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Assis dans mon bureau de l’Usine, j’étais en train de lire Staniland. Les malfaiteurs disent l’« Usine » parce qu’elle a la plus sale réputation de bousculer les clients dans les salles d’interrogatoire ; les gens qui croient toujours que nos policiers britanniques sont merveilleux devraient passer une nuit à l’Usine, à se faire tabasser ou interroger par une équipe de trois gars, la lampe en pleine figure. Nous aussi, nous disons l’Usine, bien qu’il s’agisse du grand commissariat moderne, en béton, qui s’occupe du West End, au nord jusqu’à Tottenham Court Road, au sud jusqu’à Hyde Park Corner, au nord-ouest jusqu’à Marble Arch, et à l’est jusqu’à Trafalgar Square.

Je cessai de lire un instant et je repensai à la cassette qui m’avait poussé à aller à l’Azincourt. Je l’avais repassée encore plusieurs fois, chez moi. À l’extérieur, dans le couloir, la femme de ménage faisait marcher son transistor et flanquait de la flotte partout ; ça faisait autant de bruit que tous ces gens de gauche et à la mode qui protestent à propos de ceci ou de cela.

Le tenancier avait menti… Non que ça me surprît. Il mentait parce qu’il avait peur ; ça ne me surprenait pas non plus. Il fallait un homme aux nerfs plus solides pour tenir cet endroit, et aussi quelqu’un qui ne soit pas un vrai poivrot. De quelle façon, exactement, Staniland avait-il été tabassé dehors, derrière les cabinets ? Je me le demandais sans doute bien plus méchamment que le patron ne l’avait laissé entendre. Le tenancier avait certainement été menacé et prié de la boucler, selon toute vraisemblance, par les deux petites frappes qui étaient passées devant moi et s’étaient glissées vers lui, au bar ce matin-là.

Il faudrait que je retourne là-bas un jour ou l’autre ; je me demandai vaguement ce que je porterais pour l’entrevue.

Je remis devant moi les papiers de Staniland. Il écrivait : « Il arrive un moment où le fil du ballon se rompt et où celui-ci monte sans à-coup et éclate à l’altitude où toute forme devient impossible. Cependant, être un animal dont la pensée dépasse perpétuellement les bornes de son existence cela nous pose un terrible problème. Tous les jours on accumule des connaissances dans une course frénétique contre la mort, que cette dernière doit finalement gagner. On veut tout découvrir dans le laps de temps qui nous est imparti ; et pourtant, à la fin, on se demande pourquoi on a pris toute cette peine : tout va être perdu. J’essaie continuellement d’expliquer cela à tous ceux qui veulent écouter. »

Il n’y avait plus rien dans cette partie-là, aussi passai-je à la suivante. Elle se trouvait au milieu d’un épouvantable embrouillamini : les pages arrachées, froissées et tachées, griffonnées dans la marge, des renvois et des remarques au verso. Il semblait ne s’être jamais servi d’une machine à écrire. À certains endroits l’écriture était bien formée et espacée ; à d’autres, elle était précipitée, tremblée, presque illisible.

Ce passage était une lettre. L’écriture n’était pas celle de Staniland, mais elle lui ressemblait ; cependant elle était plus appliquée, raide. Il n’y avait pas d’adresse en haut, ni de date. En voici le contenu : « Cher Charles, j’ai repensé à notre conversation téléphonique de l’autre soir et j’ai décidé à regret qu’il était totalement inutile que tu viennes ici et que tu t’attendes à trouver de la sympathie de notre part, à présent. Tu as choisi à un certain moment d’aller à l’étranger et d’y vivre des années, sans jamais écrire, sans entretenir aucune relation ; et maintenant que tu as des revers de fortune, tu te mets à téléphoner ou à venir nous raconter tous tes malheurs. Cela ne peut pas marcher, Charles. Betty et moi avons suffisamment de problèmes, de notre côté. Je sais que tu veux de l’argent, bien que tu ne le dises pas franchement, mais je l’ai vu dans tes yeux la dernière fois que tu étais ici et je l’ai entendu dans ta voix – je ne suis pas ton frère pour rien. Malheureusement ça ne sert à rien. Même si je te donnais de l’argent, tu ne ferais que le gaspiller à boire, ou pour une de ces horribles femmes dont tu te toques. Non. Il faut simplement que tu comprennes qu’il y a un code dans la vie et ce n’est pas la soif stupide de connaissance et d’aventures qui te dédommagera de l’avoir négligé. Ou tu suis ce code, ou tu ne le fais pas. Et tu ne l’as pas fait. Ça ne me plaît aucunement de te le dire aussi brutalement, mais tu ne me laisses pas le choix. »

C’était signé : « Avec tous mes regrets, crois-moi, et bien sûr toute mon affection, ton frère G. »

Sous la signature se trouvait un post-scriptum : « Tu peux passer la nuit quand tu veux, bien entendu, je sais que Betty sera enchantée de te préparer le lit d’appoint. Mais c’est vraiment tout. Je suis désolé que tu en sois arrivé là, mon vieux, et franchement j’aimerais pouvoir faire quelque chose. Mais j’ai moi-même des difficultés dans mes affaires ; en fait, il y a des moments où je ne sais presque plus à quel saint me vouer. »

Avec un frère comme ça, pas étonnant, me dis-je, que Staniland ait levé le coude. En relisant la lettre, j’eus l’impression que s’y glissait une vague note d’envie, comme si G. tentait de punir Staniland de je ne sais quelle expérience que le frère, à son grand dépit, n’avait jamais connue.

Je retournai la lettre. Au verso Staniland avait écrit ce seul mot : « Conneries ».

Tandis que je rassemblais ses papiers pour les ranger dans mon bureau avant d’aller déjeuner, un feuillet de ses écrits, isolé, plus petit que les autres, tomba par terre. Je lus : « Je comprends tout maintenant, Barbara. C’est moi qui ai été complètement idiot ; je n’aurais jamais dû me mettre à débusquer les mensonges chez les gens. J’ai découvert trop tard que si l’on met les gens à nu jusqu’à la vérité, on ne leur laisse aucune chance de survivre. Les mensonges et les faux-fuyants sont nécessaires ; ils nous permettent d’esquiver. »

Une réclame découpée dans une revue économique du genre intello était agrafée au feuillet. Elle était sans aucune originalité, montrait un homme avec un complet strict portant une serviette de cadre, apparemment sur le point de poser le pied sur une montre-bracelet, au premier plan. La pub disait : « L’homme est aussi merveilleusement fabriqué que les meilleures montres suisses – un Chef-d’œuvre que même le temps ne saurait détruire ! » Dessous, Staniland avait écrit : « Foutaises ».

Sur le feuillet derrière la publicité, le texte continuait : « Chaque fois que je t’écris ou que je te parle, Barbara, c’est comme si mon sang s’échappait. Mes mots ne quittent ma bouche que pour toi, comme du sang s’écoulant tout autour d’un poignard. Une fois que j’ai parlé, je sens mon cerveau devenir gris et faible. Je t’en prie, reviens-moi, reviens vivre avec moi. Ce ne sera pas pour toi la perpétuité. Je sens que je m’oriente vers quelque chose de définitif, et même les plus obtus parmi nous seront capables de le comprendre. Oh Barbara, tu es la seule…»

Il n’y avait plus rien, sinon un cercle brun, marque probable d’un verre de whisky.

Avant de sortir je téléphonai au bureau de Bowman, mais ils n’avaient pas réussi à retrouver Barbara Spark, me dirent-ils. J’eus l’impression qu’ils n’avaient pas fait beaucoup d’efforts et qu’ils n’en avaient pas l’intention, et je compris qu’il faudrait m’en occuper moi-même.