18
— Madame Staniland ? Margo Staniland ?
— Oui, c’est moi.
Elle avait sans doute été jolie femme, avec des cheveux roux et une poitrine douce, mais elle ne l’était plus ; ses traits semblaient s’être rembrunis, étaient devenus flous. Le demi-sourire avait été séduisant autrefois ; maintenant il était vague. Son œil droit injecté de sang. Elle avait un visage doux, à l’expression intelligente ; mais elle ne paraissait plus s’en servir.
— Je ne crois pas vous connaître.
— Je suis policier, répondis-je. Me serait-il possible d’entrer ? (Je pensai : sait-elle qu’il est mort ? Et s’en soucie-t-elle ?)
— J’allais juste sortir en fait, dit-elle. Mais bien sûr, si… (Elle fit un geste vers l’appartement sombre derrière elle.)
— Je ne serai pas très long.
— Je vous en prie, j’allais seulement retrouver une amie pour boire un verre. Là-bas, au « Rat d’Eau » près de World’s End, vous connaissez ? Juste un verre pour passer le temps. (Elle me conduisit dans le salon, sombre même en cette soirée de début de printemps. La pièce était orientée à l’est. Elle s’assit sur le canapé et indiqua le fauteuil.)
— Eh bien ? Qu’est-ce que j’ai fait ?
— Rien.
— Alors ?
Devant mon silence, elle dit :
— C’est étrange, presque plus personne ne m’appelle Staniland. Ça fait un bon moment que j’ai repris mon nom de jeune fille.
— Mais vous avez été mariée à Charles Locksley Alwin Staniland ?
— Oui, c’est exact.
— Malheureusement, j’ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer. Il va falloir essayer d’être courageuse.
— Il est mort, dit-elle tout net. Je le savais.
— Vous le saviez ?
— Eh bien, je l’ai rêvé. C’était un horrible rêve. (Elle se mit à se malaxer les doigts avec agitation, sans raison, puis elle se laissa aller sur le canapé, sans pleurer. Elle garda le silence un moment. Puis elle dit :)
— A-t-il été assassiné ?
— Malheureusement oui.
— Ça ne m’étonne pas. Tout ça était dans mon rêve. Il tendait la main vers moi comme il le faisait autrefois, puis tout d’un coup son visage a perdu ses contours. J’ai fait ce rêve dans la nuit de vendredi, et je m’en remettais tout juste.
— Il est mort vendredi. Écoutez, je vais vous chercher quelque chose.
Elle secoua la tête.
— Non. Dites-moi seulement tout ce que vous savez.
Je le lui dis et ajoutai :
— Peut-être pourriez-vous m’aider à prendre les coupables, quels qu’ils soient. Êtes-vous capable de parler de ça ?
— Oui. Je crois que je ne vais pas ressentir le choc tout de suite. Pas avant votre départ.
— Il avait des ennemis.
— C’est vrai, réellement ? dit-elle, hochant la tête. (Elle la releva brusquement et déclara en me regardant :) Eh bien moi, je l’aimais. (Elle se mit à parler trop vite :) L’ennui avec Charles c’est qu’il fonçait devant tout le monde. Il filait comme un météore. Je l’aimais de tout mon possible, mais il ne cessait de me distancer. Il regardait toujours vers l’avant. Toujours ! Comment vais-je annoncer la nouvelle à ma fille ? Charlotte disait toujours qu’il reviendrait ! Je n’aurais jamais dû le quitter, mais il ne m’a pas laissé le choix. Des disputes, toujours des disputes, de la psychanalyse, pas d’argent… (Elle éclata en sanglots ; ils produisaient un son horrible ; on aurait dit qu’on ratissait du gravier sur une route. Lorsqu’il y eut un mieux, elle saisit vivement son sac, fouilla dedans et sortit une photo froissée. Elle me la tendit.)
— Le voici tenant la main de Charlotte, autrefois à Duéjouls, où nous avons vécu, en France. Elle lui ressemble tellement, n’est-ce pas ?
— Calmez-vous, je vous en prie.
— C’est comme la tragédie du monde entier dans un petit verre, dit-elle. De grandes choses sont totalement réduites à néant et, parmi nous qui restons, aucun n’a le courage de continuer.
Je ne dis rien.
— Je veux parler de lui, dit-elle comme si je lui avais demandé de ne pas le faire, oh oui, j’en ai envie. Ça ne serait pas arrivé si je ne l’avais pas quitté. Une dispute stupide. Oh oui, je l’aimais. C’était un grand bonhomme. Il ne voulait pas laisser reconnaître son talent. Je le savais. Il s’était lancé dans une sorte d’… œuvre, dit-elle avec désespoir, j’aurais simplement dû le suivre et essayer de comprendre, au lieu de provoquer discussions et querelles. Mais j’étais en colère contre lui parce qu’il paraissait tellement se gaspiller, à travailler sur les terres. (Son visage s’était avachi, il était rouge et laid. Mais ses yeux étaient beaux, d’un gris sombre.) J’ai un peu d’argent, reprit-elle, j’aurais toujours pris soin de lui. Il avait beau faire n’importe quoi, aller n’importe où, ça n’a jamais eu vraiment d’importance pour moi, tant qu’il me revenait.
— Je crois qu’il a été plutôt bouleversé quand vous et Charlotte êtes parties, fis-je. (C’était une chose stupide à dire à première vue, mais j’avais l’impression que ça la réconforterait, et ce fut le cas, un moment du moins.)
— Oui, j’étais la mieux pour lui, dit-elle en hochant la tête, aucune autre femme ne l’aurait jamais bien traité. C’est ce qu’il me disait. Il n’y avait rien dont nous ne puissions discuter. (Elle poursuivit :) Je me fichais pas mal du nombre de fois où il se soûlait, tant qu’il ne lui arrivait pas de mal. Je suis coupable, vous savez. Ce n’est qu’après notre départ, à Charlotte et à moi, que j’ai compris à quel point il avait besoin de nous. C’était l’homme le meilleur et le plus adorable que j’aie jamais eu. J’en ai eu beaucoup, mais c’est le seul qui m’ait émue. Le meilleur amant, l’homme le meilleur et le plus gentil… et que les gens n’aillent pas vous raconter autre chose, parce que beaucoup essaieront. Mais il était généreux. Trop généreux. Je ne suis jamais près de mes sous, mais lui, ce n’était vraiment pas pareil.
— Je ferai toute la lumière sur sa mort, madame Staniland, dis-je.
— Peut-être, peut-être, dit-elle avec découragement, mais cela ne me le ramènera pas. Je t’attendrai toujours, Charlie. Il ne reviendra jamais ! Jamais, jamais, jamais il ne reviendra. (Au bout d’un moment elle ajouta :) Je veux l’avoir quand vous aurez fini, je veux l’enterrer moi-même.
— Ne vous inquiétez pas, dis-je, je m’en occuperai.
— Je peux faire face, dit-elle vivement. J’ai de l’argent à la poste. Je peux m’occuper des dépenses. Tenez, je vais vous montrer mon livret de caisse d’épargne ; j’ai l’argent, je peux le prouver.
— Il n’en est nullement besoin.
Une autre pause ; la pièce devenait sombre ; elle reprit :
— Il faudra que quelqu’un annonce ça à Eric, mon fils, et je ne le vois pas beaucoup. Je ne crois pas que j’en aurais le courage. (Précipitamment.) Voudriez-vous le faire ?
— Mais certainement, répondis-je. Si vous voulez bien me donner l’adresse.
— C’est à Soho.
Je recopiai l’adresse qu’elle me donna.
— Ne soyez pas trop dur avec Eric, dit-elle. Beaucoup de gens le sont. (Elle bâilla soudain, épuisée.) Mais Charles n’était jamais dur avec lui.
— Votre fils d’un précédent mariage ?
Elle hocha la tête.
— Oui, la vie n’a pas été facile pour moi à cette époque-là, avec un bébé et pas de mari. Vous êtes policier. Vous me donnez votre parole que vous lui annoncerez ?
— Oui, oui, je le promets.
— Eh bien, merci beaucoup, fit-elle, la voix mourante. (Et lorsque je vis qu’elle s’était endormie d’épuisement, son visage couperosé enfoui dans le canapé, je me levai et m’en fus.)
Je ressortis dans Callow Street, baignée de la lumière dorée de la soirée. Dans Fulham Road, qui formait avec elle un T, la circulation était fort dense, le peu de vent qui soufflait du sud emportait les gaz d’échappement. Mon regard se posa sur ma voiture, je remarquai que quelqu’un m’avait embouti à l’avant en essayant de se garer, et je la laissai là pour gagner à pied un bar que je connaissais, non loin de Hollywood Road.
Il y avait seulement quatre soûlots lorsque j’entrai ; ainsi qu’une séduisante naine aux gros seins qui, une fois, avait fait tomber un Ministre. Je commandai un whisky et le bus seul, lentement, patiemment, à l’extrémité du bar, les yeux plongés dans mon verre. Je hochai la tête au-dessus du verre, et la serveuse, qui était habillée comme une parachutiste, s’approcha et me demanda si j’en voulais un autre.
Je répondis que oui. Ma montre indiquait neuf heures. Quand je me sentis mieux, je terminai mon second verre, payai, malgré les protestations, car ils s’imaginaient à tort que je pourrais peut-être leur rendre un service quelconque auprès de la police de Chelsea – et remontai l’escalier mité jusqu’à la rue.
Des jeunes gens qui se tenaient serrés entraient d’un pas nonchalant dans les restaurants et une jeune lune se dandinait au-dessus de la Tamise, escortée d’un nuage unique.