6
Le pub « Henry d’Azincourt » était situé au milieu de Greenwich Lane et, qui plus est, il avait tout à fait l’air d’une antiquité, en comparaison des tours qui l’entouraient. Quelques têtes d’Antillais à l’air sombre apparaissaient aux fenêtres avec leurs chapeaux de Rastas, et trois hommes en jean en regardaient un quatrième creuser un trou dans le trottoir, aux accents d’un transistor. Le pub arborait des poutres médiévales peintes sur la façade, et l’enseigne offrait aux regards le monarque qui lui donnait son nom. Il portait une grande couronne, une pièce d’armure indéfinie et il avait une expression de confiance tranquille, d’ivrogne peut-être, et scrutait la route comme s’il venait de voir une bande de Français. Quelqu’un d’émacié portant un couvre-chef pointu en fer se tenait humblement à côté de lui, et essayait de tendre son arbalète, son pied de métal planté sur le mot BIÈRE.
À l’intérieur, tout était en béton et portait encore la marque des attentions de plusieurs clients pris de folie. Le bar était étroit ; derrière, se trouvait un homme corpulent à la mine incroyablement patibulaire, sans nul doute le tenancier. Il n’était que onze heures un quart du matin ; cependant, au moment où j’entrai, il se servait une triple vodka et, de toute évidence, pas la première de la journée. Quelqu’un lui avait récemment entaillé le côté droit de la figure et la blessure portait des points de suture. À part nous, l’endroit était désert. Lorsque le tenancier me vit, il se mit à trembler violemment et avala d’un coup sa vodka, reposant le verre sur le comptoir d’un geste brutal qu’il ne put réprimer.
— Ça sera quoi ? dit-il d’un ton las.
— Je vais prendre une pinte de Kronenbourg.
— Y en a plus.
— L’autre alors, là, avec le nom français qui n’en finit pas.
— Elle est pas fraîche.
— Ça m’est égal, je vais prendre ça quand même.
— Pas si j’ai pas envie de vous servir, fit-il d’un ton menaçant. (Néanmoins il prit une chope d’une pinte, mais il eut beaucoup de mal à la maintenir fermement sous le robinet. D’ailleurs il ne la remplit pas tout à fait jusqu’au bord, et quand je le lui fis remarquer, il ouvrit à fond le robinet d’un geste furieux, laissant échapper une autre pinte qui s’écoula par le siphon dans un gargouillis.)
— C’est pour le réservoir, fit-il observer avec une satisfaction extasiée en poussant le verre devant moi. Ça fera 85 pence, ajouta-t-il.
— Ça paraît beaucoup, dis-je en lui donnant une livre.
— Beaucoup de quoi ? dit-il en me regardant, l’air furieux. Beaucoup de bière, beaucoup d’argent ou beaucoup de culot de votre part, bordel de merde ?
— Beaucoup d’argent.
— Écoutez, si le prix vous convient pas, dit-il, vous n’avez qu’à boire en vitesse et foutre le camp. (Il tendit les muscles de ses avant-bras noueux, sous ses manches de chemise.) Ça serait pas une mauvaise chose.
— Ma foi, quand je vous aurai posé quelques questions, c’est peut-être ce que je ferai. Il n’y a rien de bien palpitant qui me retienne ici, je dois dire.
— Des questions ? répéta le tenancier d’un ton incrédule. Des questions ? Dans ce pub ?
— Tout juste.
— Les seules personnes qui osent poser des questions dans ce pub, continua-t-il, c’est la police, et même eux ils y vont mollo.
— Tiens donc ? fis-je. (Je lui montrai ma carte.) Eh bien justement, imagine-toi, la police, c’est moi.
— Oh là là, bon Dieu, fit-il. (Il laissa tomber son front sur une main tremblante.) Je savais bien que vous aviez un de ces airs… Manquait plus que vous. De quoi s’agit-il cette fois-ci ? De la bagarre qu’il y a eu ici samedi soir ? Seulement un type qui s’est fait taillader, à part moi, et il n’a pas voulu porter plainte.
— Ça n’a rien à voir. C’est à propos d’un homme qu’on a retrouvé mort vendredi soir, et il se trouve qu’il fréquentait pas mal ce pub.
— Et alors, ça me met pas en cause ! s’écria le patron, reculant d’un pas.
— Je n’ai pas dit que oui, je n’ai pas dit que non.
Il plissa fortement les yeux ; ils étaient rouges et bleus, comme des cibles au jeu de fléchettes.
— J’ai besoin de boire autre chose, dit-il. Et vous ?
Je secouai la tête.
— Cet homme s’appelle Charles Staniland, dis-je quand il revint avec son verre.
Il prit une longue gorgée.
— Faut faire du bénef, marmonna-t-il. Obligé. Sinon les brasseurs, ils se fichent en pétard. Et faire du bénef ici, ça veut dire que je connais jamais les clients par leur nom. Pas ici. Faudrait être fou, ajouta-t-il avec un sourire sinistre. Fou !
Il commençait à m’énerver.
— Tu ne feras pas de bénef, si tu ne coopères pas, fis-je, pour la simple raison que tu ne seras plus ici. Je n’ai qu’un mot à dire aux gars de Lewisham, et tu peux dire adieu à ta licence, on trouvera bien un moyen.
— Oh là là, bon Dieu, fit-il. D’accord. Vous avez sa photo ?
Je poussai vers lui le cliché qu’on avait pris du cadavre de Staniland. Le patron concentra dessus son attention avec peine, en prenant son temps.
— Ouais, finit-il par dire en buvant une lampée de vodka, c’est bien Charles. Ils l’ont amoché, hein ? Je l’ai pas vu depuis un certain temps, pourtant. Ça doit faire trois ou quatre jours.
— Bien sûr que non. Il était à la morgue.
— Ah, ben, ça explique tout.
— T’as raison, fis-je, ce n’est pas le genre de rendez-vous que l’on manque. Il buvait sec, hein ?
— Ça ! Sec ? Quoi, lui ? Plutôt !
J’examinai une inscription à la pyrogravure, derrière lui, au-dessus de la caisse-enregistreuse : « On les combattra ici, on les combattra là, on se battra pour le Roi, et on se battra pour la Couronne. On leur tiendra tête jusqu’à la mort… Mais jamais ils n’épuiseront les caves de la Vieille Angleterre ! »
Le tenancier était un exemple qui illustrait à merveille cette vérité, à défaut d’une autre.
— Tu as une idée de ce qu’il faisait dans la vie ? demandai-je.
— Alors là, écoutez, dit le tenancier, si j’étais assez bête pour poser des questions pareilles à mes clients, j’aurais des réponses pas piquées des hannetons qui pourraient bien m’envoyer à I’hosto pour un mois.
— Il avait des ennemis ?
— Des ennemis ? Ici ? Bon Dieu, eh ben, plutôt ! Presque personne ici pouvait l’encadrer. Du bla-bla-bla ? J’ai jamais entendu personne jacter comme lui. Charlie Staniland ? Ah ben mon vieux !
— Il y a plein de gens qui discutaillent dans un pub, dis-je, c’est pour ça que ça existe. Pourquoi s’en prendre à lui, à ton avis ?
— Bah, j’ me pose pas tant de questions, dit le tenancier après avoir réfléchi un instant. (Il me tourna le dos pour remplir son verre.) Ah, putain, y a toujours pas de glace, tant pis. Non, reprit-il, se poser des questions, ça paye pas dans ce métier, si vous voulez mon avis.
— Mais si tu réfléchissais vraiment.
— Ah ben alors, si je réfléchissais vraiment, pour le coup, je dirais peut-être que sa gueule allait pas dans le tableau. C’est pas qu’il avait un air particulier. Mais on sentait qu’il aurait été mieux quelque part dans les beaux quartiers à l’ouest.
— Eh bien, c’est là qu’on l’a trouvé, en fait, dis-je, mais vraiment loin, du côté d’Acton, Ouest 5.
Il bâilla.
— Ben, fallait bien qu’on le retrouve quelque part, je suppose, dit le patron. Drôle de type, Charlie. Drôle de voix, vaguement aristo. Ça se remarquait à dix lieues à la ronde, une voix comme ça. C’est drôle qu’il soit plus là, remarquez.
— Pourquoi ça ? Si personne ne l’aimait.
— Je sais pas au juste, répondit-il. J’y ai jamais pensé avant aujourd’hui, évidemment. Il a fallu que je le fiche dehors une fois, la fois où il était tellement pété qu’il a commencé à déranger les autres clients, en particulier des gens bien qui voulaient discuter en privé dans le coin, là-bas, tranquillement.
— Est-ce que quelqu’un le détestait au point de le tuer ?
— Oh, allez, voyons, dit le tenancier d’un ton implorant, même vous, vous croyez pas que je vais répondre à une question pareille ?
— C’est heureux que tu n’aies pas de poils roux sur les avant-bras, dis-je en fixant les yeux dessus. C’est le cas d’un de tes habitués ? Un gros ? Environ quarante ans ? Qu’on appelle parfois le Galant Rigolard ? Qui se prend pour un tombeur ?
— Pas à ma connaissance, répondit-il. (Il s’efforçait de répondre d’un air distrait, mais donnait plutôt l’impression d’être sur le point de pleurer.)
— Bon d’accord, dis-je, eh bien, on garde la question en réserve.
— Comment ça, en réserve ?
— On la met de côté. J’ai tout mon temps. Je peux toujours revenir.
— Attendez, écoutez-moi, sergent, on viole pas la loi ici. Ça, je fais attention.
— Je constate en effet que tu fais attention. Mais quant au couplet sur la loi, là, il y aurait peut-être des choses à revoir.
— J’ veux bien vous dire tout ce que je peux, fit-il d’un ton suppliant. Mais donnez-moi une chance.
— Eh bien voici. Essayons cette question. Qui était son amie ?
— Son ami ?
— Sa petite amie. Il venait ici avec une petite amie.
— Ah oui, une petite amie ! reprit-il avec empressement, comme s’il était immensément soulagé. Oh elle ! Qui c’était, vous me demandez ? Bon sang, j’en sais rien. J’ me souviens d’elle pourtant. Brune, maigre, des dents de lapin.
— Non, dis-je. À ce qu’il paraît, je sais qu’elle était grosse, bien roulée, avec de longs cheveux blonds, et qu’elle lui en faisait voir de toutes les couleurs.
— Oh, pardon. Ah oui, celle-là. Ouais, j’ vois qui vous voulez dire, maintenant.
— Ah bon ? C’est heureux pour toi, parce que tu pourrais t’attirer quelques ennuis, si tu ne fais pas gaffe. Il pourrait peut-être me prendre l’envie de te coincer si tu me menais en bateau, rien que pour voir ce qui se passerait. Et tu sais ce qui se passerait, mon gros ? Tu sauterais, pouf ! Comme ça.
— D’accord, d’accord.
— Bon, alors, comment elle s’appelait ?
— Je sais pas. C’était pas Barbara quelque chose ?
— Voilà, dis-je doucement. C’est celle-là. Et maintenant, son nom de famille, c’était quoi ?
— J’ suis pas sûr, j’ crois que c’était Spark.
— Moi aussi, dis-je. Parfait, je vais te payer à boire si tu continues comme ça. Bon, très bien. Est-ce qu’elle copinait avec quelqu’un d’autre ici, en dehors de Staniland ? Un de tes clients ?
— Pas à ma connaissance, dit le tenancier d’une voix accablée, en pinçant les lèvres. Pas à ma connaissance.
— Écoute, je vais te montrer comment ça marche, un cerveau de policier, dis-je ; c’est, comme qui dirait, une faveur à cause de ta coopération. Quand quelqu’un que j’interroge exagère un geste comme tu viens de le faire, eh bien je sais de façon certaine qu’il raconte des histoires. Alors, je crois que je vais te rappeler ce que je t’ai dit sur la coopération, d’accord ?
— Vous savez, personne s’approchait tellement d’eux, dit le tenancier d’un ton éperdu. Je vous assure. Personne ici les aimait l’un et l’autre, vous voyez ?
— C’est drôle, mais ça ne cadre pas avec les choses que je sais.
— Qu’est-ce que vous savez ?
— Rien qui te regarde. Alors tu t’en tiens à ça, n’est-ce pas ? repris-je. Tout le monde ici gardait ses distances et se foutait seulement de la gueule de Staniland. Tu es prêt à le jurer ?
— Voilà ! On pourrait pas nommer quelqu’un de particulier, quoi. Aucun individu spécialement. Non, ça, pas possible !
— Bizarre, bizarre. On n’imagine pas ainsi une soirée typique dans un repaire de voyous comme celui-ci.
— Ben, c’était comme ça.
— Et tu ne sais pas du tout pourquoi on se foutait de sa gueule. En dehors de son accent.
— C’est la vérité.
— Et pourtant il y a bien eu une ou peut-être plusieurs personnes qui le haïssaient pour lui avoir fait ça.
— Ouais, c’est pas joli.
— C’est le moins qu’on puisse dire. Tu te rends bien compte que c’est sur un meurtre que j’enquête ?
— Bien sûr ! dit le tenancier avec conviction, et j’espère que vous attraperez les salopards qui ont fait ça. Ce pauvre vieux Charlie !
— On les aura.
Derrière moi le pub commençait à se remplir ; d’un pas nonchalant, des hommes entraient deux par deux, trois par trois, des chauffeurs de camion. Pour la plupart, l’équipe qui perçait le trou dans la rue.
Tout à coup le patron sursauta.
— Oh, partez, je vous en prie ! m’implora-t-il dans un murmure vociférant. Si ces deux-là, là-bas, soupçonnent seulement que je vous ai parlé, ils me feront la peau comme un rien.
— D’accord, dis-je. (Je n’étais pas pressé. Je finis ma bière chaude en prenant mon temps.) Mais je reviendrai, j’en ai bien peur.
— Quand ça ?
— Tu n’en sauras rien. Ça peut être n’importe quand.
— Écoutez, dit le patron en ouvrant le tiroir-caisse d’un coup sec. Je me demande si je pourrais pas faire un don à la Caisse des Orphelins de la Police…
— Mais certainement. Tu envoies simplement le chèque à la Caisse, à New Scotland Yard. L’adresse est dans l’annuaire.
— C’est pas ce que je voulais dire, reprit-il d’une voix pleurnicharde. J’ veux dire, oh, me mêlez pas à cette histoire, j’ vous en prie.
— Va te faire foutre.
Je le regardai se glisser à l’autre bout du bar d’un air servile.
En partant, j’observai attentivement les hommes qui l’avaient tant inquiété. Le premier était tout petit, mais ça ne le rendait pas inoffensif. Il portait un jean sur mesures, une chemise de sport rouge et un cardigan de couleur fauve ; sa montre-bracelet en or était trop grande pour lui, tout comme l’assurance du bonhomme. Un gros portefeuille dépassait à moitié de sa poche revolver, mettant le premier imbécile venu au défi de tenter le coup. Il parlait à un autre homme aux dents protubérantes, vêtu d’un anorak jaune, d’un pantalon de jogging et chaussé de tennis. Ni l’un ni l’autre n’avait de poils roux, et ils n’étaient pas gros. Mais c’étaient des malfrats. Je n’arrivais pas à me souvenir de leurs noms, à brûle-pourpoint, mais ils étaient toute une bande et affectionnaient particulièrement les boîtes – un bon pacson sans faute le trente du mois pour protéger la boîte, ou alors c’était la casse. Ils me virent les regarder ; je m’en fichais. Ils se dirigeaient, l’air dégagé, vers le bar quand je sortis.
Dehors, la première édition du seul journal du soir restant venait de sortir dans les rues. J’en achetai un. Quelqu’un du nom de Lord Grunt venait d’être nommé Ministre des Affaires Étrangères et avait fait un long discours aux Communes qui critiquait tout le monde sauf lui. C’était une façon de gagner soixante mille livres par an.
Il n’y avait rien sur Staniland dans le journal. Staniland n’intéressait pas les journaux.