CHAPITRE VIII

Bob Single ouvrit un œil. Puis deux.

Il faisait anormalement sombre dans le living. Il considéra avec gravité les bougies qui pétillaient devant lui et sentit que le moment était venu. Le moment fatidique où il ne devrait pas faillir et garder la tête froide. Toute l’assistance l’observait, retenant son souffle. Oui, assurément, l’heure était grave.

Il prit une profonde inspiration, se recula légèrement sur sa chaise puis vida d’un coup le volume d’air qu’il avait patiemment emmagasiné dans ses poumons. Pas une bougie du gâteau n’en réchappa, et même, un peu de sucre glace partit enneiger le nez de Johnny qui s’était approché trop près. Le jeune garçon explosa de joie et applaudit de concert avec sa mère qui riait, gagnée par les vapeurs de champagne.

Bon prince, Single salua la foule. Enfin, on refit la lumière.

— Bravo, papa ! Du premier coup ! félicita Johnny. C’est quand, mon anniversaire à moi ?

— L’année prochaine, tu sais bien, répondit Sandra en lui ébouriffant la tignasse.

— Mais le dernier remonte à loin ! protesta l’enfant, qui ne voulait pas en démordre.

— Au moins trois mois. L’enfer, plaisanta Single. Alors, je dois le couper avec les dents, ce gâteau ?

Il observa Sandra tandis qu’elle officiait avec la grande pelle en argent. Elle était très belle, ce soir, dans son ensemble de soie beige. Ses cheveux blondis par le soleil de leurs récentes vacances à Hawaï – les premières depuis des années – coulaient sur ses épaules comme une fontaine dorée. L’excitation avait rosi ses joues et faisait scintiller son regard. Vraiment, elle avait un charme fou.

Elle dut sentir qu’elle faisait l’objet d’une attention particulière, car elle sourit et en rajouta légèrement dans la pose.

— Tu es superbe, déclara-t-il. Et je suis ravi.

Il disait vrai. Il aimait ces anniversaires dans l’intimité, avec elle et Johnny. Ni protocole, ni salamalecs, juste le plaisir d’être ensemble, ce qui somme toute n’arrivait pas si souvent avec son fichu métier.

Le gâteau fut servi, et pendant quelque temps, Johnny s’abstint d’ouvrir la bouche pour autre chose qu’engloutir sa part. Ce qui permit à ses parents de goûter un silence bien mérité, qu’ils mirent à profit pour échanger des petits signes codés. Cela les fit rire joyeusement.

— Papa ! On a oublié les cadeaux !

— Mon Dieu, les cadeaux ! pouffa Sandra.

Johnny avait déjà bondi de sa chaise et furetait derrière le canapé. Single apprécia la vélocité du geste.

— Dire qu’il est si lent pour aller se laver les dents, grogna-t-il.

Le garçon revint, les bras chargés de paquets qu’il déposa cérémonieusement devant son père en ratant de peu les flûtes à champagne. Single dépouilla dans la bonne humeur les chaussettes, le réveille-matin, la maquette de galion espagnol et bien d’autres choses qu’il n’aurait jamais l’occasion d’utiliser. Tout de même, c’était bigrement marrant à découvrir. Il remercia, embrassa, et resta béat d’admiration contenue devant le dessin du gamin qui représentait un monstre spatial aux prises avec un vilain gnome.

— Allez, Johnny, un coup de main pour débarrasser.

Johnny obtempéra, non sans avoir sifflé quelques gouttes de champagne au fond d’un grand verre.

— Je peux aller jouer jusqu’au moment de dormir ?

— Oui, mais pas longtemps.

— À condition que tu restes bien sage dans ta chambre, intervint Sandra, et que tu n’en sortes pas. Maman a encore un cadeau pour papa, mais celui-là n’est pas pour les enfants.

Johnny haussa les épaules. Il avait déjà grimpé l’escalier quatre à quatre et claqué la porte de son repaire secret. Toutes ces fadaises d’adultes l’indifféraient totalement, du moment qu’il était autorisé à rallumer son ordinateur.

— On lui a offert cette bécane trop tôt, constata Single avec un hochement de tête. Il est sans cesse dessus. Il ne lit même plus.

— Eh bien, c’est autant de tranquillité pour nous. Tu viens l’ouvrir, ton cadeau ?

Il suivit sa femme dans la chambre sans se faire prier.

— Bon anniversaire, Bilbo ! lui souffla-t-elle en défaisant lentement la ceinture de son pantalon.

Un peu plus tard, ils durent étouffer mutuellement leurs cris pour ne pas susciter la curiosité déplacée du garçon, qui jouait dans la pièce voisine. Enfin, repus, ils se câlinèrent pendant un long moment. Tendrement.

— Les anniversaires ont du bon, soupira Laura. Tu es si rarement à la maison…

— Je fais de mon mieux, crois-moi. Ce n’est pas toujours facile…

— Je sais.

— As-tu eu un appel de Ben Graymes, aujourd’hui ?

La question le turlupinait depuis la fin de l’après-midi. Le démonologue avait promis de l’appeler, au sujet d’une affaire à laquelle il prêtait son concours. Pour une raison que Single ignorait encore, cette absence de nouvelles le chiffonnait. Bien sûr, Graymes avait horreur des téléphones. Et aussi des ascenseurs, et des voyages en avion. Peut-être n’était-ce que la conséquence d’un surcroît de travail à l’université, ou d’un simple oubli.

— Non, ce maudit bonhomme n’a pas appelé, et c’est très bien comme ça ! se renfrogna Sandra.

— Oh, allons, tu ne vas pas recommencer…

— Il me donne froid dans le dos. Ne le ramène plus à la maison.

— Mais Johnny l’adore, voyons.

— Parce qu’il lui a offert cet affreux grigri…

— Depuis, ses notes en classe sont meilleures.

— Tu crois à ces conneries ?

— Graymes nous donne un sérieux coup de main quand il s’agit de retrouver des gamins disparus, préféra-t-il éluder. Il a un réel pouvoir.

— Je ne dis pas le contraire. Et c’est justement le problème. Je crois moi aussi qu’il a un pouvoir. Un pouvoir néfaste.

— Il est un peu bizarre, mais…

— Un peu ? Il se balade dans un costume périmé depuis cent cinquante ans, n’aime pas la lumière, n’aime pas le bruit, parle dans des langues incompréhensibles et, si j’en crois tes allusions, chasse les démons… Bizarre…

— Il enseigne à Columbia. N’exagère pas.

— Ouais. Il apprend aux élèves comment réussir une invocation démoniaque. Ça va leur assurer un avenir sûr, à ces gosses !

— Ces choses, Sandra, elles existent. Ici, dans New York. Des choses dont tu n’as même pas idée…

Sandra haussa les épaules, nullement convaincue. Elle passa dans la salle de bains. Boudeuse. Single, de son côté, enfila son peignoir et partit rendre visite à Johnny pour l’extinction des feux.

Le garçon était courbé sur ses manettes de commande et suivait l’image de synthèse qui défilait sur l’écran avec de petits mouvements brusques du corps. La chambre était plongée dans la pénombre.

— Tu vas t’esquinter les yeux, mon gars !

— Non, s’il te plaît, n’allume pas, papa ! C’est mieux dans le noir…

— On dort !

— Juste une minute. Regarde, j’ai presque gagné !

Parce que c’était son anniversaire et qu’il ne voulait pas passer pour un odieux dirigiste, il vint s’accroupir auprès du gamin, observant l’écran avec curiosité.

Un homme noir courait au milieu de ruines inquiétantes, un long manteau flottant sur ses épaules. Il était manifestement traqué par des poursuivants affamés. De grands arbres épineux s’efforçaient de l’embrocher au passage, et il ne les évitait chaque fois que de justesse.

— Tu t’rends compte ! J’ai tué le dragon et je suis entré dans le domaine du Seigneur Loup !

— Où vas-tu, maintenant ?

— Je vais affronter les démons et délivrer la princesse Freia, évidemment…

— La princesse Freia, évidemment… fit Single en écho.

— Tu ne trouves pas que le chevalier noir ressemble à oncle Graymes ?

Single tressaillit, parce que c’était exactement la remarque qu’il était en train de se faire.

— Tu l’appelles oncle Graymes ? N’en dis rien à ta mère. Elle aurait une attaque.

— Il ressemble, non ?

— Oui. Un peu… Au lit.

— Bon sang, attention !

Johnny fit plonger son personnage à terre, juste comme une volée de lances lui passait au-dessus de la tête.

— C’était moins une… plaisanta Single.

— Fais gaffe, quoi ! Tu ne veux quand même pas tuer oncle Graymes !

Single s’aperçut qu’il tremblait. Curieuse réaction.

Le gamin continuait de s’escrimer. Il était parvenu à tirer le héros d’un vilain marais où grouillaient des choses immondes et le faisait maintenant se faufiler à l’intérieur d’un souterrain. Mais il ne prit pas garde à temps aux piques qui montaient du sol. Et son personnage périt transpercé de toute part. Il s’agita un long moment dans les spasmes de l’agonie ; comme s’il luttait contre son destin inéluctable, avec une volonté farouche, désespérée. Puis la tache rouge sang autour de lui s’élargit et il se désagrégea.

Le tout avec un réalisme choquant.

— Mais c’est odieux ! s’exclama Single.

— Le graphisme est formidable, pas vrai ? fit piteusement Johnny. Mais j’ai perdu…

— Tu n’as pas d’autres vies ?

— Sur ce jeu-là, on n’a droit qu’à une seule vie, c’est plus difficile, mais c’est plus excitant.

— Ouais, eh bien tu ressusciteras demain. À présent, dodo.

Single se sentait troublé, vaguement en colère aussi. Sans savoir ce qui le mettait dans cet état. Il passa outre les protestations de son fils et éteignit la lumière après le bisou d’usage.

Sandra, ses ablutions terminées, se frictionnait les cheveux avec une grande serviette.

— Je n’ai pas dit bonsoir au gosse… se souvint-elle. Hé, ça ne va pas ?

— Ces jeux d’ordinateur sont trop violents pour des gamins de cet âge !

Il allait se lancer dans une diatribe d’arrière-garde sur l’amoralisme pervers des logiciels lorsque le téléphone sonna.

— Je prends, signifia-t-il en se ruant dans le couloir.

Il avait le souffle court quand il décrocha.

— Oui ?

— Vous êtes le lieutenant de police Single ? interrogea une voix de femme au bout du fil.

— Lui-même. Que voulez-vous ?

— Je vous appelle de la part d’un ami commun, le Dr Graymes. Ben Graymes. Vous êtes bien de ses amis, n’est-ce pas ?…

— Oui… Euh, enfin je le pense.

— Il a laissé un objet pour vous à l’adresse que je vais vous donner et souhaite que vous le récupériez.

Single nota rapidement l’adresse.

— Il est empêché ?

— Il est parti en voyage. Il n’a pas eu le temps de vous prévenir. J’espère que ça ne vous ennuie pas.

— Est-ce que ça ne peut pas attendre demain ?

— Non… C’est très urgent, lieutenant. Puis-je compter sur vous ?

— O.K.

Il raccrocha, dubitatif.

Cette histoire ne lui disait rien qui vaille. Bien sûr, le démonologue s’absentait souvent pour de longs voyages mystérieux. Mais il n’aimait guère mêler autrui à ses affaires privées. Ce paquet oublié était peu dans ses habitudes.

— Qu’est-ce que c’était ? lança Sandra en descendant à mi-escalier.

Single soupira.

— Un imprévu. Je dois ressortir. Remonte te coucher, va.

— Tu en auras pour longtemps ?

— Aucune idée.

Elle dut se faire violence pour ne pas l’assaillir de questions. Elle remarqua seulement qu’il harnachait son holster par-dessus sa chemise propre et vérifiait le chargeur de son revolver. C’est donc que cela avait à voir avec son travail… Ça ne lui disait rien qui vaille.

Elle lui fit un petit signe alors qu’il était sur le point de partir.

— Merci pour la fête, Sandra… lança-t-il avant d’être avalé par la nuit froide.