CHAPITRE VIII
La cassure dans l’Espace Interdit ne se produisit pas immédiatement, si bien qu’ils purent croire à un échec. Kora s’était allongée sur la couchette avant le retour de Stan et de Guérik. Les deux hommes, sans s’occuper de Robi, avaient remis en marche le système de gravitation artificielle, puis les réacteurs du Pluton. L’engin s’était éloigné à toute vitesse de la masse des astronefs. Lorsque ceux-ci ne constituèrent plus qu’un vague point sur les écrans-radar. Stan mit le contact au dispositif d’allumage à distance du réacteur de secours qu’ils avaient abandonné là-bas avec les caisses de libérium.
Rien ne se produisit. Stan eut un grognement rageur.
— Trop loin !
Cela signifiait évidemment que les ondes chargées de mettre en marche le minuscule récepteur incorporé au réacteur ne conservaient pas, à cette distance, une énergie suffisante. Et cela signifiait aussi que, pour commander la désintégration, il fallait se rapprocher de l’amas d’astronefs. Le malheur, c’est qu’il y avait un risque terrible. On ne joue pas impunément avec des forces capables de briser un fragment d’univers.
Stan se retourna, regarda Kora, soupira. Il allait se décider à revenir vers les cinq tonnes de libérium quand Guérik cria :
— Attention !
Il désignait l’écran-radar. L’étincelle décelant l’amas d’astronefs avait disparu, ainsi que le point vert qui indiquait la position du Pluton.
— C’est gagné, dit Robi tranquillement.
Il regardait par un hublot latéral. Guérik bondit jusqu’à lui, jeta un bref regard, cria, et se tourna vers l’intérieur du Pluton, les mains sur les yeux. Une aveuglante lueur avait jailli là-bas, au fond de l’espace. Robi lui-même dut détourner les yeux. Cependant, il avait eu le temps de constater que cette formidable masse incandescente s’enflait à une prodigieuse vitesse.
Peut-être avait-il trop tôt chanté victoire. Peut-être le Cerveau s’était-il trompé, par suite d’un manque d’informations relatives à l’Espace Interdit. L’E.I. n’était pas brisé. Littéralement, il flambait ! Quelques minutes encore et le Pluton naviguerait dans un océan de feu.
Ils n’eurent pourtant pas à attendre si longtemps. Tout à coup l’astronef se renversa. L’étrave pointa vers l’amas en fusion, remonta, obliqua de nouveau. Ces mouvements s’accomplissaient avec une rapidité telle que Stan, arraché au siège du pilote, vint choir près de Robi lui-même allongé sur Guérik.
Un cri s’éleva du côté de la couchette.
— Kora ! cria Stan.
Le Pluton ne cessait d’osciller. Ils roulaient de côté et d’autre, tentant vainement de se cramponner aux sièges.
Cela se prolongea pendant quelques secondes, puis parquet, cloisons, plafond cessèrent de tournoyer. Lentement, Stan rampa vers Kora qu’il saisit dans ses bras et allongea sur la couchette. L’astronef s’était de nouveau stabilisé.
Robi, à peine debout, glissa un regard par un hublot.
— Les étoiles ! cria-t-il.
Guérik était déjà près de lui, lèvres tremblantes. Le ciel était clouté d’étoiles ; les étoiles de l’univers humain.
Non sans curiosité, Robi regarda dans la direction de la couchette sur laquelle gisait Kora. Stan, une fois de plus, s’était agenouillé près de la jeune femme. Étranges, ces humains. Kora ne l’aimait pas, et il ne l’avait jamais compris. L’amour rend les hommes aveugles. Encore une chose que Robi nota dans un de ses circuits-mémoire. Même les chefs de puissantes Organisations contestataires n’échappaient pas à la règle.
Guérik ôtait ses mains qui masquaient son visage et murmurait :
— Les étoiles ! Nos bonnes vieilles étoiles ! Robi, savez-vous que je craignais d’être définitivement aveuglé ? Je ne voyais plus rien. Puis tout à coup, ma vue revient… et quelle est la première chose que je vois ? Nos étoiles !
— Chut ! souffla Robi.
Là-bas, vers la couchette, il entendit un double murmure. Stan n’était pas seul à parler : Kora lui répondait, mais si bas que même l’ouïe exceptionnelle de Robi ne comprenait pas un seul mot. Enfin Stan se releva, revint vers ses compagnons.
— Vous ne m’aviez pas dit qu’elle était levée tout à l’heure, fit-il sur un ton de reproche. Cela m’aurait rassuré.
— Je n’en ai guère eu le temps, répondit Robi, paisible.
Il n’ajoutait pas que, même si le temps n’avait pas manqué, il n’aurait pas parlé de sa conversation avec la jeune femme. En riant, il ajouta :
C’était un secret entre elle et moi.
— Kora n’a pas de secret pour moi, affirma Stan.
Sourire de Robi, qui savait désormais ce qu’il tenait à savoir : Kora n’avait soufflé mot de leur conversation. Il s’en serait douté, mais qui pouvait savoir, avec une femme comme elle ?
Stan n’insista pas et, à Guérik :
— Où sommes-nous ? Peux-tu le déterminer facilement d’après la carte galactique ?
— Fais le point toi-même, Stan, murmura l’autre. J’ai regardé cette masse de feu dans l’espace et je suis encore aux trois quarts aveuglé.
Ce fut l’affaire de quelques secondes. Stan mit en marche la carte constellée d’étoiles sur laquelle tranchait le point vert du Pluton.
Il eut un soupir de soulagement.
— Nous sommes tout près de l’endroit où nous avons pénétré dans l’E.I.
— Et les croiseurs ?
— Rien n’indique leur présence.
— Je voudrais attirer votre attention sur un point, coupa Robi.
— Lequel ?
— Vous semblez soulagé par le fait que nous sortons de l’Espace Interdit pratiquement à l’endroit où nous y étions entrés. Or, pensez-y, nous venons de briser un fragment de l’E.I. Il est inadmissible, impensable, que cette catastrophe à l’échelle d’un univers n’ait produit aucune autre conséquence que de nous faire revenir au point de départ. En toute franchise, je trouve que tout est trop calme autour de nous, trop naturel.
Stan avait froncé les sourcils.
— Exact, reconnut-il. Il y a là quelque chose qui cloche.
— D’autant plus, reprit Robi, que si la théorie que vous avez avancée est valable, c’est-à-dire si l’E.I. n’est qu’une étroite partie d’un univers enfoncé dans le nôtre comme la lame d’un couteau dans une motte de beurre, le fait de disloquer cette « lame » a évidemment provoqué des perturbations considérables dans… le « beurre » qui l’entoure, c’est-à-dire dans notre propre univers.
Stan montra la carte galactique.
— Voyez vous-même. Peut-être une étude attentive décèlerait-elle quelques modifications… Mais je puis vous l’affirmer, elles sont minimes… si elles existent.
Robi secoua la tête.
— Elles existent, forcément. Il ne peut en être autrement.
— On le constaterait sur la carte ! Voilà plus de dix ans que nous circulons dans l’espace, Guérik et moi. Croyez-moi, les constellations sont à leur place habituelle, et intactes.
C’est bien cela qui m’inquiète, murmura Robi.
Ni Stan, ni Guérik ne comprenaient où il voulait en venir. Il leur expliqua alors en pesant ses mots :
— Je reste persuadé qu’en brisant un fragment de l’E.I., nous avons également brisé un fragment de notre propre univers… Le plus proche de l’E.I. selon toute probabilité. Or, l’espace qui nous entoure est toujours le même. Concluez.
— Je conclus que rien n’a bougé, maugréa Guérik qui, de temps à autre, plaçait ses mains devant ses yeux pour protéger ceux-ci de la lumière.
— Rien n’a bougé dans l’espace, approuva Robi. Et pourtant, j’en suis certain, il y a eu cassure d’un fragment de notre univers. Puisque l’espace est intact, c’est que le temps a été brisé.
Quoi ? grogna Guérik, ahuri.
Stan s’était figé, rigoureusement immobile. Après quelques secondes, il murmura :
— C’est une explication, en effet… Sans doute la seule.
— Mais, par les dieux d’Altaïr, cria Guérik, comment voulez-vous que l’on puisse briser une chose abstraite ? Et le temps n’est-il pas une abstraction ?
Ni l’un ni l’autre ne répondit. Ils réfléchissaient tous deux, Robi plus profondément que Stan grâce à ses trois cerveaux. Enfin, Stan conclut :
— Il n’est pas question, bien entendu, d’une modification du temps dans la totalité de notre univers, mais aux alentours de l’E.I. Dès lors, même si votre théorie s’avère exacte, nous pourrons toujours, en hyperpropulsion, regagner l’univers non modifié et nous retrouver dans le temps que nous avons quitté. Ne le croyez-vous pas ?
— Si tout se passe comme vous le supposez, répondit Robi, c’est-à-dire si les alentours de l’E.I. « appartiennent à un temps différent du nôtre », je crois que nous n’en sortirons jamais.
Stan poussa une exclamation.
— Mais pourquoi ? En hyperpropulsion nous pouvons, en quelques heures, parcourir des milliers de parsecs ! Il est bien évident que la brisure dans le temps ne peut qu’être limite dans l’espace et donc…
Vous êtes-vous demandé, coupa Robi, ce qui pourrait se produire quand un astronef, naviguant en hyperpropulsion ou en propulsion normale, arrivera à la limite du fragment d’univers soumis à un temps différent du reste ? Supposons que ce fragment, dans lequel nous naviguons, soit décalé de cent, de mille, de dix mille, voire d’un million d’années par rapport à l’univers. Croyez-vous que le Pluton va passer tout tranquillement pour se retrouver soudain cent, mille, ou un million d’années dans le passé ou dans l’avenir ? Les humains se sont heurtés voilà bien longtemps au mur du son, puis à celui de la lumière. Les voilà en présence du mur du temps. Mais souvenez-vous des longues expériences, des catastrophes dont on ne décelait les causes que bien longtemps après. Il a fallu des années pour que l’homme franchisse sans dommage le mur du son, et bien d’autres encore pour qu’il dépasse le mur de lumière. Si nous nous heurtons à un « mur du temps », nous sommes perdus.
Au fond de l’astronef, à mi-voix, Kora parla.
— La notion de temps n’est valable que pour la matière, disait la jeune femme.
Stan et Guérik se dévisagèrent et le premier murmura :
— Ne parle pas, Kora… Tu es trop affaiblie.
— Cela ne me fatigue nullement de parler, protesta-t-elle. Bouger, oui. Parler, non.
Elle eut un rire teinté d’amertume.
— Comment voulez-vous que je demeure silencieuse quand je vous vois vous noyer dans un verre d’eau ? Je le répète, le temps n’est valable que pour la matière.
— Et pour l’énergie, ajouta Robi.
— L’énergie est une forme de la matière, murmura-t-elle.
Robi se mit à rire.
— Il semblerait que nous raisonnions de façon identique, vous et moi, Kora. S’il y a eu bouleversements dans le temps, ils n’ont pu affecter que la matière et l’énergie, et non l’espace lui-même. L’espace est resté ce qu’il était, et seuls les autres, étoiles et planètes, ont été rejetés dans un temps différent du nôtre. C’est bien ce que vous pensez, Kora ?
— Tout à fait.
— Malheureusement, pour en être certains, nous devons prendre des risques énormes.
— Aucun, répondit Kora. Vous avez deux moyens de le savoir : appelez le Cerveau, et à défaut Batchenko à la base secrète. S’ils vous répondent, c’est que les ondes continuent à se propager normalement dans l’hyperespace, et donc que le « mur du temps » n’existe pas. Si les ondes passent, pourquoi le Pluton ne passerait-il pas ?
— Elle a évidemment raison, reconnut Robi.
De plus en plus, il jugeait que le véritable chef, c’était Kora. Elle avait su prendre un ascendant total sur Stan et, en quelque sorte, dirigeait l’Organisation par « personne interposée ».
Quand elle avait parlé de Batchenko, elle n’avait établi nul écran mental. Bien au contraire, Robi avait lu en elle une certaine raillerie à son intention. Il y avait quelque chose en cette jeune femme que Robi ne parvenait pas à déchiffrer.
— Te décides-tu à appeler le Cerveau ? demanda-t-elle.
— Pas avant des heures, répondit Stan.
— Nous avons manqué la dernière communication.
— Mon Dieu ! Comme le temps passe vite ! murmura-t-elle.
Voilà. Elle avait su se mettre hors de cause. Désormais, même si Robi racontait la vérité, Stan n’en croirait rien. Jamais il n’admettrait que Kora ait assisté à la communication entre le Cerveau et Robi.
— Appelle Batchenko…, reprit-elle après un silence.
— De l’astronef ? Impossible. Pour que les ondes passent dans l’hyperespace, nous avons besoin d’un support matériel infiniment plus important. Tu le sais bien, l’appareil ne fonctionne que sur une planète, ou du moins sur un satellite géant.
— Eh bien ! dirige-toi vers la planète la plus proche ! Nous saurons ainsi si elle a connu des changements dans le temps.
Stan se tourna vers Robi.
— Qu’en pensez-vous ?
— Je crois que c’est la meilleure solution, répondit Robi.
Il ajouta, perfide pour une fois :
— Il est nécessaire de savoir au plus vite si nous pouvons gagner votre base secrète que commande ce Batchenko. Kora a absolument besoin de soins.
Stan avait froncé les sourcils.
— Comment savez-vous que Batchenko commande là-bas ? Guérik ne vous parle pratiquement plus, et je n’ai pas annulé mon écran mental.
Robi riait.
— Vous êtes trop soupçonneux, Stan. Kora a dit « appelle Batchenko à la base secrète ». J’en ai conclu tout naturellement que Batchenko dirigeait cette base.
— Oui, oui, en effet…, grommela Stan. Mais son écran mental ne cachait pas sa grimace défiante. Robi n’avait pas réussi à le convaincre. Lentement, son regard glissa vers Kora. Pourtant, il ne répondit pas, et demanda à Guérik :
— Cherche la planète la plus proche. Si elle convient, nous appellerons Batchenko.