CHAPITRE X

 

Leur première conclusion fut celle-ci : le Cerveau les avait induits en erreur. Volontairement ou non, il les avait orientés dans une fausse direction.

Il ne se trouvait pas sur ce satellite. Il ne pouvait y être. C’était un globe d’environ 3000 km de diamètre, sans aucune atmosphère, et qui gravitait à un demi-million de kilomètres de la planète. Le fait qu’il n’eût pas d’atmosphère ne prouvait rien, bien entendu, puisque le Cerveau était un mécanisme et Robi, mieux que personne, savait que de tels dispositifs peuvent vivre dans le vide absolu. Et même y vivent plus longtemps que dans un mélange de gaz et de vapeur d’eau qui, avec du temps, parvient à les corroder.

Mais un mécanisme, surtout aussi complexe que le Cerveau, pouvait être placé sous un amas d’écrans protecteurs destinés à le protéger des météorites.

Sur le satellite, il n’y avait rien. Pas même des chaînes de montagnes que l’on eût pu supposer creusées de gigantesques grottes. Rien. Une surface nue, couverte d’une poussière uniforme, avec à peine, de place en place, de très légers vallonnements dont le plus important n’atteignait même pas les six à sept mètres !

— Jamais vu un astre comme celui-là ! bougonna Guérik.

Stan ne dit rien. Il surveillait Robi qui, pendant que le Pluton tournait autour du satellite, avait remis en marche l’appareil de communication avec le Cerveau. Des grésillements, un souffle puissant, voilà tout ce qu’entendait Stan.

— On est trop loin, bougonna-t-il. Il y a erreur.

— Taisez-vous !

Robi lui imposait silence avec force. Car son ouïe, plus subtile que celle des humains, percevait quelques mots au-dessous de ce magma de sons sans signification.

« Je suis là… Je suis là…»

Cela surgissait, difficilement perceptible, à intervalles réguliers, à peu près toutes les cinq secondes.

Robi fut alors saisi d’une véritable angoisse. Il était seul dans le Pluton à éprouver cela, précisément parce qu’il n’était pas humain. Pour Guérik, Stan ou Kora, depuis qu’ils avaient compris que le Cerveau n’était qu’une sorte de gigantesque ordinateur, on assistait à la « panne d’une machine ».

Pour Robi, c’était un être qui se mourait. Car le Cerveau, comme lui-même, était un être. Il pensait, raisonnait, réfléchissait. Et il agonisait, à bout de forces, tout comme un humain accablé par le poids des ans. La seule différence, c’était que, si l’on arrivait à recharger ses piles énergétiques, le Cerveau continuerait à vivre et, ce, pour des milliers d’années.

Qui avait imaginé et construit un tel engin ? Quelle civilisation, sans doute disparue depuis longtemps, avait pu créer un robot capable de surveiller tout un univers ? En fallait-il, des millions et des milliards de circuits…

L’idée naquit soudain en Robi, s’y installa, accapara ses cerveaux. Des milliards de circuits… Pour aussi réduits qu’ils fussent, cela représentait un volume considérable ! Or, apparemment, il n’y avait rien sur le satellite. Donc…

— Qu’y a-t-il ? demandait Stan. N’allez pas prétendre que vous entendez quelque chose, vous !

— Oh ! si fait, murmura Robi, fasciné. Je l’entends… et je le vois !

— Vous êtes fou !

« Je suis là… je suis là…», continuait à balbutier le Cerveau agonisant.

— Posez-vous sur le satellite, vite ! ordonna Robi.

Comme Stan haussait les épaules, il reprit, furieux et vaguement menaçant…, parce-que, cette fois, il entrait dans une aventure à son envergure.

— Ne comprenez-vous pas qu’il s’épuise ? Il faut absolument qu’il nous dise où sont ses réserves d’énergie. Or, plus nous serons près de lui, plus il lui sera facile de communiquer avec nous.

— Vous prétendez encore qu’il est là ? grogna Stan.

— Oui ! Certes oui ! Et vous le voyez comme moi… Mais son aspect est si insolite !

Il se tut et ébaucha un sourire fugitif. Parce qu’il n’avait pas cessé de regarder le satellite, il constatait que le Pluton descendait vers celui-ci. Stan n’en avait pourtant pas donné l’ordre. Pour la seconde fois, Guérik obéissait à Robi plutôt qu’au chef de bord.

Stan le remarqua aussi, devint tout pâle, puis rougit… mais ne protesta pas.

Un quart d’heure plus tard, le Pluton se posait sur cette terre inconnue. Ils l’avaient vérifié, cette planète et ce satellite se trouvaient très loin des lignes de navigation. On ne leur avait même pas donné de nom. Ce qui signifiait qu’ils étaient indignes de tout intérêt : aucun gisement intéressant.

A peine avaient-ils pris contact avec le sol que le Cerveau dit :

— Enfin !

Cette fois, on l’entendait de façon distincte, bien que très faiblement.

— Je vous en prie, humains…, et toi, Robi… Rechargez mes sources d’énergie. Il est impensable que tout ce que j’ai emmagasiné dans mes circuits pendant des millions d’années soit définitivement perdu.

— Nous venons afin de te sauver, dit Robi. Explique-nous ce que nous devons faire. Et d’abord, de quoi as-tu besoin ? Ton énergie provient-elle d’une désintégration nucléaire contrôlée ?

— Oui.

— Le libérium, que l’on utilise sur le Pluton, conviendrait-il ?

— Oui.

— Quelle quantité en faudrait-il ?

Le chiffre donné par le Cerveau fut tel que Robi sifflota, incrédule, et que Stan grogna :

— Il faudrait des années pour accumuler une telle masse de libérium !

Le Cerveau avait dû entendre, car il répondit :

— Vous me comprenez mal. Je sais que vous ne pouvez recharger mon alimentation en une seule fois. Je vous demande simplement de m’empêcher de…, de mourir. Une faible quantité de libérium suffirait pour que je puisse attendre pendant des mois de plus importants secours. Comprenez-moi bien. Je suis au service des humains. On m’a fabriqué dans ce but. Mais déjà, faute d’énergie, certains de mes circuits commencent à se désintégrer. Tous les renseignements, d’inestimable valeur, qu’ils renferment, vont disparaître sans aucune possibilité de les récupérer plus tard. Il faut, il faut absolument que vous me donniez la possibilité d’attendre, en silence, le moment où vous reviendrez avec des tonnes de libérium. Dans l’immédiat, donnez-moi ce que vous pouvez. Je cesse de parler car certains de mes circuits commencent à disparaître.

— Hé ! cria Robi avec inquiétude. Avant de te taire, dis-moi comment et où je peux te dépanner !

Le Cerveau le lui dit en quelques phrases puis se tut. On ne pouvait prétendre qu’il y avait de l’angoisse dans sa voix mécanique ; mais l’angoisse naissait tout de même. Jusqu’à Stan qui s’essuya le front. Ils avaient la sensation de se trouver au chevet d’un mourant, qu’une très délicate opération pouvait sauver.

Puis Stan recouvra son sang-froid et en même temps sa hargne.

— C’est à croire que je suis devenu fou à la suite de notre passage dans l’E.I…, grogna-t-il. Aussi miniaturisés que soient les circuits du Cerveau, ils sont au nombre de milliards et de milliards, ce qui représente un volume considérable !

— Oui, fit Robi. Eh bien ?

— La surface du satellite est pratiquement lisse ! Pas la moindre construction d’apparence humaine !

— Et alors ?

Stan le dévisagea longuement et crut comprendre :

— Une civilisation très ancienne aurait creusé le satellite, et enfoui le Cerveau dans ses profondeurs ?

— Vous êtes sur la voie, répondit Robi. Mais c’est beaucoup plus incroyable encore.

— Que voulez-vous dire ?

Robi ne cessait pas de sourire. Il avait enfin la sensation d’entrer dans une aventure digne de lui.

— Le Cerveau, c’est le satellite, murmura-t-il. Cette énorme masse qui gravite autour de la planète est artificielle. Bien sûr, les créateurs de cette fantastique machine l’ont dissimulée sous une « croûte » naturelle. Mais tout l’intérieur, j’en suis certain, est constitué par les piles nucléaires et les milliards de circuits qui forment le Cerveau.

Stan ne parvenait pas à y croire ! Il allait protester, mais Robi lui coupa la parole :

— D’ailleurs, quelle importance ? Vous avez entendu comme moi les directives que nous a données le Cerveau. Qu’il soit le satellite, ou simplement une partie de celui-ci, nous allons nous conformer à ses instructions. De quelle masse de libérium pouvez-vous disposer ?

Stan regarda Guérik, et ce dernier se gratta la tête, perplexe.

— C’est délicat, finit-il par répondre.

— Qu’y a-t-il ?

— Eh bien !… Nous ignorons encore s’il nous sera possible de passer en hyperpropulsion pour regagner notre base secrète. Si c’est possible nous pouvons donner au Cerveau une centaine de kilos de libérium. Mais si c’est impossible…, alors, là, nous devons prévoir un voyage de plusieurs semaines… et… Et nous avons à peine assez de libérium pour nous, conclut Stan, maussade. Ce qui revient à dire que, comme je le préconisais, nous aurions dû faire escale sur la planète et prendre contact avec notre base afin de savoir si les hypesondes passent.

— C’est ce que nous allons faire, assura Robi.

— Atterrir sur la planète ?

— Oui. Mais pas avant d’avoir donné au Cerveau de quoi « tenir le coup » en attendant que nous revenions avec tout le libérium que nous pourrons dénicher sur votre base.

— Je vous rappelle que nous risquons d’être à court nous-mêmes ! grogna Stan.

— Bah ! Nous n’en sommes pas à cinq ou dix kilos près ! répliqua Robi avec bonne humeur. Avec une si faible quantité de matière fissile, le Cerveau ne pourra certes que végéter, mais il cessera de répondre aux appels, il se contentera de vivoter en attendant notre retour. C’est dit : vous me passez dix kilos de libérium, je vais les mettre en place comme le Cerveau l’a indiqué. Ensuite, nous allons sur la planète et vous appelez votre base secrète par hypersondes. Est-ce d’accord ?

— Pourquoi vous ? dit Stan, défiant. Nous pourrions aussi bien, Guérik ou moi…

Robi lui rit au nez.

— Avez-vous entendu ce qu’a dit le Cerveau ? L’entrée du réservoir de matières fissiles est à une cinquantaine de kilomètres au sud-ouest. Le satellite n’a pas d’atmosphère. Vous sentez-vous capable de faire cent kilo-mètres à pied, avec votre combinaison d’espace ?

Stan s’obstinait :

— Nous pouvons décoller, nous remettre en orbite, et nous poser à proximité de…

Je croyais que, au décollage, la consommation du libérium était considérable, dit Robi gentiment.

Comme Stan se mordillait les lèvres, il reprit avec douceur :

— Pourquoi refusez-vous toujours de vous rallier à la solution la plus simple et la plus logique ? Je vous l’ai dit déjà, je n’ai nul besoin de combinaison d’espace, moi. Vous ne le croyez pas, mais vous en aurez la preuve. En outre, je puis courir pendant des heures et des heures sans la moindre fatigue. En deux heures, je serai là-bas ; Deux heures encore pour revenir… N’est-ce pas plus simple ?

— Eh bien ! soit, dit Stan très vite.

Il y avait eu un bref éclair dans son regard. Robi s’adressa à Guérik, mais il avait haussé le ton et, il en était sûr, Kora ne perdait pas un mot.

— Vous pourriez avoir la tentation de m’abandonner, dit-il. Ce serait stupide de votre part car, et je vous en fournis la preuve, je puis considérablement vous aider. Si l’un de vous tient à me rappeler que je ne suis qu’un robot, c’est-à-dire l’esclave des humains, il lui sera beaucoup plus aisé de me le prouver quand nous aurons regagné votre base secrète. Là-bas, vous disposerez d’hommes et de matériel, et je ne vois pas ce que je pourrais faire contre cela. Ne l’oubliez pas. Il y avait de la sympathie dans le regard de Guérik quand celui-ci répondit :

— Je puis vous donner l’assurance que nous attendrons votre retour.

Nouvel éclair des yeux de Stan en direction de son lieutenant qui ne parut pas le remarquer. Robi n’ajouta rien. De plus en plus, il avait la sensation que quelque chose lui échappait. Avant le passage dans l’Espace Interdit, Guérik obéissait à Stan. Depuis leur sortie, il avait en quelque sorte repris sa liberté. Pourquoi ? De nouveau, Robi pensa à ce qu’avait dit le Cerveau : dans l’E.I., il y a des modifications de détail. Elles peuvent être aussi bien physiques que psychiques. Le caractère de Guérik et celui de Stan avaient-ils été légèrement modifiés ?

— Si l’un de vous endosse une combinaison d’espace et me confie une dizaine de kilos de libérium, je suis prêt à partir, affirma-t-il.

— Comment vous êtes là ? Sans protection ?

Robi soupira :

— C’est lassant de vous répéter toujours la même chose ! Donnez-moi le libérium, et dans deux heures, le Cerveau sera dépanné… du moins provisoirement.

* *
*

… Par le hublot, ils regardaient Robi. Stan, qui venait à peine d’ôter sa combinaison d’espace, frappa un coup de poing sur le dossier d’un siège.

— Je ne peux pas y croire ! C’est une chose impossible ! Il prétend n’être qu’un robot, une machine… Mais quelle technique aurait pu fabriquer un robot tel que lui ?

Du fond de l’astronef s’éleva la voix de Kora :

— Tu oublies le Cerveau, Stan… La civilisation qui l’a construit n’était-elle pas encore supérieure à celle qui a conçu Robi ?

Il ne répondit rien. Les yeux exorbités, il regardait Robi… Celui-ci était sorti de l’astronef, sans la moindre protection. Or, sur le satellite, c’était le vide absolu. Pas la moindre trace d’atmosphère.

Robi se retourna, et, sourire aux lèvres, leur fit « bonjour », de la main. Sous le bras, il portait une petite boîte : quelques kilos de libérium. Il se mit à courir. C’étaient des bonds fantastiques, la pesanteur sur le satellite étant nettement au-dessous de la normale.

« Il a dit deux heures, pensa Stan avec amertume… Si vraiment il ignore la fatigue, il y sera avant une heure ! »

Longtemps, ils continuèrent à le regarder. Il courait toujours de sa même allure souple. Il disparut derrière un vallonnement, puis reparut… Tout petit, minuscule sur l’horizon, il bondissait encore.

Puis il disparut. Stan soupira, s’en fut vers Kora, et s’allongea près d’elle.