CHAPITRE XIX
Dès que le Pluton eut quitté l’atmosphère de la planète, Robi referma la porte extérieure. Comme tout l’air du sas s’était enfui par cet orifice, il dut manœuvrer la vanne de façon à rétablir la pression normale avant d’ouvrir la porte de communication avec le poste de pilotage.
Stan avait-il verrouillé de l’intérieur cette porte étanche, comme il l’avait fait quand il avait emprisonné Robi ? Ce dernier eut quelques secondes d’inquiétude, mais… la porte s’ouvrit ! De toute évidence, Stan avait été pris au dépourvu et, en reprenant conscience, avait surtout pensé à fuir sans même chercher à savoir si le sas était bien fermé. Un départ en catastrophe qui témoignait d’une peur panique.
Stan n’entendit rien. Livide, mâchoires serrées, il consultait la carte galactique. Robi posa le doigt sur l’épaule de l’autre.
— Des ennuis, Stan ? Le commandant du Pluton sursauta, mais il valait mieux que Robi ne le croyait, car il reprit immédiatement son contrôle.
— C’est bon, fit-il avec amertume. Il est inutile que j’essaie de me défendre. Livre-moi à Batchenko.
Assurément pas, répondit Robi.
Et comme Stan sursautait de nouveau, il affirma :
— J’ai fait tout mon possible pour qu’ils ne sachent rien. Car en somme vous ne les avez pas trahis…, pas encore. Une question : comment, diable, avez-vous su que ça tournait mal pour vous ?
Stan montra le communicateur-Cerveau.
— Quand je me suis réveillé, j’ai vu Kora et Batchenko qui revenaient avec Guérik. J’ai compris que j’étais foutu.
— C’est donc vrai ? Vous avez attaqué Guérik et vous l’avez abandonné sur la planète ?
Stan haussait les épaules.
— Je ne pardonne jamais que l’on me ridiculise. Et Guérik m’avait ridiculisé devant Kora, en obéissant à tes ordres et non aux miens. Mais peu importe. J’ai eu l’idée de parler au Cerveau. J’ai mis en marche l’appareil… et j’ai entendu toute votre conversation. Non, pas toute. Le Cerveau vous expliquait qu’il serait néfaste pour les humains de connaître leur passé. Mais il était évident pour moi qu’il vous avait annoncé ma trahison. Je n’avais donc qu’une solution : la fuite. Aussi, j’ai…
Il se tut, et se mit à rire avec haine.
— Et maintenant, robot, gronda-t-il, quoi que tu fasses, Batchenko et Kora ne me rattraperont pas !
Robi eut un instant d’hésitation. Il ne comprenait pas cette soudaine assurance. Machinalement, il tourna la tête vers un hublot, et ses yeux se fermèrent à demi. On ne voyait plus les étoiles.
— Vous êtes fou, Stan ! grogna-t-il. Vous êtes passé dans l’Espace Interdit, et vous n’avez plus aucune chance d’en sortir.
L’autre se mit à rire :
— Pas question. Je me garde de l’E.I. comme de la peste. Je suis passé en hyperpropulsion, voilà tout. Or, tu n’as jamais su percer mon écran mental, et Guérik n’a jamais utilisé devant toi ce mode de propulsion. Ce qui revient à dire que désormais tu es incapable de piloter le Pluton. Si tu tentes de me neutraliser, nous continuerons à filer Dieu sait où, à une vitesse infiniment supérieure à celle de la lumière. Quoi qu’il en soit, jamais Kora et Bat ne me rattraperont.
Robi hochait la tête. Comme de coutume, ses cerveaux travaillaient… et comparaient des informations.
Ecoutez-moi, Stan. Quand nous étions dans l’Espace Interdit, je vous ai posé une question. Je vous ai demandé pourquoi, alors que les croiseurs de Planète III vous poursuivaient, vous n’étiez pas passé en hyperpropulsion. Vous m’avez répondu… Que c’était trop aléatoire quand on est à proximité d’un système planétaire… ou de l’Espace Interdit. Exact. Il y a alors de gros risques de s’écraser sur une planète… ou tout bonnement de se retrouver dans l’E.I.
Et pourtant, cette fois…
Stan continuait à rire, sûr de lui.
— Deux dangers, expliqua-t-il. S’écraser sur une planète ou périr dans une étoile. Encore faut-il que planète ou étoile soient dans la direction que l’on prend. Or, cette fois, la carte est formelle : nous laissons le système planétaire derrière nous. Devant nous, rien, pas d’obstacle. Second danger : l’E.I. Même réponse : quand tu t’es manifesté dans le Pluton, nous allions vers l’E.I. Donc, impossible de passer en hyperpropulsion. Cette fois, nous le laissons derrière nous. Pas le moindre risque.
Robi soupira, et s’assit sur le siège du copilote.
— Je crois, Stan, murmura-t-il, que tout est fini pour nous.
— Que veux-tu dire ?
— Vous n’avez pas entendu le début de notre conversation avec le Cerveau. Sans quoi vous auriez appris que, après nous avoir expulsés, l’Espace Interdit s’était en quelque sorte reformé, mais pas au même endroit. Ce qui signifie que votre carte n’est plus valable. Et j’ai la fâcheuse impression qu’en passant en hyperpropulsion, vous avez foncé droit dans l’E.I.
Stan le dévisagea, bouche bée.
— Si tu espères me convaincre si facilement, tu…
— Oh ! fit Robi en soupirant, je n’espère rien. Le Cerveau nous a confié, à Kora comme à moi, que vous deviez mourir dans l’Espace Interdit. Je me demandais comment c’était possible… J’ai compris.
— Quelle folie !
Haussant les épaules, Robi alla vers le hublot le plus proche.
— Ecoutez-moi, Stan. Je vous ai endormi, ramené sur le satellite Cerveau… Avouez que j’en avais le droit, puisque vous avez ouvert les hostilités en m’enfermant dans le sas et en tentant de me livrer aux chefs de Planète III. Oui, j’ai entendu toute votre conversation avec Kox. Il n’en demeure pas moins que, désormais, vous m’êtes indifférent. Je ne bougerai pas le petit doigt pour vous neutraliser. A quoi bon ? Nous sommes dans l’Espace Interdit… et vous n’en sortirez pas vivant.
— Quelle blague !
Robi secouait la tête.
— Vous vous en apercevrez dès que vous repasserez en propulsion normale, affirma-t-il. En principe, les étoiles devraient réapparaître. Elles ne reparaîtront pas, parce que dans l’E.I. il n’y a pas d’étoiles.
Il se tut et attendit. Stan n’avait rien répondu. Dix minutes… Un quart d’heure…Stan surveillait des cadrans au tableau de bord. Il tendit le bras, manœuvra quelques boutons gradués.
— Vous espérez émerger près de Planète III, n’est-ce pas, fit Robi, et reprendre votre discussion avec Kox ? Je ne m’y opposerai pas. Mais pour le moment, toujours pas d’étoiles par le hublot.
— Tu mens ! gronda Stan.
Robi, de nouveau, regarda par le hublot. Stan avait abandonné l’hyperpropulsion… et pourtant les astres n’avaient pas reparu. Donc on était dans l’Espace Interdit. Le Cerveau ne s’était pas trompé, c’était bien là que Stan allait mourir. Dans des heures, des jours, ou des années. Robi fut pris de pitié pour cet humain. Toujours ses réactions d’adolescent sensible.
Vous n’y croyez pas, fit-il. Écoutez. Moi, je sais désormais que nous sommes dans l’E.I. Et que vous avez peur de moi. Je vais passer dans le sas. Vous fermerez la porte étanche. Ensuite, vous procéderez à toute vérification… Soyez sans crainte, je ne débrancherai pas les fils. D’ailleurs, qu’importe ? Nous sommes condamnés tous deux.
Il fit comme il le disait. Il alla dans le sas, referma la porte. Stan s’en approcha en courant (Stupides, ces humains ! Avant qu’ils l’eût atteinte, Robi avait dix fois le temps de l’ouvrir de nouveau !) et la verrouilla. Après quoi, par le petit hublot, il lança un regard de colère à son prisonnier et alla vers le hublot. Robi, distinctement, le vit pâlir. Pas une étoile dans un ciel d’un noir d’encre. La tête basse, Stan revint vers le tableau de bord, et fit ce qu’il aurait dû faire dès le début : il regarda l’écran du radar et la carte galactique. Rien sur l’un, rien sur l’autre.
Plus le moindre doute pour Robi : le Pluton était bien passé dans l’E.I. pour la seconde fois. Mais cette fois, il n’avait plus de libérium dans ses soutes… et d’ailleurs, il n’y avait plus d’astronefs agglomérés, sur lesquels on eût pu placer le libérium.
Stan revint vers la porte du sas. Robi l’entendit parler, à peine audible.
— Tu dois être heureux, hein, robot ? disait Stan.
— Non, fit Robi dans toute la sincérité de son âme. Bien au contraire. J’aurais voulu que tout cela finisse bien…, par une sorte de réconciliation générale…
Puis il vit tout à coup que Stan avait pris à la main son pistolet paralyseur et, du bout du pouce, réglait on ne savait quoi. Robi eut un sourire.
Tu n’ignores pas que ces armes n’ont aucun effet sur moi.
— Ce n’est pas pour toi, dit Stan.
Il reprit presque aussitôt :
— J’aurais pu supporter de perdre Kora… si j’avais pu me venger en livrant l’Organisation. Mourir, ça m’est indifférent. Je l’ai dit à Guérik quand nous sommes passés dans l’E.I. pour la première foi… On peut toujours éviter une longue agonie.
Robi ne répondit rien. Un humain aurait « charitablement » tenté de dissuader Stan… Mais les humains ont d’étranges idées. Pour Robi, un homme destiné à mourir d’asphyxie, de soif ou de faim… ou de folie…, dans l’Espace Interdit est parfaitement sensé en se donnant la mort.
Stan avait levé le pistolet à hauteur de son crâne.
— Pour moi, c’est l’affaire de quelques secondes, robot, reprit-il. Mais pour toi, y as-tu pensé ? Si tu ne m’as pas menti, tu es pratiquement increvable ! Tu vas rôder dans le sas, dans la soute, pendant des mois et des mois, pendant des années peut-être, seul, livré à toi-même. Une juste punition, puisque c’est toi qui as fait échouer tous mes plans. Essaie de te tuer. J’en suis persuadé, tu n’y parviendras pas. Puisses-tu devenir fou, robot !… Adieu.
Un jet de radiations, parfaitement visibles malgré la lumière dans l’habitacle. Stan tomba, lâcha le pistolet. Robi cessa de le voir.
Le maître du Pluton était mort.
* *
*
… Réfléchir… pour mourir. Telle était la situation de Robi. Aucun humain ne s’était jamais trouvé dans un cas semblable. Parce que tous les humains peuvent mourir à peu près à volonté, s’ils le désirent vraiment, même ceux qui sont incarcérés dans la plus sombre des cellules.
Pour Robi, le problème paraissait insoluble. Inconvénient d’être un robot. Quitter l’astronef, passer dans le vide ? Et alors ? Il resterait plaqué contre la paroi de l’astronef. D’une détente, il pouvait s’en éloigner, mais si peu ! L’attraction l’en rapprocherait bientôt. Pas question, bien sûr, de tenter de se trancher la gorge ou de se briser la tête sur les murs. Aucune lame ne pouvait trancher sa peau, aucun mur ne pouvait endommager sa tête. L’étourdir, oui. Le tuer, non. Mettre le feu au Pluton ? Mais avec quoi ? Et à quoi ? Depuis qu’on avait rechargé les générateurs du Cerveau, la soute était vide.
Et pourtant, Robi voulait mourir. Désespérément. Non que la pensée de passer cent ou deux cents ans dans une épave d’astronef, qui un jour ou l’autre finirait par sortir de l’Espace Interdit, lui fût insupportable ; qu’est-ce que c’était que cent ou deux cents ans pour lui ? Il pouvait se mettre « en attente ». Mais ensuite ? Il serait toujours le passager d’un engin qui foncerait on ne savait où, et que peut-être personne ne retrouverait jamais !
Il fallait mourir. Ou du moins arriver si près de la mort que, le dispositif dont il était muni jouant, il se retrouverait réintégré ailleurs, il ne savait où.
Trouver, dans le sas, dans la soute, dans le vide de l’E.I., quelque chose qui pouvait détruire Robi. Le problème était là. Attendre pendant cent ou deux cents ans, alors que l’on pouvait accomplir un si bon travail sur un monde ou sur l’autre, non, merci ! Donc, mourir. Mais comment ? Allan Premier, son créateur, n’avait jamais prévu ça : que son robot aurait envie de se suicider, ce qui apparemment était impossible.
Pensif, Robi se leva et fit quelques pas dans le sas. Au hasard de cette promenade solitaire, il revint près de la porte qui le séparait de l’habitacle. Etant donné sa haute taille, sa tête était à hauteur du hublot.
Machinalement, il regarda… et s’immobilisa, saisi.
Stan était assis devant le tableau de bord et pilotait l’astronef.
… La vérité éblouit Robi. Il avait cru que Stan avait abandonné l’hyper propulsion et, comme nulle étoile n’apparaissait par le hublot, il en avait conclu un peu vite que le Pluton s’était engagé dans l’Espace Interdit. En réalité, l’astronef était toujours en hyperpropulsion, et Stan s’était joué de lui… Dans quel but ? Tout simplement pour que le gêneur regagnât le sas dont on pouvait verrouiller la porte.
Il ne restait plus à Stan qu’à revenir, en temps voulu, en propulsion normale, et à reprendre contact avec Kox de Planète III…
« Eh bien ! pensa Robi avec un demi-sourire, il ne me reste plus qu’à recommencer, c’est-à-dire à débrancher les fils conducteurs qui alimentent l’habitacle et le tableau de bord…»
Cependant, il jugeait étrange que Stan n’y eût pas pensé. Bizarre. Pourquoi cette comédie du paralyseur, pourquoi…
D’une main, Robi ouvrit le panneau derrière lequel était dissimulé l’appareil qui permettait de communiquer avec le poste de pilotage. Mais cette fois, il parla bon premier.
— Heureux de voir que tu as raté ton suicide, Stan, dit-il.
Stan ne se retourna même pas.
— J’attendais ça, répondit-il. Je savais que je ne t’abuserais pas pendant longtemps. Mais ça m’a fait gagner de longues minutes, sans compter le fait que tu es de nouveau bloqué dans le sas et la soute.
— Et que je peux débrancher les fils, fit Robi doucement.
Il entendit avec inquiétude le léger rire de l’autre.
— Oh ! débranche ce que tu veux, disait Stan. Aucune importance.
Un temps. Puis Robi :
— Tu as bricolé quelque chose quand tu t’es réveillé là-bas, sur la planète ?
Bricolé n’est pas le mot, fit Stan. Si tu étais accoutumé à des engins tels que le Pluton, tu saurais qu’une panne électrique est prévue. Dans un tel cas, tout le système de pilotage, sauf le passage en hyperpropulsion, peut fonctionner sur un circuit secondaire branché sur des accumulateurs.
— Très, très intéressant ! reconnut Robi. Mais pourquoi n’es-tu pas passé sur ce circuit de secours la première fois, quand je t’ai contraint à revenir au satellite-Cerveau ?
— J’étais trop loin de Planète III, gronda l’autre. L’autonomie donnée par les accus est très faible. C’est pourquoi, cette fois, je t’ai neutralisé le plus longtemps possible : en hyperpropulsion les accus sont insuffisants. Mais sois tranquille : j’ai soigneusement calculé. Cette fois, nous allons émerger si près de Planète III que j’y parviendrai, quoi que tu fasses. Débranche tout ce que tu veux. Deux minutes encore, et je passe en propulsion normale. Nous serons alors à la limite de l’atmosphère de Planète III.
Robi ne répondit rien. Le Cerveau pensait qu’il n’y avait eu que très peu de distorsions dans le passé…, or, Robi n’était pas mort dans le jet des tuyères du Pluton.
Il resta là, Robi, debout, figé, inattentif à ce que disait Stan. La phrase se répétait en lui à l’infini. Robi n’était pas mort dans le jet des tuyères du Pluton… Robi n’était pas mort dans le jet des tuyères…
Ah ! Cerveau, Cerveau ! Dire que Robi lui-même avait pu croire que tu te trompais ! L’avenir apparaissait soudain dans une éblouissante clarté. Et le Cerveau n’avait pas menti.
Cependant, il fallait une confirmation. Tranquillement, Robi débrancha le micro et le haut-parleur qui lui permettaient de communiquer avec Stan et, les yeux clos, il attendit.
Deux minutes, avait dit Stan. « Deux minutes encore, et je passe en propulsion normale »…
Il s’écoula plus de cinq minutes. Robi avait décidé de ne pas ouvrir les yeux avant le laps de temps. Enfin, il souleva ses paupières, alla vers la porte extérieure, regarda par le hublot. Si l’on voyait les étoiles, c’était que Stan avait gagné la partie : le Pluton était alors près de Planète III. Si l’on ne voyait rien, c’était que le Cerveau ne s’était pas trompé : le Pluton était bel et bien passé, sans que Stan le sût, dans l’Espace Interdit.
Robi ouvrit les yeux tout grands et eut un, large sourire.
Il n’y avait pas une seule étoile dans cet univers d’un noir d’encre.
Et cette fois, le Pluton était en propulsion normale.
* *
*
… Il y eut un déclic. La porte de communication s’ouvrit. Stan se tint debout sur le seuil, livide.
— Tu as gagné, robot, gronda-t-il.
Robi secouait la tête.
— Je n’ai pas « gagné », fit-il avec tristesse, car je n’ai pas joué. C’est toi, et toi seul, qui t’es précipité dans l’Espace Interdit. C’est toi, seul, qui as décollé de la planète. Batchenko et Kora auraient été beaucoup moins sévères, crois-m’en.
— Des boniments ! J’ai perdu, voilà tout.
— Soit. Et alors ? Qu’y puis-je ?
— Tu y peux tout, répondit Stan. Tu savais que nous allions dans l’E.I. Et donc tu connais, une fois de plus, un moyen pour en sortir. Écoute, robot. Je suis Stan. Depuis plus de dix ans que je dirige l’Organisation, tu devines que j’ai des possibilités considérables. Je ne parle pas seulement de la fortune, mais des fanatiques que je peux rassembler. A nous deux, avec de tels appuis, nous pouvons…
Il se tut. Robi était tout près de lui, impassible. Le robot plus qu’humain leva le bras et poussa, d’une chiquenaude. Stan alla s’affaler sur le dos dans le poste de pilotage.
Robi referma la porte, la verrouilla. Peut-être était-il possible de la déverrouiller de l’intérieur ? Il s’en moquait car, aussitôt, il alla manœuvrer les vannes.
Très vite, la pression baissa dans le sas. Stan dut le comprendre car il ne tenta pas d’ouvrir la porte. Il regardait, visage haineux collé sur la vitre du hublot.
Quand la pression fut nulle, Robi ouvrit la porte extérieure et sortit de l’astronef. On eût juré que celui-ci ne se déplaçait pas. Et en réalité, se déplaçait-il ? On était dans l’Espace Interdit… sans aucun point de repère.
Inutile de se cramponner aux parois du Pluton. La seule force d’attraction qui agissait sur Robi était la pesanteur artificielle maintenue dans l’astronef.
Tout en rampant vers l’arrière, il se demandait ce qu’allait faire Stan. Se suicider pour tout de bon ? Ou bien attendre la soif, la faim, l’asphyxie… ou la folie ? De toute façon, le Cerveau ne s’était pas trompé : Stan allait mourir dans l’E.I.
Et Robi dans le jet des tuyères du Pluton. Car c’était le seul moyen dont il disposait pour « se détruire » afin de reparaître dans un autre monde. Sans le Cerveau, il n’y aurait sans doute jamais pensé.
Il fut enfin tout à l’arrière. Les tuyères crachaient un quadruple jet de poussières lumineuses dans l’Espace Interdit. Robi n’en connaissait pas la température exacte, mais ne concevait aucun doute : elle était largement suffisante pour que jouât le dispositif de désintégration inclus dans son organisme.
Pendant quelques secondes, il pensa à Kora. Il n’éprouvait aucune sympathie pour elle, et c’était la première fois qu’une compagne d’aventures lui était indifférente. Même sur la Terre d’Arriérés d’où il venait, il avait fini par estimer Cathara la mutante (Même collection : « Terre d’Arriérés »).
Il haussa les épaules. Une crainte naissait soudain en lui : et si Stan arrêtait les réacteurs ?
Cette fois, il n’hésita plus. D’un bond fantastique, il se précipita dans le jet de lumière.
Celui-ci se ternit pendant une infime fraction de seconde, puis flamba de nouveau. Robi avait disparu ; déjà dans un autre univers.
Le Pluton poursuivait sa course sans but dans l’E.I., pour des dizaines, voire des centaines d’années.
FIN