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Quand je me levai à sept heures trente, Barbara dormait toujours, la tête sur les bras, le corps tourné sur le flanc droit. Je laissai une note sur l’oreiller lui disant de me retrouver au Quadrant à une heure, et ajoutai l’adresse. Puis je sortis dans la rue aussi froide que la Tamise et pris un taxi pour retourner au 84.

Je trouvai ma voiture là où je l’avais laissée, alors qu’un contractuel était en train de me remplir une contravention. C’était un jeune homme qui avait des yeux bleus au regard doux et une ombre de barbe.

— Arrête, petit, fis-je. C’est une voiture de police.

— C’est ce que tout le monde dit.

— Certains d’entre nous parlent sérieusement. (Je lui montrai ma carte.)

— Oui, mais j’ai rempli la contravention, dit-il, c’est trop tard, une fois que j’ai commencé d’écrire. Désolé, sergent.

— Celui à qui tu devras faire tes excuses, c’est le Ministre des Finances. C’est lui qui en sera de sa poche de six livres à la fin de l’année budgétaire.

— Mais le véhicule était banalisé.

— Il y a une bonne vieille raison toute bête à cela, dis-je en prenant la contravention, c’est qu’un grand nombre de malfrats savent lire, de nos jours.

J’allai à Saville Row et laissai la Ford au parking du commissariat. Puis je revins sur la façade de l’immeuble et entrai sans façons par la porte principale, comme un criminel qui vient déposer plainte. Je dis bonjour à plusieurs personnes en me dirigeant vers l’escalier, mais ils me voyaient si rarement que personne ne me reconnut sauf le sergent de la réception, ainsi qu’un malfrat entre deux flics que j’avais arrêté une fois, et qui paraissait avoir passé la nuit à répondre à des questions embarrassantes sur son passé immédiat.

Je montais au second étage où se trouvait mon bureau quand je tombai nez à nez avec Bowman.

— Bon sang, c’est toi, dit-il. Tu es toujours sur cette affaire Staniland ?

— Toujours ? Je ne suis dessus que depuis quatre jours.

— Quatre jours ? Tu aurais dû coffrer le mec depuis deux jours. Tu vas travailler le week-end si tu te magnes pas le train.

— Ne sois pas ridicule. Si tu tirais tout au clair aussi vite, on te ficherait à poil, on chercherait les microplaquettes pour savoir comment tu as fait.

— Comment ça marche, de toute façon ?

— Je ne peux pas trouver de preuve. Tu me connais… Lent, rapide, lent, rapide, M. Foxtrot, on m’appelle. Voilà pourquoi je suis encore sergent alors que tu te prépares à être commissaire à la Mondaine. Tout ce que je peux te dire, c’est, quand ça t’arrivera, te fais pas coincer à regarder des photos cochonnes pendant le service.

— Tu me fais vraiment rigoler, je t’assure, dit Bowman, tu sors des vannes meilleures que celles des truands. (Il poursuivit :) Maintenant, écoute, je ne plaisante pas, pour une fois. Tu es un bon flic – tu ne peux pas rester toute ta vie au A 14. Pourquoi tu ne laisses pas tomber et que tu ne viens pas à la Criminelle avec nous ? Agis dans ton intérêt. Allons, je pourrais t’obtenir le transfert.

— Non.

— Tu ne peux pas me sentir, c’est ça ?

— Ça n’a rien à voir. Si on ne travaillait tous qu’avec les gens qu’on aime bien, il n’y aurait pas de police. Non, je te l’ai dit, j’aime être indépendant, j’aime travailler à ma façon.

— Bon Dieu, dit Bowman, comme si je ne le savais pas… Je me demande si tu ne serais pas mieux avec le M 16 ou les Brigades spéciales, tu aimes tellement faire tes coups en douce. Sapristi, tu aimes trop ça… Tu ne fais pas surface assez longtemps pour avoir de l’augmentation, sans parler de promotion.

— Chaque fois que tu parles de promotion, tes yeux s’allument comme ceux d’un écrivain dans le vent qui rêve d’être Commandeur de l’Empire Britannique.

Voilà ce qui arrivait toujours entre Bowman et moi. On commençait par se faire des amabilités et puis, en deux coups de cuiller à pot, on s’attrapait à la gorge. Heureusement, on ne se rencontrait pas trop souvent, comme je l’ai dit ; ça se serait sans doute terminé par un meurtre.

— Tu pues toute la saleté de cette affaire Staniland, dit-il en me reniflant. On dirait que tu sors tout droit du boudoir d’une cocotte. (Je ne pouvais lui dire à quel point la déduction était juste.) Moi, ce que je te dis, c’est de passer chez nous. Je t’aiderai. Mais je ne peux pas t’aider si tu n’y mets pas du tien.

— Je n’en crèverai pas, si je ne deviens pas inspecteur.

— Tant mieux, dit Bowman, parce que tu n’as aucune chance au A 14. Je ne connais pas un seul type qui ait dépassé le stade de sergent et je ne vois pas pourquoi tu te casses le cul.

— Ma foi, parce que ça me fait mal de voir un alcoolique plus tout jeune qu’on tabasse à mort.

— Alors, si j’étais toi, je retomberais sur le poil des gens que tu as interrogés et je serrerais la vis pour de bon. Je leur foutrais une trouille de tous les diables. Il y en a un qui doit te mentir. Il y a toujours quelqu’un qui ment. Active la soufflerie, fais-moi ronfler tout ça. Les grandes orgues vont donner de la voix en moins de deux.

— Oui, mais ça jouera complètement faux. C’est une affaire dans laquelle il faut extraire la vérité petit à petit, pas taper dessus avec une matraque.

— Extraire la vérité petit à petit ? dit Bowman. (Il éclata de rire.) Tu y seras encore dans quatre-vingt dix-neuf ans. Moi, je décroche une condamnation en quatrième vitesse. J’obtiens des résultats, n’est-ce pas, sergent ?

— Oui. Mais vous êtes cinq.

Nous nous séparâmes sur une note aigre, comme à l’accoutumée. J’entrai dans mon bureau et claquai la porte.

Je m’assis à mon bureau dans la pièce 205, passe-temps que je n’appréciais guère. Mais c’était calme ici, et j’avais besoin de calme. Tout autour de moi j’entendais l’Usine bourdonner, besogner. Les gens criaient les uns après les autres, des employés descendaient le couloir d’un pas lourd avec leurs grosses chaussures. Je passai un quart d’heure à penser à Barbara, les coudes sur le bureau et le menton entre les mains. Je regardai les affiches de la police sur les murs, qui vous disaient de faire attention, il y avait un truand dans les parages, ou bien indiquaient quoi faire lors d’une crue de la Tamise. Je fixai mon regard sur la chaise inconfortable où s’asseyaient les gens qui devaient subir un interrogatoire, sur le radiateur du Ministère des Travaux Publics, peint en vert infirmerie, et sur le vase de fleurs posé sur la table où s’installait un autre flic pour témoigner de ce qui s’était dit ici. On ne disait plus rien dans la salle 205, aujourd’hui, et les fleurs étaient fanées depuis des : semaines. Je ne savais même pas qui les avait mises là – peut-être Brenda, la femme-agent de police qui me lorgnait en dessous de temps en temps. Je pensai à ses jambes qui n’étaient pas mal dès qu’elle avait ôté ses souliers réglementaires, mais aussitôt le corps de Barbara s’interposa.

Je me mis à penser à Bowman avec quelque amertume. Il était à la tête de son équipe à la Criminelle ; il résolvait ses affaires de façon collégiale en fait. Seulement, en même temps, il prenait moins de responsabilités individuelles… Si Bowman faisait une connerie, généralement il pouvait accuser quelqu’un en dessous de lui, mais de toute façon les emmerdes finissaient par retomber sur le Préfet de Police ou sur un chef de police locale s’il s’agissait d’une affaire provinciale. Mais dans mon cas, tout me dégringolait sur le dos. Cela, je l’acceptais, mais parfois, ça m’empoisonnait, surtout quand j’étais fatigué, comme aujourd’hui.

Les manchettes des journaux me firent encore penser à Staniland. Il y avait eu huit lignes sur lui dans le « Standard » lundi, et c’était tout. Les journaux du dimanche n’en avaient pas parlé… Pourquoi l’auraient-ils fait ? Pas de gros titre à espérer dans son cas, rien dans le genre « J’ai été violé, hurla le serveur espagnol », ou similaire. On retrouve un alcoolique entre deux âges tabassé à mort dans des taillis à Londres 0.5. Rien à se mettre sous la dent ? Pas d’espionnage ? Pas de dessous de table, pas de règlements de comptes ? Pas de rouleau d’un millier de livres en coupures sales de cinq livres dans la poche de son imper ? Pas d’histoire de fesses ? Pas de petite amie éplorée, de gosses ou de vieille maman ? J’entendais d’ici les rédacteurs dire : « fichez-moi ça en l’air », quand c’était arrivé par télex. Rien à voir avec un viol, ou des homicides à répétition commis par un dingue en folie armé d’une ancienne hache de guerre volée, ou un kidnapping, ou une escroquerie bancaire à grande échelle, ou encore du grabuge politique impliquant le SAS ou les Brigades spéciales. Chaque fois que je pensais aux Brigades spéciales, j’éprouvais de l’amertume, parce qu’une fois j’avais posé ma candidature pour y entrer. J’avais été accepté, puis soudainement refusé après avoir réussi l’entretien, sans qu’on me dise pourquoi (on ne vous dit jamais ce genre de chose). Je soupçonnais que ça devait avoir un rapport avec mon divorce. Des gens comme Bowman ne savaient pas que j’avais déjà posé ma candidature, mais c’était consigné dans mon dossier quelque part – tout se trouve dans votre dossier, jusqu’à la dernière fois où vous avez mis des sous-vêtements propres.

Ma foi, je m’en tirais au mieux. J’étais divorcé. Parfaitement. Je n’avais pas besoin des rentrées supplémentaires d’argent que m’aurait apportées une promotion. J’avais mon appartement à Earlsfield, une voiture et une télé couleur – que pouvait demander de plus un homme seul ? D’ailleurs, comme je l’avais dit à Bowman, j’avais le genre de mentalité à apprécier le travail au A 14. De temps à autre également, on tombait sur quelque chose de très intéressant, de très délicat, qui débutait, comme le reste, de façon fort banale.

Staniland ne faisait pas partie de cette catégorie.

— Entre nous, m’avait dit Bowman, Staniland est l’une des affaires les plus inintéressantes que j’aie jamais connues.

Je ne partageais pas son point de vue. Il y avait au moins deux personnes, sa veuve et Viner à la BBC, qui n’avaient été nullement indifférents aux malheurs de Staniland – trois personnes, moi compris. Pour moi, Staniland, ce n’était pas seulement un corps de plus à la morgue. Par ses écrits et ses cassettes il était toujours vivant, en ce qui me concernait. Je m’étais mis à penser, à rêver, voire à être Staniland, par procuration, cela avant même d’avoir rencontré Barbara. À présent, du fait de mes relations avec elle, je prenais malgré moi, comme Staniland lui-même, une forme nouvelle, plus complexe.

Je savais que c’était dangereux, mais Barbara commençait à m’obséder ; je pouvais encore tomber amoureux d’elle si je n’y prenais garde.

J’imaginais la manchette des « Nouvelles de la Police » : « Un sergent-enquêteur épouse une entraîneuse de boîte londonienne. » Je tressaillis.

Dommage que ça ne doive jamais se faire. J’aurais demandé à Bowman d’être garçon d’honneur.