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Staniland écrivait : « Duéjouls. Je me souviens qu’un matin un oiseau est tombé en diagonale devant ma fenêtre tandis que j’étais au lit. C’était une chaude journée au début du mois de juin et l’oiseau, vert et jaune, de la couleur des nouvelles feuilles, tomba à toute allure, les ailes fermées une seconde, comme un mouchoir attaché par un bout à un caillou. Il fondit avec adresse sur la vigne sauvage de la terrasse et picora les puces à coups vifs de son bec vert, émettant de doux pépiements liquides : « Miladiou ! Miladiou ! »

Plus loin : « Hier soir j’ai encore rencontré le Galant Rigolard à l’« Azincourt ». Je ne sais pas si je pourrai supporter d’y aller plus longtemps, en dépit de ma détermination. Barbara n’était pas avec moi. Cet homme affreux me hait. Il lance vers moi des ondes de haine, même lorsqu’il a le dos tourné. C’est étrange d’être l’objet d’une haine réelle, crue, nue. Celle-ci se lit chez quelqu’un de manière aussi aveuglante que la vérité ou une maladie. Outre l’apparence rousse que lui donnent ses cheveux, il est gros, rude, bâti à chaux et à sable, comme on dit, et l’archétype même du malfaiteur. De plus, je suis persuadé qu’il existe entre lui et Barbara je ne sais quelles relations. Non, relations est un mot trop net – une entente plutôt. J’ai même questionné Barbara à ce sujet – premiers mouvements d’une nouvelle jalousie. C’était agir de façon stupide, puisque Barbara peut nier n’importe quoi de but en blanc – les mots oui et non ont pour elle le même sens si elle en décide ainsi : « Oui, j’y étais. » « Non, je n’y étais pas. » « Quelle différence ça fait, bordel de merde ? » « Le Galant Rigolard m’exècre tant qu’il est devenu pour moi une source d’intérêt. Au fond, la haine que l’on a pour quelqu’un est une forme d’intérêt à son endroit, et moi je réponds à cet intérêt par la curiosité. Lorsque j’ai appris que, bien qu’il ait trente-huit ans, il vivait toujours avec sa mère, l’embryon d’une réponse au problème m’est apparu. Le Galant Rigolard fait comme s’il aimait les filles, pinçant celle-ci, tapotant celle-là, toujours le sourire aux lèvres, jamais le gentleman parfait, passant le bras autour de Barbara avec une complicité inconsciente dans le geste, et cette façon qu’elle a de l’accepter, qui trahit quelque chose, même si je ne sais pas encore quoi. Mais je finirai par le découvrir – peut-être veut-il que je le découvre, car, si je l’apprends, ça lui donnera une bonne excuse pour me tuer. En attendant, il y a quelque chose dont je suis à peu près certain : en fait, il déteste les femmes, et de plus il en a une peur bleue, à commencer par sa mère, bien entendu. Un homme de trente-huit ans ne devrait pas vivre avec sa mère, il tourne mal d’une façon ou d’une autre si c’est le cas. Car alors le petit garçon doit prouver qu’il est adulte et devient malfaiteur. Ce que je sais également, c’est que, malgré ma faible constitution physique, mon alcoolisme et mon âge avancé, je ne hais pas les femmes, bien au contraire, et il m’en déteste d’autant plus. Chaque fois que je raconte au bar une histoire de mon passé où il est question d’une femme, je le sens qui m’écoute à plusieurs mètres de là ; il est avec des amis, mais il devient curieusement silencieux pendant que je parle. Plus tard dans la soirée il trouvera toujours l’occasion de me narguer – voire même, comme cette unique fois, de me flanquer une raclée derrière le pub. Mais je l’observe avec ses copains ; je crois que c’est une vraie baudruche ; je n’ai pas l’impression qu’il arriverait une seule fois à bander avec une femme ; non, il craque devant les femmes et plus la femme est dure, plus grande est la jouissance négative qu’il prend à craquer.

« Barbara ?

« Barbara fera n’importe quoi pour quelqu’un ou à quelqu’un, parce qu’elle se moque de ce qu’elle fait. C’est cette indifférence même en elle que je passe ma vie à tenter de pénétrer, et ça l’intrigue vaguement quand elle me regarde lutter avec l’impossible, telle une guêpe dans un verre de bière. »

Plus loin : « Barbara est sortie, comme d’habitude. D’ailleurs, qui tiendrait à rester dans cette horrible petite pièce ? Et pourtant je l’attends et la supplie de façon vile, pathétique, de rester pour moi. Elle s’en fiche. Mon Dieu, quelle horrible destinée d’avoir la tête que je vois dans le miroir et de tomber amoureux (et pour la première fois !) d’un iceberg indifférent et frigide, qui a de graves problèmes psychiques et l’esprit d’un petit malfaiteur ! Je ne cesse de me dire que je suis fou de continuer ; mais de toute façon, ça ne changerait absolument rien à ce que j’éprouve pour elle. Tout ce que je peux faire quand je suis seul ici, c’est de crier : comment peut-elle se montrer devant tous ces hommes dans les boîtes quand je l’aime ? Comment peut-elle simplement hausser les épaules quand n’importe quel homme – moi inclus – lui pose la main sur la cuisse ? Qu’est-ce que j’ai ? Toute cette histoire est une atroce plaisanterie, une injustice abominable, insupportable.

« Je suis couché sur notre matelas, par terre. C’est mon matelas, en réalité, parce qu’elle s’allonge dessus si rarement. Sur le coin de la table de la cuisine se trouve un paquet de lames de rasoir, ouvert. Je me sens désespéré, gorgé jusqu’à en étouffer du mépris et de la haine des autres – Barbara, le Galant Rigolard. Je suis un vomitorium. En étant simplement ce que je suis (ce contre quoi je ne peux rien), je parviens à faire sortir d’eux tout le mal et à en devenir l’objet. J’ai en tête les mots que j’ai écrits : « Détachez la délicate dentelle de chair…, puis, d’un geste incurvé, audacieux mais habile, plongez dans la gorge et extrayez-en la voix si vous pouvez…» Je suis hors du lit et j’ai pris les lames. J’en défais une et la regarde. Le suicide ? Ce soir pourrait bien être le bon soir.

« Mais non. Ce n’est pas le bon moyen. Ils penseraient pour le coup que j’ai été lâche, et puis toute ma vie aurait effectivement été gâchée. (Cependant, toute vie n’est-elle pas gâchée ?) Non, je dois leur faire assumer leur propre vilenie ; voilà le bon moyen, les forcer à se défaire de leurs prétextes. Moi non plus je ne suis pas irremplaçable, juste un rat dans un laboratoire qui sert, par sa vie, à prouver ou à infirmer une proposition. Toute vie ne sert qu’à prouver ou à infirmer une proposition ! »

(Je pensai : Oui, tu n’étais décidément pas irremplaçable.)

Staniland reprenait plus loin : « Je me rappelle encore cet oiseau. Cette fois-là je l’ai vu venir à tire-d’aile se poser sur la terrasse, sous le ciel noir d’un orage imminent. Il ressemblait à un minuscule serveur de bar avec sa sombre livrée verte et jaune, volant les bras déployés au-dessus de la salle à manger du monde en émoi, implorant tous les gens de rester calmes : ils seraient tous servis. Hier je n’en pouvais plus au bout de trois jours et trois nuits à rester allongé sur le matelas et à attendre le retour de Barbara à la maison, aussi me suis-je soûlé à l’« Azincourt », puis j’ai pris un bus pour le centre de Londres. J’ai écouté deux garçons de la moyenne bourgeoisie, assis, par rapport à moi, de l’autre côté de la travée centrale à l’impériale, et qui parlaient avec le nouvel accent à la mode de Wapping. Ils étaient probablement amoureux ; chaque fois que le bus négociait les virages, ils se penchaient l’un vers l’autre d’un petit air sage, pâle copie de l’amour authentique. L’un des deux parlait à l’autre de ses vacances en France, et lui disait comment pour la première fois il avait vu tuer : huit truites qui avaient été assommées par une paysanne. L’autre fit observer : « Oh, dis donc ! C’est exactement comme une agression, hein ? »

« Tout à coup je me mis à désespérer violemment du monde. Les voilà, nos jeunes gens bien tranquilles, issus de familles aux idées dans le vent, à l’accent détestable, voilà l’avenir de la race : ils sont pro-palestiniens et votent toujours pour des gens sympathiques. Ils n’appartiennent plus à aucune classe ; ils n’ont plus de racines – leur éducation les en a frustrés. Ils parcourent avec hésitation et défi une Grande-Bretagne qu’ils prétendent et affirment connaître. Moi je ne la connais plus.

« Je descendis du bus à Trafalgar Square. Je remontai jusqu’à Piccadilly Circus et descendis dans le bar d’O’Shaughnessy en face de l’entrée du métro. C’était sombre et sale en bas, mais la Guinness était bonne. Des clochards et des pervers étaient assis çà et là à en boire, formant un assemblage de trognes maussades au-dessus des chopes et des imperméables froissés ; deux escrocs avec de solides petits chapeaux verts essayaient de se vendre les droits d’un scénario de télévision. Les lumières vacillaient, les barmen irlandais étaient incroyablement grossiers et crachaient dans la sciure ; un vent glacial du nord-est soufflait en trombe de la porte à moitié ouverte jusqu’à l’escalier. J’ai bu six pintes de Guinness que j’ai gardées en moi jusqu’à trois heures moins le quart. Je me suis alors dirigé, face au vent, vers les WC où j’ai tout évacué. Ma tête était pleine de tout ce que j’avais vu en première page du Standard en entrant, à propos de la Pologne et de Beyrouth Ouest, et j’avais mal aux pieds ; lorsqu’on cria « C’est l’heure » à trois heures, je me suis dit confusément que je ferais aussi bien de sortir et de voir dans la rue si je pouvais trouver des idées pour écrire, et qui n’aient rien à voir avec Barbara. Ainsi, j’ai marché jusqu’à Piccadilly, mais je ne me souviens de rien à part une jolie petite fille aux oreilles d’assassin qui attendait le 19 à l’arrêt du bus avec une femme qui devait être, à mon avis, sa mère – quoi qu’il en soit, elle avait des jambes qui ressemblaient à de vieux pare-chocs enfoncés et portait un chapeau à la couleur crue, agressive. Derrière elle se trouvait une vieille tapette vêtue d’un beau complet, les cheveux brossés dépassant du bord d’un chapeau melon feutré de chez Lock ; il souriait dans la paroi vitrée de l’indicateur des horaires et révélait des dents bleuâtres avec des couronnes en or. Je n’ai pas voulu en voir davantage. Juste après, je me suis retrouvé à Romilly Place. Je ne sais pas comment j’y suis allé, peut-être ai-je marché.

« Il n’y avait toujours pas trace de Barbara quand je suis entré ; il n’y en a presque jamais plus. Je m’aperçois que pour moi la question la plus importante est maintenant celle-ci : comment sortir de scène. Ça a dû déjà être assez pénible d’y faire mon entrée – si l’on pouvait se souvenir de sa naissance – mais sûrement pas aussi dur que d’en sortir. L’existence est barbare, et j’ai fait l’erreur de me conduire aussi mal qu’elle – insultant ou abandonnant tous ceux qui auraient pu m’aider, adoptant une attitude superficielle vis-à-vis des problèmes graves et, à l’inverse, une attitude grave, contemplative, pour des choses totalement insignifiantes.

« Maintenant je paie tout cela – mais à quoi bon ? Le mieux que je puisse dire de moi, c’est que dans l’histoire j’ai descendu en flèche quelques ordures – pas difficile, toutefois, si l’on en est soi-même une. »

Plus loin : « Ce soir j’avais envie d’aller dans un pub sinistre de South Kensington, et j’y suis donc allé. J’ai tendance à la satire, et j’étais d’humeur à remarquer tous les gens qui marchent d’un pas peu discret, tâchant d’attirer l’attention sur eux, l’air de rien. Ce soir c’était un groupe de jeunes musiciens qui venaient du Royal Albert Hall, en face. Ils entrèrent d’un pas lourd, lent, et laissèrent choir par terre des instruments dans leurs étuis ; les étuis avaient grosso modo la forme de roubignoles de taureau. Entourés de ces objets, ils se mirent à tenir des propos à la mode devant des demi-pintes, d’une voix très lente, tout en regardant alentour pour voir si quelqu’un les écoutait.

Personne n’écoutait sauf moi, et ils comprirent que j’étais fasciné, mais à rebours. Pourquoi est-ce que je déteste tant les gens comme ça ? Ils paient leurs impôts locaux, jouent du cornet pour vivre, prouvent qu’ils n’ont pas d’opinion en votant Libéral/SDP, et ne prennent jamais sciemment de risques. Ils jouent Mozart en soufflant dans leur pipeau et en raclant leur violon, s’acharnant comme des malheureux, et ils sont royalement fêtés dans des salons pour sous-développés.

« Je suis rentré il y a une demi-heure ; Barbara n’est toujours pas revenue. Oh Barbara, même si je suis têtu, assommant, vieillissant et soûl, je t’en prie, je t’en prie, reste à t’occuper de moi, rassure-moi, soucie-toi de moi malgré toutes mes erreurs. Mais autant déclarer sa passion pour un mur de briques ! Je suis paniqué, terrifié à l’idée que tu puisses ne pas revenir du tout, que je ne te reverrai plus. Dans la pièce d’à côté, le transistor jacasse à propos des taux d’intérêts dans une économie en crise. Chérie, plus je te connais, moins je te connaîtrai jamais ; comment un être humain peut-il être fabriqué aussi subtilement pour infliger une aussi terrible torture ?

« Je prends un autre godet, bien que je n’en aie pas vraiment envie. Tout à l’heure, en fixant les yeux au plafond, où se trouve dessiné par l’humidité le littoral de l’Europe de l’Ouest, je n’ai rien vu du tout. Au lieu de quoi j’étais de retour en France, allongé sur le lit dans ma chambre voûtée au-dessus de la terrasse, à regarder un des frelons venu de son nid à flanc de montagne, de l’autre côté de la rivière. Il était long de sept centimètres et lorsque je lui ai flanqué un coup de revers de la main, j’ai eu l’impression de frapper du carton empoisonné, jaune vif. Elles sont si venimeuses, ces saloperies. Bon Dieu, quand je suis revenu à moi, j’étais en train de courir partout dans cette petite chambre londonienne sordide, en pans de chemise, renversant tout.

« Elle a laissé un manteau qu’elle n’aime pas, ainsi que trois cassettes de hard rock qu’elle a rapportées d’une des bottes où elle travaille. De toute façon, maintenant qu’elle n’est pas rentrée depuis trois jours, j’ai rangé le manteau là où je ne peux plus le voir et j’ai effacé la musique sur les cassettes parce que je ne peux pas supporter qu’elle me fasse penser à elle et je les utilise pour parler dessus. Lorsque je suis trop soûl pour écrire, je trouve que ça me soulage de parler sans frein. Ce dont je souffre, ce n’est pas d’apitoiement sur moi-même, c’est d’affronter l’absolu. L’épreuve que l’écrivain se propose, c’est de débusquer l’existence, de la traquer et alors, l’un et l’autre dénudés, de combattre corps à corps, jusqu’au bout. Tout le monde finit par en faire l’expérience, d’une façon ou d’une autre. Mais souvent la lutte est brève et violente – les dernières secondes d’un accident de voiture, la chute d’un toit, une crise cardiaque, une agression, un passage à tabac et la mort dans une rue sombre.

« Mais je me demande si la torture de l’amour non partagé, qui devient la douceur morbide et vorace de la jalousie, n’est pas de loin la pire. »

« Je me rappelle ce que je t’ai dit, Barbara, au début de nos relations, quand tout était neuf, quand, chaque fois que tu m’embrassais, c’était comme du feu, et que tu disais que tu m’aimais pour mon cerveau : « Tu sembles descendre des cieux comme une brise, et puis tu disparais d’un seul coup, en ne laissant que destruction bénie. Seul un souvenir peut retomber plus tard, particule de ce qui a été, le souvenir d’un événement, une atmosphère, un son, de la musique, quelques pas d’une danse, ma main sur ta taille ou sur tes cuisses – quelque chose qui peut demeurer quelque part en moi et me rendre malade de désir et de chagrin. »

« À présent les particules retombent partout, de sombres débris effacent tout.

« Je me demande parfois si le mieux ne serait pas de nous tuer tous les deux. Mais je ne suis pas un assassin. »