20
Petworth Street n’est pas loin du pub, et je trouvai rapidement le numéro 18 ; c’était la porte qui claquait au vent dans le noir et près de laquelle des marchands des quatre saisons avaient déposé un tas d’ordures haut d’un mètre. La porte claquait parce qu’elle n’était pas fermée à clé, et elle n’était pas fermée à clé parce que les marchands utilisaient le passage au rez-de-chaussée pour ranger leurs petites voitures et leurs caisses vides. Je restai une minute au pied de l’escalier dans l’obscurité, puis sortis ma torche – que deviendrait-on sans torche dans le Londres d’aujourd’hui ? Je cherchai un bouton pour éclairer l’escalier de ciment qui se présentait devant moi ; il y en avait un, mais il ne fonctionnait pas. Derrière la porte d’entrée se trouvait une corbeille métallique pleine de courrier. Ça avait tout l’air d’être du courrier désagréable, du genre qui arrive dans des enveloppes kraft, et de toute évidence personne ne le lisait jamais, car il semblait être là depuis longtemps. Je l’examinai toutefois, mais il n’y avait rien pour Eric. Je montai prestement trois étages – deux portes à chaque étage, une à gauche, une à droite. Lorsque je parvins au troisième je vis deux portes enfoncées sur le palier : deux cabinets, dans l’un la chasse d’eau était cassée et il n’y avait pas de siège. Tout le bâtiment sentait mauvais. À l’extrémité du palier, une rampe verte le long d’une large ouverture non vitrée. Je me penchai au-dessus et plongeai mes regards dans le puits de l’immeuble ; au fond se trouvait une bicyclette démantibulée et de la literie pourrie. Les deux mêmes portes se faisaient face, au bout ; sous celle de gauche passait un rai de lumière et on entendait de la musique rock. Je m’approchai et cognai dessus. Un halètement se fit entendre à travers la mince cloison de la porte en bois, et lorsque je cognai encore, une voix nasillarde cria :
— Qui êtes-vous ?
— C’est moi, Eric.
— Je ne connais pas votre voix. Je ne vous connais pas.
— Peut-être que non. Mais tu attends la visite de quelqu’un comme moi.
— Je n’ouvrirai pas !
— C’est bien embêtant, fis-je. Ça signifie qu’il va falloir que je revienne avec de l’aide.
— Vous ne pouvez pas être du conseil municipal, pas à cette heure-ci. Dites, qu’est-ce que vous voulez ?
— Ouvre et tu verras. Allez. Il faudra bien tôt ou tard, et plus tu me donnes de tracas, plus tu vas t’en attirer.
Il pigea. J’entendis des pas traînants se diriger vers la porte, et une main tripota la serrure Yale. Quand la porte s’entrebâilla, j’entrai.
— Merci, dis-je. Que d’histoires.
Eric était grand, maigre, l’air malade. Il avait vingt-cinq ans et avait effectivement des dents gâtées. Il ne ressemblait pas beaucoup à sa mère, sauf que ses cheveux, ou ce qu’il y en avait, avaient une vague coloration rousse. Derrière lui, ça beuglait :
« J’aime rocker toute la
journée !
J’aime rocker toute la nuit ! »
— Ferme-moi ça, dis-je. Je veux te parler.
Il éteignit la musique et dit :
— De quoi ?
— De ton beau-père, Charles Staniland.
— Ouais, eh bien ?
— Eh bien, il est mort.
— Je m’en branle, fit-il. Qui êtes-vous, espèce de con ?
— Je suis policier. Et fais gaffe à ce que tu dis. Si tu en laisses encore échapper une comme celle-là, je vais te faire la grosse tête.
— Voyons votre carte, dit-il d’une voix lasse.
Je la lui montrai et il dit :
— Oh, bon Dieu. Écoutez, je suis à plat, mon vieux, je suis complètement vidé. (Sa voix était aussi frêle que sa personne ; elle chevrotait comme un violon désaccordé.) Je suis trop vieux pour la vie, je suis trop vieux pour la bamboche, mon pote… Personne ne dure éternellement.
— En effet, tu n’as pas l’air parti pour ça. (Il n’était pas encore bien lucide. Son indifférence à mon égard, et devant la mort de Staniland, indiquait qu’il revenait d’un trip ; mais je m’en moquais ; nous avions tout le temps.)
— Quel âge as-tu ?
— Vingt-quatre ans. Ça se voit, hein, papa ?
— Oui, on voit que tu as vécu, mais le film a plutôt l’air d’être passé à l’envers.
— Oh, bah, il faut vivre. Je suis à l’âge où un homme doit vivre, s’amuser. Il faut passer par là d’une manière ou d’une autre. C’est l’enfer, vraiment l’enfer, mais c’est comme ça que tout se déglingue, papa.
— Tu aurais besoin de te faire roder les soupapes, fiston. J’ai quarante et un ans, mais je pourrais te faire rebondir comme une balle en caoutchouc.
— N’importe qui peut utiliser l’insulte ou la violence, dit-il avec un frisson de dédain, surtout quand on est poulet.
— Absolument, dis-je d’un air absent. (Je regardai autour de moi dans la pièce. Il y avait une table sur laquelle se trouvaient les reliefs peu ragoûtants d’un repas, un hachis Parmentier pour une personne, et un bout de pain de mie, deux chaises et un lit avec des couvertures de l’armée en boule ; un magazine érotique était posé sur le coussin qui servait d’oreiller.)
J’examinai Eric de la tête aux pieds. Il portait une robe flottante marron, comme celle d’un moine ; en s’asseyant, il en disposa les replis autour de son bas-ventre, offrant aux regards une bonne longueur de jambes blanches et apparemment sans os, et puis, tout en bas, des sandales qui s’étaient peu à peu avachies, peut-être lors de séances d’auto-stop. Des plis de sa soutane, il sortit un portefeuille en plastique qui, à ce qu’il annonçait, avait contenu autrefois du tabac hollandais. Il était maintenu fermé par un élastique sous lequel un briquet servait de garrot ; tout en me fixant du regard, Eric entortilla l’élastique autour du briquet jusqu’à ce qu’il fût, semblait-il, prêt à se rompre – ce qui arriva et répandit par terre une saleté de couleur brune.
— Merde, dit-il en se penchant.
— C’est de la schnouff ? m’enquis-je en en ramassant.
C’en était. Il ricana d’une voix aiguë, irréelle, mais je n’allais pas cravater ce pauvre petit crevé ; je n’en avais pas le cœur, à moins que ça ne se révèle utile comme moyen de pression pour autre chose. Je voyais d’ailleurs qu’il avait fait de la taule, car c’était inscrit sur son bras gauche qui portait le tatouage : « Wandsworth je t’aime. » Mais j’enquêtais sur une tragédie bien plus grave que celle d’Eric. Eric s’en tirerait aussi longtemps qu’un type à problèmes pouvait s’en tirer. Il pouvait même s’installer quelque part à la campagne un certain temps pour s’amender, avec l’argent d’une fille dans le coup, assis sous un arbre à faire des cages avec des bouts de bois, tandis que sans une plainte elle binerait le jardin, le tout respirant la sueur, le martyre et la soupe dégraissée. Le dimanche après-midi le père et la mère, petite bourgeoisie, viendraient les contempler sans pouvoir rien faire, pendant qu’elle binerait et qu’il ricanerait, et puis ils repartiraient dans la voiture familiale, sans un coup d’œil, sans un mot, le regard fixe au-dessus de la boîte de vitesses. Puis un jour, pour Dieu sait quelle raison ou plus vraisemblablement sans la moindre raison, leurs rapports cesseraient brusquement, faisant un article de douze lignes, pour peu qu’il y ait eu quelques violences, en page trois de News of the World, accompagné d’une photo jaunie sur fond de broussailles et d’atelier de poterie.
— Je veux que tu me dises tout de tes rapports avec ton beau-père, fis-je.
— Il n’y a rien à dire.
— Oh, je ne suis pas d’accord. (Je le regardai essayer désespérément de ramasser sa poudre par terre. Il était trop nonchalant pour se mettre à genoux, mais tentait de la récupérer en se penchant sur sa chaise.) Revenons à la réalité. Ton beau-père a été assassiné. Assassiné, tu comprends ?
— Ouais, ouais, j’ai pigé.
— Alors, tu ferais bien de jeter un coup d’œil là-dessus. (Je sortis la photo de Staniland et la lui tendis.) D’autant que tu es un parent.
Il la regarda.
— Nom de Dieu, dit-il, la voix brisée. C’est vraiment lui ?
— C’était lui. Tu ne penses sans doute pas beaucoup à la mort, mais voilà à quoi ça peut ressembler.
— D’accord, d’accord. (Il paraissait s’être rétréci.)
— Tu ne sais rien de cette histoire ?
— Qui ? Moi ? Bon sang, non !
— Tu tombes des nues ?
— Bien sûr ! Bon Dieu !
— Pourquoi a-t-il fallu que quelqu’un meure pour te tirer d’affaire ?
— Ce n’est pas vrai ! C’est lui qui a dû probablement en arriver là. Il était déboussolé après la rupture avec ma mère Ma demi-sœur l’avait mis dans un tel état ! Je ne lui ai jamais causé de problème.
— Oh voyons, Eric. Tu peux trouver mieux. Je vais y aller carrément maintenant, fis-je sèchement. Qu’as-tu fait de cet argent ?
— De cet argent ? De quel argent ? Je ne sais pas de quoi vous parlez !
— Mais si. Il te donnait de l’argent.
— Je n’ai pas à vous raconter ça.
— Mais si. Il faut tout me dire.
— Je ne m’en souviens pas.
— Eh bien, on va attendre le temps qu’il faudra pour que ça te revienne. Tu te drogues, n’est-ce pas ?
— Bon d’accord, vous avez vu la marie-jeanne par terre.
— Tu ne te paies pas que de la marie-jeanne, Eric. Qu’est-ce que c’est ? Cocaïne ? LSD ?
— Pourquoi ? Vous allez m’alpaguer, ou quoi ?
— Je ne vais pas me donner ce mal. Si je voulais, j’aurais tous les jours de quoi te cravater, bébé rose. Mais je pourrais te coincer avec ça en attendant de te coller autre chose sur le dos ; ça dépend de toi. Tu pourrais te retrouver en détention préventive à Brixton en moins de deux, et tu ne tiens pas à refaire de la taule, hein ? La dernière fois, c’était simplement pour vol, mais cette fois-ci ça pourrait être plus sérieux. Là, tu vas récolter plus, Eric, beaucoup plus.
— Écoutez, si vous voulez me cravater, allez-y. Mais je ne sais rien sur la mort de mon beau-père.
— Tu t’en tiens à ça ?
— Oui.
— Si tu me dis la vérité, c’est une chose. Mais dans le cas contraire, Eric, t’es le roi des crétins… Il vaudrait beaucoup mieux pour ta tranquillité que tu me dises la vérité. Tu serais plus en sécurité en taule que dans les rues. As-tu une photo de toi, à propos ?
— Non.
— Mais si. Tu as un passeport, j’ai vérifié. (Je tendis la main.) Donne-moi le passeport, Eric, je veux la photo.
Il fouilla dans un tiroir plein à craquer et finit par le sortir.
Je l’ouvris et examinai la photo. Elle n’était pas très ressemblante, mais elle ferait l’affaire. Je mis le passeport dans ma poche.
— Merci, dis-je. Je crois que tu mens, Eric. Je crois que le mensonge te vient naturellement à la bouche. Mais ce que je vais faire, c’est de montrer cette photo à certaines personnes, et si je découvre qu’on te connaît, que Dieu te vienne en aide, fiston, tu vois ?
Il déglutit.
— Je vadrouille beaucoup, dit-il. Énormément.
— Ma foi, tout dépend où, et avec qui. Tu vas souvent dans le sud de Londres ?
— Non.
— De temps à autre quand même ?
— Je vais partout de temps à autre. Je vadrouille beaucoup, je cesse pas de vous le répéter.
— D’accord. Laissons cela pour l’instant. Revenons à cet argent de ton beau-père. Tu as dépensé cet argent pour tes drogues, n’est-ce pas, Eric ? Quelquefois c’était de la marie-jeanne, mais plus souvent c’était peut-être un peu d’héroïne, quand tu avais besoin de planer un bon coup.
— Je n’ai jamais touché à la horse !
— Voyons, dis-je. Je n’ai pas besoin de chercher les traces pour savoir que tu te piques. Tes copains t’appellent Eric la Combine, n’est-ce pas ?
— Certains.
— Quels sont tes talents, je me le demande, à part manier la seringue ? Pas grand-chose, à mon avis. Ça m’étonnerait que tu donnes tellement dans la gonzesse, par exemple… J’ai entendu dire que tu n’étais pas un chaud lapin au page. Mais si tu es camé tout le temps, ça n’a rien de surprenant. Dépenser l’argent des autres, c’est ça ? Allez, parle. Je commence à ne plus t’avoir tellement à la bonne, Eric, ce qui, dans ton cas, n’est pas une bonne nouvelle.
— Écoutez, dit-il, allez-y mollo, vous voulez bien ? Je reconnais que je n’ai pas les idées en face des trous. Le psychiatre dit que c’est parce que je n’ai jamais connu mon père.
— Mais tu ne t’es pas si mal débrouillé avec ton beau-père, en tout cas. Tu as aussi bien réussi avec lui que pas mal de gosses avec leur vrai père. Tu as fait des études convenables, je le constate. Tu as un de ces accents passe-partout qu’on attrape dans les boîtes chères à l’heure actuelle. Qui t’a payé ça ?
— Eh bien, lui.
— C’était quelle école, Eric ?
Il me donna le nom. C’était une de ces écoles pour bons à rien délinquants, allant des gens d’aisance relative jusqu’aux richards. En sortaient des ratés, des apprentis révolutionnaires, des drogués et des types aux idées dans le vent, à la douzaine ; j’avais eu affaire à ses produits en d’autres occasions.
— Ta mère a participé aux frais ? Oh, allons, Eric. C’est facile à vérifier. Je n’ai qu’à interroger l’école.
— Bon d’accord, il a tout payé.
— Il t’a pourri, n’est-ce pas ?
— Je crois qu’on pourrait dire ça.
— Tu devrais te faire soigner les dents, fis-je. On ne doit pas se laisser aller comme ça à ton âge.
— Bah, mon beau-père n’était pas un bel exemple, toujours soûl.
— Tu n’aimais pas beaucoup ton beau-père. Pas vraiment, hein ? Malgré ce qu’il avait fait pour toi.
— Il ne m’aimait pas non plus.
— Ma foi, il devait bien un peu, sinon il ne t’aurait pas donné ces cinq cents livres.
— Bon sang, comment avez-vous entendu parler de ça ?
— T’occupe ! Je sais simplement que tu les as eues. Je sais également que ce n’est pas tout ce que tu as eu. Tu as eu les deux chèques, l’un de cinq cents et l’autre de trois cents. Tu l’as pas mal ratiboisé, hein ?
— Non.
— Mais si.
— Eh bien, même si c’est vrai, je n’en savais rien.
— Comment lui as-tu soutiré l’argent, Eric ?
— Qu’est-ce que vous voulez dire, soutiré l’argent ? Je lui ai dit que j’en avais besoin, et il me l’a donné.
— Il était un peu poire, hein ?
— C’est vrai.
— Tu sais, Eric, je trouve la vie bien bizarre parfois, surtout quand je parle à des menteurs. Ce que tu lui as dit en réalité, c’est « Donne, ou sinon…» Bon Dieu, tu savais très bien qu’il ne pouvait pas le faire. Tu l’as forcé à aller à la banque et à se procurer la somme. Tu as fait de sa vie un enfer jusqu’à ce qu’il aille enfin à la banque.
— Non.
— Tu mens encore. Tu es un menteur incurable, Eric. Ce que je veux vraiment savoir c’est comment tu l’as forcé.
Il ne parla pas.
— Eh bien, je vais te dire ce que je pense. Je crois que tu t’es dit : il est alcoolique, c’est un jobard, il est faible et peureux. Je crois que tu as fait entrer en scène les gros méchants loups. Je pense que tu as emmené avec toi quelques autres rois de la combine et j’ai l’intention de savoir de qui il s’agissait.
— Je n’ai emmené personne !
— Je crois que si, et la raison pour laquelle je le pense, c’est que tu n’as rien dans le ventre. Tu ne pouvais même pas régler tes affaires avec un alcoolique de son âge sans aller chercher de l’aide. Mais tu sais comment on appelle ça en justice, Eric ? Un procureur, il qualifierait ça d’extorsion de fonds sous la menace, et ça va chercher dans les cinq à sept ans de violon, si on te coince. Tu n’aurais pas dû lui extorquer ces chèques, c’est là que tu as commis une erreur. Parce qu’il a bien fallu que tu les endosses et il sera très simple d’établir qu’il s’agissait de ton écriture, même si tu t’es servi d’un faux nom, et j’ai ces chèques.
— Je vous dis qu’il m’a donné l’argent de son plein gré.
— Aucun tribunal ne croira ça. On est en train de parler d’un meurtre, Eric, et tu as un casier, et un mobile par-dessus le marché.
— Nom de Dieu, vous essayez de me coller ça sur le dos.
— Tu te l’es toi-même collé sur le dos. Et pendant qu’on est sur le sujet de l’argent, il y a encore trois cents autres livres qui manquent. Tu les as eues aussi ?
— Non. C’étaient huit cents en tout. C’est vrai !
— Je me le demande. Je parie que tu attaquais le beau-père chaque fois que tu étais à court de schnouff.
— Ce n’était pas ça, je vous dis.
— Moi, j’en ai bien l’impression. À mon sens, tu ne connaissais pas d’autre moyen de te procurer de l’argent que par ton beau-père. Tu n’as pas le courage de boulonner, de trouver un emploi, de travailler sur un chantier, ou je ne sais quoi. Non. Mais il lui faut quand même sa came, au petit chéri. Seulement la combine a fini par tomber à l’eau, hein ? Tu n’as pas pu le pressurer davantage ; ton beau-père n’avait plus d’argent. Je parie qu’au début tu devais jouer les gros malins, là-bas au pub, par exemple en brandissant à tout bout de champ les billets du beau-père. En fait c’est pour ça qu’on t’a surnommé la Combine, hein ? Ça ne m’étonnerait pas que tu aies inventé ce surnom toi-même. Mon Dieu, je défaille d’admiration devant toi, Eric ; je suis tout béat.
— Mais je vous répète…
— Seulement tu n’étais pas disposé à essayer la fameuse combine sur quelqu’un d’autre, n’est-ce pas ? Non, parce que le premier type à couilles t’aurait dit d’aller te faire foutre, et tu aurais fondu en larmes, tout comme tu vas le faire avec moi. Tu ressembles à un sinistre petit garçon, Eric ; chaque fois que le dégueulasse, l’horrible château de cartes s’écroule, tu te mets à chialer, et tu essaies de flanquer des coups de pied à un plus petit que toi. Je parie que tu te considères comme le rebut de notre société… C’est une bonne excuse pour se vautrer dans l’apitoiement sur soi-même. Mais tout ce que tu es, Eric, c’est un branleur. Ce que tu as fait avec tes acolytes, ç’a juste été de bousculer un peu ton beau-père, et puis c’est allé trop loin, n’est-ce pas ? N’est-ce pas ?
— Non !
Il se recroquevilla sur sa chaise ; il offrait un spectacle ridicule, vêtu de cette robe stupide. Il me regarda fixement, les yeux chassieux sous ses larmes ; il ne pouvait s’empêcher de trembler et il avait l’air aussi affreux que s’il avait reçu une balle dans la figure.
— Il a donné ça si facilement les deux premières fois, reprit-il. Aucun problème.
— Et puis la troisième fois il y a eu un petit problème, et tu t’es énervé, alors tu l’as bousculé, et puis c’est allé trop loin, tout le monde s’y est mis et tu l’as tué.
— Non, ça ne s’est pas passé comme ça ! dit-il en sanglotant. Je ne l’ai pas tué, non, non. Je n’ai rien pu lui soutirer la troisième fois. Et j’étais seul avec lui et je ne l’ai pas touché… J’avais l’impression que je lui avais soutiré à peu près tout ce que je pouvais.
— Peut-être que la troisième fois il était dessoûlé, dis-je sombrement. Donc tu as employé la manière forte la seconde fois, c’est ça ?
— Bah… il est vaguement tombé à la renverse, ouais.
— Tu veux dire, tu l’as vaguement bousculé, si bien qu’il est vaguement tombé à la renverse.
— Bon, d’accord, oui. Mais c’était vraiment facile, la première fois.
— Oui, et ç’a été facile la première fois parce que c’était le genre de bonhomme qui donnait tout à tout le monde s’il le pouvait. Ta mère me l’a dit.
— Ma mère, c’est qu’une traînée ! cria-t-il à travers ses larmes.
— Ma foi, vrai ou faux, tu es bien le dernier à pouvoir juger qui que ce soit. Je crois que tu as non seulement tué ton beau-père, Eric, mais regarde ce que tu lui as fait. Regarde encore cette photo.
— Ce n’est pas vrai.
— Jusqu’à quel point l’as-tu frappé, Eric ? Au début, quand il t’a dit qu’il ne pouvait pas te donner l’argent, la seconde fois, là-bas ?
— Une gifle, c’est tout ! Je ne sais pas ! Deux gifles, c’est tout !
— Parce que tu étais prêt à n’importe quoi pour ta came, et que tu étais fauché, et que de toute façon, tu le haïssais et tu le méprisais.
— Oui d’accord, mais je ne l’ai pas tué !
— Ma foi, je ne suis pas sûr, Eric.
— Sûr de quoi ?
— Pas sûr que le mieux ne serait pas que je te cravate pour possession de drogues dures, et aussi pour coups et blessures, pour commencer, et que je t’emmène à l’Usine afin que tu puisses y répéter ce que tu viens de me dire.
— Quoi, là-bas ? gémit-il, le Commissariat Central du West End ? Merde, je ferais aussi bien de me zigouiller et d’en finir !
— Oh, ce n’est pas aussi terrible que ça, dis-je, même si, bien entendu, on te chatouille un peu et qu’on te flanque une ou deux petites tapes, au cas où tu ne coopérerais pas. Tandis que moi, je ne vais pas te toucher ; alors il te reste cette dernière chance de me dire ce qui s’est vraiment passé.
— Écoutez, je ne l’ai pas tué, je vous l’ai dit vingt fois. Je le jure. Si seulement il ne s’était pas fichu de moi…
— Et que tu n’aies pas été schnouffé.
— Non, c’est parce qu’il s’est fichu de moi. Voilà pourquoi je l’ai giflé.
— Ma foi, j’ai entendu dire qu’il avait la langue acérée, et dans ton cas ça se justifiait largement. En plus, j’ai sorti ton casier, Eric ; on dirait que tu as eu des ennuis avec la police dès que tu as mis ta première culotte courte.
— Je suis dérangé, je vous dis. Ce qu’il me faut, c’est un psychiatre.
— Oh ça, Lord Longford t’en trouvera un en moins de deux, ne t’inquiète pas. Mais tu maintiens que tu n’étais pas suffisamment dérangé pour avoir tué ton beau-père, tu lui as juste flanqué quelques claques. Pas même en étant schnouffé, Eric ? Ou bien en manque ?
— Non, bon Dieu ! Je ne l’ai pas fait ! Je ne pouvais pas.
— C’est épouvantablement faiblard, Eric. Épouvantablement faiblard. Tu sais, tu peux morfler dans cette affaire, fiston.
— Je n’aurais jamais pu lui faire toutes ces blessures ! Vous ne voyez donc pas ? hurla-t-il. Je n’en aurais pas eu la force !
— Mais personne ne dit que tu étais seul, lui rappelai-je. (Je sortis mon calepin.) Commençons pas noter leurs noms.
— Je ne peux pas ! Ils me tueraient si je les balançais.
— Je crois que le mieux dans ce cas, Eric, ce serait que je te mette en cabane pour te protéger.
— Non ! Je deviendrais fou là-dedans ! J’ai failli la dernière fois !
Je rangeai le calepin, me levai et dis :
— Bon, d’accord. Je te garde au frigo, Eric. Or être au frigo, ça veut dire ce que ça dit. Tu ne bouges pas de chez toi. Si je reviens te voir un jour ou l’autre et que tu n’es pas là, tu peux faire ta prière. Si tu sors de ta piaule ou, plus vraisemblablement, si tu te fais expulser, tu m’appelles à ce numéro et tu me dis où je peux te trouver. (Je le lui notai.) C’est d’une simplicité enfantine. Tu comprends ?
— Ouais.
— Je suis très, très sérieux, Eric. Si tu essaies une fois de te tailler dans la nature, rien qu’une fois, tu files tout droit en cabane. (Je me dirigeai vers la porte, eus une idée et me retournai.) Un conseil, Eric. Je ne dirais à aucun de tes copains que je suis passé ; ils ont l’air de durs. Je ne dirais rien à personne de notre petite conversation. Voyons, tu ne crois pas que c’est un bon conseil ?
Il hocha la tête.
— Eh bien, tiens-en compte.
Mais je savais qu’il n’en ferait rien.