AU PAYS DU SOURIRE AVEC FRANZ

Par Norman Kagan

 

Être contesté, c’est être constaté.

Victor HUGO, Pierres.

 

Encore une nouvelle de 1965, et plus radicalement passive que la précédente puisque le héros ne se livre même pas à un acte de sabotage voué à léchec. Kagan na pas la rhétorique dEllison et son texte étale mieux les symptômes : la scène se passe sur un campus, le personnage principal est un étudiant en sociologie et se pose en témoin dressant un procès-verbal de naufrage. Les sciences humaines sont présentées de façon aussi discursive que la physique dans certains textes des années 30 ; le ton est souvent celui de lessai. Lauteur intente un procès à lhumanité inoccupée parce quil y a trop de machines, aux émeutes sans perspectives et sans conséquence, à lhébétude des vaincus ; il croit assez naïvement que le système court à lautodestruction et que lexplosion lui épargnera ce quil redoute le plus (partir pour le Vietnam). Lui aussi a analysé la Constitution des Etats-Unis et il pense que ça ne peut pas marcher si les gens ne votent pas. Tout lui prouvait le contraire, mais son cri de désespoir est peut-être une tactique pour échapper au pessimisme total dun Kubrick, sur qui par ailleurs il a écrit un bon livre11.

 

LE Vote Aliéné : « Je ne peux voter pour aucun candidat, pour aucun programme. J’ai l’impression qu’ils n’ont aucun rapport avec les vrais problèmes de la nation ou de ma vie personnelle. Je pense que notre société a besoin d’une transformation plus fondamentale que cela. »

Option appelée « vote Kafka » dans les machines à voter

(U. S. A., vers 1976 et ensuite).

 

I

 

Comme il avait son mardi libre, Zirkle décida de servir les machines. Les mécanismes qui avaient rendu la plupart des hommes inutiles, et poussé le reste à la folie, avaient tout de même besoin de quelques maîtres. Pour prendre place dans le fauteuil d’opérateur de la MNY, on était payé dix dollars de l’heure ; il aurait été stupide de refuser cela. Évidemment, c’était ridicule, comparé au salaire de la machine : vingt dollars de l’instant. Argent fantôme, de quoi payer mille âmes inemployées et inemployables des Zones Émotionnellement Troublées de la nation.

Barbara marmonna quelque chose dans son sommeil ; il écarta ses cheveux et embrassa son mince visage calme et détendu. Elle était belle, allongée dans son lit : il regarda un moment ses longues jambes à peine hâlées, puis poussa un soupir, les recouvrit et commença à s’habiller. Il essaya de penser à la machine, parce que s’il pensait à Barbara, il aurait envie de la regarder, et de la toucher, et de la serrer contre lui, et alors, il ne partirait jamais. Quel corps merveilleux ! Quelle merveille, un corps jeune et épanoui…

Les corps valent mieux que la pensée et les mots ; elle était si calme avec les étrangers, silencieuse et en même temps provocante avec son pull, son jean et ses longs cheveux. Quant à ce qu’elle pensait… Comment sentendre avec elle ? Elle était hypersensible, et elle le savait ; il avait couché avec elle lors de leur deuxième rendez-vous, pour lui prouver qu’elle comptait pour lui, et pourquoi es-tu si froid, mon salaud, si froid, froid, je sais, mais est-ce que nos corps ne sont pas chouettes, ne pense à rien, rien que nos corps…

« Michael ? » Elle ouvrit les yeux et lui sourit.

« Il faut que j’y aille, Barbara, sinon je vais être en retard, tu sais.

– Tu ne peux pas rester ? Je vais descendre acheter quelque chose pour le petit déjeuner.

– Quarante dollars, mon minet… Écoute, je t’appelle à midi, d’accord ?

– C’était ma faute, hier soir, dit-elle à voix basse. Je t’assure, Michael, je…

– D’accord, tout va bien, mais il faut vraiment que je parte.

– Comme tu voudras, Michael. »

Avec un sourire boudeur, elle releva la couverture jusqu’au menton ; sa moue était à la fois de dépit et d’invite.

Oh ! là ! là ! descendons vite ces escaliers ! Épousons-la la semaine prochaine, O. K., mais maintenant, il faut y aller !

 

Zirkle se retrouva dehors, dans la froide et claire matinée de novembre. Il enfonça ses poings dans les poches de son anorak. A cette heure-là, le Village manquait de panache, mais avait un sens : des maisons de pierre, de brique ou de béton à dimension humaine, pas comme les monstres du centre dont les millions de tonnes mortes pesaient comme une menace au-dessus des gens. Zirkle les vit à peine, trop absorbé par lui-même – ou par Barbara. Il ne remarqua même pas les vieilles affiches, ni les panneaux annonçant : Horaire des Élections : de 8 h à 13 h, à côté de la grande plaque de cuivre : Centre Informatique ; Institut Courant de Sciences Mathématiques ; Multiversité de New-York. Réchauffé par une tasse de Choconoix, il prit l’ascenseur pour la Salle de la Machine.

Elle était vivement éclairée et presque silencieuse. Au centre, bien sûr, se trouvait le grand ICM aleph-sub-90, relié à une douzaine d’autres unités situées sous le plancher. Sur le côté, une imprimante crachotait, et dans la colonne à vide, le ruban avançait par saccades brusques. Il y avait aussi la console, avec ses boutons et ses curseurs, son panneau de petites lumières qui s’allumaient et s’éteignaient rythmiquement. L’opérateur, un homme sans expression nommé Kernan, y était assis. Quelques autres techniciens, mal rasés, en bras de chemise, allaient et venaient silencieusement. La machine travaillait vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sauf pendant l’entretien. Quand Bœing ou General Motors n’avaient pas de problèmes, Los Alamos était toujours là pour acheter son temps. Au-dessus de la console, on pouvait lire cette légende laconique : ICM EST LÀ POUR LONGTEMPS.

Zirkle demanda à Kernan ce qu’ils avaient en cours, mais le jeune homme lui répondit vivement : « Randall me remplace ; tu es chargé de programmer je ne sais plus quel truc social. »

Zirkle haussa les épaules : cinq dollars de l’heure, c’était mieux que rien. Il sortit de la Salle de la Machine, passa devant la réceptionniste noire et se dirigea vers la Bibliothèque des Programmeurs.

Les salles climatisées, aux murs lambrissés de pin et au sol couvert de linoléum, typiques des installations d’ICM, le faisaient penser à un sous-marin, ou aux abris d’un site de missiles. Et toujours, cette atmosphère bizarrement tendue, comme si les machines étaient habitées par les esprits des millions d’hommes et de femmes évincés par l’automation. Comme si les machines avaient intégré non seulement les fonctions, mais aussi l’esprit de tous ces gens devenus inutiles. Les Zones Emotionnellement Troublées – les ZET – étaient habitées par des zombies. ICM est pour longtemps.

Zirkle pensa à Barbara. Il la voyait devant lui : belle, et pourquoi ne le serait-elle pas ? Et la vieille logique : on croit toujours qu’on ne va pas s’engager. Tout ça, ce ne sont que des mots et des muqueuses, mais soudain elle ne fait que vous parler, et vous vous demandez pourquoi pas, pourquoi pas ? Elle est si chouette, et ça n’avait jamais paru aussi bon d’être impliqué dans quelque chose…

 

Cinq ou six hommes étaient au travail dans la pièce violemment éclairée. Zirkle aperçut Randall, et le Dr Progoff, le patron du Centre, un homme grand et chauve qui avait fait un doctorat de théorie pure, puis s’était engagé dans les maths appliquées et l’informatique. Il parlait à un universitaire mince et habillé avec recherche : « … l’échantillonnage est terminé, mais avez-vous pensé au temps-machine ? Ça n’aurait guère d’intérêt d’avoir les prévisions lorsque les vrais résultats seront déjà connus. »

Zirkle se souvint alors. Mais il était trop tard pour se faire inscrire, et de toute façon ça n’avait aucune importance, ils étaient tous les mêmes, et s’il votait, il…

« Votez Franz ! s’exclama l’universitaire avec rage. Qu’est-ce que vous vous imaginez ? Vous les avez aliénés de tout, y compris d’eux-mêmes ! C’est pourquoi je ne voudrais pas que…

– Qu’est-ce que ça changera ? grommela le mathématicien. Les autres résultats sont connus depuis des jours, et les machines suivent le scrutin pas à pas.

– Je parlais des prévisions entraînant leur propre réalisation : des gens assez stupides pour tenir à voter pour le vainqueur, ou s’en fichant au point de voter pour le vainqueur, ou s’en fichant au point de laisser une machine faire leur… oh ! et puis peu importe ! Je vais obtenir l’autorisation de l’Université.

– Excellent, dit Progoff. Ah ! Zirkle, pourriez-vous accompagner le professeur Lerner, s’il vous plaît. Lorsque vous reviendrez, je veux que vous voyiez ce qui cloche dans son programme ; vous commencerez, disons à onze heures, quand ce travail sur la détection des neutrinos sera achevé. »

Zirkle fit un signe d’assentiment, et suivit l’homme mince (qui était sans doute un sociologue) jusqu’à l’ascenseur. Quand la porte se fut refermée sur eux, l’universitaire lui dit sur un ton irrité : « Excusez-moi de vous poser cette question, mais est-ce que vous comptez voter aujourd’hui ? Et ne me mentez pas, s’il vous plaît.

– Oh ! oui, sûrement, monsieur.

– Dans ce cas, j’ai bien l’impression que vous et moi serons les seuls à voter. »

Dehors, l’atmosphère s’était radoucie. Des étudiants en vestes colorées se dirigeaient vers le bâtiment. Dans le parc et dans les rues misérables entourant l’Université, les inévitables oisifs avaient tout de même commencé à se rassembler. Un kiosque à journaux étalait les titres : ÉMEUTES ANTI-AUTOMATION, VIOLENCE DANS LE MÉTRO, HARLEM PRÊT À EXPLOSER. John ne s’en émut pas outre mesure : de mémoire d’homme, la une des journaux new-yorkais avait toujours été comme ça.

« Imbéciles ! marmonna Lerner. Mais comment leur en vouloir ? Ce qui est certain, c’est que je ne vois pas ce qu’on pourrait y faire. Et ils sont impuissants. »

Zirkle, qui en fait pensait à Barbara, s’interrogea : « Je me demande au fond si je ne vais pas voter Kafka. Ce n’est pas que je me sente aliéné de la société ; j’ai simplement l’impression qu’il n’y a pas grand choix entre… (et je dirais : Veux-tu mépouser ? Et Barbara répondrait : non, mais jadmire ton goût.)

– Non, non ! s’écria Lerner. Ne faites surtout pas cela ! » Ils traversaient la rue. « C’est là le danger du vote Kafka : il court-circuite la pensée ; les gens se sentent mal dans leur peau, alors ils appuient sur le bouton marqué Franz. L’idée initiale était de distinguer ceux qui simplement ne tenaient pas à aller voter et ceux qui étaient réellement désenchantés. Et il y a eu le choc en retour : ça a seulement prouvé que tout le monde est aliéné et malheureux. Et notre système social est devenu si complexe, si étroitement limité par la situation internationale, que nous ne pouvons pas lui apporter de modifications fondamentales. Résultat : davantage d’aliénation et de malheur, et, quatre ans après, davantage de votes Kafka. »

Les premiers cours étaient finis ; un flot d’étudiants se répandit dans le couloir. Les deux hommes parvinrent à se faufiler dans un ascenseur. Tandis que la porte se refermait, Zirkle murmura : « Je vois. » (La garder chez moi si possible, dans ma chambre. Le contact physique, dépendance importante. Lhistoire du type qui envoyait tous les jours une lettre damour à la fille quil aimait. Résultat : elle a épousé le facteur.)

Les portes se rouvrirent et Lerner s’engouffra dans le couloir. Un étudiant barbu en blouse blanche passa en sifflotant le dernier tube du Beatle X, le Pleureur du Ghana : « Les filles sont comme des pianos : debout contre le mur ou à se coucher dessus… »

Lerner ouvrit la porte de son bureau : « Lors des dernières élections, il y a eu moins de cinquante millions de votants. Qu’arrivera-t-il si Franz a la majorité ? Que se passera-t-il alors ? Le moral du gouvernement s’effondrera. Comment le Congrès ou le Président pourraient-ils agir, prendre des décisions, s’ils savent qu’en fait personne ne veut d’eux ? »

Zirkle haussa les épaules : eh bien, tant pis pour eux… Il n’avait jamais eu confiance en ces sales politiciens. Peut-être faudrait-il élire un robot pour président ?

« Vous savez, dit-il, ce genre de cas est peut-être prévu. C’est dans la Constitution, mais on n’y a jamais fait appel. » Chargés de bandes magnétiques et de cartes perforées, ils attendaient de nouveau l’ascenseur. « Si les deux tiers des législatures d’État demandent une Convention Constitutionnelle, le Congrès des États-Unis doit la réunir. Et les recommandations de la C. C. deviendront constitutionnelles si les trois quarts du corps électoral l’approuvent. Si les choses tournent vraiment mal, ça pourrait arriver. Ils pourraient supprimer la présidence, abolir les droits civiques, contrôler l’ICM, les savants et les ingénieurs. Mon Dieu ! Ils pourraient même… »

Lerner garda le silence jusqu’à ce qu’ils fussent revenus au Centre Informatique, puis murmura : « C’est possible, oui, c’est possible… Les statistiques sur le crime, la drogue, les maladies mentales… Ils pourraient… » Il fit un geste en direction du parc, où la foule des oisifs se mêlait aux fans de la guitare. « Regardez-les, hébétés, ivres, prêts à se bagarrer, vaincus… Je suis peut-être un des derniers sociologues. Parce qu’il n’y aura plus de société à étudier.

– Vous êtes prêts ? » tonna derrière eux la voix de Progoff. L’imposant mathématicien portait à la boutonnière un insigne avec la légende : ICM est pour longtemps. Cette vue sembla ragaillardir Lerner.

« Certainement, Dr Progoff. Mais auparavant, j’aimerais vous parler un moment. » Les deux hommes entrèrent dans le bureau du directeur.

« Tu viens, Mike ? dit Randall, levant les yeux de ses graphiques et de ses manuels. J’ai bien besoin de faire une pause.

– D’accord », dit le jeune homme. Il se sentait mal à l’aise ; il regrettait la routine du pupitre et des cartes perforées. Barbara s’introduisait sans cesse dans ses pensées. La vie professionnelle aurait dû être un algorithme.

Les deux jeunes gens allèrent prendre un café au salon des, programmeurs. Zirkle avait de la sympathie pour le maigre et intense Randall, dont le seul vice était d’obtenir pour ses amis des cadeaux gratuits des clubs du Livre du Mois, du Disque du Mois, du Fruit du Mois, etc., en modifiant grâce à ses connaissances professionnelles les cartes-réponses ICM.

Randall allait justement amener Zirkle chez son amie pour assister aux résultats des élections lorsque les haut-parleurs du salon se mirent à gronder.

 

II

 

« Le chroniqueur scientifique d’ICM vous présente le bulletin spécial élections. La science au service de l’information !… On annonce à l’instant que les savants de la NASA ont réussi à mettre sur orbite la sonde automatique Jupiter 67 avec un succès total. L’engin décrit une orbite presque parfaite autour de la planète géante. Werner et son équipe de techniciens des fusées triomphent. Malheureusement, par suite d’un défaut du système de télémétrie de Jupiter 67, l’engin ne transmet aucun renseignement. Mais, comme Werner l’a fait remarquer, les instruments fonctionnent parfaitement !

La NASA compte demander six milliards de dollars de crédits pour vingt nouvelles sondes dans le cadre du programme Jupiter… Il faut féliciter les gagnants de la Chasse aux Talents Scientifiques Eastinghouse ! Comme de coutume, nombre de gagnants viennent du Collège Scientifique du Bronx, y compris les cinq premiers : Ephraïm Goldstein, Dennis Steinross, David Einsteinmann, Keither Auerstein et enfin Steiner Steinstein ! Steiner Steinstein, classé premier, gagne une bourse pour un doctorat accéléré en cinq ans à l’Institut Technologique de Californie. Steiner a gagné grâce à une étude sur la vie sexuelle des pigeons.

« Hilarant, le commentaire de ce jeune boutonneux de quinze ans, portant lunettes : « Au diable les copains ! Moi, je veux des pigeons tout le temps ! »… Tragédie dans une Zone Emotionnellement Troublée ! Une tragédie s’est abattue cette semaine sur l’exposition itinérante d’ICM « la Chevauchée de la Sagesse » qui fait la tournée des ZET du pays. Selon le rapport officiel, les brochures d’information Le Fortran par la joie et Votre passionnant avenir de programmeur dICM furent distribuées à la foule, et les vitrines-expositions La Mine dor des maths binaires et La Chanson des ensembles furent ouvertes, tandis qu’un annonceur exhortait la foule à joindre les rangs d’ICM. Le public répondit par des huées, des insultes et des cris : « Donnez-nous du vrai travail ! » « Programmer quoi ? L’art de nous faire sauter tous ? » et « Fabriquez vos propres machines du Jugement Dernier, Dr Folamour ! » Des pierres ont été jetées sur les vitrines, tandis qu’une salve de fruits pourris et autres projectiles renversait l’annonceur. Les membres au service de sécurité ouvrirent alors le feu sur ces sales marginaux avec des grenades lacrymogènes et des mitraillettes. Il y aurait un grand nombre de blessés. Hum… ICM a décidé de suspendre, au moins provisoirement, la tournée de « la Chevauchée de la Sagesse ». Allen Rosenberg, un des dirigeants de la Corporation, a déclaré : « Je « n’arrive pas à comprendre pourquoi ces jeunes « gens refusent de travailler pour le progrès, la « liberté et le bonheur en travaillant pour ICM et en « suivant mes directives… La programmation est un « travail idéal pour l’homme moderne ! »

« Une grande réussite ! Les savants de la NASA viennent de présenter au Congrès leur rapport sur le programme Lucifer. Cette station lunaire de cinq cents milliards de dollars est issue du programme Cerbère, la station lunaire provisoire d’un coût de cinquante milliards de dollars, elle-même issue du programme Apollo de cinq milliards de dollars. Pour justifier Apollo, Cerbère et Lucifer, dont la valeur pratique a pu être mise en doute, David Sarlin, chef de la NASA, a chaleureusement pris la défense de ces programmes : « Il faut croire en la recherche pure – elle entraîne toutes sortes d’applications fantastiques dans nombre de domaines ! Qui sait, nous pourrions trouver une nouvelle source d’aliments bon marché, ou un moyen d’aider nos concitoyens émotionnellement troublés ! » Le Représentant Steadman demanda pourquoi les cinq cents milliards de dollars n’avaient pu être consacrés directement à la recherche alimentaire ou à l’aide aux ZET, ce qui aurait peut-être eu pour résultat de faire progresser les sciences spatiales tant prisées par le Dr Sarlin. Le Dr Sarlin ne répondit pas à cette observation, mais demanda une augmentation des crédits pour le programme Coprofhile, encore au stade expérimental, destiné à rendre la lune habitable. « La direction que nous « prenons ne me plaît guère », a protesté le Représentant Steadman… « Un président automatisé ? Une personnalité haut placée de la multiversité du Michigan a révélé aujourd’hui… »

 

« Un président automatisé ? dit Randall. Cette fois, ICM serait vraiment là pour longtemps ! Qu’est-ce que tu fais, après déjeuner ?

– Hein ? Je pense que je travaille, cet après-midi. » Zirkle se sentait mal à l’aise sans savoir pourquoi ; puis il se souvint qu’il devait appeler Barbara.

Randall lui expliqua qu’il y avait un horaire spécial à cause de l’élection. Zirkle en fut ravi : il allait pouvoir passer l’après-midi avec Barbara.

« Tu vas voter ?

– Non, je ne me suis même pas inscrit. Je… On devrait peut-être y aller. »

Zirkle arriva juste au bon moment ; quelques minutes plus tard, il se plongeait dans la révision du programme de prévisions de Lerner. Il n’y trouva pas d’erreurs, mais l’allongea légèrement pour gagner du temps d’exécution. Voilà le travail qu’il aimait : embrasser un ensemble d’éléments et de processus logiques ; les ordonner en une séquence aussi parfaite que le permettaient les limites de la logique et de la machine. Il était un excellent programmeur, mais lorsqu’il appela, Barbara n’était pas là.

Dehors, dans la pâle chaleur d’un midi de novembre, les rues et le parc étaient pleins d’employés, d’étudiants et des inévitables chômeurs. Dans ces couloirs aseptisés, on oubliait parfois que New York était elle-même une des plus grandes ZET du pays. Dans l’introduction de son programme, Lerner avait précisé qu’il y avait peu de régions saines et prospères aux Etats-Unis, seulement la folie ou la pauvreté, Manhattan ou les monts Appalaches, émotionnellement troublés ou économiquement dépourvus. Le graphique statistique ressemblait plus à un échiquier aux cases déformées, gonflées ici, aplaties là, qu’à une carte géographique. Comme si la logique de la machine à créer l’abondance était devenue cancéreuse dès qu’on avait voulu l’appliquer aux hommes.

Il s’arrêta de marcher, se demandant quoi faire, tandis que la foule déferlait autour de lui. Les bribes de conversations qui lui parvenaient n’étaient pas faites pour le rassurer :

« Tu comprends, ce qui est épatant quand tu fumes, c’est ce sentiment immense, ce sentiment d’être vraiment grand, et quand tu t’arrêtes de fumer, ça ne sen va pas. Tu continues à te sentir vachement high »

« Alors, le conseiller pédagogique m’a dit : Je ne me paie pas votre tête. ICM est là pour longtemps ; il faut au moins un titre universitaire, et on naura pas de travail si on n’a pas au moins une licence. Je vous assure que vous auriez tort de demander un congé… »

« Tu parles, elle et sa copine, des filles drôlement émancipées ! Si elle ose arriver avec un garçon, la copine va s’enfermer dans sa chambre et téléphone à son père. Et l’autre fait pareil… »

« Comme on avait rien à faire, on a tourné dans sa Cadillac, et on a demandé notre chemin à ces bonnes femmes, puis on leur a arraché leurs sacs à main. Feigenbaum voulait tuer la petite à coups de batte de baseball, mais j’ai dit… »

« Écoute, Louise, il est temps de se mettre dans la tête qu’on est toutes les deux en terminale. Il faut cesser de sortir avec des Noirs et commencer à fréquenter des étudiants de l’école dentaire… »

Elle était peut-être sortie acheter quelque chose, ou bien allée aux toilettes… Zirkle traversa le parc et la foule désœuvrée.

« Mais je m’en fiche, David ! Je veux passer toute ma vie avec toi et je sais que nous pouvons travailler dur pour avoir un mariage sain et élever des enfants sains, pas névrosés. »

Il essaya de rester du côté des étudiants : ils étaient nerveux, certes, mais gais. Malheureusement, c’était difficile d’éviter les autres : employés craignant pour leur emploi ; jeunes gens qui n’en avaient jamais eu, et qui se cachaient derrière leurs barbes et leurs guitares ; les pires, c’étaient ceux qui ne pouvaient même plus imaginer autre chose et marchaient sans but, un sourire béat aux lèvres ; beaucoup étaient issus des minorités, certains étaient chômeurs de père en fils depuis trois générations.

Ici au moins, ils trouvaient quelque chose à faire : rire et chanter, se prélasser sur l’herbe ou le béton ; pulls et jeans, chemises de flanelle et shorts ; un endroit où aller, un système de comportement, des gens à qui parler. Dans les graphiques de Lerner, ce lieu était baptisé « Concentration des Ratés », mais combien de gens pouvaient entrer en compétition avec l’acier et les spacistors ? Car c’était là le Grand Fait Nouveau de ce monde : la plupart des gens étaient devenus superflus.

Zirkle haussa les épaules : il avait bien assez d’ennuis avec Barbara. Pourtant, le problème le préoccupait. Dans les rues pleines de flâneurs et de désœuvrés, il chercha des visages exprimant le courage ou la joie intérieure mais n’en vit aucun – ou alors, il avait perdu l’habitude de juger les autres hommes ; les mages des machines n’avaient guère besoin de ce genre de talents.

Barbara n’était pas à la maison. Son succès humain, son triomphe, qui l’absorbait entièrement en dehors des chiffres. Il commençait seulement à voir combien c’était important : les jupes, les pulls, les jeans, les livres et gravures, les disques du Beatle X… La pièce silencieuse était comme suspendue autour de lui, plus petite soudain. La grande table à dessin qui leur servait de bureau, le divan qui se dépliait pour former un lit double, les photos de l’été dernier fixées au mur…

Il pouvait courir, maintenant ; la coopérative, la librairie, la bibliothèque, trois sortes d’amis – mais ça revenait au même. Ces relations-là étaient fondées sur la confiance et sur la confiance en soi ; elles étaient limitées par l’assurance et par la fierté. Aller courir n’importe où, c’était le moyen de couper court et puis, elle savait ce qu’elle faisait ; si elle ne voulait plus de… Il n’alla pas plus avant. Il laissa un mot dans la chambre, dévala les escaliers, se précipita dans la rue ou les gens avançaient sans but en ce jour des Élections, et pensa à Kafka.

 

III

 

Il avait lu Le Château et Le Procès, et il se rappelait K., le géomètre, essayant désespérément d’atteindre les fonctionnaires du château, et venant à douter de leur existence même. Le malheureux héros du Procès, ignorant pour quelle raison on l’avait arrêté, ne tirant de ses geôliers ni explications ni même le nom de leurs supérieurs, voué à finir sa vie devant le tribunal, à se défendre d’une inculpation qui ne lui avait jamais été révélée. L’univers de Kafka : un lieu hideux, désolé et incompréhensible.

Et pourtant, Michael comprenait que cet auteur fût important pour bien des gens. Parfois, il était lui-même stupéfait ou enragé devant des organisations comme la MNY, ou déprimé par son travail au point de le trouver dénué de sens. On appelait ça l’aliénation. La vie moderne était trop vaste et trop complexe ; les gens avaient l’impression d’être coupés de tout, de ne pas avoir leur place dans l’espace. L’automation produisait l’abondance ; plus de buts, plus d’obligations, plus de raisons de travailler. Les gens se sentaient petits et vulnérables ; ils avaient peur. Il aurait voulu y penser autrement, mais il ne connaissait que le jargon de la sociologie. Barbara et ses études prenaient pratiquement tout son temps. Ce devait être la première fois cette année qu’il se promenait en dehors du campus.

Cédant à une impulsion, il entra dans un bar.

Quand ses yeux se furent accoutumés à la pénombre, il regarda à la dérobée les clients qui se pressaient dans la salle étroite. Quelques minutes lui suffirent à les diviser en deux catégories.

Les premiers étaient inquiets sans doute, mais gardaient de l’énergie, de la vigueur. Ils se tenaient près du bar et parlaient, ou regardaient l’écran fixé en hauteur ; d’autres étaient assis aux tables les mieux éclairées. Les autres, seuls ou en groupes, se tenaient dans le fond, semblant fuir la lumière, pareils aux habitants d’un pays occupé : maussades et rusés, attendant leur chance.

Apparemment, la frontière passait entre ceux qui avaient un but ou une existence un tant soit peu gratifiante, et ceux qui dépendaient des allocations ZET ou qui n’en étaient pas loin. Il tourna son attention vers l’écran : « Transformons l’Amérique en Terre Promise ! » annonçait un jeune homme souriant aux longs cheveux blonds et aux lèvres boudeuses. « Votez pour la liste Homo !

« Oui, mes amis, poursuivit-il, nous n’en sommes plus à nous excuser d’être ce que nous sommes ! Oh ! non. En fait, nous croyons sincèrement que notre mode de vie est non seulement acceptable, mais désirable, noble et même préférable. Et puis, ajouta-t-il avec un clin d’œil, nous avons la solution au problème de la surpopulation ! »

Il y eut des hourras étouffés, quelques rires, quelques sifflets.

« Alors, n’oubliez pas, votez pour la liste Homo, et la vie deviendra une longue partie de plaisir ! Élisez notre candidat, c’est un TRÉSOR ! »

Dans son introduction, Lerner mentionnait le parti homosexuel. Rien d’étonnant à cela. Dans un monde fragmenté où les valeurs avaient disparu, où il était difficile de se créer des attachements et plus encore de les maintenir, où le travail était sans importance et de toute façon introuvable, les gens se raccrochaient désespérément à tout ce qui pouvait avoir un sens. Même les schizophrènes avaient leur association, avec son habile slogan : « Rejoignez-nous derrière le mur de verre ! »

Il leva son Schiltz et en but lentement une gorgée. Quelqu’un mit une pièce dans le juke-box et l’étroite salle du bar vibra aux accords de « Les filles sont comme des pianos » du Beatle X. Zirkle vida son verre et le reposa. L’atmosphère lourde du bar le déprimait. Il sortit dans la tiédeur de l’après-midi.

Il se dirigea vers le nord. Au dixième croisement, il atteignit les monolithes ; ils s’élevaient tout autour de lui, comme des explosions figées de cuivre, d’acier et de verre. Tonnes mortes suspendues au-dessus de sa tête, vides cet après-midi. Ici se trouvaient les Administrations, les Chaînes, les Archives, les Sièges Sociaux de l’Amérique automatisée. Au-delà des limites de la ville, on atteignait l’échelon suivant : les machines à produire l’abondance, les géants d’acier poli, là où jadis il y avait les gens. Et qu’allaient-ils faire maintenant, ces gens ? Perforer des cartes et manier des papiers, ça ne signifie pas grand-chose. Ne nous faisons pas d’illusions, amis, ICM est décidément là pour longtemps !

Il y avait un caillou dans sa chaussure, qu’il n’arrivait pas à intégrer dans le train de ses pensées, et comme cela lui faisait mal, Michael se tint en équilibre sur un pied et essaya de le faire tomber, minuscule entre ces géants dont les flancs arboraient l’invisible slogan : ICM est pour longtemps.

Il ferma son veston et reprit sa marche contre le vent. Il comprit avec embarras qu’il pensait aux Grands Problèmes depuis un bien long moment.

Voilà bien l’homme moderne : il philosophe mais ne vote pas.

Il savait dès le départ que son intelligence n’y suffirait pas. Et ensuite ? La plupart des gens sont réellement superflus, inutiles, à la dérive dans une organisation gigantesque. Le monde est un Château, la vie est un Procès, et pourquoi ne peux-tu pas aller plus loin, idiot ? Pourquoi ne peux-tu pas trouver quelque chose d’O-RI-GI-NAL ? Il pressa le pas.

 

Bien entendu, on allait se débarrasser du gouvernement. Franz Kafka élu Président ! Pourquoi pas ? Les machines à abondance assuraient l’existence matérielle des gens, mais la société était si fragmentée et les gens si blasés, qu’on ne pouvait plus s’enthousiasmer pour une idée. Considérez les « objectifs » de l’homme moderne :

– Lexploration spatiale : en dehors des fans de science-fiction, elle éveille peu d’enthousiasme. Encore un monolithe, trop grand pour être aimé, aux héros sortant tous du même moule.

– Les pays sous-développés : une réalité, d’accord, mais avec tant de vieilles malédictions qu’un simple individu ne pourrait pas avoir le goût de s’y attaquer. Rideau. Et il faut se poser la question : sommes-nous plus heureux ?

– La recherche scientifique : une frontière qui recule sans cesse, peut-être, mais à quoi bon, après le dix millième élément nouveau et la trillionième loi ?

– Améliorer notre monde : pour que tout le monde vive éternellement, pour que les gens aient autant d’enfants que possible ? Tout le monde peut tourner en rond de cette façon, en se demandant à quoi ça sert.

Il revint à la réalité immédiate et traversa la rue en courant vers un Rexall pour téléphoner à Barbara. Chez lui, pas de réponse. Chez elle, à Staten Island, personne. Son amie Sandra, la folle. Pas de réponse, pas de réponse, pas de réponse ! et il tapa du poing contre le mur de la cabine, juste au-dessous d’un graffiti en forme de dialogue :

 

Nietzsche : Dieu est mort.

Dieu : Nietzsche est mort. Au suivant !

 

Zirkle ressortit lentement de la cabine téléphonique, acheta une barre de chocolat et se remit à marcher. Il essaya de reprendre le fil de ses pensées, mais c’était difficile. Il n’avait jamais exploré ce problème aussi loin, et il en trouva bientôt la cause : Barbara. Avant de la connaître, il tirait ses satisfactions et la conscience qu’il avait de sa propre valeur de son habileté à manipuler les machines. Aider ICM à être là pour longtemps, est-ce un but suffisant dans la vie ? Question dangereuse pour quelqu’un qui précisément n’a pas d’autre but dans la vie. Barbara l’avait libéré, ou presque. Preuve : le besoin de l’appeler.

Elle était si merveilleuse. Il adorait passer son temps avec elle. Et le sexe, bien sûr, le sexe, le sexe, le sexe, mais aussi un tas d’autres choses. C’était tellement chouette de rire ensemble, ou bien d’étudier en face d’elle, de déjeuner avec elle et ensuite de l’entraîner au lit. Oh ! oui, Barbara l’avait libéré !

Bon, et où en était-il ? A détruire les aspirations de sa société. Sous cet angle à la fois cocasse et cruel, plus rien n’avait de sens ; par ordre du Château la recherche scientifique consistait à devenir programmeur afin de pouvoir postuler au poste de greffier dans le Procès. « ICM est là pour longtemps » était un grognement, une éructation obscène, aussi peu significative que le vieux slogan : « Pensez ! » Penser à quoi ? Et sommes-nous mieux lotis parce qu’ICM est là pour longtemps ? Alors ?

Parfois, lorsqu’il était petit, il pensait que les adultes travaillaient à un projet monumental, à une tâche merveilleuse à laquelle il pourrait prendre part quand il serait grand. Et maintenant qu’il était grand, il s’apercevait qu’il n’y avait pas de projet. Alors, que faire ?

Il longea encore deux pâtés de maisons, puis s’engouffra dans le métro. Dehors, les énormes immeubles commençaient à projeter leurs énormes ombres le long des avenues. Le vent, devenu plus turbulent et plus glacial, tournait autour des géants de métal et de verre.

 

IV

 

Randall habitait un grand grenier dans un vieil entrepôt. Zirkle connaissait déjà les amis qui habitaient avec lui : Bennet, le gentil étudiant en lettres ; Oler, l’étudiant en physique à moitié fou qui avait attendu sa dernière année à l’université pour s’apercevoir qu’il détestait la physique, et était devenu professeur dans un lycée afin d’éviter l’armée. Mais Oler n’était pas là ce soir, de même que Barbara avait été absente le jour où il était venu les voir chez eux.

La grande pièce ressemblait à un dortoir d’université : mal chauffée, avec quelques tables et chaises bringuebalantes, des tas de vêtements, de nourritures diverses, de livres et de matériel de labo. Des lits de camp. Une collection de bouteilles exotiques. Des graphiques. Un poster de « La Fille la plus décavée du mois. » Une vieille TV que Randall était en train de régler.

« Passez cet examen ! coassa l’appareil.

– Encore trop tôt pour les résultats, fit observer Randall, penché au-dessus du poste.

– Tu peux remettre ça ? demanda Bennet, qui balançait ses jambes, perché sur l’accoudoir d’un fauteuil.

– J’aimerais la regarder aussi », dit Michael, car l’émission était offerte par ICM, et il voulait en quelque sorte vérifier ses pensées de l’après-midi.

La TV rugit : « Bonsoir, mesdames et messieurs, et bienvenue à notre émission Passez cet examen ! le show télévisé qui vous prouve chaque semaine que tout Américain sans titre universitaire est…

« UN MISÉRABLE FAINÉANT, UN BON À RIEN ! »

« Oui, mes amis, Passez cet examen ! vous est offert par ICM, qui parraine également deux autres émissions classées en tête (de nos propres enquêtes d’opinion, mais oui !), Voici ce que sera votre vie ! et Ce que vous êtes vraiment !

« Alors, mes amis, vous vous demandez si vous pourrez entrer à l’université ? Vous devriez avoir une peur bleue ! Avec l’explosion de la population, ça devient de plus en plus dur ! Il n’y a pas assez de professeurs, pas assez de salles de cours, surtout dans les Universités recherchées et prestigieuses ! ! ! Pensez-y bien ! Sans diplôme du premier cycle, sans ces quatre années qui donnent droit à la peau d’âne, vous n’y aurez pas accès ! Et si vous n’y avez pas accès, vous êtes morts ! Pas de situation brillamment rémunérée dans une grande corporation ! Pas de prestige professionnel ! Vous traînerez dans les rues comme des clochards ! Peut-être même serez-vous enrôlé dans l’armée, et un sale coco vous fera sauter la cervelle ! Il faut que vous réussissiez vos examens ! »

Le speaker s’interrompit, fixant son auditoire.

« Par la suite, nous allons vous dire comment faire pour être sûrs de ne pas les rater. Bien entendu, nous ne pouvons rien vous garantir, mais nous pouvons vous donner de bonnes chances. Si vous n’avez pu suivre l’émission, écrivez-nous à notre fameuse adresse : Princeton, New Jersey. Et en préparant votre avenir, n’oubliez pas notre devise : ICM est pour longtemps !

« Et maintenant, passez cet examen ! Nous allons vous présenter ce soir des célébrités dont sans doute vous avez tous entendu parler, ou entendrez parler bientôt. Les voilà… ! »

La caméra quitta le speaker pour se diriger vers une tribune où quatre hommes étaient calmement assis : deux jeunes et deux plus âgés.

« Commençons par nos deux cadets. Voici d’abord, représentant l’éducation supérieure, le premier prix de la Chasse aux Talents Scientifiques Eastinghouse, diplômé du Collège Scientifique du Bronx, qui a gagné la bourse pour un doctorat accéléré à Cal Tech – Steiner Steinstein ! »

Le jeune homme desséché et portant lunettes regarda la caméra avec un sourire insolent et dit sèchement : « Gentil à vous de me donner tout cet argent. »

« Et maintenant, reprit le speaker, voici le vagabond stupide et inculte ! Après avoir quitté l’école à l’âge de douze ans, ce jeune homme vagabonda de ville en ville, travaillant çà et là et ne pensant qu’à s’amuser, à courir les filles et à jouer de la guitare. Depuis trois mois, le pays entier l’applaudit pour son fantastique tube Les filles sont comme des pianos. Alors, mes amis, voici Beatle X ! »

La caméra se dirigea vers un jeune homme hirsute et souriant, portant une guitare sur le dos.

« Voici enfin, représentant l’autorité et la tradition, deux membres de la Multiversité de New York. D’abord, le Dr Progoff, du centre informatique. Docteur… ? »

Le patron de Zirkle fixa la caméra : « Je tiens à souhaiter bonne chance à ces deux jeunes gens, mais je dois dire que j’ai une sympathie particulière pour le jeune Steiner Steinstein. L’Amérique a besoin de gens comme vous, Steiner. La masse de notre peuple a besoin de dirigeants formés à un haut niveau, comme vous. » Après un moment de silence, Progoff continua : « Il n’y aura bien entendu jamais trop de science – ICM est là pour longtemps, ha-ha… et la vie devient tellement complexe qu’il nous faut des spécialistes, des gars comme vous pour diriger les clochards – hum, les 85 p. 100 de la population qui sont moins doués – Steiner Steinstein, je vous tire mon chapeau !

– Et enfin, annonça le speaker, je vous présente Lawrence Lerner, professeur assistant de sociologie à la MNY. Le Dr Lerner, membre du comité qui proposa le « vote aliéné », est un spécialiste des malheureuses Zones Émotionnellement Troublées de notre pays. Dr Lerner ? »

Les traits tendus de Lerner apparurent en gros plan. Il détacha lentement ses mots :

« Je préférerais ne pas parler, si cela ne vous ennuie pas. Je suis très heureux de participer à cette émission, mais je suis plongé dans les élections ; en fait, j’ai mis au point à l’Université un programme de prévision des résultats, et je suis épuisé.

– Nous comprenons parfaitement », dit le speaker. Après une pause soigneusement calculée, il annonça : « Et maintenant, nous allons tous jouer à Passez cet examen ! »

La caméra cadra le visage du speaker luisant de sueur, aux yeux exorbités. « Pour ceux qui n’ont jamais vu notre émission, je vais quand même expliquer que ce show est le dernier cri du divertissement scientifique moderne, faisant appel au génie électronique et à l’éthique de la classe moyenne pour découvrir le merveilleux potentiel humain de nos candidats. Oui, ce qui nous intéresse, à ICM, c’est l’immense capacité de spontanéité, d’individualité, de créativité et d’originalité de notre belle jeunesse. »

D’une voix monocorde, il poursuivit : « Depuis trois semaines, nos deux candidats ont répondu à dix mille questions d’une douzaine de tests, noircissant les cases bien connues de nos tests ICM. Personnalité, aptitudes, réalisation, créativité, sociabilité – tout ! Les résultats ont été donnés à un de nos ICM aleph-sub-90, et maintenant, ici même, nous allons connaître les résultats ! A vous, messieurs les programmeurs, Steiner Steinstein d’abord ! »

Un ronronnement de plus en plus aigu se fit entendre, des lampes clignotèrent sur une maquette représentant un ordinateur, une sirène hurla. Soudain, le silence se fit, et derrière les deux candidats un immense écran de cristal s’éclaira. La caméra s’en approcha, et l’on put lire :

 

Profil ICM :

Steiner Steinstein

Un brillant avenir dans le domaine de la science moderne attend ce brillant jeune homme. Vous ferez beaucoup de brillantes découvertes, Steiner. Peut-être irez-vous même jusquà maméliorer. Et, parce que vous êtes brillant et ferez de brillantes découvertes, vous serez heureux. Vous rencontrerez et épouserez une brillante jeune fille, et vous aurez beaucoup de brillants enfants. Vous connaîtrez lamour et une vie brillante. Tout le monde aimera le brillant savant que vous êtes. Jai été ravi de vous avoir dans mes entrailles sous forme de cartes perforées. Jaime votre brillant dossier, mon garçon.

 

« Fantastique, mes amis, non ? Ce qu’il est brillant ! Et maintenant, voyons comment notre vagabond s’en est tiré. Programmeurs, vous pouvez y aller. »

 

Profil ICM :

Beatle X (?)

Je ne saisis pas très bien le sujet. Sagit-il dune personne ? En tout cas, lavenir ne sannonce pas brillant pour ce jeune. Bien quil ait eu un succès éphémère, je vois venir léchec et le désastre. Son QI nest même pas de 140. Il est incapable de programmer un ordinateur ou de faire de la recherche. Mauvais, cela, très mauvais. Tout ce qui lintéresse, cest de samuser et de gagner de largent. Il naura sans doute jamais damis. Il sera toujours déprimé. Désespoir et chute. Il est incapable de résoudre des équations différentielles. Jai pitié de lui. Son agonie sera longue et douloureuse.

Nota : les résultats ICM nont quune forte valeur de probabilité et ne doivent pas être considérés comme la parole divine. Les sujets mal notés peuvent envisager une carrière dans lArmée US, parfois nommée « lICM des imbéciles ». Peut-être aussi êtes-vous inadapté à une culture automatisée, et devriez-vous aller vivre dans une autre culture. Malheureusement, il ny en a pas.

 

« Fantastique, les amis ! s’exclama le speaker. L’ordinateur ICM a comparé ces deux jeunes hommes uniques et si différents et a découvert qui était le gagnant. Et le gagnant est… M., mais pas pour longtemps, Steiner Steinstein ! »

 

Une vague d’applaudissements satura le haut-parleur du poste, et l’orchestre joua deux strophes de « Mon Fils le Savant » tandis que Steiner Steinstein s’inclinait modestement sous les feux des projecteurs.

« Mes félicitations, Steiner ! ICM est heureux de vous offrir un fellowship post-doctoral de mille ans au Massachusetts Institute of Technology.

« Mais qu’en est-il de notre vagabond, du perdant, de Beatle X ? Hein, mes amis, qu’allons-nous faire de ce vieux Beatle ? »

Un spot pourpre transforma le visage hirsute du jeune chanteur en un masque de mort, et sa guitare en une bosse grotesque. Debout dans le cône de lumière funèbre, les épaules voûtées, il regardait le speaker d’un air stupéfait.

Soudain, le spot devint d’un blanc aveuglant, pareil à un laser prêt à incinérer le jeune homme comme un papillon sous un verre ardent.

« Non, mes amis, ICM n’a pas oublié le jeune Beatle X. Le jeune X a toujours une chance de Passer cet Examen, de même que vous tous qui nous écoutez ce soir. Et il y parviendra, car notre société de masse a besoin d’outils spécialisés et de machines. Il le passera, mes amis. Il a intérêt, sinon gare à lui ! » termina le speaker sur un ton féroce, les yeux protubérants.

Après une pause, il reprit gaiement : « Eh bien, avant que le Beatle nous fasse part de sa décision, voyons ce que pensent ses parents et amis. Alors, mes braves, dites-nous si le jeune Beatle X doit passer cet Examen ? »

L’écran s’assombrit de nouveau, et l’on vit apparaître une ville anonyme aux proportions gigantesques. La caméra fit un zoom sur une haute tour locative noircie par la pollution.

« C’est ta maman, Beatle, dit une voix chevrotante. Écoute-moi, mon petit. Va à leur Université s’il y a moyen. Je t’en prie, fais-le pour moi ! Tu as gagné de l’argent mais qui sait ce que l’avenir te réserve ? La seule façon de trouver la sécurité, c’est d’obéir et de travailler pour les grandes corporations, elles sont trop grandes pour nous faire du mal – moi, je ne l’ai pas fait et je ne peux pas, je suis vieille et faible et fatiguée, aide-moi, fais ce qu’ils disent… »

Une autre voix la coupa, une voix bourrue et amère : « Je suis ton vieux médecin de famille, le Dr McCaulley. Fais ce que te dit ICM, ils ont l’argent et la puissance. Va à l’Université, il te faut cet examen, sans ça tu ne trouveras pas de travail et tout le monde s’en fichera, tu crèveras ou tu deviendras fou, comme ça, et plus rien ne comptera… »

« Beatle ? C’est Harold, le copain de ton frère. Tu te souviens de moi, oui ? Je… Je suis devenu dingue, il n’y avait pas de boulot à moins d’être un prof, alors on faisait que traîner et toucher les allocations, et j’étais bon à rien, mais ça avait pas d’importance, ni pour moi ni pour les autres, rien à faire, et je flippais tout le temps, tu vois – mais ICM m’a vachement aidé, pour cent mille dollars de traitements endocriniens, ça te donne une idée ? Et maintenant, ça va, c’est chouette, et il faut pas que tu deviennes dingue à ton tour, c’est pas drôle, tu sais, et tu devrais faire ce qu’ils disent, te tirer de là avant que… »

« Regardez-le, mes amis ! gloussa le maître de cérémonies. Ça m’étonnerait bien qu’il n’essaie pas de pousser jusqu’au doctorat ! » De fait, le jeune chanteur tremblait de tous ses membres, et son épaule gauche était agitée d’un tic comme s’il essayait de se débarrasser d’un terrible fardeau. Sa main sans force avait lâché la guitare, qui reposait contre ses pieds.

 

Bennet, qui lui aussi tremblait mais pour de tout autres raisons, s’approcha du poste et changea de chaîne. Des graphiques apparurent, puis des hommes aux visages placides, dont l’un murmura : « L’élection la plus lente depuis trente ans, nous n’avons encore que deux pour cent des résultats, mais selon notre ordinateur… »

Randall, qui d’abord avait protesté lorsque Bennet avait changé de chaîne, s’était mis à suivre attentivement la nouvelle émission. L’étudiant en lettres et Zirkle échangèrent un regard, mais ne dirent rien.

Une autre facette du même tableau, se dit Michael avec lassitude. Lorsque les choses deviennent grandes, elles deviennent complexes, et alors il faut une élite de spécialistes (comme lui-même) efficaces, motivés et d’une haute moralité. Pour grossière qu’elle fût, l’émission tentait de lutter contre le violent anti-intellectualisme des aliénés. Lorsque la pression devient énorme, la propagande devient très vulgaire, c’est inévitable.

Il regarda dans la direction de Bennet, sur le visage auquel planait toujours un curieux sourire. « Qu’est-ce qu’il y a de drôle ? lui demanda-t-il.

– Oh, pas grand-chose. Cette émission, dans un sens. Ils parlent du « vote Kafka ». Moi, je veux bien ; en tout cas, l’émission Passez cet examen ! est de l’humour à la Kafka. Ils devraient l’appeler Au pays du rire avec Franz.

Zirkle ne réagit pas, mais Bennet continua imperturbablement à sourire. Il avait entendu un tas de choses bizarres, mais Kafka, un humoriste ? L’auteur du Château, du Procès et de la Métamorphose ? Évidemment, la ville était une ZET, et les étudiants, surtout en lettres…

« Tu viens ? dit Bennet, j’ai envie de prendre l’air. » Zirkle fit un signe d’assentiment et le suivit.

La nuit de novembre était froide et pure, et les vastes avenues étaient vides. La lune, à mi-chemin du zénith, était d’un orange éteint. Malgré l’absence de vent, il faisait frais et les deux jeunes hommes accélérèrent le pas. Bennet avait du mal à suivre le jeune mathématicien sec et nerveux. Zirkle avait la main dans sa poche, prêt à sortir son couteau, car les rues de New York étaient dangereuses, la nuit tombée. Des amis physiciens s’étaient même fabriqués des pistolets à lasers dans les labos.

« Qu’est-ce que tu voulais dire au sujet de l’humour de Kafka ? » demanda-t-il à son compagnon.

Bennet hésita un moment avant de répondre : « Tu n’as pas beaucoup fait de lettres, hein ?

– Non, répondit Zirkle, sur la défensive. J’ai 42 UV rien que pour mon sujet principal, sans compter que je travaille et que je vis avec une fille – tu connais Barbara, n’est-ce pas ? » Il hésita, prêt à prendre ses jambes à son cou pour rentrer chez lui. Bah ! cinq minutes de plus ou de moins… Et cela l’intéressait de savoir ce que Bennet avait voulu dire. « Mais j’ai quand même lu ses deux œuvres les plus importantes. C’est sinistre et angoissant – comment peux-tu dire que Kafka est drôle ? »

« Je vois, dit Bennet. Tu n’as pas lu LAmérique. Hum, et dans les cours accélérés, ils survolent les auteurs en simplifiant tout. De fait, Kafka a dit bien des choses sur l’aliénation.

– Et alors ?

– Bon, alors, écoute-moi. Je veux que tu oublies complètement la science pendant quelques minutes. Laisse tomber ce point de vue et regarde autour de toi !

– Allons donc ! »

Bennet poursuivit avec gravité : « Pour un philosophe, la science en tant que point de vue sur la réalité – l’optique ICM – est très limitée. Considère quelques-unes des questions fondamentales. Personne ne sait pourquoi nous existons, ni en quoi consiste un « bon » comportement. Personne ne sait, sinon de façon vague et générale, de quoi l’avenir sera fait – même la minute à venir. Tu ne sais pas ce qu’est Dieu, ni ce qu’il veut, ni pourquoi l’univers existe.

– Ça, c’est de la philosophie…

– Bien sûr ! Et je pense que je t’ai suffisamment entendu discuter avec ton amie pour savoir que ces problèmes ne te sont pas tout à fait indifférents…

– Eh bien… » dit Zirkle d’un ton las et méfiant. Il essaya de lire dans le regard de Bennet ce qui allait suivre, tout en sachant que c’était inutile, comme il l’avait appris depuis déjà une dizaine d’années.

– Eh bien quoi ? rétorqua Bennet. Qu’en est-il de ces grands problèmes ? Et ne te fais pas d’illusions, gros malin, tout le monde les connaît et tout le monde y pense. De nos jours, la plupart des gens disent : Et alors ? Je me débrouille pas mal – je mange, je bois, je fais l’amour ; cela me suffit. Le reste…

« Les savants, les ingénieurs, les hommes d’ICM ont trouvé quelques petites réponses à certaines questions importantes, et croient bien entendu qu’ils les connaissent toutes. Et, en bien ou en mal, ils ont organisé le monde moderne autour de ces réponses.

 

« Mais,, ces dernières années, un tas de gens n’étaient plus satisfaits de la première réponse. Alors, ils ont essayé la seconde, mais pour la plupart d’entre eux, le « monde scientifique » est invivable – les étudiants qui deviennent fous à force d’essayer de devenir des physiciens, ceux que l’automation a mis au chômage et qui ne se sentent bons à rien, ceux qui sont doués dans un domaine non intellectuel et qui se sentent frustrés… Tous ceux qui ont choisi une vie dénuée de plaisir et de satisfactions – et qui sont socialement aliénés.

– Allons, allons, doucement », lui dit Zirkle, qui en fait commençait à être accroché. Bennet n’expliquait pas tout, certes, mais ce qu’il disait paraissait logique, plus logique que…

« Quant à Kafka, ce qu’il a fait en tant qu’écrivain, c’est de jouer avec ces terribles questions fondamentales – qu’est-ce que la vie ? qui est Dieu ? et ainsi de suite. La terrible culpabilité que nous ressentons parfois sans pouvoir l’expliquer est pareille au crime de l’accusé du Procès. Le géomètre du Château qui n’arrive jamais à contacter ses supérieurs ni à savoir ce qu’ils veulent… si tu as jamais travaillé dans une grande organisation, ça doit te rappeler quelque chose…

– Je ne comprends toujours pas ce qu’il a de si drôle…

– C’est parce que tu te concentres sur le géomètre et non sur l’auteur. Kafka obtient des effets humoristiques par l’exagération fantastique, comme dans Le Procès qui embrasse la vie entière d’un homme.

– Je ne vois toujours pas…

– As-tu jamais lu ses Investigations dun chien ? Cela parle d’un chien philosophe qui essaie de résoudre le Grand Problème de la philosophie canine : la nourriture continuera-t-elle à arriver si les chiens cessent d’arroser la terre ? Mais, chaque fois qu’il croit approcher de la solution, la chienne d’en face vient lui rendre visite, et après, il est tellement excité qu’il est incapable de réfléchir au Grand Problème.

« Tu comprends, le chien n’a pas la moindre chance de résoudre le problème ; c’est pour lui une question sans réponse, parce qu’il n’a pas la moindre idée de la vraie nature de ses relations avec ses supérieurs (l’homme et l’univers). Kafka se moque de nous, sourit de notre manière de voir les grands problèmes : la nature de Dieu, ses desseins, et la part de la folie dans tout cela. C’est la formule de « Au pays du rire avec Franz ». Regarde cette stupide émission que nous venons de voir… comme si un million de Steiner Steinstein pouvaient nous aider à résoudre nos problèmes…

– D’accord, dit Michael, d’accord. Maintenant, je vois : tous ces gens qui sont si farouchement certains qu’ils ont la bonne réponse… » Il ralentit légèrement le pas. Les rues désertes étaient faiblement éclairées par la lune et les étoiles. D’un bout à l’autre du pays plongé dans le noir, dans des centaines de milliers d’isoloirs, Franz rugissait de rire, « Et le vote Kafka, tu crois aussi que c’est une plaisanterie parmi d’autres ? Si personne ne croit plus au gouvernement et que tout le monde est déprimé…

– J’avoue que je ne sais pas. Dans un sens, pour moi, c’est bien une plaisanterie. Mais je ne sais pas si je dois pousser ma philosophie aussi loin. C’est un problème tellement immense et étrange, et aussi tellement réel… »

Michael le regarda, mais Bennet garda le silence.

Ils tournèrent le coin d’une rue et se retrouvèrent tout près de l’appartement. Ni l’un ni l’autre n’avait plus envie de parler. Ils montèrent les escaliers en soufflant. Zirkle s’apprêta à prendre congé.

« Hé, Michael, lui dit Randall, émergeant d’un énorme fauteuil, tu sais, le programme de Lerner, celui que tu vérifiais ce matin ? Eh bien, les premières prévisions ont été données il y a une vingtaine de minutes. Sur la base de cinq pour cent de résultats connus, l’ordinateur dit que les votes aliénés auront la majorité.

– Je suppose qu’il est encore trop tôt pour avoir une certitude », dit Zirkle, sachant qu’il mentait. « On se voit aux cours demain, Toby ?

– D’accord, mon vieux.

– Ça m’a fait plaisir de bavarder avec toi, Bennet.

– Moi aussi, Zirkle. A bientôt.

– Sûr. Allez, salut ! »

En se retrouvant dans la rue, Michael se dit qu’il aurait dû téléphoner pour dire qu’il arrivait. Il haussa les épaules et partit d’un bon pas dans les rues encore plus maussades qu’il ne l’était lui-même. Il avait trop réfléchi ; il avait besoin de Barbara ; tout le reste semblait dérisoire.

Ça menait à quoi, au juste ? En marchant dans le centre, à l’ombre des bâtisses géantes, et de nouveau en regardant Passez cet examen !, il avait été terriblement tenté d’étudier autre chose, de laisser tomber les machines, et peut-être même la multiversité. Mais avant de faire quoi que ce soit, il fallait trouver une alternative valable.

Et toutes ces idées nouvelles qui se bousculaient… Dans les livres, les gens prenaient des décisions soudaines, passaient brutalement à l’action. Pas dans la réalité. Pas lui, en tout cas. Curieusement, dans ce mondé moderne si dynamique, offrant la plus grande liberté d’action jamais connue, tout le monde devenait, dans tous les domaines, prudent, hésitant, passif…

Mais, au juste, qu’allait-il se passer si Franz était élu ?

Imbécile ! se dit-il. Franz Kafka était candidat, mais le président serait le candidat réel ayant obtenu le plus grand nombre de suffrages ! Les électeurs aliénés n’obtiendraient rien du tout, ce serait comme s’ils n’avaient rien exprimé !

Vraiment ? Oui, il voyait maintenant que Bennet s’était montré trop prudent. Le vote des électeurs aliénés était le plus fort de tous. Ils partaient pour le pays du rire avec Franz.

 

Les savants, le gouvernement (les deux partis réunis), les corporations géantes et les grandes universités. Choisir l’un ou l’autre revenait à peu près au même, qu’il s’agisse d’un vote ou de l’existence. A eux tous, ils avaient créé l’automation et les Zones Économiquement Défavorisées, Passez cet examen ! et les Zones Émotionnellement Troublées. Démocrates ou Républicains, ICM ou Multiversité de Californie, la différence n’était que de surface.

Ceux qui avaient voté pour Kafka avaient agi courageusement, en montrant combien ils étaient écœurés de tout ce gâchis. Les politiciens ne pourraient plus faire de longs discours sur l’apathie de l’électorat ; ils allaient maintenant être contraints de se justifier devant les millions de gens qui étaient furieux et frustrés et qui l’avaient dit.

Mieux encore, ils avaient fait savoir qu’ils avaient des problèmes personnels qui les concernaient directement, qui n’étaient importants que pour eux et pour lesquels les grandes structures sociales ne pouvaient rien.

Le vote Kafka n’apportait pas la solution. Mais c’était peut-être le premier pas vers une nouvelle approche. L’automation et la guerre froide, l’exploration spatiale et la surpopulation – les problèmes modernes étaient trop gigantesques, ils ne pouvaient guère avoir d’autres effets que de terrifier et de frustrer. Le vote aliéné allait donner aux gens une chance de dire ce qu’ils ressentaient, de se détendre, de « partir pour le pays du rire avec Franz ».

Zirkle pensa au judo : parfois, l’on gagnait en se relaxant.

Oui, le vote Kafka, c’était cela : le vœu d’être libre, le droit pour chaque personne de trouver ses propres réponses à sa propre façon.

Non qu’il les eût trouvées, ces réponses, pas encore, tout au moins.

En tout cas, sa vision était devenue plus claire. Et il savait combien il était important que Barbara soit là, et qu’elle l’attende. Elle était là.

Pendant près d’une minute après avoir ouvert la porte, il resta à la regarder en souriant, moment de pur plaisir qui n’avait pas besoin de mots.

Et pendant ce temps, elle essaya de lui parler de la lettre qui était arrivée pour lui, des machines qui avaient fait une erreur, qui n’avaient pas enregistré son inscription à l’Université, de sorte qu’il y était devenu inconnu ; elles avaient annulé sa carte d’étudiant, son reçu pour le versement des droits, supprimé sa bourse et pour finir lui avaient envoyé un bulletin de conscription. Prise de panique, elle avait couru partout pour lui, toute la journée, essayant d’obtenir d’une personne compétente l’assurance qu’il existait.

Elle était fatiguée, et, par contrecoup, commençait à lui en vouloir. Mais il ne laissa pas les choses aller plus loin. Il la serra dans ses bras, très fort (ils en avaient bien besoin) et transforma sa colère en ardeur amoureuse, où elle trouva à dépenser son énergie.

Après avoir fait l’amour, Michael fixa le plafond tandis que Barbara somnolait doucement à son côté, et pensa à ce que les machines avaient fait. Peut-être n’avaient-elles pas commis d’erreur, mais s’étaient-elles mystérieusement rendu compte…

Idée stupide, imputable à la fatigue.

« Embrasse-moi », murmura Barbara dans la pénombre, et il le fit.

Au seuil du sommeil, un bras passé autour d’elle, Michael se demanda, comme il ne devait jamais cesser de se le demander, ce que signifiait la réalité, ce que signifiait sa propre existence, et, pour finir, ce qui allait arriver demain, et demain, et demain…

Le lendemain matin, il se réveilla le premier, dans un univers gris et silencieux.

Ses yeux parcoururent sa bibliothèque, les manuels, les textes et les bandes, et il faillit plonger dans la dépression. Puis, il regarda Barbara et se rendit compte, avec une joie qui fit battre son cœur plus fort, que c’était merveilleux de se réveiller à côté d’elle.

Un petit peu plus tard, il ne fut pas trop surpris d’apprendre que Franz Kafka avait été élu président.

 

Traduit par FRANK STRASCHITZ.

Laugh along wilh Franz.