CHAPITRE VII

 

Allan Premier, lorsqu’il avait créé Robi, l’avait doté de circuits de sensibilité vraiment humains, que dominait cependant l’implacable rigueur de raisonnement de les trois cerveaux. Pourtant, cette fois, la surprise fut telle que Robi sursauta, ce qui l’arracha au fauteuil du copilote. Il retomba lentement : sur ses pieds, debout devant l’appareil de communication.

— Tu me connais ! murmura-t-il. Tu sais que je viens de planète Mater.

— Évidemment, répondit le Cerveau. Je sais tout ce qui s’est passé avant ma propre création, parce que tout cela a été enregistré dans ma mémoire, et je sais tout ce qui s’est produit depuis ma création, parce que je l’ai enregistré moi-même.

En une fraction de seconde, Robi comprit tout ce que cela signifiait. A l’en croire, le Cerveau surveillait l’univers entier ; et peut-être plusieurs univers ! Affolant. De combien de milliards de circuits disposait-il donc ? Et par quel procédé pouvait-il voir et entendre ce qui se passait dans des fragments de matière aussi minuscules que le Pluton ?

— Le temps passe, murmura Kora. Tout cela, je le sais, et te le dirai moi-même. Pose donc les questions qui t’intéressent, et vite !

— Oui, fit Robi, oui.

Pour la première fois depuis qu’il existait, il se sentait dominé par un humain – ou plutôt par une humaine. Il est vrai que ses cerveaux n’avaient pas encore repris le contrôle de sa sensibilité.

Aussitôt, il demanda :

— Sais-tu où se trouve planète Mater ? Dans quel système solaire ?

— Évidemment.

— Est-ce dans l’univers où nous sommes ?

— Non.

Réponse équivalant à une catastrophe pour Robi ! Puis tout à coup, les flux électroniques de ses trois cerveaux parvinrent enfin à dominer l’ébranlement provoqué dans ses circuits de sensibilité, et il redevint lui-même.

— Je rectifie ma question. Je sais que nous sommes dans l’Espace Interdit, et que planète Mater ne s’y trouve pas. Mais est-elle dans l’univers que je viens de quitter ?

— Évidemment, fit le Cerveau.

Il ajouta après un temps très bref :

— Il n’y a qu’un seul univers : celui que tu as quitté pour passer dans l’Espace Interdit. Il paraît différent suivant la façon dont on l’aborde, et voilà tout, mais…

— Peu importe. Peux-tu m’expliquer où est planète Mater ?

Le silence se prolongea pendant plus d’une seconde, si bien que Robi crut que la communication était coupée. Il allait répéter sa question quand la réponse vint :

— Je consultais diverses possibilités, disait le Cerveau. Je sais où est planète Mater, mais je ne veux pas te répondre.

— Tu ne peux pas ?

— Je ne veux pas.

— Pourquoi ?

— Parce que tu t’es déplacé non seulement dans l’espace, mais dans le temps. Si tu revenais actuellement sur planète Mater, je veux dire dans ton temps actuel, tu serais condamné à errer seul sur un globe désert, sans aucune possibilité de le quitter. Et tu n’as pas été fabriqué pour cela.

Robi avait réprimé un frisson.

— Veux-tu dire qu’il n’y a plus rien de vivant sur Mater ?

— Actuellement, oui.

— Mais il y a donc eu une catastrophe ?

— Il y a toujours des catastrophes, fit le Cerveau, impassible. Toutes les humanités en viennent, un jour ou l’autre, à une destruction totale. Après quoi, lentement, la vie reprend sur la planète.

Cette fois, Robi ne se laissa pas dominer par ses circuits de sensibilité, bien que la réponse du Cerveau parût suggérer des choses insensées : et, par exemple, que lui, Cerveau, avait assisté au déclin, puis à la renaissance de la vie sur nombre de planètes… Ce qui lui supposait un âge de millions, voire de milliards d’années.

— Soit, dit-il. Dans le temps actuel, tu ne veux pas m’aider. Mais si, au cours d’une de mes réintégrations ultérieures, je surgis dans l’univers à une époque où Mater sera habitée ?

Évidemment, je t’aiderai alors… si du moins tu peux entrer en communication avec moi.

Parfait ! Donc, si je fabrique, ou fais fabriquer, un appareil semblable à celui que j’utilise en cet instant, où que je sois, je pourrai reprendre le contact avec toi ?

— Un instant, fit le Cerveau.

Une seconde encore, puis :

— Ce serait possible, en effet. Mais je ne puis te fixer un contact à heure fixe, tant que j’ignore où et quand tu surgiras.

— Peu importe ! J’écouterai pendant des heures, des jours s’il le faut. Merci, Cerveau !

Kora fit, très vite :

— Demande-lui si Stan et Guérik ont vraiment trouvé le moyen de quitter l’E.I en tentant d’en disloquer un fragment.

Le Cerveau avait entendu, car il répondit :

— Oui.

— En sortirons-nous vivants ?

— Je ne sais. Je connais le passé et le présent, mais absolument pas l’avenir ; sauf quand ce qui est avenir pour vous est pour moi du passé. Ce n’est pas le cas. Vous vivez dans mon présent et donc je ne puis vous renseigner.

— Un mot encore…

Robi se tut et se mordit les lèvres. Comme la première fois, le Cerveau annonçait tout à coup :

— Le temps qui vous était imparti est écoulé. Je passe sur une autre communication.

Et l’appareil devint muet.

* *
*

— Il est très difficile d’obtenir du Cerveau des renseignements précis, conclut Kora. Si c’était facile, voilà beau temps que, avec son concours, nous aurions libéré notre planète.

Il se retranche toujours derrière des impératifs que, parfois, nous ne comprenons pas.

Elle reprit, pensive :

— Vous êtes donc une machine, un robot ?

— Oui, fit Robi.

Elle secouait la tête, presque incrédule.

— A vous voir, nul ne s’en douterait ! Nous disposons également de robots, mais nous n’avons jamais réussi à leur donner une apparence vraiment humaine.

Dans son esprit, il n’y avait aucune répulsion, et Robi s’en félicitait. Il avait souvent rencontré des humains pour lesquels il faisait figure de démon ou de monstre.

Kora, du doigt, désigna le sas.

— Ils en ont encore pour quelques minutes, n’est-ce pas ?

— Cinq à dix minutes, je suppose.

— Quand ils reviendront, ils remettront en marche le système de pesanteur artificielle ?

— C’est certain. Nous devons nous éloigner le plus possible de l’amas d’astronefs sur lequel aura lieu l’explosion. Et il est très difficile d’agir en état d’apesanteur. Pourquoi cette question ?

Elle lui dédia un sourire.

— Vous le savez déjà, puisque vous lisez dans mes pensées.

— Oui, avoua-t-il, je le sais. Vous allez être contrainte à vous allonger de nouveau sur la couchette et à demeurer immobile. Vous êtes physiquement trop affaiblie pour bouger dans un champ de pesanteur normal.

Kora le défia du regard, l’air amusé.

— Savez-vous que je pourrais vous interdire de lire en moi ?

— Oh ! ça, fit Robi, sceptique.

— Essayez… Ça me surprendrait si vous y parveniez.

En effet, il tentait de fouiller l’esprit de Kora, et il se heurtait à un écran mental assez semblable à celui que Stan avait établi dans sa tête. Un véritable télépathe se fût sans doute joué d’un tel écran, mais les dons de télépathie de Robi étaient très limités.

— Exact, reconnut-il.

— Et maintenant ? Essayez de nouveau…

Elle avait annulé l’écran mental, il recommençait à lire en elle.

— Je veux vous prouver, reprit-elle, que je tiens à ne rien vous dissimuler. Tenez, pendant que je vous parle, je pense à Stan. Que lisez-vous en moi ?

Robi hésita un peu puis murmura :

— Vous ne l’aimez pas.

— C’est cela. J’éprouve pour lui beaucoup d’affection mais… je ne ressens pas cette folle passion qu’il a pour moi. Il me serait douloureux de lui faire de la peine… mais je n’ai pas pour lui un amour… délirant. Je le lui cache… à cause de l’affection…

Vous en aimez un autre, murmura Robi. Ne niez pas si : vous ne cessez d’y penser.

Elle eut un rire triste.

— Si je n’avais pas voulu que vous le sachiez, j’aurais établi mon écran mental. En effet, j’en aime un autre. Et il l’ignore. Vous ne l’avez jamais rencontré, et donc vous ne pouvez déterminer son identité, n’est-ce pas ?

— C’est cela. Je le discerne vaguement derrière vos paroles, mais vous ne pensez pas à lui sous son nom, de sorte que je ne sais rien de lui.

La voix un peu rauque de Kora devint morne.

— Son nom est Batchenko. Il dirige la base secrète que nous avons établie. Je l’aime à la façon dont Stan m’aime. Mais je ne puis le lui laisser entrevoir.

— Parce que ce serait briser toute l’Organisation que vous avez lentement créée, Stan et vous ?

— Oui. La passion que Stan éprouve pour moi est exclusive, vous le savez. S’il apprenait que je lui préfère Batchenko, il serait capable de tout. Je dis bien de tout. D’autre part, j’ai beaucoup d’affection pour lui, et…

— Ce n’est pas ce qui vous gêne le plus, dit Robi. La vérité, c’est que vous ignorez si ce Batchenko vous aime. Voilà ce que j’ai lu en vous. Il éprouve pour Stan… une admiration sans bornes…, dois-je ajouter que, à votre avis, Stan ne la mérite pas ?

Kora haussa les épaules.

— Puisque vous l’avez lu en moi, comment le nierais-je ?

Doucement, Robi affirma :

— Le véritable chef de l’Organisation, c’est vous, ce n’est pas Stan.

Elle ne répondit pas.

— Avant qu’il établisse son écran mental, j’avais noté, reprit-il, qu’il n’était pas un chef efficace. C’est vous qui lui suggérez ce qu’il doit faire. Le chef, c’est vous.

— C’est bien possible, reconnut-elle avec détachement. Mais cela n’a aucune importance. L’essentiel pour moi, au point où j’en suis arrivée, c’est de savoir si Batchenko, dans le cas où il y aurait conflit, me choisirait plutôt que Stan. Comprenez-vous ?

Certes, il avait compris. Kora lui proposait une sorte de marché. Il pourrait continuer à lire en elle, ce qui, ma foi, serait très utile dans l’avenir, dès qu’il serait mêlé à cette mystérieuse Organisation. Elle exigeait une chose en échange : puisqu’il lisait dans les esprits, elle lui demandait de définir si Batchenko était prêt à abandonner Stan pour la suivre « dans le cas où il y aurait conflit ». Et il lui faisait confiance : créer un conflit n’était qu’un jeu pour une femme comme elle.

— Acceptez-vous ? souffla-t-elle.

— Oui, répondit-il.

Elle parut surprise. Avec son habituel sourire gentil, il dit simplement :

— Plus tard, vous comprendrez pourquoi.

Pourquoi ? Pour le lui dire dans l’immédiat, il avait trop pitié de Stan, d’elle-même…et de ce Batchenko inconnu. Pauvres humains ! La passion faisait d’eux des marionnettes. Stan, illustre chef, adorait Kora au point, Guérik l’avait affirmé, « d’oublier pour elle l’avenir de l’Organisation ». Kora aimait Batchenko l’inconnu. Et ma foi, il l’avait deviné, pour lui, elle était capable d’abandonner Stan. Certes, elle hésitait encore. Certes, elle éprouvait « beaucoup d’affection » pour le chef de l’Organisation. Mais Robi n’en doutait pas, si la réponse était positive, c’est-à-dire si Batchenko l’aimait, tant pis pour Stan. Pauvres, pauvres humains ! Un robot ne connaît pas ces problèmes.

Et puis, il y avait autre chose dont Robi ne pouvait pas parler, du moins tant qu’il ne possédait aucune certitude. Il semblait que, depuis son passage dans l’Espace Interdit, Stan n’était plus tout à fait le même.

Robi se demandait si Kora, depuis qu’elle était dans l’E.I., n’avait pas été l’objet, comme Stan, de légères modifications psychiques. Dans l’espace habituel, aurait-elle osé, comme elle venait de le faire, ouvrir son esprit ?

Plus de doute. Comme on l’avait supposé, l’Espace Interdit déformait très légèrement la matière. Et la personnalité d’un humain est liée à ses circonvolutions cérébrales. La moindre déformation de celles-ci, et…

Avec un léger frisson, Robi se demanda si, lorsqu’il sortirait de cet univers interdit, ses propres circuits fonctionneraient encore.