CHAPITRE XII

 

Vénus AII gravitait à quelque 180 millions de kilomètres de son soleil. La planète était connue depuis longtemps. Couverte de forêts, habitable par l’homme, elle avait fait l’objet de plusieurs expéditions au siècle précédent, mais elle n’avait pas été colonisée. La raison en était fort simple : elle était totalement dépourvue de tout gisement radioactif et de tout filon précieux. Les répertoires galactiques mentionnaient simplement : « Sans intérêt ». Dès lors, ce monde avait été délaissé. L’homme, qui avait atteint un haut degré de ce qu’il nommait « civilisation », se moquait des forêts et des rivières à l’eau claire. Un astéroïde dépourvu d’atmosphère et se maintenant près du zéro absolu était pour lui infiniment plus intéressant qu’une planète paradisiaque, si l’astéroïde était radioactif et la planète inoffensive. Une seule chose comptait : les matières fissiles…

L’organisation n’avait eu aucune peine à établir une base secrète sur les pentes rocheuses de Vénus AII. Cette base occupait d’immenses cavernes naturelles. De gigantesques ouvertures avaient été découpées dans les voûtes, et fermées par des panneaux coulissants d’ofram. L’ofram, découvert au siècle précédent, était un plastique polarisé, perméable à la lumière dans un sens, imperméable dans l’autre. La lumière provenant de la partie supérieure traversait l’ofram et donc, de l’intérieur des cavernes, on voyait parfaitement le ciel. Au contraire, la lumière en provenance des cavernes ne traversait pas l’ofram, et, du ciel, on n’apercevait qu’une surface opaque d’apparence rocheuse.

Peu à peu, l’Organisation s’était dotée des plus récents perfectionnements en matière de navigation et de communications.

Batchenko entra doucement dans la salle des communicateurs. Il était grand, solide, charpenté en athlète. Ses blonds cheveux de Nordique, coupés très longs, adoucissaient son visage de pirate viking. Ses pommettes un peu trop saillantes dénonçaient un métissage avec une race jaune. Ses yeux, d’un bleu clair, avaient des reflets très doux. Des yeux de poète dans un visage de conquérant.

— Toujours pas d’émission ? demanda-t-il à voix basse.

Il y avait six hommes, assis devant des appareils. Aucun ne répondit. Batchenko s’assombrit et demanda encore :

— Le Cerveau ?

Cette fois, il s’adressait en particulier à l’un des spécialistes qui dit :

— Rien. Depuis le bouleversement que nous avons constaté dans l’E.I. d’Altaïr, le Cerveau n’est plus aux vacations habituelles.

— C’est catastrophique, murmura Batchenko.

Bien que le Cerveau ne répondît pas toujours de façon très claire aux questions qu’on lui posait, il avait apporté une aide indiscutable à l’Organisation. Sur la Planète III d’Altaïr, dominée par le Conseil des chefs, ils ne possédaient aucun communicateur-Cerveau. Ce qui donnait à l’Organisation une incontestable supériorité. Or, le Cerveau ne répondait plus.

Soudain, Batchenko eut conscience de ce qu’il venait de dire et rougit légèrement.

— Bien entendu, ajouta-t-il, la catastrophe c’est que le Cerveau ne peut plus nous orienter afin que nous aidions Stan.

— Bien entendu, firent deux voix indifférentes.

Batchenko ne répondit rien, tourna les talons et s’en fut. Il avait compris, depuis un certain temps, que Stan, chef de l’Organisation, n’avait aucune des qualités requises pour un chef. Comme beaucoup d’autres, il avait mis très longtemps à s’en apercevoir, parce que Stan ne faisait que de brefs séjours à la base secrète. Non, Stan n’était pas un chef. Heureusement, il y avait Kora, qui le dirigeait.

Bien qu’il fût seul dans un sombre couloir, il regarda de tous côtés afin de savoir si nul ne constatait qu’il avait rougi une fois de plus. « L’affaire Stan » l’empêchait de dormir depuis des mois. Que faire ? Pour les masses de Planète III, Stan représentait l’Organisation qui luttait contre la dictature.

L’orienter vers une voie de garage eût été perdre la confiance des populations contestataires. Mais accepter que tout continue comme autrefois… Oh ! non, certes non ! Dix, vingt fois, Stan avait réagi à contretemps, avait donné des consignes stupides. Quelques mois encore et l’on perdrait la partie. Or, Batchenko, lui, vivait pour le triomphe de l’Organisation.

Certes, il y avait Kora… Dès la première fois qu’il l’avait vue, il avait regretté qu’elle fût la compagne de Stan. Sa maîtrise de soi était telle qu’il avait su le lui dissimuler. L’organisation avant tout. Le triomphe de la liberté sur Planète III. Ensuite, on verrait…

Il reprenait sa marche dans le couloir quand la porte de la salle de communications s’ouvrit, et quelqu’un cria :

— Bat ? Es-tu encore là ?

— Je suis là…

— Ils appellent ! Par hypersondes…

— Qui ça ? Stan ?

Pour la première fois, Batchenko comprit qu’il avait souhaité la mort de Stan. Pas de Kora, bien sûr… Mais si le Pluton pouvait revenir avec elle, sans lui…

Il en eut honte. C’était un homme droit…, mais précisément, précisément parce qu’il avait consacré son existence au triomphe de l’Organisation, il savait que Stan n’était pas, ou n’était plus, capable de diriger ces milliers d’hommes qui se fiaient à lui.

D’un geste résolu, il poussa la porte, revint près de l’appareil de communication.

Le silence s’était fait dans la salle, et on n’entendait que le haut-parleur qui demandait :

— Base de Vénus AII ? Ici le Pluton. M’entendez-vous ?

— As-tu répondu ? demanda Batchenko à voix basse.

— Non, fit l’opérateur. Cette voix m’est tout à fait inconnue. Ce n’est ni celle de Stan, ni celle de Guérik… Moins encore celle de Kora. Or, il n’y avait qu’eux à bord du Pluton.

Batchenko avait froncé les sourcils. Il ignorait tout, bien entendu, du passage du Pluton dans l’Espace Interdit. Stan se dirigeait vers la base de Vénus AII, voilà tout ce qu’il savait. Et Stan avait du retard…, beaucoup de retard.

Brusquement, il se décida, mit en marche l’émission.

— Ici Vénus AII. Je vous entends. Qui êtes-vous ?

— Astronef Pluton.

— Je m’en doute, fit Batchenko avec impatience. Seul le transmetteur du Pluton peut communiquer avec nous. Mais qui êtes-vous, vous ?

— Robi, de planète Mater.

Comme Batchenko, surpris, ne répondait pas, la voix reprit :

— Je conçois votre surprise. Je suis dans le Pluton avec Kora. Tout vous sera expliqué ultérieurement. Pour l’instant, Stan et Guérik ont pris pied sur une planète non habitée, ont mis en place ce qu’ils appellent le « polygone d’hypersondes », et le relais d’émission.

— Pourquoi l’un d’eux ne nous parle-t-il pas ? grogna Batchenko, défiant.

— Tout simplement parce qu’ils ne sont revenus ni l’un ni l’autre. Et cela m’inquiète, ainsi que Kora.

Batchenko hésita, puis :

— Demandez à Kora de prendre votre place. Je reconnaîtrai sa voix.

Impossible, fit Robi. Elle a été atteinte par les rayons epsilon et elle est à peu près paralysée.

— Quoi ? cria Batchenko. Les rayons epsilon ? Mais alors…, elle…

— Elle est sauvée, reprit la voix de Robi, parce que nous sommes passés dans l’Espace Interdit. Certes, il faudra reconstituer ses forces, mais vous y parviendrez sans peine, j’en suis sûr.

— Passés dans l’E.I. !… s’exclama Batchenko. C’est une histoire incroyable : vous y seriez encore !

— Nous sommes la preuve du contraire, dit Robi.

On devinait qu’il riait. Il ajouta :

— Etes-vous Batchenko ?

— Oui !

— Ecoutez-moi bien. Je consulte la carte galactique. Voici tous renseignements destinés à vous guider jusqu’à nous si, par malheur, nous ne pouvions récupérer Stan et Guérik. J’ignore le nom du système solaire où nous sommes, mais je vais vous communiquer les coordonnées. Veuillez noter…

Les chiffres s’égrenèrent, très vite. Batchenko les écrivait, ainsi que tous les autres opérateurs, suspendus pour ainsi dire à cette voix inconnue qui sortait du haut-parleur.

Quand ce fut terminé, Batchenko dit, très vite :

— Il me faut une certitude ! Dans la situation où nous sommes, je dois à tout instant redouter un piège.

— Et quelle certitude voulez-vous que je vous donne ? Stan et Guérik sont sortis depuis plus de deux heures, en combinaison d’espace. Ils devaient être absents pendant une demi-heure au plus. Ils ne reviennent pas. Kora est…

Un silence, puis :

— Attendez, disait Robi. Kora me parle.

* *
*

… Le Pluton était posé dans une immense clairière, au milieu d’une forêt dont certains arbres étaient plus hauts que lui.

Robi s’était tourné vers Kora.

— Que dis-tu ? fit-il, sans couper la communication.

Tout naturellement, et sans savoir pourquoi, il la tutoyait. Elle répondit dans un murmure :

— A la droite de l’appareil… le micro est dans une sorte de petite niche… Saisis-le et tire doucement. Il est relié à l’émetteur par un flexible très long qui se déroulera pendant que tu le porteras jusqu’à ma couchette. Ensuite, il s’enroulera automatiquement.

— Ah ! bien, décréta Robi.

Il obéit. Tenant le micro à la main, il alla vers la jeune femme.

— Pardonne-moi, murmura-t-elle encore…Mais je n’ai pas la force de me lever…

Quelle blague ! Il savait parfaitement que, sur le satellite, elle était allée jusqu’à l’appareil afin de communiquer avec le Cerveau. Puis il se dit que la pesanteur sur le satellite était bien inférieure à ce qu’elle était sur cette planète, et que, peut-être, Kora ne mentait pas. Peut-être… Toujours ce signal d’alarme qui, en lui-même, l’incitait à se méfier de la jeune femme.

— Vas-y… Parle. C’est Batchenko.

Elle leva un peu la tête.

— Bat… C’est moi, Kora… Reconnais-tu ma voix ?

— Oui, répondit l’autre. Mais…

— Toujours aussi défiant, Bat…, murmura-t-elle avec ironie. Ne doute plus. Souviens-t’en : à notre dernier passage à la base, je t’ai dit quelques mots en tête à tête… Il s’agissait de…

— Oui, oui, coupa-t-il avec brusquerie, je m’en souviens, en effet.

A Robi, dans un souffle, elle confia avec amusement :

— Il n’est pas seul…, et pour rien au monde il n’admettrait que je répète devant des tiers que c’est lui qui devrait diriger l’Organisation et non Stan…

Plus haut, devant le micro, elle reprit :

— Tu peux avoir entièrement confiance en Robi. C’est lui qui nous a tirés de l’Espace Interdit.

— Sais-tu que j’ai peine à y croire ? fit Batchenko.

— Tu perds du temps, Bat, objecta-t-elle avec impatience. Je ne sais si nous passerons dans l’hyperespace dès le retour de Stan et de Guérik…, et moins encore si nous pourrons revenir à la base. De toute façon, même si nous n’y revenons pas…

— Mais je…

— Tais-toi. Nous sommes dans une situation assez ahurissante. Si nous ne revenons pas, tu rassembleras tout le libérium dont tu peux disposer, tu le chargeras sur un astronef et tu te dirigeras vers l’unique satellite de la planète dont Robi t’a communiqué les coordonnées. Il s’agit de sauver le Cerveau. Rien n’est plus important que ça.

Elle s’allongea de nouveau, soupira et dit à Robi :

— Explique-lui tout… Comment faut-il procéder pour renouveler l’énergie du Cerveau… Tout ! Moi, je suis lasse.

Robi commença donc à tout expliquer à Batchenko qui, de temps à autre, poussait des exclamations d’incrédulité. Il tenait le micro à la main et, sans cesser de parler, il regardait par le hublot de côté.

Soudain, il s’interrompit et n’entendit même pas que Batchenko, surpris par ce silence, l’interrogeait.

Stan venait de surgir de l’ombre des grands arbres et entrait en courant dans la clairière. Mais quel Stan ! Sa combinaison d’espace était en loques, des fragments pendaient derrière lui. Il n’y avait pas péril immédiat cependant, car les analyses sommaires effectuées par l’ordinateur du Pluton avaient décelé une atmosphère acceptable pour les poumons humains.

Il s’approchait du sas d’entrée. Robi put alors constater que son visage était noirci par plaques, comme sous l’effet de coups violents. Son nez, écrasé, saignait abondamment.

Plus grave encore : un peu de fumée s’élevait des pans de la combinaison d’espace, pourtant ininflammable.

— Mais qu’y a-t-il ? Qu’y a-t-il ? répétait Batchenko, comme une litanie.

— Un moment, fit Robi. Stan est de retour… Mais il semble que tout n’a pas marché correctement.

Il ramena le micro dans l’appareil, sans couper la communication.

— Un moment, répéta-t-il. Stan passe dans le sas… Dans deux minutes, il sera là.

Il alla vers la porte du sas, faillit l’ouvrir, puis se souvint à temps de ce que Stan, au même moment, manœuvrait sans doute les vannes afin de rétablir la pression normale.

— Comment est-il ? demanda Kora avec une certaine indifférence.

— Que veux-tu dire ?

— Semble-t-il grièvement blessé ?

— Je ne crois pas qu’il le soit. Il courait comme s’il avait eu des diables à ses trousses. On dirait qu’il s’est bagarré et qu’il a dû s’enfuir.

— Et Guérik ?

— Guérik n’y est pas, murmura Robi.

Il revint vers le hublot. Et là, il sursauta.

Un nuage de fumée s’élevait au-dessus de la forêt, à près d’un kilomètre. Cela s’étendait très vite. Quelques flammes surgirent. Il n’en parla pas à Kora, mais attendit l’entrée de Stan avec davantage d’impatience encore.

Enfin, la porte du sas s’ouvrit. Stan surgit et, sans prononcer un mot, courut au siège du pilote, s’assit…

— Que se passe-t-il ? demanda Robi. Et Guérik ?

— N’attendez plus Guérik, haleta Stan. Ils l’ont eu.

— Ils ? Qui ça ?

Stan n’eut pas le loisir de répondre. Comme l’appareil à hypesrondes était resté branché, Batchenko avait tout entendu et criait :

— Mais, dieux d’Altaïr, qu’y a-t-il, Stan ? Es-tu blessé ?

Stan eut un triste sourire.

— Moi, non. Des écorchures. Mais Guérik est mort.

— Quoi ?

— Ils l’ont eu ! J’ignore qui ils sont… Des Extra-terrestres à coup sûr. Ils étaient quatre, pas davantage. Ils se sont précipités sur nous… On a cogné… C’est alors qu’ils ont commencé à cracher le feu ! Des dragons !… Guérik a été pris de plein fouet et…, je l’ai vu, tu entends, Batchenko, je l’ai vu, en quelques secondes, se transformer en une masse charbonneuse ! Ma combinaison d’espace s’est déchirée… Les taillis, les arbres, ont commencé à flamber.

Il n’arrivait plus à parler de façon intelligible. Furieux envers lui-même, il se mit à manipuler les commandes de l’astronef. Robi entendit le léger chuintement caractéristique des réacteurs qui démarraient.

— Que faites-vous, Stan ?

L’autre se retourna, le regarda droit dans les yeux.

— Vous n’avez pas vu la forêt, non ? gronda-t-il. Ça flambe, et croyez-moi, cette végétation ne demande qu’à brûler ! Dans dix minutes, nous serons entourés par un cercle de feu !

— Mais Guérik ?

— Puisque je vous dis qu’il n’y a plus rien à faire ! Un tas de charbon, voilà ce qu’est Guérik actuellement.

Il avait crié. Il avait perdu tout contrôle sur lui-même. La voix de Batchenko s’éleva dans le haut-parleur :

— Calme-toi, Stan. Je déplore la triste fin de Guérik…, mais il est inutile de prendre des risques. Domine-toi, décolle et passe en hyperpropulsion dès que tu seras assez loin de ce système solaire.

— C’est gentil à toi de m’en donner l’autorisation, grinça Stan.

Il n’avait même pas desserré les dents. D’un geste brutal, il coupa la communication avec la base, puis il commença les préparatifs de décollage.

Robi le regardait tranquillement, avec encore en tête les consignes du Cerveau : « aider Stan au maximum… sauf quand il essaiera de traiter avec les chefs de Planète III d’Altaïr ».