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Le matin arriva. Ses rayons parurent à travers la fenêtre sans rideaux de ma chambre, mais je poursuivis malgré tout ma lecture. Je parvins à un triste récit qui commençait ainsi : « La France. Dès que je fus de retour à Duéjouls après le départ des autres, la première chose que je fis, ce fut de brûler tous les vêtements de ma fille Charlotte…, tous ses livres et ses jouets abandonnés derrière elle. Comme je ne pouvais pas supporter de les regarder, j’ai emporté le tout derrière la maison, dans la cour et j’en ai fait un grand feu. C’était le mois d’août, et la chaleur était si intense que je craignis que tout ne prît feu… la maison, le village, le ciel. J’ai regardé ses livres s’évanouir en fumée : La Fourmi et l’Abeille, Une journée bien, bien occupée, Monsieur Adroit et Monsieur Maladroit. Ses dessins de maisons, de chats et d’escargots, jaillissant au-dessus de ses impressions de la maison en plein vent, se froissaient et s’enflammaient ; les flammes les ravageaient. La brise du soir soufflant des Causses a soulevé et emporté doucement ses œuvres jusqu’au ciel, aussi doucement que si elle n’eût jamais existé. Je me suis senti horriblement faible en dedans alors que j’attisais le feu…, comme si j’avais été à ce point transformé par la fièvre que seul fût demeuré derrière moi mon corps tordu, amorphe et hideux. Je savais seulement qu’il fallait le faire tandis que je brûlais ses vêtements et ses chaussures ; c’était le prix de mon échec en tant que père et en tant qu’homme. Il faudrait que tout soit expliqué et payé…, mais pas ce soir, pas maintenant.

« Le vin maintenant : j’ai bu le vin froid à la bouteille tandis que le feu brûlait, détruisant notre passé, celui de ma fille et le mien. Quand le feu a donné le signe du dernier sursaut avant d’expirer sous la cendre, j’ai jeté dessus de l’eau-de-vie et j’ai ratissé les bouts de papier et de tissu à moitié brûlés avec une harpe pour donner plus d’air au feu. Une fois tout consumé, je me suis écarté en chancelant et j’ai compris que j’avais bien agi, bien que c’eût été de manière négative. Je savais que Charlotte ne pourrait jamais, ne voudrait jamais revenir. La vie ne lui avait pas accordé de contes de fées, pas avec moi pour père, et ne lui en accorderait jamais. J’ai pleuré de désespoir et de solitude en jetant dans un dernier geste ses vieilles bottes de caoutchouc et son cartable, en brûlant ses cahiers d’exercices couverts de leurs dessins de grenouilles et de fleurs, et les bouts de poèmes qu’elle avait recopiés avec Mme Castan.

« Jamais, jamais tu ne la rattraperas !

« Il me faut expliquer ce que représente la torture de sa perte… Elle était mon cœur, mon âme, mon autre moi-même. Mais jamais vraiment je n’aurais pu le lui dire, et ainsi je l’ai perdue. Dès l’instant où j’ai su que j’allais la perdre, j’ai préféré aussitôt la perdre d’un coup, sans attendre. J’ai brusqué cette perte. J’ai fait partir tout le monde, et puis je suis moi-même parti. Ah, l’existence est comme l’eau, elle est partout et pourtant elle s’écoule. Il paraît que j’ai du sang polonais du côté de ma mère. Quand je suis revenu, comme il le fallait, j’ai brûlé tout ce qui lui avait appartenu. Les Anglais sont-ils inhumains ? Lorsque j’étais en Angleterre mon frère m’a dit que je ne devrais pas tout prendre tant au sérieux. Mais si l’on ne prend pas l’amour au sérieux, que prend-on au sérieux ? Les biens ? L’argent ? La propriété ?

« J’ai éteint le feu dans la soirée. Je me demande jusqu’à quel point je pourrai supporter tout cela. »

Plus loin en bas de la page Staniland se répondait : « Jusqu’à un certain point, bien entendu. Je le découvrirai bien en son temps. »

Il l’avait découvert. Je reposai les papiers de Staniland par terre. Je me demandai ce que Bowman, ou les deux agents, ou le médecin, ou le premier venu auraient compris en les lisant.

Je me demandai ce que j’avais vraiment compris.