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Staniland écrivait : « J’ai rêvé que je passais le portail d’une cathédrale. Quelqu’un que je ne pus distinguer m’avertit : « N’entrez pas, c’est hanté. » Pourtant, j’entrai directement et remontai sans bruit la nef vers l’autel. Le toit de l’édifice était trop haut pour qu’on le distingue ; les pierres d’angle étaient perdues dans un brouillard à travers lequel les lampes votives jetaient une lueur orange. La seule lumière filtrait à travers des vitraux en forme de diamants ; elle était faible et froide. Cette grande masse à l’abandon reposait sur un enchevêtrement de ruines voûtées. J’avais été là toute la nuit, et je les parcourais depuis des siècles. Autrefois là était ma demeure ; des chevrons calcinés faisaient saillie, telles des côtes d’être humain, au-dessus de galeries vides et glaciales, et de grandes portes donnaient sur des enfilades de pièces sans toit, inondées d’une pluie sans merci. Des spectres furieux, à la démarche chancelante et fragile comme celle des fous, déambulaient bras dessus bras dessous à travers la maçonnerie délabrée, disant dans un ricanement à mon passage : « Les Staniland n’ont pas d’argent ? Parfait ! Excellent ! »
« Dans la cathédrale, ne se trouvaient ni bancs ni chaises, juste des gens debout, qui attendaient. Il n’y avait pas d’office en cours. De petits groupes d’hommes et de femmes d’une autre époque se tenaient ici et là, parlant à voix basse aux évêques qui sillonnaient la foule en laissant traîner leurs vêtements ternis.
« Paralysé d’horreur, je compris que l’endroit était en effet hanté. Les gens ne cessaient de lever les yeux, comme s’ils attendaient que quelque chose se produise. Je dominai ma peur et continuai à remonter la nef jusqu’à l’autel. À mon passage les gens se signaient et disaient, inquiets : « Ne faites pas ça ! » Je n’en tins pas compte, mais ouvris la porte de la grille et allai me placer devant l’autel. Derrière, au lieu d’un retable, était suspendue une tapisserie à l’étrange motif contourné, rouge sombre. La tapisserie était si haute qu’elle se perdait sous le toit, estompée par le brouillard ; elle devait être large de six mètres. Tandis que je la regardais, elle se mit à onduler, à flotter et à ondoyer, d’un mouvement progressif et sensuel tout d’abord, puis de plus en plus vif, jusqu’à ce qu’elle s’agite en grondant contre le mur comme une mer déchaînée. J’entendis derrière moi des gens gémir, prier, en proie à l’angoisse et à la peur. Puis ma taille fut saisie par des mains invisibles et je fus soulevé du sol ; à la hauteur du toit, je fus lentement placé à l’horizontale, puis lâché, si bien que je flottais, immobile, la tête tournée vers le bas, loin au-dessus des gens dont je discernais les visages dans la pénombre, telle une grisaille fixée sur moi avec anxiété. Après avoir flotté en long et en large dans l’édifice, je descendis lentement, de mon plein gré, et pris pied doucement à l’endroit même d’où j’avais été enlevé, sur quoi je sortis aussitôt du bâtiment sans me retourner. Tandis que je m’éloignais prestement par un chemin de gravier, quelqu’un qui aurait bien pu être Barbara, vint en courant vers moi, vêtu d’un manteau blanc, en sortant d’une épaisse haie qui entourait le cimetière. « Vite », dit-elle par-dessus son épaule. « Ne le laissez pas sortir ! »
« Mais je pénétrai aussitôt dans un bois en face de moi, sans la moindre hésitation ; personne n’avait plus de pouvoir sur moi. »