire son soutien-gorge, elle dit :

— Écoute, il faut faire ça convenablement.

— Pourquoi ?

— Parce que c’est notre première fois.

Je n’en crus pas un mot. Nous étions tous deux en train de jouer, et je me demandais qui l’avait aidée à écrire son scénario. Vrai, je la désirais, pourtant une partie de moi-même n’était pas pressée – la partie cérébrale. Si j’éprouvais pour elle ce violent accès de désir, c’était parce que je n’avais pas eu de femme depuis si longtemps. Je me faisais horreur. Ça ne m’arrêta pas, mais je lui mentais, en cachant ma motivation réelle, complexe, et ça ne me plaisait pas. J’allais fortifier le mensonge que je jouais en baisant la maîtresse d’un cadavre pour l’amener par la ruse à dégorger ce qu’elle savait de sa mort. Mais je n’avais pas l’impression d’être pour autant un chevalier à l’armure blanche ; je me demandai quelle était vraiment la valeur de la vérité, si pour y parvenir, il fallait tant de mensonges. Assis dans mon fauteuil au rembourrage dur, caressant un dernier verre de Bell’s tandis que Barbara se préparait pour se mettre au lit, je me rendis compte que si j’avais agi librement, s’il n’y avait pas eu Staniland, ses cassettes et ses écrits, Barbara m’aurait fait perdre la tête, ce qui n’aurait été guère difficile dans mon cas, ou alors j’aurais dit sèchement : « écoute, je suis flic et j’enquête sur la mort d’un homme », et j’aurais récolté des insultes et le silence. Je me serais senti moins mal à l’aise ainsi, mais il fallait que je découvre ce qui était arrivé à Staniland, et le fait que je ne laisse pas Barbara indifférente sur le plan physique m’ouvrait la seule voie. Malgré tout, je me trouvais dégueulasse, j’avais l’impression d’être un vulgaire agent double. Il fallait peut-être avoir un don pour la comédie pour être agent double, mais ça ne me rendait pas moins dégueulasse.

Je l’entendis passer de la salle de bains dans la chambre, et je sentis l’odeur du savon et de la vapeur. Puis je l’entendis s’introduire sous les draps avec un froissement d’étoffe, dans l’obscurité.

— Viens, lança-t-elle.

Je me retrouvai près du lit, arrachant mes vêtements fébrilement pour la rejoindre. Mon corps était sans scrupules, en tout cas.

— Doucement, doucement, dit-elle au bout d’un moment. Ça vient.

— Est-ce qu’on ira encore dans une botte demain ?

— On prendra tranquillement le petit déjeuner et puis on avisera.

— Je croyais que tu allais travailler, tu m’avais dit.

— Pas aujourd’hui. Je prends la journée. J’irai au bureau pour expliquer. Il faudra que j’y aille, j’ai des affaires à régler, puis on se retrouvera à l’heure du déjeuner.

— D’accord, fit-elle d’une voix ensommeillée.

— On déjeunera ensemble. Je vais te dire où on peut se retrouver. Tu aimes la cuisine indienne ?

— Comment savais-tu que j’aimais la cuisine indienne ?

— Je ne sais pas.

— Peut-être parce que j’aime ça. (Elle ajouta :) Je pourrais presque t’arracher les yeux, tu sais. J’en ai eu un. Un orgasme.

— Je sais.

— Tu n’es pas comme ces couilles molles que je me coltine d’ordinaire.

— Bien, ne dis plus rien maintenant. On parlera plus tard.

— Oui, j’ai envie de dormir maintenant, mais ne me lâche pas avant que je m’endorme.