CHAPITRE XX

Single s’ébroua. Un froid pénétrant engourdissait ses muscles. Il avait les reins en compote. Des lucioles multicolores dansaient une farandole échevelée devant ses yeux. Il mit plusieurs secondes avant de réaliser que la voix qu’il avait entendue dans sa demi-conscience était celle de Graymes. Il cligna des yeux, cherchant à scruter la pénombre dense.

Espérant secrètement avoir rêvé l’affreuse vision qui l’avait assailli juste avant sa plongée dans l’inconscience, souhaitant qu’elle n’ait jamais existé, appartienne à une aberration née de son imagination. Mais il se trompait. L’entité enracinée sur son trône infect se tenait toujours là. Immobile, les yeux mi-clos, atteinte par la même léthargie que les autres occupants de la maison. Un nuage de ténèbres flottait autour d’elle, dont émergeait la garde d’une longue épée noire qui miroitait d’un éclat sinistre et lunaire.

Saisi de terreur, Single fit mine de battre en retraite. Mais la voix de Graymes résonna à nouveau dans sa tête :

— Le pendentif, Single ! Prenez le pendentif pendant qu’il rêve !

Single blêmit. Il avait perçu toute la crainte et l’urgence de cet appel désespéré. Pourtant, il hésita. Il ne comprenait rien à tout ceci. Oui, bien sûr, il voyait le talisman accroché au cou de cette… chose ! Mais quant à aller s’en saisir… Impossible ! Il deviendrait fou avant même d’avoir fait la moitié du chemin.

— Single ! Le pendentif !

Il sentit une volonté supérieure annihiler la sienne et le pousser en avant. Il se retrouva à ramper dans la boue répugnante qui recouvrait le plancher, sans l’avoir vraiment voulu. Il avançait silencieusement, guettant sans relâche les réactions de l’homme-tronc. Mais celui-ci semblait toujours plongé dans la même torpeur. Le talisman luisait faiblement à son cou, dans l’ombre. C’est à peine si la créature fut parcourue d’un frémissement lorsque le policier émergea devant elle. Single grimaça en découvrant la fange peu avenante qui garnissait le trône infâme. Faisant un violent effort pour surmonter sa répulsion, il se hissa le long des bas-reliefs glaireux, plantant les doigts dans le magma tiède, palpitant, assailli par les vers et autres larves rampantes qui grouillaient parmi les immondices. Redoutant à chaque seconde que l’ignoble faciès s’abaisse vers lui, que les bras énormes, surhumains, se referment comme des tenailles sur sa maigre carcasse. Sa langue, soudée à son palais, lui faisait l’effet d’un morceau de carton mâché oublié dans sa bouche.

Prenant ensuite appui sur l’accoudoir glissant, il tendit la main vers le pendentif, avec la prudence d’un funambule guetté par un coup de vent. Comme il s’apprêtait à refermer les doigts sur la pierre, il crut distinguer à l’intérieur une étrange agitation. Deux hommes se livraient un duel terrifiant sur fond de décor rocheux. Le premier n’était autre que le démon endormi. Le second, à n’en pas douter, était Graymes.

Fasciné, Single en oublia le danger. Le regard plongé dans les profondeurs de l’Œil, il suivit avec angoisse le déroulement de la joute mortelle. Les combattants frappaient de toutes leurs forces. Des étincelles jaillissaient du choc terrible des lames. Mais bientôt, la vision s’obscurcit. Il prit soudain conscience que l’être, prévenu du danger, revenait à lui. Un tressaillement parcourut son large torse brunâtre. Sa tête monstrueuse se tourna lentement vers le policier, hébété. Celui-ci perdit l’équilibre. Il poussa un cri. Mais dans un ultime réflexe, il parvint à refermer la main autour de la pierre, cherchant à l’entraîner avec lui. Sous sa traction, la chaîne se rompit. Single battit des bras et tomba du Trône de Déchéance.

Dans sa chute, l’Œil se brisa.

Un phénomène stupéfiant se produisit alors. Un vent de tempête glacial s’engouffra sous les combles. Aviathan se convulsa violemment sur son trône abject, comme s’il était soumis à des décharges électriques. Il rumina des incantations dans une langue incompréhensible, la tête levée vers le ciel…

Puis, d’un coup, son grand corps s’arracha du cloaque avec un répugnant bruit de succion, et il s’éleva dans les airs, aspiré par quelque force d’au-delà du monde. Son rire terrible emplit soudain les combles quand, dans un grand éclair blanc, il traversa le toit comme un obus et disparut, serrant l’épée noire contre lui…

Une pluie de gravats et de tuiles se déversa sur le trône abandonné. Puis le silence revint. Total. Inexprimable.

Stupéfié, Single considérait toujours le trou formé dans le toit lorsque Graymes lui posa une main sur l’épaule. Il tressaillit violemment.

— Nom de Dieu ! Qu’est-ce que c’était ? demanda-t-il, sans être bien sûr de vouloir entendre la réponse.

Graymes eut un petit rire. Sans joie. Il avait le visage livide et défait. Des veines saillaient sur son front. Un filet de sang coulait de ses narines. Son corps était couvert de plaies. Mais il tenait toujours fermement son épée.

— Peu importe ce que c’était. C’est parti, maintenant. Grâce à vous, ami Single ! Vous venez de réussir un superbe coup d’éclat.

— Jamais plus. Je n’ai rien fait, non. C’est vous. C’est vous qui m’avez poussé. Jamais je n’aurais…

— Vous sous-estimez beaucoup votre vaillance. Où est-il ? Vous l’avez ?

Single ouvrit la main et répandit piteusement les débris de l’Œil sur le sol. Le joyau n’était plus que miettes. Graymes remisa son épée dans la doublure de son manteau.

— C’est un moindre mal, croyez-moi, assura-t-il avec bienveillance.

— Mais il… cette chose est libre, à présent…

— Libre, oui. Mais sa vengeance est incomplète, inachevée. Par là même, le contrôle des Six Fenêtres lui échappe encore cette fois.

— Quelles fenêtres ?

— Ce serait un peu long à expliquer. Venez, autant ne pas traîner ici.

Ils se hâtèrent vers l’escalier, enjambèrent au passage le cadavre de Myrrha. Single se pencha sur elle.

— Que lui est-il arrivé ?

— Une fausse couche. Mieux aurait valu pour elle qu’elle se contente de ses philtres d’amour.

— Dommage, c’était une belle fille.

— Oui. Elle n’avait pas sa pareille pour dépecer ses amants avec une lime à ongles.

Sur ces entrefaites, Ollerjeb, Stolley et Jadée vinrent à leur rencontre. Les seuls survivants du Cercle de Fer. Hagards, comme des dormeurs au sortir d’un cauchemar. Jadée avait le teint cireux, des cernes sous les yeux et les lèvres craquelées par la fièvre. Les deux hommes semblaient épuisés, à peine capables de mettre un pied devant l’autre. Graymes coupa court aux questions qui fusaient déjà sur la façon dont il avait pu venir à bout d’Aviathan et de sa redoutable magie.

— Plus tard, devança-t-il. Il faut quitter cet endroit. Vite !

Le petit groupe descendit promptement, Single fermant la marche. Ils traversèrent la pièce encore jonchée des cadavres de leurs infortunés compagnons et se recueillirent un bref instant, avant de retrouver l’air glacé du dehors. Ils s’arrêtèrent sur le bord du trottoir, transis de froid. Par chance, la limousine sombre était toujours rangée là, portières ouvertes. Mais de son chauffeur, nulle trace… Single manifesta son mécontentement d’un juron furieux. Il examina la paire de menottes qui pendait encore au volant. Intacte.

— Nom de Dieu ! Je vous jure que je l’avais attaché ici ! Et il s’est envolé !

Graymes lui donna une tape amicale. Il souriait.

— Un homme au teint blanc, au long nez, avec un air bizarre ? Bravo, Single. Vous avez arrêté votre premier vrai démon. C’était Esgoth, le servant d’Aviathan. Tordu, quoique pas vraiment dangereux. Et passionné de baseball, qui plus est… Il est parti rejoindre son maître, voilà tout, ne vous en faites pas pour si peu…

Il désigna la place du chauffeur au policier avec un sourire narquois.

— C’est vous la police. À vous de nous ramener sains et saufs.

Remâchant sa déconvenue, Single démarra.

Comme ils tournaient l’angle de la rue, un grand vacarme les fit se retourner d’un seul chef. La maison venait de s’enfoncer dans le sol, puisant dans la nuit un épais nuage couleur de soufre.