CHAPITRE IV
— Dors-tu, Maître ? murmura Myrrha, d’une voix dont elle aurait voulu bannir toute trace de répulsion et de crainte.
Elle n’obtint pour toute réponse qu’un sifflement rauque échappé de la nuit. Elle s’approcha à plat ventre, tel un reptile, ses longues mèches noires caressant le plancher poussiéreux. Elle s’approcha du trône mouvant, n’osant lever les yeux.
C’était un ouvrage saisissant d’horreur, sculpté dans une colonne de magma noir et fumant qui se distendait et bouillonnait sans cesse. Les puissants accoudoirs glissaient jusqu’à terre tels les bras d’un grand cadavre à la décomposition avancée. Le siège lui-même était orné de figures d’épouvante qu’on aurait dites animées d’une vie propre, végétative et odieuse. Un halètement profond et nauséeux soulevait cette masse abominable.
Myrrha cessa de se mouvoir.
Elle, la sorcière, suffoquait presque sous les effluves délétères qui stagnaient dans la pièce. Elle se refusait pour l’instant à lever la tête en direction de la silhouette ombreuse qu’elle savait se profiler tel un cauchemar au-dessus d’elle. Forme-tronc enracinée au trône maudit, excroissance monstrueuse jaillie de la tourbe noire, singeant l’apparence humaine…
Elle savait n’être pas prête à croiser son regard livide et triangulaire, ce regard qu’elle sentait courir sur son corps à demi nu, chargé d’une convoitise obscène qui révulsait tout son être. Elle frissonna de la tête aux pieds. Il faisait si sombre, ici, oui, si sombre et si froid… Presque autant que sous la Montagne Noire, maudit soit son nom.
Elle regretta d’être venue. Le remugle de chair putride qui émanait du Maître lui retournait l’estomac. Elle trouva cependant la force de réitérer sa question.
— D… Dors-tu, Maître ?…
— Ouuiii… grinça une voix puissante aux soubassements caverneux qui faisaient trembler le sol. Je dors. Et je rêve que tu es devant moi. Viens plus près…
Elle obtempéra avec un dégoût qui parut emplir l’être d’une jubilation perverse. Ses épaules effleurèrent le rebord du trône grouillant d’immondices. Elle eut l’impression de sentir sur elle des lèvres avides se poser. Elle s’écarta vivement.
— N’aie pas peur, ricana la forme enchâssée jusqu’à la ceinture dans le cloaque. Lève-toi… Viens… N’as-tu pas déjà partagé ce trône avec moi ?… Rappelle-toi…
Elle se redressa. Oui, elle se souvenait de leurs accouplements contre nature sur cet autel abject, de son ventre fouillé cruellement, de ses chairs distendues. Elle frémit en apercevant à nouveau le sexe dressé devant elle, champignon violacé émergé de la vase. Elle se souvenait du venin brûlant qui l’avait inondée et aussi de la succion ignoble des gargouilles de lave sur sa peau nue et vulnérable.
Et ces souvenirs lui suffisaient. Elle n’avait nulle envie de les raviver par une nouvelle expérience. Mais elle se savait encore au pouvoir du Maître. Son ombre terrible la recouvrait. Ici et partout. Elle était incapable de s’arracher à son influence. Et n’avait guère d’espoir de recouvrer son indépendance de si tôt.
Il émit un petit gloussement, comme s’il avait pu suivre le cheminement de sa pensée. Sa longue main griffue se posa sur la garde d’une large épée noire enfoncée dans la vase à ses côtés.
— Un pacte nous lie, laissa-t-il tomber. En te soumettant à moi, tu savais ce que tu faisais. À quoi tu t’exposais. Mais tu as couru ce risque, pour des miettes. De misérables miettes. Des pouvoirs mineurs que tu vas devoir payer bien au-dessus de leur valeur.
— Je t’ai bien servi. Tes ennemis sont sous ton ombre. Comme tu le souhaitais. J’ai été ton corps. J’ai été ton bras. Et même ta pensée.
— Ouuiii… Viens…
Myrrha regarda avec effroi le sexe démesuré grossir encore et elle frémit au souvenir du goût amer de sa semence brûlante dans sa gorge. Son estomac se noua. Elle avança comme un automate. Les accoudoirs du trône se lovèrent autour de ses hanches, tentacules gluants de suint noir. Les mains griffues du Maître se posèrent sur ses épaules.
Elle se cambra en arrière pour échapper à cet odieux attouchement, n’ayant plus la force de masquer sa répulsion. Mais elle luttait contre une force qui n’était pas – qui n’était plus – de ce monde. Elle ne put résister bien longtemps à cette traction insistante, qui risquait de lui briser les reins. Elle fut contrainte de basculer en avant. Sa poitrine s’enfonça dans la vase excrémentielle. Et son cou, son menton, son visage furent souillés de matières immondes.
Ses jambes dénudées furent emprisonnées par des lianes de boue solidifiée. Elle était engluée au trône, mouche humaine prise au piège d’un suc carnivore.
Le regard du Maître se reput de sa posture humiliante, glissant sur la cambrure involontairement obscène de son corps. Elle le sentit à la brûlure qui irrita ses chairs intimes. Elle comprit ce qu’il voulait. Le membre décapuchonné vibrait de désir à portée de ses lèvres. Non pas d’un désir nourri par l’abstinence, mais plutôt par l’excitation perverse de la punition, du mal à infliger.
Il voulait la châtier. Mais pourquoi ?
— Non… osa-t-elle proférer dans un souffle. Aviathan, non…
Les larges mains crochues se refermèrent sur ses globes fessiers, enfonçant leurs ongles acérés dans sa peau tendre. Des gouttes de sang vinrent strier la blancheur de ses cuisses. Elle grimaça. Ainsi maintenue, elle se trouvait dans l’incapacité de s’arracher à l’étreinte gluante du trône. De fuir.
— Pourquoi ? se révolta-t-elle. Je n’ai rien fait…
Le désespoir lui donna enfin la force de croiser le regard étincelant qui la fouillait jusqu’à l’âme.
— Maître, je… Prends-moi si tu veux, mais pas ça, non…
— Je ne veux pas de ton ventre. Il est souillé par l’acte de mon ennemi… Tu as demandé sa semence en gage.
— Pour mieux le vaincre ! N’est-il pas en ton pouvoir, à présent ?
— Tu pouvais le vaincre sans t’offrir à lui. Mais tu pensais lui arracher une arme contre moi. Utiliser sa semence pour des filtres que tu aurais voulu me faire absorber par la suite. Me crois-tu si naïf ?
— Non. Il était trop fort. J’ai agi de cette façon pour tromper sa méfiance. Est-ce que je n’ai pas réussi à le séparer de son épée ? Que peut-il contre toi sans l’aide de son arme ?
— Shör-Gavan est inutilisable pour nous. Tu n’as pas compris ? Il l’a ensorcelée avant de te toucher. Il se doutait de quelque chose. Aucun pouvoir ne peut l’arracher du sol où il l’a plantée.
— Sauf une main amie, c’est ce qu’il a dit.
— Graymes n’a pas d’ami. Il t’a flouée.
— Je chercherai. Je… je retournerai la ville s’il le faut. Mais nous aurons son épée.
Myrrha avait presque oublié l’obscénité de sa posture. Elle était redevenue cette sorcière prête à tous les sacrifices, à tous les pactes immondes pour toucher à la puissance qu’elle convoitait.
Aviathan dut le sentir, comme il sentit qu’elle se soumettait maintenant de meilleure grâce à l’humiliation qu’il voulait lui infliger. Elle était à nouveau semblable à cette prêtresse assoiffée de pouvoir qui, quelque temps plus tôt, lui avait rendu visite sous la Montagne Noire. Semblable à la servante qui avait escaladé le trône maudit pour s’accoupler à lui et adoucir son ignoble captivité. Semblable à la voleuse qui avait arraché l’Œil du flanc de sa prison et avait promis de l’aider dans sa vengeance…
Oui, elle était redevenue tout ceci en un éclair. D’ailleurs, son regard brillant traduisait le changement qui venait de s’opérer en elle.
Elle referma la main sur le membre turgescent. Elle ne sentait plus le contact gluant de la vase, ni l’odeur pestilentielle qui emplissait la pièce. Lorsqu’elle se colla contre lui de tout son buste, il sut qu’il devait la rejeter sur-le-champ. Bien qu’il eût envie de sa langue. De ses lèvres. Des tourments sensuels qu’elle savait comme personne lui faire endurer. Il ne pouvait se permettre un aveu de faiblesse. Il ne voulait pas prêter le flanc à ses manœuvres séductrices, et par là même perdre de son emprise…
Il la repoussa brutalement loin de lui, l’envoyant rouler dans la poussière, où elle resta accroupie sans un geste, hébétée. Elle avait à nouveau peur, et c’est ce qu’il voulait. Il pouvait broyer son corps d’un seul mot, lui arracher les entrailles avec ses griffes, comme il avait fait d’Archibald Wayne… Elle le savait.
Au bout d’un moment, levant les yeux, elle vit qu’il avait saisi l’Œil entre ses doigts noueux et paraissait s’absorber dans la contemplation de ce qui se tramait à l’intérieur. La pierre ronde était retenue par une chaîne d’or autour de son cou. Elle avait l’aspect banal d’un galet merveilleusement lisse, mais une étrange lumière grise s’en échappait, formant une fascinante aura autour d’elle.
La Montagne Noire était dans l’Œil.
Et l’Œil sous la Montagne Noire.
C’était ainsi.
Myrrha rongea son frein. Elle aurait voulu se lacérer le visage pour n’avoir pas découvert le mécanisme du talisman alors qu’elle le tenait encore en son pouvoir. Mais il était trop tard pour réviser sa stratégie, à présent. Œil et secret appartenaient à Banshee Aviathan.
Œil et vengeance, aussi…
L’être laissa échapper un grognement et satisfaction, comme si ce qu’il apercevait dans le cœur de la pierre suscitait en lui une vive excitation.
— Ils sont bien là, dans la maison. Tous. Le jeu va commencer…