CHAPITRE XVIII

 

— Oh ! le salaud, le salaud ! Gémissait Guérik que deux hommes soutenaient. M’avoir fait ça à moi qui lui suis attaché depuis plus de quinze ans ! Et si le Pluton n’avait pas décollé en catastrophe, si l’on avait rembarqué l’émetteur à hypersondes, j’étais condamné à crever sur cette planète !

Il avançait en chancelant vers les astronefs dont on discernait la forme oblongue loin encore, au-delà des troncs énormes.

— Parce qu’à deux reprises, je m’étais permis de ne pas attendre ses ordres ! Je savais qu’il était rancunier…, mais à ce point ! Moi, son copain de toujours !

— Guérik, demanda Batchenko, cesse de parler. Tu n’es pas dans ton état normal. Ne lance pas de telles accusations avant de…

— Mon état normal ? fit l’autre en arrachant, d’un revers de main, le sang qui souillait son visage. Comment voulez-vous que je sois dans mon état normal ? Il m’a attaqué par surprise, m’a aux trois quarts assommé, s’est acharné sur moi… et quand j’ai été allongé à terre, à peu près inconscient, il a mis le feu à la forêt ! Et vous voudriez que je sois dans mon état normal ?

Batchenko repoussa un de ceux qui soutenaient Guérik et prit sa place.

— Comprends-tu la portée de ce que tu nous dis, Guérik ? murmura-t-il. Même si c’est vrai, tais-toi… pour les copains qui nous accompagnent !

— Les copains ont entendu, dit quelqu’un avec hargne.

Batchenko ne tenta pas de définir qui venait de parler. En certaines circonstances, un chef doit devenir sourd.

— Me taire ? reprenait Guérik. Me taire, alors que ce fumier a commencé par m’avouer qu’il en avait assez de l’Organisation et que nous aurions tout intérêt, lui, Kora et moi, à rallier Planète III plutôt que la base secrète, à vendre aux chefs de là-bas le secret du Cerveau ? Me faire taire ? Allons donc, essayez !

Robi marchait à hauteur du groupe. Quand ils l’avaient aperçu, les gens de Batchenko avaient eu un sursaut mais, après quelques mots rapides de Kora, ils l’avaient dédaigné et ne lui avaient même pas adressé la parole.

Elle vint vers lui, Kora. Un peu bouleversée en apparence… Peut-être était-ce dû à la fatigue des rayons epsilon, malgré le rapide traitement reconstituant. Elle ralentit le pas, de façon qu’il demeurât avec elle à la traîne.

— Robi, soufflât-elle, je devine ce que tu penses de moi. Ne sois pas injuste. Il y a longtemps que je sais que Stan envisage de trahir l’Organisation. Si Guérik n’avait pu nous alerter avec l’appareil hypesondes que l’incendie a épargné, je n’aurais jamais eu aucune certitude. Je ne pouvais plus attendre. Réponds-moi avec franchise. Est-ce vrai ? Stan nous a-t-il trahis ?

— Stan et moi, répondit-il doucement, nous venons de déverser dans les réservoirs énergétiques du Cerveau tout le libérium dont le Pluton était chargé.

Elle eut une grimace de contrariété.

— Ainsi, il ne nous trahit pas ! soufflât-elle. Et il n’a pas tenté de se débarrasser de toi, bien que tu l’aies ridiculisé à mes yeux et à ceux de Guérik ? Allons, je le connais bien mal !

Robi ne répondait rien, mais Guérik, écartant d’un geste Batchenko et l’homme qui le maintenait, revint en arrière. Il avait d’excellentes oreilles ! Il recommença à essuyer, de la main, le sang coagulé sur ses joues, et il cria :

— Quelle blague ! Pourquoi aurions-nous confiance en cet être non-humain ? Moi, je sais que Stan était décidé à trahir. Et je suis sûr que, s’il a pu le faire, il l’a fait. Je défie ce Robi de prouver le contraire !

Maintenant, ils entouraient Robi qui continuait à sourire, un peu gêné. Il n’avait pas voulu accabler Stan qui dormait dans le Pluton sous l’influence de la drogue… Mais il lui était difficile de contredire Guérik dont il comprenait la hargne.

Kora le regarda droit dans les yeux.

— Nous a-t-il trahis ? demanda-t-elle.

— La réponse est non, fit Robi. Pour moi, « trahir » cela signifie livrer des secrets, donner des atouts à l’adversaire. Il ne l’a pas fait, je l’affirme.

— Parce qu’il n’en a pas eu l’occasion ! gronda Guérik.

Kora secouait la tête, continuait à regarder Robi.

— Je crois que c’est plutôt parce qu’on l’en a empêché, murmura-t-elle. Robi, tu comprends que cette question est essentielle pour nous. Stan n’a pas trahi, soit. Mais a-t-il tenté de le faire ? A-t-il l’intention de le faire ?

Tristement, Robi hocha la tête, affirmatif. Il y eut des grondements parmi les quatre hommes de Batchenko. Ce dernier hésitait encore. Il pensait, se dit Robi, à tous ceux qu’il avait laissés à la base de Vénus AII. Il devait empêcher Stan de livrer les secrets de l’Organisation, mais il se voyait mal ramenant là-bas l’ancien chef et exigeant une condamnation sans autre preuve que le récit de Guérik et les réticences de Robi.

— Il faut pourtant savoir…, commença-t-il.

Kora lui coupa la parole :

— Le Cerveau, fit-elle. Robi a dit que ses réserves d’énergie étaient reconstituées. Donc, il peut nous répondre. Il sait assurément ce qu’a fait Stan. En outre, il semblerait, du moins j’ai cru le remarquer, qu’il ne se limite plus aux heures habituelles, mais qu’il peut entrer en communication avec nous à tout instant. Regagnons un astronef et interrogeons-le.

Bonne idée, reconnut Batchenko.

Cependant, il regardait Robi, sourcils froncés.

— Stan est-il dans le Pluton ?

— Évidemment, fit Robi.

— Libre ?

— Heu… Libre, oui. Mais endormi. Une drogue… Il dormira encore pendant un quart d’heure, du moins en principe.

— C’est plus de temps qu’il n’en faut, trancha Kora. Interrogeons le Cerveau. Décidément, les hommes changeaient, mais Kora demeurait le véritable chef de l’Organisation, car nul ne protesta.

Le Cerveau ne fit aucune difficulté pour répondre, ce qui surprit un peu Robi. A la question « Stan nous a-t-il trahis ? » il répondit : « Il a tenté de le faire, mais n’a pu y parvenir, Robi de planète Mater s’y étant opposé et l’ayant contraint à revenir ici afin de recharger mes réserves énergétiques ». Or, il ne savait cela que par les confidences de Robi…Etait-il possible qu’une machine conçût de la rancune envers Stan ?

— Que devons-nous faire ? demanda Kora.

— Je ne puis vous le dire.

— Mais tu le sais, puisque tu connais ton passé ! Tu sais ce que nous allons faire, et ce qui se produira. Oriente-nous !

— Non, dit le Cerveau.

Et, lentement :

— Je crois que je vais supprimer dans mes circuits toutes références au passé.

— Quelle folie !

— Non. C’est logique. Mes circuits calculent actuellement. Peu à peu, la même conclusion se dégage. Il semble que nous soyons actuellement dans le passé que j’ai connu. Avec de très légères modifications, relatives, par exemple, à la position de l’Espace Interdit sur vos cartes. Mais il semble aussi, en raisonnant logiquement, que je doive tout vous taire. En effet, supposons que je vous dise : « Vous allez faire ceci ou cela, et la conséquence en sera que vous aurez tant de morts, tant d’astronefs perdus…» Vous vous empresserez d’agir de façon différente, et donc vous distordrez le passé. A la suite de quoi vous vous trouverez dans un univers parallèle et votre Organisation pourrait ne pas triompher. Comprenez-vous ?

Ils avaient surtout retenu la dernière phrase. Haletant, Batchenko murmura :

— L’organisation triomphera donc ?

— Oui, fit le Cerveau. C’est sûr. Et tu vivras longtemps avec Kora à moins que je ne provoque des distorsions en vous communiquant des choses que vous, humains, ne devez pas savoir.

Kora soupira, regarda Batchenko et ceux qui les entouraient.

— Qu’en pensez-vous ? demanda-t-elle.

Quelqu’un grogna :

— L’Organisation doit triompher. Cela seul importe.

— Et si nous modifions quoi que ce soit, ajouta Batchenko, ce sera peut-être l’échec. Soit. D’ailleurs, si le Cerveau prend la décision d’effacer le passé dans ses circuits, c’est que c’est nécessaire.

— C’est nécessaire, et cela va être fait dans quelques secondes, affirma le Cerveau qui avait tout entendu. Croyez-moi, humains, c’est infiniment préférable pour vous. Votre avenir, en négligeant certaines crises, est resplendissant. Vous dominerez l’univers tout entier. Une distorsion dans mon passé pourrait vous conduire aux pires catastrophes, et jusqu’à l’extinction de votre race. Donc, j’efface et…

— Un moment, fit Robi.

Il avait écarté Kora et Batchenko.

— Cerveau, je suis Robi de planète Mater. Tu connais ma particularité. A l’instant où, d’une façon ou d’une autre, je vais cesser d’exister, je me désintègre pour me réintégrer dans un monde décalé soit dans le temps, soit dans l’espace. Je crois que mon rôle est terminé ici, et que je vais bientôt disparaître. Est-ce exact ?

— Oui, fit le Cerveau. Tu vas disparaître de ce monde.

— Je te jure de ne rien faire pour éviter le sort qui m’attend. Et tu sais que je tiens mes promesses puisque j’ai rechargé ta source d’énergie. Consens-tu à me dire comment je vais… mourir ?

Deux secondes, pas davantage. Puis le Cerveau répondit :

— Avant de tout effacer dans mes circuits, je te dis ceci, Robi de la planète Mater… Tu disparaîtras dans le jet des tuyères de l’astronef Pluton.

— Dans le jet des tuyères ? Mais…

— J’efface, dit le Cerveau.

— Mais…, murmura Robi.

Il lui paraissait impensable qu’une telle masse d’informations pût disparaître. Tout l’avenir pour des milliers d’années… Puis il pensa à ce qu’avait dit le Cerveau : « Si je vous fais connaître votre avenir, vous manœuvrerez de façon à éviter tout ce qui peut vous nuire et ainsi vous distordrez votre temps et mes renseignements n’auront plus aucune importance ». Évidemment. Vu sous cet angle, la connaissance de l’avenir est une chimère. Sur Trois de Sol, un certain Michel de Nostre-Dame, dit Nostradamus, l’avait su, qui avait écrit ses Centuries en un langage quasi indéchiffrable.

Un des hommes de Batchenko regardait à l’extérieur, par hasard.

— Le Pluton ! hurla-t-il.

Ils se précipitèrent. A trois cents mètres, les réacteurs du Pluton étaient en marche. Des torrents de poussière se dégageaient du sol brûlé.

— Stan s’enfuit ! cria quelqu’un.

Robi était déjà dehors, renversant deux hommes au passage. Il courait comme aucun humain ne pouvait courir. La phrase du Cerveau était présente à son esprit : “Tu disparaîtras dans le jet des tuyères de l’astronef Pluton…”

Quand il arriva à proximité, l’astronef vacillait, prêt à l’envol. Il bondit, se cramponna à deux mains à la porte du sas, qu’il n’avait pas refermée, se hissa à l’intérieur.

Le Pluton décolla dans un rugissement de réacteurs. Robi était assis dans le sas, bousculé par les trombes d’air qui entraient par la porte ouverte. Il n’y avait que tristesse en lui. Il n’avait pas disparu dans le jet des tuyères. Et donc le Cerveau s’était trompé : d’importantes distorsions s’étaient produites quand on avait brisé l’Espace Interdit…