30

J’arrivai à Earlsfield et je me garai. Il y a une rue transversale qui donne dans l’artère principale qui mène au centre de Londres et qui s’appelle Acacia Road, et j’habite à un rond-point, au bout, du nom d’Acacia Circus. Il était trois heures et demie de l’après-midi et il y avait très peu de gens dans le coin. C’était une journée radieuse, et ça n’en donnait à mon immeuble qu’un air plus neuf et plus laid. Il avait trois étages ; j’habitais au second. L’appartement comprenait un salon, une chambre à coucher et une kitchenette, un cabinet de toilette-WC. C’était un immeuble de béton, qui suintait lorsque le chauffage central fonctionnait. Le salon donnait sur un balcon trop petit pour qu’on puisse sortir une chaise et s’y asseoir en été, et j’allais à l’appartement le moins possible, sinon pour y dormir. Il y avait quelques maisons adjacentes, toutes neuves, où des hommes jardinaient en fin de journée, taillant leurs haies avec des sécateurs achetés par correspondance. En bordure de la route en béton se trouvaient quelques acacias dont l’espérance de vie ne semblait pas bien grande ; telle était l’origine du nom de ma rue, cette plaie à vif.

Je descendis de voiture et cherchai ma clé dans ma poche revolver. Je montai et entrai. Le salon baignait dans le soleil d’après-midi et il faisait trop chaud. Ce n’était pas une pièce agréable. Il y avait quelques pièces de mobilier prêt-à-monter, un coussin de cuir à motifs par terre, laissé par le locataire précédent, et un poste de télévision. J’allai ouvrir la fenêtre et je contemplai le ciel bleu, les lueurs clignotantes de la circulation sur la grande route, et les maisons, encore des maisons, toujours plus de maisons.

Je me dis que je ferais aussi bien de manger. J’avais des réserves congelées dans le réfrigérateur. Je sortis un paquet et me mis à lire les indications au dos. Le contenu ne semblait guère ragoûtant, je le lâchai et il tomba avec un bruit sec sur la table de la cuisine recouverte de formica. Au lieu de quoi je sortis une boîte de bière et retournai au salon. Je me sentais mal à l’aise, perturbé, après ma conversation avec mon supérieur. Ils savaient que j’étais dans une situation sans issue, et ils me laissaient tout bonnement m’enferrer.

Peu après je sortis les cassettes que j’avais trouvées à Romilly Place et en collai une, que je n’avais pas encore entendue, dans l’appareil – je n’avais toujours pas eu le temps de les entendre toutes. Je mis le lecteur en marche. Il y eut d’abord un son comme un soupir, et Staniland se mit à parler. Il commença par parler de sa fille Charlotte. Je restai assis à écouter, en buvant de la bière de temps en temps. Staniland disait : « Chérie, te parler ainsi me rapproche un peu de toi, d’une certaine façon. Je sais que je t’ai traitée injustement et ça me fait tellement souffrir. J’ai fait du mal à ta mère aussi ; quand tu seras plus grande il faudra que tu lui demandes la vérité. Oh, chérie, je sais que tu n’as que dix ans en ce moment, mais essaie toujours de penser très franchement, et puis tout finira par s’arranger, tu verras. Je suis capable de tant d’amour, mais il a été étouffé par mes doutes et mon manque de confiance en moi. Bien que j’attache un si grand prix à la vérité, il m’a été difficile d’être franc – je crois, parce que la vie est si fugace – et c’est pourquoi je ne t’ai jamais témoigné d’amour, ne t’ai jamais prise dans mes bras, ne t’ai jamais embrassée comme j’aurais dû, je le comprends à présent. Je t’en prie, essaie de me pardonner ; je t’ai tant aimée, mais je tentais au même moment de faire quelque chose de très difficile dans la vie. »

Il y eut un silence sur la bande et je bus un peu de bière, qui devenait chaude à force de rester dans ma main sans que j’y pense. Je me dis que la bande devait revenir de droit à la mère de l’enfant et je me demandai si ça ne la ferait pas peut-être encore plus souffrir. Staniland continua en une espèce d’aparté : « Oh ! Que Dieu lui fasse comprendre, par pitié ; je ne peux plus supporter de faire d’autres erreurs. » Il y eut un nouveau silence, suivi d’un son qui ressemblait à une chute ou à un coup, et Staniland poursuivit : « Ça va, je te parle encore, chérie. Je veux que tu saches à quel point je suis heureux que nous t’ayons eue, en dépit de tout. Tout le monde là-bas à Duéjouls, les voisins, ta maîtresse, Mme Castan, tout le monde dit que tu étais une petite fille si mignonne, si heureuse, si intelligente, et que tu leur manques énormément. La maison à Duéjouls est pour toi et Maman, ma douce, seulement pour vous : les papiers et mon testament, qui vous la lègue à toutes deux, sont chez le notaire de Rodez, Garlenc. »

(Cela règle la question, pensai-je. La veuve de Staniland doit avoir la bande.)

Staniland disait : « Chérie, tu es le genre de fille pour laquelle les gens vivront et mourront quand tu grandiras – si seulement j’avais pu te le dire moi-même. Mais je me querellais trop avec ta mère, et je buvais trop. Je n’ai répandu que chagrin et désastre parmi nous parce que, d’une certaine façon, j’en savais trop, et que j’ai voulu en découvrir encore davantage. Mais je n’ai pas réussi. Tout ce que j’ai fait, ç’a été de massacrer notre vie de famille.

« Tout cela n’a servi à rien, et je me moque de ce qui peut m’arriver à présent. Je n’ai vraiment été bon à rien et tu dois essayer de me le pardonner si tu peux. Mais ne laisse pas les gens médire de moi. Les gens qui agissent ainsi ne connaissent jamais tous les faits. Ils fondent uniquement leur jugement sur ce qu’ils ont entendu dire, ils sont vils.

« Tout ce cauchemar en moi a débuté lorsque j’étais enfant, lorsque ton grand-oncle a été tué pendant la Seconde Guerre mondiale. Son bateau, le Ceramic, a été torpillé dans l’Atlantique en mai 1941 ; lui se trouvait dans la salle des machines quand c’est arrivé et il a été ébouillanté vif par la vapeur lorsque les chaudières ont explosé. Un seul survivant a été récupéré sur les quinze cents à bord, un chauffeur, et il a tout raconté à mon père. J’adorais ton grand-oncle, et c’est alors que j’ai commencé à me demander à quoi nous servions tous. Ma chère, ma douce petite fille, nous nous retrouverons quelque part, je le sais. Ce que j’ai fait, ç’a été…»

Mais je ne me sentais pas le courage d’écouter ce que Staniland avait fait, pas tout de suite. J’en avais assez depuis un moment et j’éteignis l’appareil. Je regardai la bande pour voir s’il en restait beaucoup. C’était le cas. Bientôt je me dis : ça ne sert à rien, il faut que je la passe. J’éprouvais quelque chose d’horrible, comme d’écouter un homme mourir par étouffement. J’allumai une cigarette, la jetai et je finis par remettre l’appareil en marche.

« J’ai tenté la grande aventure », dit Staniland, « j’ai tenté d’atteindre la vérité. » (Il marqua une pause et reprit d’un ton désespéré :) « Mais je n’en avais pas l’estomac, je n’avais pas la force de caractère, j’ai lamentablement échoué. J’ai mêlé à ce que j’essayais de faire des désirs banals ; finalement, toi et ta mère, je vous ai mises sur la table, comme ma dernière carte, et je vous ai perdues vous aussi. Ta mère et moi, nous nous disputions trop ; tous les deux nous buvions trop. Un soir à Duéjouls elle m’a dit que je serais incapable d’avoir une autre femme si j’essayais. Eh bien, je suis parti, j’en ai trouvé une, et ta mère m’a quitté et t’a emmenée. Mais tout cela n’a fait de bien ni à l’un ni à l’autre. Tous nos ennuis sont partis de là, en fait.

« Mais les faits, je les emmerde.

« J’essaie d’écrire à nouveau maintenant. J’ai bien tardé, mais je sais que j’en suis capable et j’ai d’étranges choses à dire. Ce que j’écris, je veux que ce soit comme une bouée qui balise un rocher ; je ne veux pas qu’un autre s’échoue dessus.

« Barbara… Je ne tiens pas à en parler beaucoup, chérie. Si nous arrivons à nous apprendre mutuellement ce que signifie la bonté, elle pourrait se révéler pour toi une amie, plus tard. Mais elle pourrait ne pas l’être non plus. Atroces souffrances, mais je crois que j’arrive peut-être à quelque chose avec elle maintenant…

« Tu me manques terriblement, Charlotte, ma chérie. J’ai l’impression d’avoir été tué – comme si mes fautes s’étaient transformées en une arme pour m’abattre. Il faut que je tente de tout expliquer dans le temps qui me reste – toutes ces erreurs, ce chagrin et cet amour. Au revoir, ma petite, au revoir, bonne nuit, ma douce, et souviens-toi d’une chose : tout le mal sur terre est impuissant contre l’intelligence et le courage. Ne fais jamais semblant. N’importe quoi, même la mort, vaut mieux que cela.

« Bonne nuit, ma chérie. »

Il y eut une longue pause. La bande se déroulait toujours en bruissant. Puis Staniland dit : « Pourquoi devons-nous souffrir ainsi ? D’autres se sont conduits plus mal que moi, et s’en sont sortis sans payer pour autant. J’ai l’impression d’avoir tout le cerveau meurtri, j’ai reçu une terrible rossée de la vérité et je me sens soumis, plein de sagesse et de désespoir, comme si j’avais pris un raccourci menant à la sagesse au travers d’un miroir et que je m’étais vilainement coupé au passage. »

Je ne sais pas combien de temps je demeurai assis après la fin de la bande, mais l’éclairage avait changé, et il n’y avait plus de soleil dans la pièce lorsque la sonnerie du téléphone me fit revenir à moi. Je pensai en décrochant que ce pouvait être Barbara. Mais c’était Bowman.

— Bon Dieu, fit-il. Qu’est-ce que tu fabriques chez toi à cette heure-ci ?

— Ne m’énerve pas en ce moment, répondis-je, si ça ne te dérange pas.

— Tu ferais mieux de venir à Soho, alors, dit-il. Dare-dare. Petworth Street. Bon sang, pourquoi faut-il donc que je tombe toujours sur tes affaires, là où le hasard veut que je me trouve ?

— Le destin. Qu’est-ce qui s’est passé là-bas ?

— Un autre de tes Staniland de malheur, dit-il, et il lui est justement arrivé malheur.

— Mort depuis longtemps ?

— Environ douze heures.

— J’arrive, le temps de faire le trajet.

Je raccrochai et me dis : « Quelle importance, le temps que ça va me prendre ? Il est mort, non ? »